LES HOMMES NOIRS
M Jan^er.
Ceci) mon bon Jacques, n'est pas une lettre , mais une parenthèse.
Je voulais commencer a^ec toi l'examen sérieux et attentif des questions qui te touchent le plus dinscte* ment. Mon programme était arrêté, copié; mes divisions ûûtes, numérotées^ et j'avais déjà marqué d'une petite croix le numéro wh pour notre convenBatîoii d'aujourd'hui* Mais il parah que cette croix devak
me jouer un tour, et devenir mon sujet, au lieu de me servir à le désigner.
J'ai lu dans les journaux le mandement de M. l'archevêque de Paris, et j'ai senti à la lecture de ces pages, je ne sais quels chatouillements au cœur et quels picotements au cerveau , qui m'ont fait interrompre ma besogne, remettre mon programme à un autre jour, et m' accouder sur le papier, pour penser à toi et pour te préparer un compte-rendu de cette lettre pastorale qui se trouve être une œuvre philosophique, pleine de tolérance et de raison.
Excuse donc, en faveur de la nouveauté du fait, cette petite excursion hors de notre plan ; d'ailleurs, par un certain côté, ce que je vais t'écrire aujourd'hui te préparera à ce que je dois t'écrire dans quelques semaines. J'ai l'intention de causer avec toi , un de ces jours, de ta religion; de te demander ce qu'il te reste de ton Credo, et pourquoi tous les grains du chapelet de ta mère ont été perdus sur tes traces, comme les cailloux du petit Poucet.
Je trahirais l'œuvre que je commence avec tant d'ardeur et de bonne foi, si j'hésitais à sonder tes besoins religieux, et si après avoir compté tes misères,
embrassé tes enfants^ fait leur bilan et le tien, je ne fouillais pas cette partie de ton cœur un peu obstruée, où tu entasses tes idées sur Dieu, pèle-mèle avec tes notions sur la nature, sur Thumanité et sur les jésuites.
Nous aurons à examiner entre nous, mou brave ami, pourquoi tu ne te soucies plus autant d^ envoyer ta femme à confesse, et nous descendrons au fond de cette question brûlante, sans nous brûler, comme un certain poète, que tu n'as jamais lu et qui s'appelle Dante, est descendu aux enfers, en prenant un compagnon, c^est-à-dire pour nous, la conscience.
Ce que nous rapporterons de cette excursion difficile, si ce sera le doute ou la foi primitive ou une croyance nouvelle, je ne peux te le dire encore ; mais ce que je veux que tu saches, c'est que le sujet de cette lettre-ci n'est pas étranger à ce que je t'écrirai plus tard, et que cette parenthèse, en y réfléchissant, pourrait fort bien être, après tout, une introduction.
Donc, il s^agit d'un mandemement de M. Tarchevêque de Paris, et pour ne pas te laisser en suspens sur le contenu de cette épître pastorale, je te dirai
qu'elle est relative à l'intervention du clergé dans les affaires politiques.
Je te yois d'ici t^ écrier : — La belle nouveauté ! Sans doute, quelque réclame adroitement dissimulée en faveur d'un trône, fut-ce même celui de juillet ! On parle, sans doute, de la démagogie à comprimer, du socialisme à poursuivre, et peut-être bien que ce style est comme les tableaux de nos paroisses, qu'il cache derrière lui les fleurs de lys mêlées dans les ogives. —
Tu n'y es pas, mon pauvre Jacques, et je te le donnerais en cent, que tu ne devinerais pas. M. l'archevêque de Paris exhorte, le clergé à sortir une bonne fois et résolument de la politique, à n'être ni légitimiste, ni orléaniste, ni impérialiste, ni républicain, ni même socialiste, à être, tout simplement, tout glorieusement, chrétien !
Rien de plus naturel , diront certaines gens , et il n'y a pas là de quoi s'extasier ! — Bah ! diront les autres, c'est une frime, et en face des révisions, des élections, des coalitions et des conspirations qui se préparent, Farchevêque, qui est un finaud, insinue tout simplement de bien cacher son jeu, de ne pas montrer ses cartes et de se garder des atous.
