‹ Lettres à JoséChapitre 2 sur 4 · MORALITÉS · texte numérisé non relu

MORALITÉS

Je souris de cette naïveté de langage, tout en m'y intéressant, cherchant, dans les choses de sentiment, le fond avant la forme.

Je vous vois penché sur vos manuscrits, pour y fixer vos émotions, et perpétuer votre souvenir et celui des êtres qui vous sont chers, ailleurs que sur des parchemins qui, certes, donnent une auréole sociale, mais ne sont qu'un sonore obituaire. L'art seul nous fait vivre, et nous ressuscite quand nous avons accompli notre dernier

jour. Les cœurs où nous nous imprimons pendant notre passage sur la terre, eux aussi, doivent périr, car leur matière est bien tendre. Il faut nous graver ailleurs encore, si nous voulons qu'on ne nous oublie pas, et qu'on ne les oublie pas avec nous — verba volant. — Cette pensée m'attriste au milieu des plus touchants discours. Je puis même dire que l'enfance, la beauté, m'attristent par la prévision que j'ai de leur disparition rapide. Ce serait de la folie si ce sentiment n'était le plus chrétien de tous. C'est sur ce mélancolique propos que je vous quitte, en vous renouvelant l'assurance de mon affection.

6 juillet.

Nous devons savoir pardonner bien des fautes à ceux qui sont nos amis. — C'est pour moi que j'écris ce petit proverbe, pour que vous excusiez mon silence, après tout le plaisir que ma mère et moi avons reçu de votre présence à Acoz, en cette lumineuse journée d'été qui s'est écoulée si vite, me rappelant ce vers d'Ovide :

... et fugiunt freno non remorante dies !

Et comme un seul jour, ont fini pour moi ces dernières semaines. Contre mon habitude, j'avais accepté des invitations du voisinage. Je reviens ici dépaysé, inquiet de n'avoir rien fait, rien écrit. Je vois, éparpillées sur ma table, vingt feuilles blanches qui me reprochent leur blancheur, et

mon encrier me semble tout sombre et tout boudeur... Heureux les bénédictins! Il me faudra quinze jours de paix pour me déprendre à cette vie extérieure, rentrer en moi en vivant de la véritable vie !

J'ai lu vos pages avec ce sentiment serein qu'on éprouve quand, dans une matinée de juin, on est à cueillir des fleurs dans un verger à l'ombre des haies. C'est votre cœur qui vous a dicté cette lettre affectueuse. C'est aussi de votre cœur que vous tirez vos pensées, lorsque vous parlez d'Acoz et de votre ami.

Je remarque avec joie et mélancolie que vous me regardez toujours à travers le prisme trop brillant de l'amitié, ce qui pourra nuire à votre talent de critique. Je ne méritais pas les éloges que vous m'adressez à l'occasion de mes essais de la vingtième année. Soit ! voyez-moi dans mes heures de naïveté ; j'en serai au fond plus charmé, que si vous me considériez dans mes heures de philosophie.

Mille occupations me pressent de toutes parts. J'ajourne le plaisir de continuer cette lettre, vous laissant à votre agréable milieu, dans votre chambre de travail, qui se mire à la rivière. Le dessin champêtre qui décore la cheminée, et qui représente une croix chargée de fleurs est d'une mélancolie sereine. On la croirait dressée à la mémoire d'une angélique créature ensevelie avec ses tendres rêves. Cette croix d'amour et de deuil, je

l'ai depuis longtemps plantée en ma pensée; c'est de l'ombre tranquille qu'elle projette sur le chemin de ma vie, qu'est né ce que vous voulez bien appeler ma poésie.

20 août.

Votre dernière lettre a retrempé ma volonté, m'a donné plus de confiance en cette vie fugitive. J'y lis cette noble pensée : « Le bonheur rend l'âme moins forte. » Vérité profonde ! Parfois mille souvenirs, chers et navrants, remontent du fond du cœur à la pensée et nos regards s'obscurcissent de larmes. Les voici essuyées, et nous revoyons notre vie dans une transparence angélique, comme le paysage après l'orage. Je continue donc votre pensée, en ajoutant : le chagrin nous retrempe et les larmes nous épurent.

Je veux poursuivre avec ardeur mon ascension vers l'idéal, oubliant tous les bruits, gestes, paroles vulgaires qui nous découragent parfois de désirer vivre sur cette terre encombrée. — Je suis touché de voir par vos aimables lettres que je suis bien compris de vous. Parfois sur mon passé, je fais un brusque retour, et alors j'aperçois les plus petites rides de ma pensée. Je crains de m'être trop accentué par la réflexion, je regrette amèrement d'être sorti de l'ombreux sentier, et d'avoir voulu atteindre le stérile sommet où nous pouvons méditer sur notre destinée, ayant autour

de nous les vastes horizons. — On me pardonnera en songeant que l'amour de la vérité m'a guidé. ^Je me suis écarté de la vie charmante, parce que je ne pouvais (par orgueil peut-être) me satisfaire en me laissant mollement balancer sur les flots des heures.

Ainsi, insensiblement, je me suis détourné des créatures : elles m'ont fait trop souffrir. Je sens, en leur présence, toutes mes imperfections, et, ô tristesse! je remarque aussi les leurs. Ne voulant plus contempler ce que le temps déforme sans cesse, je cherche la paix dans les régions de l'idéal. C'est par cette souffrance particulière que je puis m'élever encore et me fondre au sein d'un bonheur introublable, mais toujours momentané, hélas ! — En vain voudrais-je dépenser mon activité dans la foule remuante ; cette maladive fourmillière dont chaque individu, mû par ses appétits, s'épuise à porter un fétu, m'afflige et me désenchante. J'aimerais mieux être le fétu, et que le destin, sous forme de noire ouvrière, m'emportât à mon insu dans quelque coin ombragé, pour y demeurer enseveli, oublié.

Je termine ce trop long discours ; il m'est inspiré par vos pages. En vous lisant, je fais involontairement des retours sur moi-même.

2 octobre.

J'ai lu votre lettre au bois, sous une avalanche de feuilles mourantes. Que ne puis-je vous adres-

i4 LETTRES A JOSÉ.

ser une réponse digne de vos pages charmantes. Trop de pensées, trop der sentiments s'agitent en moi au spectacle de la nature bouleversée, et produisent leur silencieux tumulte en mon âme, semblable en cet instant à la forêt dépouillée par les vents hivernaux. Que les jours sont rapides ! Plus rapides que ces petits flots de la rivière que vous voyez courir sous vos croisées. Ne vous ai-je pas déjà dit que c'était une bien belle profession que celle de tailleur de pierres ? Ces gens gravent leur effort à tout jamais. Mais ceci dépend de nos diverses natures : les uns résistent au courant, s'attachent aux rives, les autres se laissent mollement emporter et Dieu sait si ce n'est pas la vraie philosophie! Me seront-ils accordés les jours nécessaires au parachèvement de l'œuvre que je projette, et qui pourra avoir pour titre : Vie humaine... (i) ? Voici l'hiver qui approche... écrivait le poète Martial.

... Horidus sonat boreae stridore december...

Ma vie claustrale pourra commencer, les chères neiges feront autour de moi un cercle infranchissable.

Vite, je m'en vais, au revoir, à bientôt; une nouvelle rafale arrive et emporte la feuille qui voulait discourir encore...

(1) L'auteur a renoncé à cette œuvre.

(Note de l'éditeur).

5 février.

Je vous envoie un nouvel ami sous la forme d'un livre qui vous sera sympathique, je pense. Cet ami, c'est Maurice de Guérin. A peine âgé de vingt-neuf ans, il émigrait de cette vallée de larmes. Mais son âme demeurée toute palpitante de vie, grâce à son talent, vous parlera encore, et dans l'intimité! Quel adorable reliquaire que le journal de Maurice!

En France, cette œuvre charme d'innombrables lecteurs. Les éditions se sont rapidement multipliées, et il n'est pas aujourd'hui de libraire qui ne possède le livre de Maurice, et le recueil de lettres de sa sœur Eugénie. Qu'y a-t-il en ce témoignage de deux existences obscures, prématurément disparues? Rien, diront les esprits extérieurs, chargés d'une fausse science, et qui aujourd'hui voudraient nous dicter la loi. Mais nous, nous verrons, dans ces pages du frère et de la sœur, l'immense cœur humain dans ce qu'il révèle de distinction, de suavité et de profondeur.

Je terminais les Jours de solitude lorsque le journal de Guérin me fut envoyé : mon émotion fut vive, car je rencontrais enfin l'âme meurtrie et néanmoins pleine de candeur que j'avais tant cherchée dans ces colombaires qu'on nomme des bibliothèques.

Je trouvai alors mon livre bien altier ! De Gué-

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rin chantait sa douleur sur un mode bien plus séduisant! Il me semblait entendre comme une musique éloignée, comme un chant vaporeux d'une mélancolie sereine. Avec quelle grâce il côtoyait les abîmes de la métaphysique! Moi, j'allais m'arréter devant l'énigme pour la contempler fixement! Je me faisais dévorer par le sphinx; j'éclatais en accents de désespoir, alors que je n'eusse dû laisser apercevoir qu'un sourire mélancolique.

Demain donc l'àme de Maurice de Guérin vous sera ouverte ! Le croiriez-vous ? Ce n'est pas sans une secrète appréhension que je vous présente cet ami ; je crains qu'il ne prenne dans votre cœur la place de l'auteur des Jours de solitude... mais la jalousie est un bien vilain sentiment, je m'efface...

27 février.

Je suis heureux de ne pas m'être trompé en pensant que Guérin vous plairait. Il a une rare perfection de style, et une délicatesse de fibres vraiment féminine. Je suis flatté que vous me compariez à lui, on ne peut rien imaginer de plus noblement tendre. Son Centaure et sa Bacchante sont des chefs-d'œuvre. Je les ai lus dix fois. L'intimité, quoi de plus rare ! Voilà le mérite de Maurice de Guérin : Etre intime. De nos jours on s'est trop répandu dans le monde pour oser

se montrer dans la nudité de ses sentiments. Le monde ridiculise ces enfantillages. Son modèle, c'est le geai empaillé! Mais laissons-le courir à la mort et à l'oubli, un bandeau sur les yeux et épuiser la coupe de son incurable ennui.

Je ne m'étonne pas de votre admiration pour Virgile. Que de fois j'ai relu ses Eglognesl Ce divin poète a une âme pénétrée d'une tendresse profonde et un style qui réveille dans toute leur fraîcheur les impressions du monde naturel. Comme le Dante est beau aussi! Il est doux comme Virgile, mais il a des accents plus graves ; puis, il est mystique, comme on le fut au XIIIe et aux IVe siècle, et souvent l'on croit entendre la voix d'une ombre isolée, qui nous parlerait du milieu de l'univers silencieux. Son profil toscan nous révèle son génie, le front et le nez sont méditatifs, la lèvre est rêveuse et sensuelle, le menton plein de candeur.

Marc-Aurélio Zani de Ferranti vient de m'envoyer son commentaire sur la Divine Comédie. Hélas, j'ai désappris l'italien! Dans le seul but de le lire, je reprendrais avec goût l'étude de cette langue.

Comme vous le dites, voici encore le dur hiver, si cruel pour les misérables. « Vieillard luimême à la chevelure de neige, il est sans pitié pour les vieillards. » Comme vous l'observez, il a la voix cassée, la bise qu'il nous souffle est un son bien maigre et bien discordant. L'âme de

beaucoup de personnes que j'ai connues, ressemble au temps qu'il fait en ce moment : froid et sec, et une couche de glace par dessus. La différence est que le printemps n'y a jamais accès. J'ai connu aussi d'autres âmes très chaleureuses, mais toute leur chaleur montait en fumée, qui leur troublaient l'intellect. Il y a même des hommes (ceux-ci sont plus rares) qui se plaisent dans le vide, et qui périraient de mort subite, si par accident l'esprit montait à la tête... Quelle encre de méchanceté a donc mouillé ma plume ! Pardonnez cette boutade à votre correspondant enrhumé que la bise irrite. Il se venge étourdiment sur l'humanité, sans se dire que celui qui juge les autres sera jugé.

Je ne sais quels sont vos projets pour ce printemps, pour moi j'aimerais de revoir Paris pendant huit jours, ou de passer quinze jours à Cauteretz ou à Biarritz pour y voir une foule d'Espagnols en désarroi. L'animation doit être grande dans ces villes d'eaux voisines des Pyrennées.

