Lettres à José
Il n'est plus douce consolation en la perte de nos amis que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avec eux une parfaite et entière communication.
Michel Montaigne.
Octave Pirmeç est venu à moi spontanément; je l'ai aimé comme un frère, en retour de son affection sincère et généreuse. J'avais eu le bonheur de lui inspirer de la sympathie ; dans l'intimité de nos causeries et de notre correspondance, il me confiait ses sentiments et ses pensées avec un abandon charmant. Aujourd'hui qu'il n'est plus, je sens douloureusement le vide de son absence! Mais si les belles heures d'expansion sont passées, elles ont laissé d'ineffaçables empreintes dans mon cœur et dans cette correspondance. Les pages où Octave a exprimé sa tendresse et ses aspirations avaient été par moi précieusement gardées ; sentant sa fin approcher, il eut l'idée touchante d'en former un recueil, vivant témoignage de notre amitié. C'est avec un bonheur triste que je prends ces chères lettres de leur
reliquaire pour les offrir à ceux qui ont connu et aimé Fauteur. Puissent-elles le faire connaître et aimer davantage en perpétuant sa parole et son souvenir... Hélas', cher Octave, sous le charme de l'ajfection, les jours heureux ont été trop rapides ! La mort nous a surpris, elle nous a séparés, et dans les régions sereines où votre âme s'est envolée, entendez-vous encore la voix de votre ami?... Il est doux de le croire, il est doux d'espérer et, confiant en Dieu, d'attendre chrétiennement la réunion commune.
José de Coppin.
ier mai 1884.
Cher José,
J'ai formé à votre intention un petit recueil des lettres que je vous ai écrites, pendant les années d'une correspondance qui a été pour moi une source de joies et de consolations.
J'ai pensé que vous aimeriez à suivre encore les sentiers écartés que nous avons parcourus ensemble, nous confiant nos tristesses et nos espérances. Ce sentiment que j'éprouve en replaçant sous mes yeux vos pages pénétrées de fierté et de tendresse, sans doute vous le partagerez, lorsque vous relirez des lignes inspirées par l'amitié reconnaissante.
Selon l'ordre assigné par la nature, vous êtes destiné à me survivre pour accomplir votre œuvre en ce monde. Qu'à l'heure où je glisserai au fleuve de l'oubli, le recueil que je vous offre aujourd'hui soit mon Vergiss mein nicht.
Octave Pirmez.
Mars i883.
4 mars (i).
Ce long silence, après votre lettre charmante, m'a bien pesé. Pendant ces derniers jours, j'ai porté avec moi votre cher souvenir. Comme une feuille pourchassée par les vents contraires, j'ai été le jouet de mille impressions joyeuses et tristes. J'ai dû faire plusieurs excursions projetées depuis longtemps. Hier soir je suis rentré dans ma vallée et j'y ai retrouvé d'autres préoccupations. Ce matin le soleil s'est levé avec splendeur. Je n'irai pas me baigner dans sa lumière : je vous écrirai.
Votre lettre m'a touché. Je me suis plu à la relire, et je me suis senti plus fort. Je vous ai suivi du regard, faisant votre promenade journalière, dans ce paisible vallon que couronne une sapinière, dont les moindres sentiers vous sont connus. Je comprends le bonheur que vous goûtez, lorsque vous allez y assister aux travaux de vos bûcherons et de vos planteurs, quand
(1) Cette correspondance a commencé en 1874.
(Note de l'éditeur).
vous avez pour repoussoir le souvenir d'une excursion récente dans cette ville luxueuse, où l'on a sans cesse devant les yeux le spectacle de la vanité, et où toute l'atmosphère semble saturée d'un superbe ennui. Mais je m'arrête ici, préférant, si vous êtes en veine de misanthropie, vous rappeler aux œuvres des moralistes. D'ailleurs voici une délicieuse journée de printemps; je ne vous la voilerai pas par des paroles critiques; bientôt, ce sera le temps où nous ouïrons abeilles et oiselets, et nous trouverons la nature concordante quand, couchés dans les mousses, nous lirons une pastorale.