Eh bien ! aux uns et aux autres, je répondrai : Vous TOUS trompez ! Non, il n'est pas si simple que vous le croyez, d'arracher le clergé à ses préjugés, à ses passions politiques, à ses rancunes, à ses haines ! Car^ Bongez^y bien, lui interdire la politique, c'est le retirer des intrigues dans lesquelles il se débat de^ puis des siècles, c'est maudire Flnquisition, les persécutions religieases, et appliquer sur les reins des disciples d'Escobar, les nœuds de ce fouet vengeur, qu'on n'a Jamais pris contre eux impunément.
Bl&mer les jésuites, proclamer les principes de la tolérance, vous appelez cela tout simple ! Mais^ par cela même que c'est rentrer dans Tesprit de l'Evangile, c'est le problème le plus redoutable. Que va dire M. de Montalembert? Que diront toutes les congréga* , tiens, conférences, associations pieuses, qui, sous leurs offrandes, leurs livres bénits, leurs chapelets consacrés, leurs scapulaires, savaient fort bien glisser des listes électorales, des bulletins de vote, et au besoin, des nominations à tous les emplois. Je connais en France des préfets, des gardes champêtres et des juges, qui ne sont pas parvenus autrement à leurs postes. — 11 est bien évident que ceci ne concerne aucun fonctionnaire de cette ville ni de ce départe^ ment.
Quant à ceux qui suspectent ce langage ferme, élevé, éloquent, et qui voient un calcul dans cette démarche apostolique , je leur dis encore : — Non ! vous vous trompez ! Il faut croire cette voix émue , cette plume inspirée, ce cœur honnête. Il faut croire cet homme, car il se perd en voulant sauver l'Eglise !
Vois-tu, mon cher Souffrant, c'est une mauvaise disposition que celle qui nous porte à nous défier sans cesse, méihe de nos ennemis. Il y a des heures où l'évidence fait explosion et arrache les paupières de ceux qui ne voulaient pas les ouvrir pour regarder. Le clergé a trop longtemps intrigaillé pour ne pas se sentir pris de terreur aux bords de l'abîme où l'entraînaient ses affections politiques. Il se réveille, il veut reculer; une voix généreuse lui sonne le tocsin aux oreilles, lui crie de retourner en arrière. L'appel est trop énergique, trop explicite , trop plein de révélations danâ son insistance, pour ne pas être profondément vrai.
Je crois M. l'archevêque de Paris et je l'admire. Il prend à la tête du clergé français la position la plus élevée, la plus sérieuse, la plus inaccessible aux récriminations des partis. Quelques dévotes, quelques vieux légitimistes momies, regretteront peut-être
ces alliés que le prélat leur enlève; quant à nous* mon cher ami, nous deyons mieux aimer voir le prêtre dans son église que sous des drapeaux, fot«ce même dans nos rangs !
Mais, me diras-tu ^ c'est là un homme digne et loyal, un saint ecclésiastique ! Oui, mon brave, et prends garde de plus que c'est un martyr. Un pape, un jour, voulut chasser les jésuites qui lui faisaient horreur; il lança contre eux une bulle d'excommunication; les jésuites disparurent... pour quelque temps, mais un jour, le pape Clément XfV se sentit dévoré par une fièvre inconnue, il dépérit lentement^ puis mourut, et sur le cadavre, dont la chair ^quittait les os, on reconnut le poison.
Dieu merci! de nos jours, les jésuites n'empoisonnent . plus, et il n^y a guères que la société du Dix-Décembre qui ait conservé la manie de se venger par des moyens violents de ceux qui n'adorent pas ses saints; encore est-ce le gourdin que ces Escobars farouches ont choisi ; mais on calomnie toujours, on calomnie même plus que jamais, et sois sûr que les Basiles essaieront ce nouveau poison sur ce nouveau Clément XIV.