Hélas ! Je n'ai pas de compagnon, et seul je crains bien d'être désorienté par les appréhentions, car il n'est pas d'instant où je ne m'eifraie du peu que je suis, et ne redoute de disparaître à jamais du monde des vivants, quoique bien souvent aussi je m'écrie : Incola ego sum in terra, et que je me demande : quand finira mon exil?

g avril.

Certains coursiers au départ jettent tout Leur feu pour bientôt ralentir leurs pas, et se laisser dépasser par des bêtes de somme. Ainsi ne suis-je point sur le chemin de l'amitié, mes démonstrations s'appuyant, je pense, sur un fond stable.

Si mes lettres deviennent plus rares, imaginezvous que je me suis trouvé en de tristes préoccupations. La santé de ma mère s'améliore, mais mon frère est venu ici gagner la fièvre et se trouve gravement malade à B..., où je dois aller souvent à l'insu de ma mère. J'espère que tous les habitants de F... sont en excellente santé et se distraient déjà à cueillir les primevères. Je crains d'exposer votre santé en vous invitant à venir me voir ; je serais toutefois bien enchanté de vous posséder quelques heures. Parfois je songe au plaisir que j'éprouverais de faire un petit voyage avec vous. Nous irions en Luxembourg, à Paris, à Metz, que sais-je? Tantôt en lisant la relation de l'entrevue de deux souverains dans le beau golfe de Venise, je regrettais vivement d'être retenu ici.

Le R. P. Bellynck du collège de la Paix, m'a offert son traité de Botanique. Mais là encore j'ai trouvé un sujet de réflexions tristes en lisant : Les plantes carnivores. Il est une plante : La Dionée Attrapjpe-mouches qui tend des pièges aux

insectes, les attire, les enserre dans ses feuilles bordées de poils roides, les étouffe, puis, ô horreur, les enveloppe d'un fluide dissolvant et s'en repaît ! Il en est d'autres : les Nepenthès, dont les feuilles terminées par une urne distillent une eau sucrée qui attire les insectes, dont elles font leur proie. Puisque la matière est rusée, machinante, calculatrice, n'y verrons-nous pas l'esprit du mal? Qu'est-ce qui lui est le plus opposé, sinon l'esprit divin, qui enseigne le sacrifice, le renoncement?... C'est par cette pensée que je descendis ce soir dans un abîme de réflexions où je me garde de vous entraîner avec moi. Qu'il me suffise de vous l'avoir fait apercevoir.

Que le printemps est lent à venir. Il semble que les petits bourgeons sont pleins d'impatience de sortir de leur gaîne, mais une brise sèche soufflant à la pointe des branches, les en empêche. Néanmoins si l'on traverse les bois, on y respire déjà un parfum d'aromates qui annonce la belle saison. Qu'il faut peu à l'homme pour être heureux! Un doux parfum, une musique de cloche, une herbe verdoyante, émaillée de marguerites.

C'est le conditionnel que j'aurais dû employer. Qu'il faudrait peu à l'homme pour être heureux ! mais insatiable comme il est, il lui faut tout et rien ne le peut satisfaire. Beati pacifici 1

ier mai.

Je mériterais une averse de reproches de votre part, si, le pouvant, je ne me rendais pas à votre affectueuse invitation en allant passer quelques heures près de vous. Le soleil printanier m'y invite aussi. Puis il y a si longtemps que nous ne nous sommes serréyia main. Mais mon état, vous ne le voyez paS du fond de votre vallée de F...

Hier, tout éclopé que je sois, je me suis essayé à sortir et j'ai pu m'asseoir à l'ombre des buissons; je voulais écrire au ramage des rossignols, pendant que M. le Curé disait son bréviaire, et que les chevrières devisaient sur la berge. Mais les rayons du soleil qui glissaient à travers les branches presque nues me harcelaient, et c'est de ma chambre que ce soir, dimanche, je vous écris. Peut-être êtes-vous encore à Y... dans la verdoyante petite thébaïde où l'on peut goûter un doux et grave repos. Il y a dix ans, allant de Namur à Dinant à pied, en longeant le fleuve, je me suis arrêté pendant une heure au pied des vieux saules qui terminent la prairie. Je ne prévoyais pas alors qu'un ami devait un jour se complaire aux mêmes lieux. Le prévoyant, ce site avec ses moindres détails se serait imprimé dans ma mémoire.

Nous avons reçu avec plaisir la lettre d'A...

nous annonçant la naissance d'un fils. Heureux événement dont les conséquences sont incalculables, quand on songe que d'Adam est sorti tout le genre humain.

24 mai.

Je ne veux pas laisser grandir les blés et pâlir les lilas sans vous écrire longuement. Tant de fleurs se sont déjà flétries depuis votre dernière lettre. Hâtons-nous, avant que -la main qui tient cette plume ne tombe en poussière ! Je suis venu m'asseoir sur la berge près d'une touffe tremblante de roseaux, non loin de la barque qui bien des fois m'a bercé en mon chagrin sur les eaux limpides. Que je suis seul ! Que je suis bien pour penser, aimer, m'encourir en mes souvenirs hors de tout mouvement, fors celui des branches, nul ne me voyant, ne m'ecoutant, qu'un ami qui partage mes songes, et qui lui aussi, à l'heure où j'écris, est peut-être plongé dans une douce rêverie, en regardant la vaine poursuite des flots éphémères qui font briller une rivière aimée. Je me ressouviens qu'il y a une année, à pareille époque, vous assistiez ici à l'antique pèlerinage de Ste Rolende. Les chemins qui mènent à la chapelle sont encore poudrés de sable blanc, et jonchés de fleurs piétinées par la foule des pèlerins. C'est sur ces chemins que les reliques de la jeune sainte, petite fille de Didier, roi des

Lombards, ont passé, enfermées dans leur châsse d'argent, entourées de cœurs simples, et escortées des habitants de tous les villages voisins, formant une marche militaire de sapeurs , zouaves et mousquetaires. Des milliers de pauvres gens venus de dix lieues à la ronde, couvraient les berges et les murs, s'abreuvaient à la fontaine, contemplaient mes chiens, mon renard, mon sanglier, se groupaient autour des bannières, des saints, et des vierges portées par des jeunes filles. Ce spectacle varié où l'uniforme martial effleurait la robe blanche, où les vieillards et les enfants s'animaient à une même pensée, était trop pittoresque pour que je n'eusse pas tenté de le reproduire. Mieux avisé que les autres années, j'avais fait venir un photographe pour garder le souvenir de la cérémonie, au moment où la Sainte paraît sur le perron de l'escalier entourée du religieux cortège. Le curé du village s'y était gentiment prêté en se tenant immobile et arrêtant le Bot des pèlerins ; mais le vent s'est mis à la traverse, les bannières ont remué, les mains se sont portées aux chapeaux, aux coiffures, aux robes... Pendant cet instant décisif, la marche militaire opérait un mouvement... et le cliché s'ennuageait. Vous remarquerez que c'est l'ordinaire aventure de la vie humaine. Fixer le présent, le perpétuer est le plus difficile travail de l'homme. Un double mouvement se produit en nous et hors de nous ; la vie interne et la vie ex-

térieure se contrarient, et peut-être faut-il en remercier la Providence, car naviguant de conserve avec la nature, nous devrions périr avec elle.

Un temps viendra où l'on cherchera vainement dans le site où s'élève aujourd'hui cette demeure, les traces de la cérémonie d'hier. Il ne sera plus hanté que des corneilles ou des martinets. Les reliques s'écarteront alors des ruines pour prendre le chemin d'un monument moins fréquenté. C'est dans cette prévision que j'avais fait venir un artiste, ne prévoyant pas le mauvais tour qu'Eole allait me jouer.

Regardant aujourd'hui la cour déserte où se pressaient lundi dernier tant de créatures humaines, je puis bien m' écrier que notre vie n'est qu'un songe et que seul, l'esprit est vivant. Je compare mon existence à ce chemin blanc, piétiné, jonché de débris de feuillage, et j'y cherche les rameaux intacts et verdoyants d'une jeunesse consumée. Mais vous qui êtes encore au foyer des espérances, vous n'éprouvez peut-être jamais de ces découragements qui font que l'on se demande ce qu'on est venu chercher sur ce monde embrouillé, et que l'on n'aspire plus même au bonheur, se sentant indigne de sa visite ; on lui préfère le chagrin silencieux, le désespoir même, y trouvant une saveur dont l'amertume ennoblit. Je le sais, pas plus que moi vous n'aimez la clarté sans voile d'un soleil indiscret. Bien souvent de légères ombres se jouent sur votre front,

mais ce sont des ombres passagères. Je vous regarde, je vous vois, je vous écoute, je vous entends et souvent à votre insu. Vous êtes aujourd'hui comme j'étais dans les grands jours de ma vingtième année ; tour à tour dans l'expansion et le recueillement, moins triste toutefois, parce que vous êtes moins seul.

Tantôt je vous rappelais le pèlerinage de l'an dernier auquel vous assistiez. Que de jours écoulés depuis. Avons-nous fait un pas de plus sur le chemin du bonheur et au cœur de la Divinité? Je ne le crois pas. Je me sens plus chargé d'émotions, de regrets, et non déchargé d'inquiétudes sur ma destinée. Je voudrais me tirer en arrière, car je crois déjà l'entendre la sourde rumeur de ce gouffre qui m'entraîne, et j'en aperçois les premiers remous. Je m'engloutirai. Quel passant s'en apercevra? Cela m'emplit de douleur, non tant pour moi qui ne suis la fin de rien, mais pour l'humanité. Eh quoi! toi qui, en traversant les foules, n'a pas assez de tes regards pour pénétrer au cœur de chaque créature, et y chercher l'énigme de sa destinée, tu dois t'évanouir sans que nul ne regrette ton absence. Quelques paroles de condoléance, puis, naufragé infortuné, tu descendras dans l'éternel oubli.

Quel est ce rire que je crois entendre au moment où je m'abandonne à ma tristesse? Ce n'est pas le vôtre, car vous aimez et comprenez, et votre cœur vous dit aussi que le plus grand

sentiment de l'homme est celui que lui inspire sa mortalité. Vous estimez assez l'affection pour vouloir la perpétuer par delà les étroites frontières de ce bas-monde... Ce rire, qui est si discordant est celui de la vanité humaine et de la fausse science; c'est le rire de ceux qu'un lourd égoïsme caparaçonne et qui se croient forts de par leur insensibilité. Certes, nul ne les pourfendra. Mais le fruit défendu, dont ils se sont gorgés, les mine et les empoisonne, et dans leur intérieur, ils sont déjà moribonds, que leur joyeux caparaçon trompe encore le vulgaire... Que ces ombres ricanantes jamais ne nous distraient de notre but. Soyons sourds aux paroles sardoniques, et aveugles à la face infernale de la nature humaine.

Venez, quittons ces bords ! Je me lève et vous entraîne avec moi loin de la vieille barque et des eaux dormantes qui nous inspirent si tristement, et je vous amène au milieu d'une grande clairière du bois. Nous avons suivi un ombreux sentier. Sous les haies, au sommet des berges, tous les Vergiss mein nicht ont ouvert leurs petits yeux bleus pour nous regarder passer, et voici notre banc rustique, une large pierre couchée sur le flanc, au milieu de l'herbe en fleur. Un tilleul vénérable aux rameaux entrecroisés et tout bardé de mousses et de lichen, trône dans sa vétusté. Les grands hêtres qui laissent dorer par le soleil leur tronc poli et se dressent élégamment sur

leurs racines semblent ses disciples. Que racontera le vieux rameau noueux à toutes les branches souples où frétille un jeune feuillage? Par instant passe un papillon fauve, au vol incertain et inquiet, âme de quelque sylvain que consume la convoitise des variétés. Mille arômes se mêlent dans la brise et captivent les sens; un sourd bruissement de vie sort de l'épaisseur des feuillages. Que de chansons d'oiseaux qui semblent enivrés de la sève des arbres ! Que de bourdonnements d'insectes qui se désaltèrent au suc des fleurs!... Mais déjà voici le soleil qui descend sur l'horizon. Cette contemplation a retranché une heure de votre vie et de la mienne. Pardonnezmoi de vous y avoir mené, n'accusez que le parfum trop capiteux des plantes et qu'un beau vers latin vous console :

Ite, levés menses, alisque fugacibus annil

10 juin.