Si je ne vous ai plus parlé de votre manuscrit, ne croyez pas que j'aie oublié votre aimable promesse. J'attends avec impatience le jour où il me sera donné de lire clairement dans votre imagination, et je ne doute pas que toutes vos pages ne soient pénétrées d'un sentiment vrai. — Ce sont les œuvres écrites sans préocupation de la foule qui sont souvent les meilleures, et, à l'appui, je vous citerai le journal de Maurice de Guérin et de sa sœur Eugénie. Lorsque nous écrivons pour le public, et comme en sa présence, notre âme se glace par la prévision de sa malveillance ; nous perdons le charme de la naïveté. — « Les grandes pensées viennent du cœur » dit Vauvenargues. Dans le cœur, tout au fond, réside le génie essentiel. Là aussi, Dieu vient parfois résider. Dans quelques jours j'irai à F... pour
vous presser la main, et vous prier de fixer un jour pour notre prochaine rencontre. Je vous le promets, cette fois, nous ne sortirons plus armés de pied en cap ; nous aurons pitié des pauvres bêtes-sauvages. Peut-être cueillerons-nous quelques bourgeons aux branches, bien que, pour certains Orientaux, ceci soit encore de la cruauté... Je vous parlerai alors de mon voyage à Anvers, où je suis allé contempler les traits de la belle Rosamonde qui attache un fil de soie aux églantiers, dans le mystérieux labyrinthe où son amant, le roi d'Angleterre, doit la retrouver. Le tableau devait être embarqué le lendemain pour Londres, et auparavant je voulais loger dans mon cœur la belle enfant du peintre Van Lérius. Qu'elle vogue maintenant, mène sa vie errante et glorieuse, hors des injures du temps, et toujours soumise à la curiosité profane. J'ai aussi contemplé une autre enfant du même père, la petite Cendrillon, mélancoliquement assise, les pieds sur les chenets, pendant que ses sœurs orgueilleuses se parent pour la fête, et justifiant, par sa simplicité résignée, la parole biblique : « Les derniers seront les premiers. » Mais ce qui m'a le plus frappé à Anvers — le croiriez-vous ! — ce sont les aigles et les milans du jardin zoloogique : plus de cent fiers prisonniers captifs dans d'immenses volières; leur regard, leur attitude, leur cri, toute leur expression est grave, majestueuse, fascinatrice. Je lisais des
épopées dans leurs prunelles fixes. Je les replaçais dans leur cadre naturel, immobiles sur les pics glacés des Alpes, dessinant de leurs ailes comme un casque guerrier ; avant le jour levé, guettant déjà le passage des petits oiseaux émigrants volant par troupes serrées vers l'Italie, et par intervalles, troublant d'un glapissement sinistre le silence des vastes solitudes. Quelle sombre énigme que cette terre où vivent les hommes parmi des fleurs parfumées et des bêtes sanguinaires!
Au moment où je vais terminer cette lettre, un petit orchestre de musiciens bavarois s'établit dans la cour, et m'enchante à ses fanfares. Dans un instant, il ne restera plus rien de ce bourdonnement des hommes, pauvres insectes que l'extrême misère oblige à chanter en nous rappelant les pinsons aveugles. Je me reprends : Oui, il en restera quelque chose, je ne sais quoi de triste au fond de ma pensée où mille émotions se seront subitement éveillées pour s'éteindre avec cette musique. — Velut timbra.
10 mars.
Je reçois à l'instant la nouvelle marque de votre affection. Je crains trop de ne pas vous rencontrer à F... pour ne pas vous prévenir du jour de mon arrivée. Il me semble que nous nous sommes toujours connus et qu'il n'est plus rien d'obscur entre nous. Chose triste à constater, la
plupart des personnes qui se fréquentent, même pendant des années, vivant dans le décor et les embûches, ne se connaissent guère.
Sans doute, à votre réveil, vous avez été comme moi surpris à l'aspect du paysage. Un gros manteau d'hermine tombé du ciel sur la terre retardera la réalisation de mon désir. Aujourd'hui, je devais être en Hollande chez un ami, devenu souverain des bruyères de D... A des jours printaniers ce plaisir ! Après la fonte des neiges, je longerai la S... jusqu'à votre verdoyante vallée, où je serai la semaine prochaine si cela ne contrarie aucun de vos projets. Je vous quitte à regret. Je suis assailli de lettres très positives et de comptes à faire. Vilaine mitraille qui me distrait de mes rêves parmi lesquels l'un bien charmant, celui de me sentir compris de vous.
17 avril.
L'amitié est pour moi une source continuelle d'inquiétude quand, en l'absence de ceux que j'aime, je crois avoir gardé trop longtemps le silence. Pressé par mille soins, je lui manque bien souvent. Depuis longtemps je me reproche de vous avoir fait attendre l'expression des sentiments que m'inspirent vos écrits. Vous savez déjà combien vos pages me sont sympathiques; je voudrais vous le dire longuement ; j'attends une
heure favorable pour les relire, sans autre préoccupation et vous en parler en vous prouvant que j'ai vécu dans leur intimité. Vous m'épargnerez vos reproches, quand vous saurez que des visites obligées m'ont forcé à m'absenter, pour aller en ces grandes prisons qu'on nomme des villes, et m'ont écarté ainsi du milieu champêtre où je voudrais toujours me tenir. Puis, je me suis trouvé indisposé. Sans doute la rousse Phébé, m'aura décoché, en guise de trait, l'un de ses rayons. Hier, le docteur du village voisin est arrivé ici, armé de sa lancette et a fait un sacrifice de mon sang sur l'autel du printemps. C'est le bras gauche qui a servi de victime ; la main droite je la réservais pour écrire ces lignes à un excellent ami que mon silence a dû surpendre. Me voici un peu spiritualisé par cet holocauste, les sens plus aiguisés, plus aptes à recevoir les impressions fugitives des jours printaniers. Le parfum de la terre germante et la vue des premiers bourgeons ne tarderont pas à me donner une vie nouvelle.
Après les ombres, la lumière : ce sera quand j'aurai le plaisir de vous revoir ici. Lorsque votre frère A... vous parlera de moi, vous lui direz que souvent je pense à son âme ardente, qui dévore l'espace, et s'exprime si fièrement dans son talent musical. Ma mère a été bien sensible à ce que vous m'avez dit de charmant à son intention. Elle se réjouit des preuves d'amitié que vous
et votre famille ne cessez de me donner, et elle espère que le jour ne tardera pas où nous pourrons nous réunir ici. J'attends mon complet rétablissement, et la dispersion du brouillard pour vous demander l'époque qui vous conviendrait le mieux. Nous parlerons aussi du pèlerinage de Ste-Rolende, la beata Virgo, qui vint mourir à V.. P... l'an (800) de Notre Seigneur et dont vous lirez les vertus dans une brochure de l'an 1667 intitulée :