M. Affre, au milieu des horreurs de la guerre civile, alla répandre sou sang pour arrêter celui qii couUit à flots; son successeur imite sa gloire, et, n'attendant pas que les poignards soient levés^ va les ébrécher d'avance. C^est là un héroïsme moins éclatant, moins douloureux^ peut-être ^ mais plus fécond que Tautre.
Je m'aperçois que je te fais des commentaire» et des tirades, et que j^agirais plus sagement an teoitaot quelques passages de ce mandement qui est tout une révolution.
Depuii soixante an$y dit M. rarchevéquei laioeiiti eit ébranlée jusque dam êes fondemements.
Je m'arrête à cette première ligne, et je te prie, Jacques, de t'y arrêter aussi avec moi ; elle contient en germe tous les enseignements que nous verrons se dégager ensuite de l'œuvre archiépiscopale. Depuis soixante ans, M. Sibour le reconnaît, la société s'agite, se démène et cherche de nouvelles bases.
Or, que conclure de cette déclaration? C'est que dans l'esprit du prélat, la révolution au milieu de l|iquelle nous jouons à un terrible jeu de Colin-Maillard, n'est que la conséquence, la suite de la révolu-
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tion de 1789 ; c'est qu'à ce moment-là la société 8*e8t levée et qu'elle ne s^est pas assise depuis. Donc l'empire y donc la restauration , donc la présidence de M. Louis Bonaparte, donc aucune des institutions qui se sont succédé n'a raffermi ces bases ébrai)léeê» n'a eu le secret de force et de stabilité dont la société avait besoin ; donc nous continuons une révolution sociale qui dure depuis soixante ans et qui n'a pas en d'occasion légitimci sérieuse, de cesser.
Ce débuts tu le vois, promet, et sur ce point nous sommes d'accord. N'est-ce pas Jacques?
Après avoir mentionné le décret du dernier Concile de Paris, concernant Tintervention des ecclésiastiques dans les affaires politiques, M. rarchevèque développe avec ampleur, avec une majesté touchante le thème de l'abstention, et, entamant avec vivacité la question des formes de gouvernement que le clergé a cru devoir caresser, il dit:
« Nous vous l'affirmons donc, de la part de Dieu, « nos très-^hers coopérateurs s non, TEglise de Jé- « sus-Christ Wapoint été établie en faveur de tel ou tel i< gouvernement. Autrement^ gu'on nous le due, auquel i< d'entre euxj excluiivement à tout -autre, a^t^lh M
« unie et comme inféodée par son divin fondateur?
i( Lorsque sortant du cœur sacré de Jésus-Christ,
« cette Eglise s^ épanchait du haut du Calvaire sur le
« monde entier^ avec le sang vivificateur de son cé-
u leste époux, devait-elle ne reconnaître d'autres so-
« ciétés que celles qui seraient politiquement constî-
« tuées d'après un système préconçu et unique? Ou
a plutôt, atteignant d'une extrémité à Tautre du
« monde moral, avec force et douceur, comme la di-
(' vine sagesse dont elle est l'image ici-bas , ne
(( devait-elle pas embrasser, pour la presser sur son
« sein maternel, l'humanité tout entière? »
Que dis-tu de cela, Jacques? Crois-tu que cela vaille mieux que les petits sermons de messieurs les abbés tels et tels, qui du haut de la chaire anathématisent les républicains, signalent les mauvais journaux (lisez, pour ce département, le Propagateur) y et se font les champions de tels et tels candidats légitimistes, auxquels la députation serait à jamais fermée sans le clergé?