Je commence par un enfantillage et fais une tache de couleur pour égayer mon papier. Je me suis procuré cinq petits tubes pour faire des marques multicolores. Je suis l'inventeur du naïf procédé. Pardonnez à un inexpert qui en est à son coup d'essai. Qu'il lui suffise par l'impression de cette image de la petite chapelle qu'il éleva dans le bois de Monplaisir, de s'unir davantage à

vous dans une confraternité romantique. J'ai composé ce matin vingt vignettes à votre intention. Vous les recevrez successivement. N'y voyez que le désir de me rajeunir en votre présence. Mais, je vous en prie, gardez vous de mettre ces ébauches sous d'autres yeux. J'en serais mortifié, car qui pourrait s'empêcher de sourire de mon immodestie? Cette petite chapelle me rappelle de navrants souvenirs : le temps où, après un fatal accident de chasse dont je fus guéri par la grâce de Dieu, je voyais mon infortuné frère à mon chevet, dans le plus poignant désespoir. Hélas, c'était le mort qui donnait ses soins au vivant ! A cette époque nous étions épris de la gloire littéraire, et nous nous appelions entre nous Héribert et Rémo, ou Cosimo et Argyros, exprimant ainsi les deux ordres d'idées qui nous agitaient... Transit œtasl

Vous me comblez en m'envoyant quatre pages nouvelles de votre main. La source de vos sentiments ne se fermera jamais. Mille fois heureux êtes-vous dans le monde aride. Votre lettre me suggère une pensée : il est des âmes simples et impressionnables; d'autres fougueuses, indomptables; d'autres encore tumultueuses, concentrées. C'est avec les premières que j'aimerais à vivre. Les grands fleuves sont majestueux et obscurs, mais les ruisseaux ont leurs bords rapprochés couverts d'herbes et d'arbrisseaux, et leurs flots rapides et clairs mirent mieux le ciel que ne le font les flots sombres de l'océan.

26 juillet.

Comme cette belle de jour que j'enferme dans ma lettre et qui sera flétrie au moment où vous la trouverez, s'évanouit notre jeunesse. J'oublie que pour vous je sonne trop tôt la cloche d'alarme ; vous êtes encore sur le versant ascensionnel de la vie, et je veux que vous contempliez tôt ce qu'il y a au-delà. Pour moi, j'hésite à descendre. Qu'ai-je devant les yeux? — Le val des regrets. Jusqu'aujourd'hui j'avais vécu sur la montagne des lointaines espérances. Je ne veux pas dire adieu à cet idéalisme qui a été le charme et la douleur de mon existence. Je ne mesurerai pas nos terres, je n'aménagerai pas ma propriété ; je n'irai siéger nulle part. Au mépris de la terre je demeurerai sur ma cîme et m'y cramponnerai : c'est là que la mort doit me frapper, hors de tout soin terrestre, et je redirai encore la parole biblique : Incola ego sum in terra. Je me désespérerais si je ne savais tourner mon affliction en sérénité. Je vois si bien le petit point que nous formons sur le globe ! Je comprends si bien le rien que nous sommes dans la succession des siècles! Je m'abîme en mon néant. Et quand vous me voyez, par accident, dans mon habit noir, dites-vous que je sens profondément tout le ridicule qu'il y a pour une âme qui se comprend d'être ainsi affublée, n'ayant pour ailes

que les pans d'un frac. Peut-être n'ai-je plus qu'un pas à faire avant de laisser tomber le voile sur ce monde incertain, et me réfugier dans la prière, secourant peut-être mieux par ce moyen spirituel ceux que j'aime, et aidant plus efficacement à leur félicité. Mais souvent je suis effrayé de devoir faire l'abandon de la vie naturelle et expansive , et j'aime encore à applaudir aux transports de la jeunesse heureuse.

J'ignore où le destin me mène; j'aime à le considérer comme providentiel plutôt que comme fatal. Proie résignée du temps, je descends au cours de l'eau le fleuve infatigable de la vie.

17 octobre.

Combien je me réjouis de notre amitié et de notre correspondance ! Cet hiver me sera doux si je reçois souvent de vos pages. Parlez-moi sans cesse de vous , de vos impressions et de ces ombres gracieuses qui se meuvent en votre âme. Arrachez ainsi à l'oubli jusqu'aux moindres palpitations de votre vie paisible. Je puis vous assurer que littérairement je vous ferai vivre autant que moi, parole bien présomptueuse quand je songe que votre jeunesse a d'autres éléments de durée que ma maturité. Ce que vous me dites du nombre de mes lettres m'étonne et me satisfait. J'y vois la pensée d'affection qui vous les a fait garder toutes, et je reconnais aussi que c'est votre sympathie qui m'a rendu si expansif.

A mon tour de faire le recensement de vos pages et j'espère bien que, rassemblées, elles ne formeront encore que le piédestal de votre correspondance à venir.

Depuis hier soir l'état de ma mère s'est aggravé et je crains une fièvre. J'attends aujourd'hui les docteurs : puissent-ils me rassurer! Que l'on éloigne les malheurs de moi , car je me sens trop criblé par les petits accidents de la vie pour offrir de la résistance aux coups de l'adversité, et mon dernier acte de courage est de ne pas me laisser tomber la plume des mains, même en présence des meilleurs amis. — A vous et à ceux que vous aimez !

2 3 octobre (samedi soir).

La présence de mon frère près de ma mère m'a permis de me rendre à Marbaix-la-tour. En approchant du château une pénible impression m'a saisi. Les volets de plusieurs fenêtres étaient fermés. Arrivais-je trop tard? A peine entré, je me suis rassuré, ma tante m'ayant appris que le cher malade, bien qu'affaibli par des souffrances continues, avait conservé toute sa fermeté morale et la lucidité de son esprit. Les volets avaient été fermés sur sa demande pour le préserver de la lumière trop intense.

J'ai revu mon oncle dans le plus triste état et achevant sa lente agonie. Ce n'est déjà plus que

le spectre de lui-même. Ma présence inattendue parut le toucher profondément. En rassemblant ses forces, à peine pouvait-il soulever de l'oreiller sa tête vénérable, mais il me parla de cette voix mesurée et solennelle que donne la conscience d'une mort prochaine : « Que je suis heureux, mon cher Octave , de vous revoir avant de mourir. »

Et comme je l'assurais de mon affection, et m'excusais de ne pas lui avoir rendu de plus fréquentes visites : « Votre démarche , me dit-il, jointe au témoignage d'affection que je reçois de ceux qui m'entourent, me touche davantage que tous les honneurs que j'ai reçus en ma longue carrière. » Il se reprit pour ajouter : <( Je crois du moins en avoir reçus... Bien que je craigne peu la mort qui perd ses épouvantes quand, comme moi, on l'a contemplée chaque jour de près, j'eusse désiré achever une vieillesse paisible au milieu de mes enfants et de mes amis. »

Je voulus le consoler, mais il me sourit tristement en me disant : « Je vous remercie de l'affectueuse intention qui dicte vos paroles ; au milieu d'atroces douleurs qui se renouvellent, je dois considérer la mort comme une délivrance. Peut-être me sera-t-il donné de revoir ma chère enfant... »

Sur ces entrefaites, ma tante craignant que la conversation n'épuisât les forces de mon oncle,

vint m'engager à une promenade au jardin. — « Consilium abeandi , » ajouta-t-il en souriant, suivez le bon conseil de votre tante.

Je revis mon oncle une heure plus tard au moment de mon départ. Il voulut oublier son état pour me parler de plusieurs personnes qu'il affectionnait particulièrement, et s'occuper de la santé de ma mère et de celle de ma belle-sœur, me chargeant pour elles de mille termes d'affection. Lorsque j'allais le quitter, il me tint longtemps la main serrée dans les siennes, mettant dans sa tendre pression toute l'éloquence de son cœur.

3i octobre (dimanche soir).

Cette longue pression de main que j'avais reçue devait être la dernière. Ce matin, retournant à Marbaix-la-tour, sans espérance cette fois, je songeais à cet adieu tacite et à toutes les espérances qu'il renfermait. Enfoncé dans ma voiture en traversant les grands bois de Ham-sur-Heure, dont les épais feuillages étaient rougis au souffle de l'automne, je me livrais à ma tristesse que l'esprit mortuaire de la nature accroissait encore. Arrivé au sommet de la montagne, je découvris au loin les pittoresques vallons de Jamioulx et de Bommerée. Combien de fois, me disais-je, ces images champêtres n'ont-elles pas frappé les regards de celui qui n'est plus, lorsque, aux jours de

son enfance, et plus tard dans son adolescence, il portait ses pas le long de la petite rivière qui arrose ces prés !

En ces lointaines années, combien de fois ces rêves qui me hantent en ce moment n'ont-ils pas occupé son âme? Quelque chose de nous demeure attaché aux lieux où nos premières espérances ont germé. Quelles étaient alors celles de ce doux et studieux enfant que nous avons connu sous les traits de la vieillesse? — Sans doute, elles furent toujours élevées, l'éminente carrière qu'il a parcourue nous le prouve. Aux années où les cœurs frivoles se livrent aux divertissements, il ornait déjà sa pensée, et recevait de sa mère cette extrême culture de sentiment, qui nous montra plus tard en lui cet homme distingué, rempli de bienveillance et d'aménité. Son sérieux et persévérant désir d'être utile à sa patrie lui donna de bonne heure ce caractère méditatif qui doubla chez lui les charmes de la jeunesse.

Trêve aux rêveries ! Ma voiture s'arrête devant le perron, où vient me recevoir la famille éplorée. Me voici devant la navrante réalité : je suis entré dans la chambre mortuaire. Le mort est étendu, les mains jointes, sur son lit de douleur. A travers une demi obscurité je vois Bouvard, le vieux valet de chambre, qui, durant quarante années, a servi fidèlement son maître, et jour et nuit l'a veillé pendant sa cruelle maladie. Il se tient au chevet du lit , silencieux , accablé par le chagrin. Je m'approche. Quel changement s'est opéré sur

ce visage! Il semble qu'il s'est émacié par dix années de souffrances. En moins d'une semaine ses chairs se sont pour ainsi dire fondues aux affres de l'agonie. Je ne remarque plus que les lignes pures et sévères de ce front, où la vie faisait encore tantôt circuler tant de nobles pensées. Je me suis agenouillé pour me remémorer longuement les qualités du cher défunt et l'affection qu'il me portait, et c'est d'un cœur reconnaissant que ma prière est montée à Dieu. Dans la chambre voisine j'ai retrouvé ma tante, Jean, Alix et leurs enfants, Louise et Marc, qui s'entretenaient de la cruelle séparation en mêlant leurs larmes. Quel coup les frappe ! Les jours ne feront que le rendre plus sensible, car, qui, plus que leur père, fut de bon conseil, plus prévenant et affectueux envers les siens? L'affliction de Marc était vive, sa précoce intelligence pouvant déjà apprécier les rares vertus de son grand père. Ma tante m'a appris les angoisses des derniers jours du pauvre martyr — c'est ainsi qu'il peut être nommé. — Sa résignation avait été parfaite, son affabilité ne s'était jamais démentie, non plus que la lucidité de sa pensée vigilante. Il s'était confessé il y a deux semaines. Le jour de son trépas, le prêtre lui ayant demandé s'il voulait recevoir l'extrême onction : « Il faut attendre, dit-il, que toute ma famille soit ici rassemblée. » Il donna alors toutes les instructions concernant ses funérailles, avec tranquillité, en esprit par-

faitement dégagé des choses de la terre, et il s'adressa, pour la dernière fois, à ses enfants, les priant de s'aimer en souvenir de lui. Prévoyant cette curiosité indiscrète des indifférents pour contempler le visage d'un mort, il recommanda que, dès qu'il aurait cessé de vivre, on ne laissât plus entrer dans sa chambre que ceux qui avaient été ses amis. Touchant désir qui fut exaucé comme les autres, et qui témoignait du sentiment de dignité qui l'accompagnait au tombeau.

Qu'il fut triste mon retour à Acoz. Je n'ai plus remarqué la contrée que je traversais, plongé que j'étais dans le passé.

Mercredi, 3 novembre.

Les funérailles ont eu lieu ce matin. Le triste cortège a quitté le château à onze heures pour se rendre à l'église. Une foule affligée, venue de tous les points du pays, nous y attendait. Le prince de C... prononça l'oraison funèbre de son prédécesseur. Que de réflexions m'ont assailli en regardant, au milieu du chœur, le grand catafalque orné des insignes du défunt, et, à côté, son successeur dans toute l'auréole de la force et de l'intelligence. Cet uniforme qui lui sied si bien, si chamarré d'or et de croix, s'étalera à son tour sur son drap funèbre. Pulvis et timbrai Qu'elle serait piteuse la figure de l'homme qui

ne s'élèverait que pour recevoir l'encens des foules, et que ne soutiendrait pas le désir de l'utilité ou du salut public. Attacher son espoir à l'opinion changeante des foules! Quelle piperie! Plus vite notre souvenir disparaîtra de la pensée des survivants que ce brin d'herbe de la forêt sous les feuilles qui tombent au vent d'octobre. Non est in morte qui memor sit tuil... Hors les cœurs des amis fidèles, et pour la courte durée de ces cœurs de chair et de sang...

5 novembre.

Vous souvenez-vous de la clairière du bois de Monplaisir que nous avons traversée ensemble à la saison des violettes? Vous souvenez- vous de son majestueux tilleul? C'est sous son dôme de feuillage que chaque brise éclaircit que je suis venu relire votre lettre du premier novembre. Autour de moi, une assemblée de buissons éplorés, et des groupes de grands hêtres semblent pousser tout exprès pour encadrer le dialogue de nos esprits. Pendant que je vous lisais, un vol de ramier a fait choir une pluie de feuilles mortes sur vos pages , double symbole d'amitié et de mélancolie. Que je suis heureux d'avoir en vous un ami qui partage mes aspirations. Je me suis retrouvé dans votre rêverie du jour des morts : « Le son désolé des cloches marche avec moi, me dites-vous. » Ah! mon cher José, que

cette parole me plaît, et comme elle résume ma vie! Si je me transporte aux jours de mon enfance, je me vois déjà attentif aux sonneries funèbres. Je me souviens d'un soir d'automne tel que celui d'aujourd'hui, où ma bonne m'avant mené à Pont-de-loup, je m'étais assis au bord de la rivière pour voir couler l'eau, et me tenais immobile dans les roseaux. J'avais à peine huit ans, mais j'entends encore tinter la petite cloche dont la sonnerie m'enivrait — et je me souviens de mon étonnement lorsque je vis passer près de moi, sur le chemin de halage, une bande d'enfants ébouriffés qui marchaient à la file en chantant gaîment une vieille chanson qu'ils rythmaient sur le son lamentable de la cloche :

« Balthasar est mort! — Qui l'a dit? — La petite souris! — Que fait-elle? — Des dentelles! Pour qui? — Pour Monsieur. — Pour Madame. — La reine — d'Espagne! »

J'étais navré du contraste, et, à la lumière de mon âme à peine ouverte, je regardais ces enfants comme des êtres extraordinaires s'agitant dans une région diabolique. L'impression fut bien pénétrante puisqu'elle persiste à travers les années, car, plus d'une fois depuis, je me suis répété en assistant à des joies déplacées :

« Balthasar est mort!

» — Qui l'a dit?... »

Ah ! oui, le son désolé des cloches marche avec

moi, et il marchera toujours pour éteindre dans mes alentours le concert des cris profanes. Le vulgaire peut nous plaindre parce qu'il n'imagine pas les délices que nous puisons à la source où notre mélancolie s'abreuve. Nous seuls savons combien le sentiment des éternelles séparations double les forces aimantes. Ne nous plaît-il point, lorsque nous voyons courir les petits flots écumeux du ruisseau, de rêver à leur prompt effacement? et le soir quand nous traversons une campagne dont toutes les formes tremblent dans la vapeur nocturne, de voir le disque pâle de la lune qui semble marcher avec nous? Nous ne sommes plus seuls, quelque chose de grand, de triste, de durable, est le témoin de nos émotions. Dans les premiers jours d'octobre vous m'écriviez que ce n'était pas sans chagrin que vous voyiez le retour de la saison des frimas, tant de fleurs flétries à l'improviste et qui semblaient destinées à vivre bien des jours encore. N'était-il pas un peu matériel votre regret? Et aujourd'hui, si vous vous attardez à rêver et à m'écrire vos rêveries automnales, n'est-ce pas que vous y trouvez un charme spirituel ? Ne soyez donc pas ingrat envers l'esprit qui vous inspire. Il est vrai que, au ressentiment des premiers froids, nous nous sentons un peu menacés dans notre existence, et que, songeant alors à tout ce que nous pourrions faire de bien sur cette terre, nous avons quelque raison de craindre. Il n'est que trop vrai aussi

4o LETTRES A JOSE.

que bientôt nous entendrons sonner les sabots des pauvres sur les pierres des chemins, et que leur plus grande ennemie c'est la froidure. Quelle douleur pour eux si la foi robuste du chrétien ne les a armés à leur encontre ! Le destin qui nous a octroyé de pouvoir leur venir en aide dans leur détresse en vêtissant leurs corps souffreteux, nous a aussi permis, en nous accordant des loisirs, de les armer intérieurement en allumant leur cœur. — J'entends dire : N'ont-ils pas les ministres de la religion? N'ont-ils pas la divine Imitatioril Et que venez-vous faire après un tel enseignement? — Rien peut-être que semer une graine dans leur champ désert. Mais cette graine produira un jour un épi et pourra empêcher de dépérir l'esprit aventureux et inhumain qui se sera éloigné des plaines paisibles. Il y a, de par le monde, certaines intelligences qui appartiennent à la fois à la terre et au ciel : formées de fange et d'azur, nous pouvons avec fruit déranger leur équilibre, par l'attrait d'une poésie qui les pourra captiver et les mènera dans les hautes régions spirituelles. L'automne nous viendra en aide, en nous inspirant des pages salutaires. Déjà sa voix gémissante retentit en nos poitrines — jeux, plaisirs , hilarités , honneurs, insignes mondains... regardez plutôt les feuillages morts au pied des chênes. Et Fautomme seul aura-t-il le don de nous inspirer? Ne ressentirons-nous jamais aux plus beaux jours du printemps le trouble des regrets

et des appréhensions! Acceptons-nous sans arrïère-pensers les charmes de ces beautés dont nous pressentons la fin inévitable? Nous y livrerons-nous tout entier !

Un jour, entrant dans l'église du village, je vis sous le porche trois enfants qui se suspendaient aux cordes du clocher, pour agiter les cloches à la mémoire d'un villageois défunt. De leurs mains enfantines ils me donnaient à leur insu un avertissement. Ainsi la nature, même dans ses expressions aimables, nous prévient de la fatalité de notre sort. Continuons donc à la contempler religieusement, qu'elle soit l'élévation du gradin qui nous rapproche de la vérité infinie.

Mes regards tombent sur la petite photographie de l'abbaye de Villers que vous avez jointe à votre lettre avec cette date : le ier novembre.

Par une coïncidence heureuse, j'ai en ce moment sur ma table l'histoire de la célèbre abbaye, et, à côté, la vie de saint Berthuin que m'envoya l'an dernier, le supérieur des frères de Malonne. Avant de me livrer au sommeil, j'aime de feuileter ces livres pacifiques qui me plongent dans le silence des grands cloîtres ! Que le paysage que vous avez choisi figure bien la morte saison où nous entrons ! C'est le seuil de l'hiver que vous me faites contempler ! L'église en ruines prolonge sur l'horizon vaporeux les lignes élégantes de ses ogives diminuées par la perspective. Les plantes

sauvages grelottent au pied de leurs piliers brunis par les intempéries. A l'extrémité d'un long préau, ondulé par les décombres souterrains, une voûte puissante envahie par les arbustes, arrondit son plein-cintre à demi enfoui. Dans les coins ombragés, les saxifrages et les pariétaires croissent librement sur les pierres disjointes. Le ciel terne et unicolore de l'hiver s'aperçoit sous un arceau croulant de l'avant-plan où vient s'encadrer le vaste édifice. Une impression de grandeur, de force, de douceur se dégage de ce paysage. Tous les détails y semblent morts ; mais l'ensemble vit d'une vie sourde et mystérieuse. Le profond silence qui y plane évoque la légion des lointains souvenirs. L'endroit est désert mais l'esprit réagit et le repeuple de créatures qui y ont continué leurs existences endolories. Grand et salutaire spectacle, fortifiant pour l'âme, et qui, par le recueillement qu'il inspire, nous tire des vaines agitations. Que dirait le grand abbé ds Clairvaux, s'il revoyait l'écroulement du monastère qui abrita pendant tant de siècles ses disciples? Sans doute, nul événement terrestre ne pourrait ébranler sa confiance, et il nous montrerait la devise qui orne encore l'une des portes abbatiales : Posi tenebras spero hicem. Le chêne que sa main pastorale avait planté, et à l'ombre duquel tant de novices vinrent apaiser les troubles de leur esprit timoré, a vu ses verdoyants rameaux coupés par la main des touristes

qui en ont fait des bâtons de voyage. Qu'importe ! Sa parole ne s'est-elle pas réalisée lorsque s'adressant à ses frères assemblés il leur dit : Plurimos esse salvandos in hoc loco horrido. Où êtes-vous abbé Conrad, scribe savant, dont les doigts brillaient dans la nuit comme des flambeaux? Où êtes-vous dom Wauthiez d'Utrecht qui, aveugle, célébriez les saints mystères, et qui lisiez dans la pensée de vos pères? Charitable Gobert d'Aspremont, qui oigniez d'huile les souliers des pauvres, où êtes-vous? Et vous fier et vigilant abbé Robert Henrion, procureur général de l'Ordre de Citeaux, qui ramenâtes au bercail les brebis dispersées par les guerres religieuses de la domination espagnole, et fîtes clôturer de murs de défense le monastère saccagé, où êtes-vous? Vos cendres dorment-elles encore dans la chapelle latérale du chœur de l'église. Renvoyé au jugement de Dieu par les religieuses accusées de sortilège que vous fîtes brûler l'an 1619 vous souvient-il de l'incendie qui vous dévora dans votre cellule?

Procession de créatures mystérieuses, vous vous êtes évanouies dans l'océan des années. Vos âmes sont où il a plu à Dieu de les envoyer ; vos existences terrestres ne rendent plus témoignage que dans le petit recueil que j'ai en cet instant sous les yeux.

Dans ma vingtième année, fuyant la banalité fiévreuse de la ville de Bruxelles, j'allais quelquefois errer dans l'enclos désert de Villers. Je pouvais

alors y demeurer seul pendant de longs jours d'été, et m'y livrer au charme du silence. Aujourd'hui j'ai pris en dégoût cette noble solitude, pour l'avoir vue trop souvent profanée par les foules parées que les villes prospères y dégorgent. La petite rivière de la Thyle qui, aux temps passés ne reflétait que des fronts méditatifs, ne réverbère plus que des faces avinées et grivoises; il n'est plus une voûte qui n'ait retenti des paroles saugrenues des bourgeois hilarants. Le monastère devenu Casino d'été, tel est le comble de sa dégradation. Pourquoi m'étonnerais-je ? N'est-ce pas le sort commun ? Est-elle moins profanée l'abbaye d'Aulne, jadis solitude vierge, aujourd'hui rendez- vous des désœuvrés de la ville? Où le moine était en oraison, maint faraud de province vient se mettre en liesse. Au siècle prochain, Floreffe ne verra-t-elle pas monter la poussière de ses décombres ? Les hommes et les monuments de pierre qu'ils élèvent périssent, mais les œuvres pensées peuvent survivre à tous les événements, quand la plume ou le burin les ont fixées. Consolons-nous , puisque nous pouvons toujours sauver de la ruine notre bien le plus précieux : l'esprit qui nous anime.

Quand jadis j'errais solitairement par les belles contrées de l'Italie, voulant apaiser le tumulte de mon cœur, je me laissais souvent mener par mon instinct dans les lieux écartés. Nul voyageur profane n'a visité avec plus de ferveur que votre

ami les monastères et les Campo-Santo et ne s'y est plus instruit. Dans les premiers, je trouvais des créatures mortes au monde. J'y voyais le Campo-Santo de tous les amours propres ; la modestie, le silence, la volonté pieuse des réélus s'y accordaient avec le calme, la gravité et l'élégante régularité des cloîtres. Je me reporte encore au couvent de Fiesole, à la chartreuse du val d'Emo; je voudrais être un de ces novices dans toute la gloire de son adolescence, éclairé d'un génie divin, contemplant le val d'Arno et pénétrant en esprit au sanctuaire des plus angéliques pensées. Que de formes de style, je trouvai pour revêtir mes sentiments, dans ces asiles de cœurs simples !

Au Campo-Santo d'Italie et d'Allemagne, je fus bien souvent aussi, et dès mon entrée dans une cité étrangère, c'était vers les oubliés que je portais d'abord mes pas; un double désir m'y sollicitait : le premier une aspiration de mon âme désireuse de s'entourer d'ombres amies, car n'étais-je pas leur ami par l'intention pieuse qui me fesait franchir le seuil de l'enclos? — Le second un désir d'esprit aventureux, d'agiter le problème des destinées humaines. En présence des croix muettes et des tertres mortuaires, je me ramenais aux grandes conjectures.