Te souviens-tu que notre évêque, un brave et saint homme que nous aimons, et qui a bien aussi dans quelques sacristies ses petits jésuites dont il est doucement empoisonné et qui lui font la vie dure, te sou-
yiens-tu que M. Cœur, bénissant sous un ciel éclatant, en présence des populations enthousiastes, les drapeaux des gardes nationales du département, s'écria, dans Télan de son lyrisme : « que ces drapeaux, a touchés par M. Louis Bonaparte, allaient acquérir i€ un prestige invincible, parce qu^il y a dans le sang « des héros une yertu prodigieuse qui se communi- « que à ce qu'ils touchent. »
On sait, hélas! quelle vertu nos drapeaux ont acquise, et sur ce point M. Cœur avait de bien profondes illusions. Mais ce que je veux surtout établir, c'est que M. Sibour, dans une circonstance analogue, n'eut pas parlé du sang de M. Louis Bonaparte, et eut craint de blesser des convictions, même par une politesse de courtisan.
Faisons encore une halte à la période que je viens de citer, et arrêtons-nous surtout aux mots que j'ai soulignés. M. Tarchevêque aiïirme, et nous le croyons, que l'Eglise, n'a point été établie en faveur de tel ou tel gouvernement, et qu'on ne pourrait pas dire celui auquel Jésus-Christ l'a inféodée.
Mais alors, monseigneur, vous maudissez cette longue association de la féodalité et de l'Eglise, qui a
commencé à la chute de l'antique société. Alors vous trouvez étrange et impie^ nest^^cepas? que l'Eglise ait voulu, pendant jdes siècles^ oindre la tête des rois, et consacrer ainsi, exclusivement^ un partie un dra*peau, un régime, un despotisme ! Vous n^auriez pas répandu, vous, au nom d'un Dieu de paix, d^égalité, de fraternité, la fiole sainte, sur le front de ces souverains absolus qui enfantaient la guerre, qui asservissaient les nations, qui faisaient de leur trône un pressoir d'où coulaient la sueur, le sang et l'argent des peuples ?
Vous maudissez donc Tunion du trône et de l'au* tel? Alors, vous n'auriez pas imité ces prêtres réfractaires qui allumaient la guerre civile derrière les buissons de la Vendée, qui fomentaient la trahison, qui appelaient l'étranger au cœur du pays, et qui, ayant à choisir entre le peuple déguenillé mourant pour la patrie, et les nobles conspirant à ^oblentz, quittaient le peuple et allaient faire les cartouches des émigrés !
Vous auriez blâmé, depuis, cette intolérance fatale qui 'voulait étrangler l'esprit tout-puissant de la révolution entre un confessionnal et un échafaud, et missionnaire de la tolérance et de la liberté, vous auriez
excommunié la RestauratioDy qui flagornait TEgUse, comme FEmpire qui TaBservissait !
Tu sens, mon ami Jacques, qu'il y a dans les par rôles de Tarchevèque un souffle énergique, et que ce n'est pas là de la prédication pateline^ cauteleuse, équivoque. Jaregrettede ne pouvoir te citer tous les beaux passages ; mais il me faudrait ensuite des pages entières pour les commenter.
Laisse-moi te transcrire encore quelques mots :
€< Au nom de Dieu et de l'Eglise, s'écrie le prélat, (c au nom de la dignité de votre sacerdoce, éloignez- « vous donc du théâtre où se joue, pour le malheur « des nations, la terrible tragédie dont les scènes se « précipitent nous ne savons vers quel dénouement ! « Contemplez, mais à distance de la hauteur de votre « foi, le spectacle de ces luttes ardentes des partis, en « répandant sur tous la piété et le pardon que Ter- « reur et la faiblesse humaine réclament. Ne descente dez de la montagne sacrée dans la plaine que pour « y remplir votre ministère de réconciliation et d'a- « mour, que pour calmer les haines, que pour bénir, « que pour ainier. »
Après avoir posé les principes, M. Sibour veut les conséquences; il interdit toute collaboration à un journal politique, toute candidature à FÂssemblée législative. Ecoute-le :
(c Pour avoir quelque influence dans ces assem- « blées de la nation, il faudrait nous attacher à Tun « des partis, voter avec lui. Or, nous ne devons ja- « mais devenir des hommes de parti. Ministres de (c TEglise catholique, nous appartenons à tous, pour c( les moraliser tous, pour les sauver tous, et Tintéa rèt éternel des âmes doit toujours remporter, dans (c notre esprit et notre cœur, sur Tintérèt borné et « etpassager de la politique. »
Bravo ! diras-tu, Jacques ! — Oui, bravo, c'est là le langage de la raison, et pourtant jamais il ne s^est fait entendre ; jamais, en tous cas, il n'a été suivi. Le sera-t-il désormais ? Espérons-le.