Parmi toutes les imaginations de ma jeunesse, il en est une que j'ai longtemps nourrie. J'aurais voulu publier un recueil d'épitaphes, non comme

œuvre de curiosité, mais purement religieuse. Les tombes modestes auraient attiré mon attention. Et la gravure me serait venue en aide pour poétiser les endroits ombragés au désert du saint enclos, où dorment de l'imperturbable sommeil tant d'enfants et d'adolescents inconnus. Ce recueil eut été accompagné de vœux, de prières pour ces êtres fauchés prématurément par la mort. Je rattachais ainsi les oraisons que nous disons abstraitement pour tous les morts, à des réalités disparues et les regards fixés pour ainsi dire sur leurs reliques... Le souffle d'autres désirs a dispersé ces romanesques intentions, et ça et là seulement, on verra dans mes pages apparaître une ombre inconnue, rencontrée et ressuscitée par moi et mêlée à ma vie.

12 novembre.

Vous m'offrez une fleur de mauve à l'occasion de ma fête. Cette fleur mettra un baume sur bien des blessures que la vie m'a faites, mais elle ne les guérira pas. — Votre lettre commence par ces réflexions, inspirées par la pitié, à l'occasion de la catastrophe dont les journaux nous font un un récit si navrant : « Tout ne meurt pas avec nous. Vérité douce au bord d'une tombe aimée, source de force pendant la vie , seule vraie consolation à la mort. Rien ne me prouve mieux l'immortalité de l'âme que ces catastrophes qui nous épouvantent. Au milieu des cris, des larmes,

des déchirements, notre besoin de foi est intense, la pitié nous l'impose, le doute nous semble une monstruosité. Et quoi ! tant de jeunes existences, tant de regrets, de larmes, d'amour, tomberaient dans le néant 1 Ce serait fini ; rien au-delà de cette mort brutale, inopinée, abrégeant des vies à peine commencées, rompant des liens d'affection qui devaient défier le temps, anéantissant des familles entières, apportant le deuil où se préparait la fête?... Et ces dix ans, ces vingt ans de privations, de rudes labeurs, de misères peut-être resteraient sans récompense, ne seraient suivis d'aucune autre vie plus heureuse, pas de justice, pas de compensations. Tel a joui quatre-vingts ans, tel autre a souffert pendant un temps égal, et la mort leur ferait un sort commun : le néant! — Pensée cruelle, barbarie qu'une telle affirmation. Les froids arguments de l'altière incrédulité et de l'impitoyable et fausse science ne peuvent ébranler notre foi ; des voix plus éloquentes parlent en nos cœurs : la justice, la pitié, l'amour. — Créatures meurtries, brisées, conservez l'espérance, elle seule peut mettre un baume sur vos blessures, elle seule peut les lénifier, les cicatriser. »

Comme vous le dites, il ne se peut que tout meure avec nous. Ce serait le triomphe de l'injustice, et vraiment infernale serait cette terre. Ce que vous pensez des écrivains prolixes est vrai aussi ; on ne peut les relire, parce que

l'imagination frontale plutôt que cordiale y a part. L'amour profond enseigne la réserve, la sobriété ; on écrit alors simplement et l'on n'en' est que plus émouvant. Après les ferments et les bouillonnements de la jeunesse, le temps arrive où l'on n'aime plus que la clarté tranquille. Les lueurs flamboyantes nous inquiètent alors. Les experts ne savourent que les breuvages dépouillés. — Une expression naïve nous émeut davantage que dix pages emportées. Ainsi, lorsque me parlant de votre promenade du premier novembre, vous remarquez « ces feuilles mortes amoncelées, et ces arbres muets élevant leurs rameaux dénudés comme des bras amaigris et suppliants. » Combien votre description de l'automne renferme d'expressions aussi saisissantes. — De même quand au milieu de tant d'images tristes, vous observez un grand papillon aux ailes noires bordées de blanc : « Lorsqu'il se tenait immobile sur une fleur morte, on eut dit un poêle recouvrant un cercueil. » Je n'accuserai pas d'étrangeté cette comparaison, car j'ai assez vécu de la vie naturelle pour savoir que de rapprochements elle suggère.

Votre réflexion sur le parapluie m'a fait sourire. A propos de cet esprit pratique, qui n'a jamais tant sévi que de nos jours, je vais vous citer une parabole intitulée :

« Le dernier Auditeur.

« Un joueur de lyre s'était donné en spectacle dans une petite ville de la Grèce. La salle était pleine, mais on vint annoncer à l'improviste l'ouverture du marché au poisson. Tous y courent, un seul excepté. Le joueur de lyre, confus de cet abandon, remercie toutefois l'auditeur qui lui restait fidèle.

— «Vous préférez sagement, lui dit-il, le plaisir de vos oreilles à celui de votre bouche. Le marché au poisson ne vous fait pas déserter la salle du concert.

— « Quoi donc, dit l'auditeur unique, a-t-on appelé pour la vente du poisson ?

— « Sans doute , et c'est pourquoi nous sommes seuls.

— « Oh! je vous remercie de m'avoir averti. Adieu! »

Vos frères vous auront raconté notre partie de chasse, le temps incertain que nous avons eu, et comment les grands vents avaient éloigné le gibier du bois. Nous avons chassé aux chiens courants par une pluie battante. Plusieurs chevreuils ont été manques. J'ai eu le malheur d'en tirer un de trois petits plombs au cœur. Que votre humanité me décoche maintenant des flèches ! Je les ai méritées! Nous avons dépouillé un bouleau et, avec son écorce, allumé un grand feu où nous avons fait flamber des fagots. Puis ayant donné

So LETTRES A JOSÉ.

la curée aux chiens, nous avons fait écorcher un lièvre que les gardes ont rôti et distribué aux petits porte-carnassières. Mais tout plaisir a son revers. J'ai éprouvé trois nuits d'insomnie et j'appelle à mon secours la douce Hygie. Il me semble que je porte plusieurs vies : celle de mon infortuné frère dont je revois les manuscrits, et qui attend dans sa tombe que je réalise sa plus chère espérance. Celle de ma mère, dont je possède cinq ou six cahiers manuscrits, journal de sa vie spirituelle. Moi disparu, le témoignage de ces deux existences s'évanouit à jamais. Aussi je ne veux plus perdre une heure et, dès demain, je commence à mettre en ordre ces papiers que contiennent plusieurs coffrets. Ce sera le seul devoir que j'aurai rempli en ma vie , si pleine de mes propres pensers, et de mon égoïste espérance.

Nous nous réunirons encore, mais tranquillement, près du foyer, comme des voyageurs arrivés au port qui se racontent leurs aventures.

Revoyons-nous souvent en esprit, et que nos deux anges gardiens invisibles s'entendent pour nous protéger.

18 novembre.

Pour la première fois depuis huit jours je reparcours le petit bois de Monplaisir. Quelle n'est pas ma surprise en voyant le dépouillement produit par les derniers ouragans ! Et le croirez-

vous, comme cette surprise m'enchante! Tous les voiles sont tombés. Je ne me sens plus, comme aux jours de l'été, étouffé dans l'épaisseur des lourds feuillages. Un sentiment de liberté s'empare de moi en remarquant l'élargissement des horizons, et j'aspire avec volupté l'air humide qui m'arrive de par delà les mers. Je regarde au loin l'assemblée des vieux arbres qui se hérissent au milieu des jeunes taillis ; les gros rameaux tordus entremêlés se découpent nettement sur le ciel, pendant que les branches légères forment un fouillis expressif qu'agite le souffle invisible des vents. Ces ifs, ces genêts épineux, ces genévriers que la verdure des buissons m'avait cachés depuis le dernier hiver, ont reparu ça et là sur les escarpements rocheux. Toutes les feuilles ne jonchent pas le sol, car les arbres abrités ont gardé leur parure, et la variété des teintes ajoute à leur beauté. Les ronces jettent leurs arches encore vertes au-dessus des gazons diaprés où des plantes de fraisier sauvage brillent comme des étoiles de sang. Les merles voltigent en claquant du bec sous les églantiers chargés de fruits, et, à mon approche, gagnent, en sifflant, le buisson voisin. Sur la pente de la colline des noyers énormes à l'écorce crevassée, demeurent immobiles pendant que les peupliers d'Italie se balancent d'un mouvement uniforme. Au milieu des clairières, les tilleuls élargissent leurs têtes arrondies en coupoles d'or, et les troncs polis des

grands hêtres élèvent au-tour d'eux leurs cîmes élégantes, semblables à des flammes rouges. Je vois reluire les tons satinés des bouleaux, sous les branches éplorées des pins. Les ormes aux troncs moisis et les frênes ont déjà répandu à leurs pieds leurs feuilles noircies, tandis que les charmilles, moins sensibles à la froidure, conservent encore leur feuillage moucheté par les pluies. Le long des humides sentiers, sous les touffes brunes des chênes, les morilles et les bolets écarlates forment leurs bizarres assemblées. Une grande animation règne en ce moment au bois. Hier soir je recevais une députation de trois petites villageoises, me venant demander, au nom des mères de famille du village, de pouvoir aller aux feuilles tombées et au bois mort. Les fourrés sont envahis depuis le matin ; au bruit des râteaux ratissants se mêlent les garrulements des geais curieux, et les croassements des corneilles effrayées. Par intervalles, des voix fraîches éclatent au milieu de ce gaspillage. De petits enfants munis de paniers récoltent le lichen argenté. Ils en feront un thé amer pour ranimer leurs grands parents qui geindront pendant tout l'hiver au coin de l'âtre. Je suis revenu à travers les broussailles, passant près d'une petite chaumière de planches dont les volets verts sont fermés. La mousse qui s'étend sur le toit la couvrira bientôt comme d'un manteau. Devant la porte fermée, le plumage d'un pauvre petit rouge

gorge s'éparpille au vent près de ses restes sanglants. Pauvre oiseau qui aura peut-être fui vers cet asile inhabité croyant y trouver protection ! C'était lui peut-être qui, l'an dernier, pendant le mois de septembre, venait chaque jour picorer sous les églantiers , et parfois montrait son grand œil noir, en se posant sur le rebord de ma fenêtre. Que les plus douces brises se disputent son plumage!

Rentré à la soirée dans ma chambre, je me rapproche du foyer où flambent des pommes de pins, que j'ai recueillies moi-même muni d'une grande corbeille dans les allées. J'écoute le concert des vents assaillir les vieux murs et les arbres dont les rameaux s'agitent à ma vitre par dessus les eaux des fossés. Que de voix mystérieuses entremêlées ! Où sont les êtres invisibles d'où s'échappent ces plaintes, ces rugissements, ces lamentations! Ils semblent en discorde et aux prises, car la clameur ne suit pas un même courant, et je ne puis dire de quel point cardinal elle m'arrive. Il y a confusion et tumulte, comme aux nuits de tempête sur l'océan. A un grondement continu s'ajoutent cent voix aux timbres variés qui se précipitent comme pour forcer un mystérieux passage. Au milieu des soupirs, des murmures, des gémissements interrompus, j'entends ondoyer des voix rauques et mugissantes, mêlées à de courts ricanements. L'haleine de la multitude des morts que la vie ranimerait ne

ferait pas un bruit plus triste. Sans doute, elle serait moins discordante la plainte de ceux qu'a fauchés un même trépas ! Que je préfère entendre le long sifflement de la bise hivernale dans les nuits claires de janvier, quand elle vient discrètement gémir à ma croisée. A chaque instant, elle s'interrompt, pour me laisser songer, comme si elle avait le sentiment de ma présence ; puis tout à coup elle reprend sa monodie. Ce bruissement mystérieux qui parfois s'unit au chant du grillon et au bruit régulier de l'horloge, emplit de pensées graves les dernières heures du soir. Mais, en ce moment, c'est le déchaînement de tous les souffles mêlés, courroucés, sous le fouet des Euménides et des Harpies. L'anarchie règne dans les régions aériennes, et j'entends comme les hurlements d'une démagogie errante. Les tours soutiennent un siège, les vents ameutés se pressent à mes vitres, déjà les châssis plient, des souffles hardis et bourrus les ébranlent subitement, puis s'évanouissent pour aller porter leur rage ailleurs. Je les écoute qui chuchottent au loin, pour accourir et se ruer avec frénésie à l'assaut de mes croisées. Quel esprit de ténèbres et de révolte mène à travers l'espace, ces bataillons tumultueux, en des fuites, des retours et des rondes infernales? Un génie malfaisant préside-t-il à ces fougueuses sarabandes qui semblent hostiles à tout ce qui vit sur la terre. Qui serait en ce moment transporté seul à l'orée

du bois ne pourrait se défendre de quelque frayeur. Il se demanderait où se cachent ces esprits qui poussent à travers les champs et les forêts ces huées discordantes? C'est le bruit des grandes eaux, et c'est aussi le bruit des multitudes humaines, quand une émotion violente les fait vibrer.

Je me souviens de mon père défunt. C'est par de tels soirs d'hiver que tout enfant je lui entendais dire d'un air sombre et pénétré : « Il fait effrayant en mer, il y aura des naufrages. » Puis il tombait dans le silence. Je me perdais à mon tour en rêveries. Je croyais percevoir des cris de détresse à travers les rafales, et la nuit me semblait pleine de catastrophes. — Et ce n'est pas une imagination vaine ! A l'heure où je trace ces lignes, des navires sont en perdition, et d'autres heurtant à des écueils, s'effondrent avec tous leurs passagers terrifiés dans les abîmes glauques de la mer. Les grands souffles errants qui se lamentent à ma fenêtre, ont fait sombrer ces navires et englouti ces créatures. Ayons-en pitié, puisqu'ils ont recueilli les cris d'angoisse et les dernières prières des naufragés !

Ier décembre.

L'impression que vous causent les premières neiges, je la ressens. Je suis pénétré de ce silence de la nature endormie dans le sommeil de l'hiver, et. comme vous, « je contemple avec charme ces

blancs flocons qui tombent comme des plumes légères. » Ces jours où l'on ne voit autour de soi qu'immobilité et blancheur sont à mes yeux les plus beaux de l'année, je ne puis y trouver une expression de deuil. Il faut que je songe aux souffrances qu'endure la gent misérable pour que je m'attriste. En vous lisant, je vous revoyais en esprit, vous promenant sur la terre neigeuse et y laissant de fugitives empreintes. Qu'au printemps prochain les premières fleurs y éclosent !

Une sorte de crainte vous saisit au milieu de vos rêveries; vous m'écrivez : « Tantôt, traversant le village, j'aperçois une enfant en haillons, pieds nus, grelottante. A ma vue, un petit sourire triste passa sur ses lèvres blessées par la bise ; elle tendit sa main gercée et tremblotante, et son visage, bleui par le froid, s'anima du regard de ses grands yeux pleins de souffrance. Sans doute elle ne voit pas la blancheur de la neige, elle qu'un sombre voile de misère enveloppe ! — Et, pour moi aussi, cette blancheur n'avait plus la même douceur monotone ; j'y voyais des taches noires, comme des trous profonds où la poésie de l'hiver disparaissait. Mon retour fut assombri ; les maisonnettes n'étaient plus, comme la veille, groupées pour se conter les joyeuses nouvelles du village, j'entendais leurs plaintes, elles se confiaient leurs chagrins. Seule, la vieille église n'avait pas changé ; c'était toujours la prière et l'espérance, dans le calme mélancolique

du cimetière où pauvres et riches trouvent l'éternel repos. Et maintenant, je me demande : Ne sont-elles pas perdues nos heures pensives? A quoi servent ces flâneries de notre imagination ? Bientôt viendra la fonte des neiges : adieu la blanche poésie ! Nos rêves aussi sont éphémères, la réalité les dissipe promptement. Ne rêvons plus, soyons utiles ! »

Est utile aussi celui qui, armé de ses bons sentiments, combat par la pensée, pour l'amour de la beauté et de la vérité, et combien vaste est l'arène du tournoi où il prouve sa valeur.

Si nous voulons nous grandir intérieurement, plaçons-nous à un point de vue divin, en nous disant que nous ne sommes que des âmes avec des appellations diverses qui ne sont pas toujours ratifiées dans le monde à venir. Cette pauvre villageoise, c'est une princesse au ciel ; ce prince, c'est un valet, mais cet autre prince, c'est un saint ! Cela me fait songer à la romantique légende de saint Rupert, écrite par sainte Hildegarde. Mon cher José veut-il m'ouïr encore, je la lui dirai brièvement , l'ayant en ce moment sous les yeux.

Au IXe siècle, en ces temps terribles où les barbares de la Germanie, retranchés dans les forteresses abandonnées par les Romains, étaient échelonnés le long du Rhin, comme des aigles en leur aire, et se livraient d'odieux combats, le duc de Bingen était Robolaiis, farouche Saxon qui

ne vivait que de meurtres et accablait d'outrages la pieuse Berthe, sa femme. Assassiné par un de ses hommes d'armes, il laissa un fils, le petit Rupert, qui, témoin des larmes de sa mère, avait pris en aversion le métier des armes, et se sentait saisi de pitié pour les pauvres gens. Il ne se passait pas de jour qu'il ne vêtit quelqu'enfant misérable. Une nuit il fut transporté en rêve au milieu des anges et vit un groupe adorable. Le Sauveur dans le giron de la vierge-mère, et, près de lui, l'agneau sans tache et saint Jean en prière. Une colombe blanche planait dans l'éther lumineux. Deux séraphins d'une merveilleuse beauté vinrent déposer un vêtement aux pieds de Jésus. Rupert reconnut le vêtement qu'il avait donné à un pauvre enfant par une froide matinée d'hiver. Jésus s'adressant au chœur des anges dit : « Voilà le vêtement que m'a donné le petit Rupert, » et Jésus s'en revêtit, et il ajouta : « En reconnaissance je le recouvrirai de l'impérissable manteau de la béatitude. »

Rupert s'étant éveillé vit agenouillé près de son lit, et priant pour lui, le petit pauvre à qui il avait donné le vêtement déposé par les séraphins aux pieds de Jésus.

La pieuse Berthe reconnut dans ce rêve un signe de la volonté du Seigneur, et Rupert, dernier duc de Bingen, de plus en plus affligé des fureurs de la guerre, abandonnant toutes ses possessions, se ceignit les reins et partit pour aller à

pied visiter le tombeau de l'apôtre saint Pierre. Il était à peine dans sa vingtième année. Exténué par les fatigues de ce long pèlerinage, et les abstinences, il ne tarda pas à expirer, regretté de tous les malheureux. Les religieuses du couvent d'Eubingen ont conservé une relique de saint Rupert : le manteau de pèlerin dont il s'était revêtu pour le pèlerinage à Rome.

J'ai interrompu la lecture de la légende pour aller au bois voir ma chapelle votive dont les boiseries se disjoignent au souffle de l'hiver. Mal m'en a pris. De retour ici, ma mère m'apprend qu'elle a reçu une visite intéressante, celle d'un trappiste des environs de Grenoble, qui voyage pour son couvent, et fait dire des messes pour les âmes du purgatoire. Ma mère lui ayant remis son obole afin d'obtenir des prières pour mon infortuné frère, il lui offrit un certificat sous forme de diplôme, avec pieuse vignette et bel encadrement, orné de majuscules rouges, comme dans les vieux missels; il est ainsi conçu :

« Nous, frère Antoine, prieur de Notre-Dame de Chambarand, de l'ordre de Citeaux, de l'ancienne réforme de la Trappe de l'abbé de Rancé, au diocèse de Grenoble.

A Mr F. P. A. Mrae P. et sa famille. Salut et bénédiction en N.-S. J.-C.

Quoique les lois de la charité chrétienne nous obligent de prier Dieu pour tout le monde, nous

6o LETERES A JOSÉ.

nous croyons néanmoins plus étroitement obligés de le faire pour tous ceux qui soutiennent notre monastère. C'est pourquoi nous nous engageons, par les présentes, à vous faire participer à la messe qui sera dite tous les jours à perpétuité pour tous nos bienfaiteurs, leurs parents vivants et morts... »

Bien que ces sortes de collectes aient, depuis la réforme de Luther, provoqué plus d'un sarcasme, je pense que cette solidarité des vivants et des morts est un des préceptes les plus touchants établis par le catholicisme. Et ce m'est une chose difficile à concevoir que cette sorte d'indifférence du protestantisme envers les morts. Certes un réformé aime autant ses proches, ses amis qu'un catholique romain, et se les remémore aussi bien, mais en tant qu'ils étaient ses proches et ses amis. La pitié générale et constante pour ceux livrés aux tourments d'une autre vie, il ne la doit guère ressentir, puisque ses prières ne peuvent les tirer, à ses yeux, du gouffre où leurs propres fautes les ont fait choir. Dès lors il pourra s'emporter jusqu'à dire que le pauvre trappiste de Chambarand bat monnaie sur la cendre des morts. Et, cependant, le voyez-vous cet homme du midi, voyageur solitaire, affronter nos neiges, et ce qui est bien plus dur, de mauvais accueils, pour acquérir un trésor purement spirituel. Car jouira-t-il des deniers qui tombent dans son escarcelle? Et individuellement eux-

LETTKES A JOSE.

mêmes, les moines du couvent, en jouiront-ils? La congrégation seule, une abstraction, sera enrichie de la générosité des fidèles. — Où sont-ils, en ce moment, les railleurs? — Je les cherche et je les trouve au fond de leurs moelleux fauteuils, dans la plénitude de leurs désirs assouvis, et tout reluisant de la lumière de leurs lustres. Qu'ils y sont bien pour médire des âmes ardentes, des meurt-de-froid que la braise peut à peine ranimer. Que font-ils à minuit ? — C'est l'heure où les moines sont en prières!

Je n'avais pas lu tout l'écrit que le pèlerin a remis à ma mère. J'y vois cette ligne frappante :

« ... Lorsque la nouvelle de votre mort nous parviendra, nous aurons soin de demander au Seigneur qu'il vous donne la rémission de vos péchés. »

Eh quoi! je mourrai donc, et vous me faites déjà entendre la cloche de ma mort ! O corps indestructible de la société catholique, je voudrais être un de tes membres les plus fervents, pour mieux sentir que je ne mourrai pas et que mes amis vivront toujours !

A défaut des autres, qu'une vertu chrétienne nous y aide : la charité. Pascal est profond lorsqu'il dit :

« Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits. — Tous les corps et tous les esprits ne valent point le moindre mouvement de charité qui est d'un ordre infiniment plus élevé. »

Est-il rien de plus consolant que cette pensée? Que devient la hiérarchie intellectuelle ! Un rien près de la hiérarchie sentimentale ! Il serait bien temps, je crois, de faire la chasse à notre bel esprit et de rentrer tranquillement au fond de nos cœurs. Aussi je pense qu'il est salutaire en ses paroles aussi bien qu'en ses livres d'agiter la cloche d'alarme. Voyant la brièveté de la vie, on se hâterait aux bonnes œuvres. Il nous faut accepter d'avance notre heure inéluctable, elle nous causera moins de tremblement. Hier soir, au murmure de nos jours rapides, j'ai écrit une rêverie. Vous la lirez plus loin, et peut-être trouverezvous aussi que six mille ans révolus ne sont qu'un instant...

t Le soir tombait sur les bois immobiles et sur la plaine toute blanche. Les sapins alignés en amphithéâtre sur l'escarpement abaissaient d'un air éploré leurs rameaux chargés de neige, et les deux genévriers s'élevaient au fond de la vallée, comme des cierges mortuaires. Bientôt les massifs épars des arbres formèrent des groupes d'ombres dans une attitude pensive, et la lune se levant montra, témoin mystérieux, sa face pâle entre les rameaux des chênes. J'ouvris ma fenêtre et écoutai. Pas le moindre bruit. L'haleine du vent était glacée, et le temps semblait avoir arrêté son cours. Cependant, le sentiment de sa fuite me remplissait d'une grande pitié. J'évoquais tous

ceux que j'avais vu mourir dans leur enfance et dans leur jeunesse, et je les fesais reparaître avec l'âge qu'ils auraient aujourd'hui, s'ils n'avaient été ravis par le trépas. Des enfants et des adolescents que leur visage charmant entourait d'une auréole de poésie m'apparurent. Ils étaient dans la maturité de leur vie. Leur front était soucieux et leur regard plein de défiance. Je cherchais vainement ce qui avait pu me captiver en eux. Je revis mon père mort dans sa cinquantième année. — Vingt ans avaient passé. — C'était maintenant un grand vieillard à barbe blanche. Mon grand père aussi, mort près de trente années avant ma naissance, je le vis, il m'apprit qu'il avait cent et cinq ans ! Je me regardai à mon miroir me rappelant vivement l'image qui s'y produisait il y a vingt ans. Eh quoi! j'étais demeuré aveugle à ma propre métamorphose , j'avais été insensible à ma déformation ! Un autre être s'était greffé sur moi, et je continuais à me croire l'adolescent d'autrefois parce que mon nom n'avait pas changé. Je me livrai alors à des calculs qui m'épouvantèrent sur le peu qu'est la durée du monde ; déjà un siècle me séparait de mes grands parents! J'imaginai deux générations par siècle et je supposai que les vivants eussent pu garder une galerie de figures de leurs ancêtres jusqu'au Christ. Cela ne ferait encore que trente-huit portraits. Une petite salle pourrait les contenir. Et ces portraits feraient une

chaîne de vie de dix-huit siècles ! Pendant ces dix-huit siècles l'humanité avait passé tour à tour de la plus grande civilisation à la barbarie, et une civilisation nouvelle avait paru. Et une succession de trente-huit créatures reliait le temps du Christ à notre temps. Remontant encore, j'arrivai à Moïse, à la création... Une suite de cent et vingt hommes m'en séparait !.. . Je regardai à ma croisée. Les formes des arbres s'étaient évanouies, la nuit régnait, la lune n'était plus dans les rameaux des chênes depuis l'instant où j'avais tracé ma première ligne, notre globe, emporté dans l'espace, avait franchi des régions incommensurables.