Si je m'étais permis de rappeler au clergé l'amour de la patrie et le respect des lois, on eut crié, sans aucun doute, à la profanation , et toi-même, Jacques, tu m'aurais peut-être intérieurement soupçonné d'exagération, dMmprudence. On ne saurait admettre que les ministres de Dieu puissent méconnaître l'autorité
de la règle et le dévouement à la patrie. Eh bien, M. rarchevèque de Paris ne recule pas devant le danger d'une recommandation pareille, et il insiste sur la nécessité de Tobéissance aux conventions sociales, et de Tamour pour le pays, absolument comme si Ton pouvait craindre que les sujets du pape, dans Tordre spirituel, ne fussent de mauvais Français dans Tordre temporel.
Il suffit que la recommandation n'ait pas été jugée inutile, pour qu'elle nous permette des suppositions étranges. Il faut que M. Sibour ait senti à cet endroit quelque plaie saignante, car il prend grand soin d^ apposer Tappareil. 11 veut empêcher le renouvellement des scandales qui nous ont attristés et indignés sous la monarchie. Te souviens-tu des appels comme d'abus, de la résistance de Tabbé Combalot, de Tattitude audacieuse des témoins de T affaire Léotade en présence de la magistrature? etc.. M. l'arche véque veut courber ces fronts «uperbes, et plus que jamais il a raison.
Ecoute encore , mon ami , et dis-moi si le bon Dieu venant en personne passer la ronde des sentinelles qu'il a mises à leur poste, tiendrait un autre langage que celui-ci :
(( Voulez-vous que les peuples vous suivent dans « les voies lumineuses de l'Evangile, et par consé— « quent du progrès moral et de la civilisation, ne < soyez que les hommes de T Evangile. Que nul ne « puisse, dans ces jours de divisions et de haines, « soupçonner que vous êtes les hommes d'un parti. € Montrez- vous à leurs yeux uniquement ce que vous « a faits le sacerdoce : les sauveurs de toutes les « âmes, les consolateurs de toutes les misères. Ah ! « ne vous attirez pas la colère de ceux que vous avez « à conduire à l'accomplissement de leurs immor- « telles destinées, eii heurtant des opinions qui n'in- « téressent pas la foi. Dites-leur courageusement la « vérité à tous, mais aussi aimez* les tous d'un amour « tendre, sans blesser leurs sentiments: Vous serez c< bien près de les gagner à l'Eglise et de les remettre « dans la voie du salut, quand vous les aurez perce suadés qu'étrangers à la politique de la terre, « vous ne vou^ occupez que de la politique du « ciel. »
Oui, la réconciliation serait bien prochaine entre le monde et l'Eglise, s'il n'y avait plus entre eux de trace des bûchers de Torquemada, des sanglantes hécatombes de la guerre civile, et si on était bien convaincu désormais et pour toujours que ces hommes,
objets de défiance, ne cachent plus sous leurs robes les arrhes du marché que le sacerdoce faisait autrefois avec tous les despotismes.
Le mandement de M. rarcheyêque de Paris est donc une œuvre éminemment chrétienne, et jusqu'à ce moment, pas une voix, dans la presse entière^ ne s'est élevée pour le blâmer, pour le suspecter. Ce solennel avertissement sera peut-être dédaigné, méconnu ; mais il restera dans l'histoire de ce temps-ci comme la protestation d^un esprit libre, sérieux, contre les stupides et odieuses machinations de Tesprit d'intrigue et de coterie , comme ta proclamation d^un principe nouveau dans l'Eglise et pourtant né du Christ, la tolérance !
J'attends une objection de toi, mon bon Souffrant, et je suis certain qu'en lisant ce qui précède, tu t'es plus d'une fois gratté l'oreille en disant : — Tout cela est bel et bon ; mais si les prêtres, adoptant franchement, sincèrement l'idée républicaine, se faisaient les propagateurs des principes de la Constitution, peutêtre vous démordriez-vous de vos rigueurs, et ne refuseriez-vous pas leur concours ! Vous ne les repous-^ sez que parce qu'ils sont hostiles à la révolution ! .
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Détrompe-toi, mon ami. Si j'ai horreur de l'homme de paix qui fomente la guerre civile et qui conspire - contre les lois de son pays , j'ai en médiocre sympathie le curé patriote, le prêtre garde national, qui retrousse sa soutane pour en faire un uniforme, et qui change la sacristie en corps-de-garde. J^ai blâmé en 1848 ces missionnaires intempérants qui péroraient dq^ns les clubs, et eussent-ils été des aigles au lieu de n'être que des oisons, que je ne les aurais pas moins repoussés.
Encore une fois, la règle doit être absolue, infranchissable. Pas plus de républicains que de royalistes ! pas plus de rouges que de blancs ! leur royaume n'est pas de ce monde. Pour être citoyens et participer à quelques-unes des charges et des nécessités de la société, ont-ils donc, ces hommes consacrés à Dieu, toutes les autres charges à supporter? Sont-ils pères de familles? Sont-ils soldats? De quel droit viendraient-ils remuer, agiter la cité, eux qui n'y tiennent par aucune attache, qui ne lui donnent ni leurs enfants, ni leur sang, eux qui ne doivent pas s'implanter dans le sol, mais qui ont l'univers pour patrie, et l'humanité entière pour cli^nte !
Quand tu les vois passer, seuls, vêtus de noir, por-
tant le deuil de nos mittëres, marchant dans le vide, ne te dis-tu pas qu'il faut une vie, un monde, des droits et des devoirs à part, pour ces hommes enseyelis dans leur serment, morts à nos habitudes, qui n'ont ni nos costumes, ni nos mœurs, ni nos joies, et dont la volontaire stérilité n'est que Fimmolation des affections individuelles à une incommensurable charité ? Ne comprends-tu pas qu'ils descendent de ce milieu paisible où ils doivent éternellement rester, confidents de la terre, interprètes du ciel, lorsqu'ils écrivent des bulletins de vote et qu'ils intriguent pour l'élection d^un maire, d'un adjoint, d'un représentant?
Ne sens-tu pas qu'ils ne peuvent mettre le pied dans le forum sans heurter le pied d'un contradicteur, et qu'ils éteignent le nimbe de leurs fronts en se faisant courtiers électoraux ? Non. Ils y gagneraient tous, et nous y gagnerions les premiers, s'ils restaient, méditant, priant dans le sanctuaire et ne sortant de leur retraite que pour essuyer nos pleurs, bander nos plaies.
Âi-je tout dit à propos de ce mandement ? Peutêtre! et pourtant je sens que j'en aurais beaucoup à dire encore. Mais cette lettre déborderait, et elle a
déjà des proportions assez formidables pour que je courre la chance de te voir endormi avant que tu lises ces derniers mots.
D'ailleurs, il y a toujours par le monde des bedeaux, des sacristains, des jésuites, et tant que tous ces Montalemberts-là n'auront pas été cueillir les palmes dues à tous les martyrs... qu'ils ont faits, malheur à ceux qui, comme nous deux, mon bon Jacques, s'aviseront de soulever un loyal débat sur ces questions ! Gare au goupillon ! Nous serons exorcisés par ces gens-là; c'est sûr! Je l'espère bien, et toi aussi, n'est-ce pas ?