6 décembre.

Nous voici à la Saint-Nicolas! Hier, plus de dix enfants de paysans sont venus déposer leur panier dans ma chambre. J'ai acheté des trompettes, des tambours, des poupées et des couques de Dinant. — Je vous avoue que j'aime autant ces chers enfants que s'ils étaient les miens; je me consume à leur être agréable; oui, je les aime du fond de mon cœur, je m'ingénie à leur chercher des jouets, bien que je sache que je n'aurai d'eux aucune reconnaissance. Ils sont comme nous envers la Providence.

Au moment où je vous écris j'ai la main gourde, comme dit le duc de Saint-Simon, engelée, arrivant d'une promenade dans la cam-

pagne couverte de neige. J'avais avec moi six chiens d'espèces différentes : un pointer, un griffon, un setter, mon lévrier Schnell, le chien de cour (un berger) et une énorme bête de St-Bernard, blanche comme la neige. Je me suis reposé dans une maison de paysan. Il n'y avait qu'une vieille femme entourée de ses petits enfants qui ont caressé mes chiens ébouriffés. Quel joli tableau, car moi je ne me voyais pas !

Je me tais, la poésie de la vie et le chagrin de savoir que tout n'a qu'un temps m'effraie. Je ne cesse de m'écrier avec Chateaubriand : « Foin de la gloire ! » Mais je n'ai pas de gloire, je dépéris obscurément comme les saxifrages. Les plantes parasites m'ont envahi dans ma solitude, mais ne nous plaignons pas si nous sommes ensevelis sous les fleurs.

7 décembre.

Quand je vois devant moi votre chère ombre attentive à m'écouter je ne puis plus tarir. Que n'êtes-vous ici, nous ferions des boules de neige et nous nous poursuivrions pour nous bombarder ! Mais, puisque je suis seul, je ne ferai qu'une boule ; elle sera énorme comme celle que je forme chaque année et je la roulerai à la force de mes poignets. En voulez-vous faire une aussi ? Nous verrons laquelle sera la plus vite fondue, lequel de nos deux pays est le plus froid ! Je com-

mencerai demain mon œuvre de cyclope. Toutefois je ne certifie pas que le jardinier ne sera pas appelé à la rescousse. Ce sera bien curieux d'observer, à la disparition des neiges, cette boule informe demeurer dépaysée au milieu de la prairie. Quelle belle horloge pour mesurer notre vie champêtre ! Il y aura donc toujours un enfant qui vivra au fond de moi. Il causera ma joie et mes tourments. Et n'est-ce pas vous que je dois accuser de l'avoir éveillé quand je l'avais endormi depuis tant d'années ? Je crains bien, par contre, que l'ombre de mes années de réflexion ne vous enveloppe et ne ternisse la lumière de votre jeunesse. C'est en y songeant que j'ai ajouté ce postscriptum à mes huit premières pages, pour me montrer à vous dans ma rustique indépendance. Un hiver à la campagne n'est pas ce que pensent les gens frivoles. Et ses beautés sévères valent bien les brillants décors des villes. En ces froides journées de décembre, j'éprouve une grande joie à me sentir seul au fond d'un ravin empli de neige. Bien que les parties de chasse ne m'inspirent plus grand attrait, je ne suis guère sans mon fusil et une cartouchière, animé de l'espoir d'abattre des oiseaux de proie que la faim rapproche de la basse-cour. Plus d'un arbre est en ce moment couronné d'un balbuzard comme d'un cimier vivant. Je m'intéresse aussi à suivre les brisées des bêtes de maraude et, ces derniers jours, j'ai abattu plusieurs chats et fouines qu'a-

vait attiré mon friand gibier. Ayant remarqué çà et là dans le bois des traces de sang, et de pauvres levreaux, le cou percé par la dent d'un carnassier, je suivis les vestiges du criminel avec l'attention curieuse qu'y mettrait un juge d'instruction. Son identité, la forme des empreintes, me le fit vite reconnaître, mais c'est le gîte que je voulais trouver. J'avais affaire à l'effroi des basse-cours, au furet de nos contrées, au sanguinaire putois. Que ses brisées indiquaient bien ses ruses! Les voilà qui suivaient droitement une petite ravine, puis qui contournaient un buisson, se traversaient , reprenaient en sens contraire , revenaient au point de départ, puis repartaient vers un but inconnu. On eut dit que la petite cervelle inquiète et compliquée par milles ruses nées d'une conscience coupable, se menait instinctivement dans de fausses voies ; mais elle comptait sans la trahison de la neige ! J'arrivai bientôt au pied de la côte rocheuse qui plonge dans les fossés près des écuries, et là je trouvai sous la racine d'un vieux sapin, le repaire du brigand, une véritable caverne transformée en garde-manger, tout bourré des débris de ses victimes. Dans l'impossibilité de parlementer, j'agis comme certain général envers les Arabes du désert. J'enfumai l'ennemi. J'entendis alors, à plusieurs reprises, en collant l'oreille au terrier, une petite toux sèche. Puis, plus rien... C'est la mort, pensai-je. Mais que vois-je? — Ma proie qui m'échappait à vingt mètres de

là, et s'enfuyait rapidement sous les ronces. En hâte je ramassai mon arme, et roulai le nocturne bandit qui teignit de son sang l'eau glacée.

Etait-il seul, sans compagne, sans progéniture? Le repaire demeure sous la surveillance de ma haute police qui est un garçon d'écurie. En véritable corse, je ne déposerai les armes que lorsque la race de l'ennemi sera anéantie. Mais cet ennemi héréditaire de la gent emplumée et de la famille Longues-oreilles-du-Bois, n'est pas le seul que je persécute. Il y a trois années, en cette saison, j'avais si bien dressé mes batteries, que je pris les plus rusés compères des forêts : sept membres de la famille Renardin. Mon piège consistait en une fosse de douze pieds de profondeur, sur huit de diamètre, creusée près de la lisière du bois. Sur une perche plantée au milieu, était fixé un canard vivant, et de sa petite plateforme d'osier rayonnaient, vers la circonférence, des branchettes recouvertes de paille. Vous vous imaginez les culbutes inattendues ; ce que vous ignorez, c'est qu'un petit groom que j'avais alors tomba lui-même dans la fosse, et y perdit connaissance. Depuis j'hésite à tendre de nouveaux pièges.

Je vous approuve de ne pas maintenant vous exposer au froid pour me venir voir. Avec vous je plains les pauvres gens par ce dur hiver, et si j'avais cent millions de rentes, je les aurais bien vite dépensés en couvertures de laine. Mais

il est temps déjà que je me restreigne. Je me vois vraiment harcelé. Et cette lettre a été dix fois interrompue par la sonnerie de la mendicité. Hélas! que nous sommes encore loin d'un saint Rupert !

12 décembre.

Il faut que dans les agapes chrétiennes comme celle que vous avez présidée à M..., le sentiment de la fraternité domine, et, comme vous l'avez fait, écarter toute idée, toute expression, capable d'alarmer les susceptibilités. Sinon la rébellion, la haine, l'injure se produiraient envers les partis adverses, et l'assemblée catholique aurait l'aspect d'une réunion démagogique et belliqueuse. Tantôt mes yeux tombaient sur la brochure où je relisais vos discours. Ce que vous dites de l'éducation chrétienne me semble vrai. Vos sentiments sont aussi les miens lorsque vous exprimez cette pensée : « Quand je retourne, en idée, aux jours de mon enfance , l'entrée au collège ne m'apparaît pas sous de riantes couleurs. En entendant pour la première fois la cloche qui m'invitait à la ponctualité, je lui trouvais un son funèbre. L'enfant entre en pension sans son cœur ; ce cœur reste au foyer paternel dont le souvenir illumine longtemps encore ses rêves, et lui prépare des réveils décevants. Les larmes qu'il verse alors , loin d'accuser la faiblesse ,

révèlent la force. Malheur à l'enfant qui reçoit sans pleurer le baiser d'adieu d'une mère éplorée! Les maîtres doivent avoir la délicatesse de ne pas froisser cette douleur , d'apprécier ces jeunes larmes, les regardant comme d'un heureux présage, car elles sont les marques extérieures de l'affection et de la sensibilité. »

J'avais à peine onze ans, lorsque je fus mis en pension à Bruxelles. Les Pères Jésuites venaient d'y fonder, rue des Ursulines, l'une des rues les plus désertes de la ville, le collège Saint- Michel. Que de larmes versées, lorsque j'entendis se refermer sur moi la lourde porte qui m'annonçait, avec un bruit sourd, que mes jours de liberté avaient pris fin ! Et quelle émotion poignante, lorsque je me trouvai avec ma timidité, ma sauvagerie, au milieu de tous ces enfants inconnus qui me considéraient d'un air de curiosité indiscrète et qui, remarquant mon trouble, m'interrogeaient pour sourire de mes réponses naïves. Habitué que j'étais de vivre seul, d'une vie libre, au milieu de personnes que préoccupaient mes moindres désirs, je me sentis désorienté jusqu'à l'effarement. Les heures où nous étions réunis en silence, dans la salle d'étude, étaient encore mes meilleures. La fin de l'étude arrivée, tous marchaient en rang jusqu'au seuil de la porte, pour de là se précipiter à grands cris dans la cour, chacun allant à ses jeux. Ces jeux me blessaient par leur vivacité bruyante. Et cepen-

dant, nul plus que moi n'aimait le mouvement. C'était mon chagrin de ne plus voir s'étendre devant mes pas un vaste espace pour m'y livrer à mes courses folles, comme je l'avais fait si souvent dans un véritable délire de liberté, et me sentant comme des aîles aux pieds. Toute cette activité que je ne déployais pas avec mes compagnons de jeu, rentrait en mon cœur et me revenait en mes songes. Me tenant à l'écart avec quelques enfants qui partageaient ma timidité, j'étudiais à distance les caractères de ces heureux et étourdis prisonniers qui ne songeaient pas à la liberté perdue.

Nous avions alors pour supérieur le R. Père Moeremans, homme de société, doué d'une extrême vivacité d'esprit, et d'une tendresse paternelle pour tous les pensionnaires. Dès que l'un de nous était dans l'affliction, il pouvait lui dire sa peine, sûr de recevoir des consolations. S'il était malade, on le confiait à des infirmiers qui en avaient le plus grand soin, et le Père supérieur allait lui donner, plusieurs fois par jour, des témoignages de son affectueuse vigilance. Autour du supérieur se groupaient d'autres pères non moins distingués par l'esprit et le cœur. Appartenant presque tous à de bonnes familles, ils avaient puisé, dans leur première éducation, le tact et l'urbanité.

Je ne fus pas un brillant élève. Mon imagination était trop ardente, mon esprit d'observation

trop éveillé, ma préoccupation des caractères trop constante, pour que je pusse réciter de longues pages de mémoire. Néanmoins j'obtins le prix d'accessits. La musique me fut une consolation. J'avais obtenu d'y consacrer une heure par jour, et plusieurs fois la semaine je recevais des leçons de professeurs du conservatoire. (J'eus d'abord Singelée puis Meerts.) C'était une véritable heure d'ivresse d'exécuter les concerto de Bériot et de Vieuxtemps. — Nous recevions aussi des leçons d'escrime et de gymnastique, et le temps que je leur donnais m'était plus agréable que celui de la récréation. — Enfin, ma santé s'étant insensiblement altérée, le R. Père supérieur y avait compati; aussi lorsque mes parents le consultèrent, leur conseilla-t-il de me reprendre pour quelque temps ou du moins de me mettre dans un collège moins éloigné de ma famille.

Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, je sais qu'ils vous intéresseront; c'est votre discours qui a réveillé ces souvenirs.

17 décembre.

J'ai été touché de la cordialité de l'accueil qui m'a été fait à F... Bien qu'en y prolongeant mon séjour et acceptant la partie de chasse qui m'était offerte pour vendredi, je fusse certain de ne pas abuser de votre hospitalité, je ne pouvais ajourner mon retour à Acoz. Les appréhensions

suggérées par mon rêve étaient loin d'avoir quelque réalité, car j'ai trouvé ma mère dans un état de santé meilleur que je ne l'espérais.

La cérémonie de la bénédiction de la cloche de F... marquera dans mes souvenirs. Il semble que lorsque sonnera cette cloche nous serons réunis dans un même sentiment d'amitié. Qu'elle ne sonne pour nous que des heures de joie et d'espérance.

Je me suis rappelé la belle poésie de Schiller intitulée « La Cloche. » — 11 n'est pas de plus beau sujet d'inspiration pour le poète et le philosophe. Mais ce terme d'ami de la sagesse semble suranné pour certains esprits. Qu'étaient S1 Chrysostôme , S1 Basile, S* Augustin, sinon des philosophes? Vraiment on fait trop d'honneur à Voltaire et à Jean-Jacques, en les considérant comme seuls représentants de la philosophie.

Une réflexion : c'est à l'heure du danger que nos amis se révèlent. Je le dis en songeant à la frayeur que je vous ai causée dans la cour de F... J'aurai dû suivre votre conseil, et renoncer à monter l'ombrageux animal. J'ai failli payer chèrement ma témérité. A mon tour de vous dire: Soyez prudent! n'attelez pas ce coursier capricieux quand vous faites vos promenades lointaines. — Cette équipée me rappelle mon adolescence. — A notre retour du collège, mon père nous avait causé la surprise de nous ache-

ter deux chevaux pleins d'ardeur qui, les pauvres bêtes , devinrent nos martyrs. Ceux-là seuls, qui nous ont vu chevaucher, ont pu apprécier la violence de nos instincts et notre témérité. Nous mettions nos montures au galop le long des rivières, leur lésant franchir les cordes d'amarre tendues sur les chemins de halage. Nous sautions de larges fossés, escaladions les berges escarpées, hauts faits dont nous avions gardé plus d'une cicatrice. Les chemins du jardin étaient bordés de haies, hérissées de longues épines et dont les branches formaient voûte. Un de nos jeux était de nous élancer à toute bride sur les chemins glissants, bronzés par les mousses, et de nous pencher sur l'encolure de nos chevaux au moment où nous passions sous les fouillis d'épines, grandes comme des glaives, qui parfois nous frôlaient la chevelure. Nous allions ainsi au danger, et la Providence qui voyait l'aveuglement de ses enfants étourdis, en avait pitié et écartait l'accident. Longtemps après, lorsque je rencontrais sur mon chemin l'une de ces redoutables épines, je la remassais pour l'enterrer dans le gazon en songeant aux pauvres enfants qui peuvent s'y blesser.

Décembre.

Avec affliction je lis la première page de votre lettre où vous m'annoncez votre indisposition

à la suite des funérailles du comte de B... Victime du devoir, vous devez vous réconforter un peu. Je trouvai votre lettre déjà trop longue pour l'état où vous êtes, mais la troisième page où vous m'invitez à aller vous voir, me disant que vous viendrez en voiture m'attendre à la gare de F..., m'a bien rassuré. Par une singulière coïncidence, ce matin même je me proposais de vous écrire longuement pour vous donner des conseils sur votre santé et mon opinion sur les médecine. J'ajourne à plus tard cette douce amertume. Qu'il me suffise de vous dire de vous mettre en défiance de toute prescription que vous ne pouvez déchiffrer. Les petits paquets sont souvent des armes à double tranchant. La chaleur, les breuvages légers, le repos, voilà des élixirs pour tous les maux.

J'accepte d'autant plus volontiers votre invitation que je vous sais souffrant. Je viens d'écrire plusieurs lettres pour écarter tous les empêchements. Donc mercredi mon àme traînera mon corps vers vous, ce grand corps devenu si paresseux. Il me fait penser aux marmottes et aux loirs, et jadis aux écureuils et aux lévriers!.. Nous causerons ensemble à la douce flamme de votre foyer.

Je reçois le journal que vous m'adressez pour me divertir : le Gourmet. On me l'avait envoyé déjà de l'officine du journaliste. Les palais jouent un grand rôle en ce siècle, et les

mangeurs d'herbes sont méprisés ; époque dérisoire, où l'on serait fier d'être nommé : chevalier de l'ortolan !

Nous voici empêchés de recommencer nos promenades à travers la neige, c'est de votre fenêtre que vous devez contempler le manteau d'hermine qui couvre la terre ! C'est le manteau royal de l'hiver. Mais vous avez la joie de vous sentir à plusieurs à l'admirer. Ici les jours d'hiver se succèdent dans leur régulière monotonie, et cependant je me complais en cet isolement. Je suis sans cesse distrait par mes sentiments. Sur le fond uniforme de mon existence, mon imagination fait chaque jour une broderie nouvelle. Je ressemble au ver-à-soie qui tire de lui sa richesse. Quand le printemps arrivera, je m'écrierai : Déjà ! Mais que l'on se rassure, mon accueil maussade ne le mettra pas en fuite , et le joyeux enfant pourra battre des ailes en ma présence et me narguer. Je suis un bénédictin sans froc, dans un couvent sans enceinte, un religieux sans devoirs obligés, dans une liberté que la conscience seule limite, livré à tout le charme du silence, des songes et des aspirations. Dans ma retraite, je suis assailli d'occupations, que dis-je ? de préoccupations. C'est sans doute le ciel lui-même qui m'exile de ses nuages et m'oblige à devenir la proie des réalités... Avezvous déjà remarqué une feuille morte pourchassée par des souffles errants, tournoyant en

un carrefour de la forêt ? Voyez-moi ! A six heures le bruit de mon réveil-matin me tire du sommeil; je prie un instant, me lève, m'habille, et, pendant que le domestique allume mon feu, je me promène de long en large occupé de quelque pensée ou de quelque méditation. Je la reprends, l'étudié, la développe, lui cherchant une belle forme; je songe aux amitiés d'autrefois — et à votre affection d'aujourd'hui... Mais quel est ce crépitement que j'entends à ma croisée? Ce sont mes pigeons blancs qui frappent de leurs becs à ma vitre, demandant leur déjeûner. Je répands une poignée de blé sur la pierre de la fenêtre et les voilà tous qui se pressent, et picorent les ailes écartées, tant le jeûne de la nuit les a affamés.— Je reviens à mes pensées. Analyserai-je?

— Poétiserai-je ? — Va pour la poésie! — Va pour le triomphe du cœur sur le front!... Mais voici le garde qui vient prendre mes ordres : « L'élagueur demande s'il doit ébrancher les armes et tailler les haies. Le bûcheron dit qu'il ne trouve plus son compte de fagots. — Faut-il réparer la clôture du pré aux greffes et du pré à la ruche ? — Il y a une fuite d'eau à la digue de l'étang; — le maçon attend; il n'v a plus de ciment romain. — Monsieur a-t-il la clef de la remise? — Faut-il faire curer la cressonnière?

— Le conduit de la fontaine est obstrué. — Le maréchal dit que sa terre est mal bornée. — On ne peut se procurer les pierres de taille deman-

dées. — Ne faut-il pas prévenir les locataires des forts? — Garibaldi ne veut plus manger (c'est le nom que le garde à donné à son chien !) Doit-on labourer la terre Chavée ? — Monsieur n'a plus de cartouches. — Le jardinier demande s'il faut recouvrir les statues. — L'eau du canal passe audessus des vannes. — L'alezan boîte ; faut-il appeler le vétérinaire? — Il y a un épervier sur le vieux tilleul, et deux truites mortes dans les fossés... »

Grâce ! je me sens renversé par cette avalanche et je suis prêt à m'écrier : vive la pauvreté ! Mais on sonne à la grande-porte : c'est une malheureuse à peine vêtue tenant par la main deux petits enfants transis. J'y cours, je l'interroge, voici!... Elle s'éloigne murmurant des Ave Maria. Transi moi-même, je regagne ma chambre. Le feu pétille. Que je serai bien pour achever ma lettre! Nouveaux coups à la porte : il y a trois pauvres auxquels Monsieur a promis la charité, la semaine dernière. — Qui sont-ils? — Ils refusent de le dire. — Bon !... — Je redescends les cinquantes marches de l'escalier et me trouve en présence d'un nouveau groupe, aussi affamé que le premier. Qu'on leur achète des couvertures. Mais que me veut cet enfant qui accourt ? — Monsieur, tous les canards sont partis sur le ruisseau... — Vite, rechassez-les ! Comment! je remarque qu'on n'a pas renouvelé la paille des chiens ! où est le domestique que je le gronde? —

Le gamin revenant : Monsieur, il y a un chien étranger qui poursuit vos oies ! — Ah ! le misérable; qu'on m'apporte mon fusil! Me voilà courant à travers le bois, vaine fatigue! Enfin rentré dans ma chambre, tout essoufflé, je regarde ma pendule, il est dix heures ! — La fatalité me joue ! Tel est mon premier cri. Mon second le voici : Favorisé suis-je du sort, si je puis encore être utile à quelques créatures : Que je me disperse, que je m'émiette, la bonne intention doit me satisfaire.

Nous avons en ce moment un pied de neige. J'ai fait éparpiller des gerbes de paille et de foin, ainsi que de l'avoine dans le petit bois pour empêcher les lièvres et les lapins de périr. Toute la gent du bocage s'y donne rendez vous au clair de la lune et y fait, je crois, de véritables sabbats , car la neige est toute piétinée et fondue sur un grand pourtour; j'ai donc joué le rôle de valet de la Providence. Imaginez-vous que les petits roitelets ébouriffés entrent dans les habitations, et sautillent sous les chaises. Ce sont eux qui les premiers du fond des ramées mortes annoncent le retour du printemps. Vous souvenezvous de ce petit Scherro d'un timbre si élevé qui vient nous réjouir dans les premiers jours demars, alors que les neiges emplissent encore le fond des ravins i C'est le petit sire de la Huppe. Les bruants jaunes sont devenus aussi familiers. Ils se promènent la queue traînante dans la

So LETTRES A JOSÉ.

basse-cour, et s'abritent dans les remises... Je m'arrête ici, cher José, car ce n'est pas un cours d'histoire naturelle que je veux vous faire. La saison est passée, et ces études ne cadrent qu'avec la quinzième année. Il y a une étude, plus importante : celle des cœurs. On les étudie, non pour chercher leurs faiblesses, mais pour y découvrir des trésors inaperçus du vulgaire. Ils ont si vite accompli tous leurs battements, qu'il faut se hâter de les apprécier. Ce sera l'œuvre de la vie qui me reste encore et je laisserai tomber de moi tout ce qui rappelle : « l'homme fort » comme vous dites !

Le talent, les sciences sont peu de chose, et la délicatesse du sentiment tout ! L'ardeur de l'âme est aussi d'une valeur inestimable. Parfois, il faut le combattre pour que le glaive n'use pas la gaîne. C'est un conseil que je vous donne. Avec l'espérance de vous trouver bien rétabli, je vous serre la main du cœur.

24 décembre,

Je me'jréjouis de ia façon élogieuse dont les journaux parlent de votre livre. Le contraire m'eût été doublement désagréable, vous ayant vivement conseillé de publier votre œuvre. Ce qui me déplait dans les romans modernes, c'est qu'ils sont criblés de réflexions. Ce qui en détourne souvent, ce sont les milieux où les con-

teurs nous placent. Beaucoup nous traînent de la porte de S1 Martin à Montfaucon, et nous font parcourir tour à tour boudoirs, tabagies et cuisines. Il nous reste de tout cela la charmante impression d'un carrefour, un dimanche soir, ou un lundi de kermesse. Dans votre livre règne partout l'accent de la vérité, mais unie à un sentiment élevé. Après avoir orné le front de vos héros de fleurs printanières, vous les couronnez de l'immortelle cinéraire. — Hélas! elle est peu commune la lin heureuse de romanesques amours ! Le naufrage, le crime, l'abandon, le désespoir, le suicide, le pauvre chevet d'hôpital, les voilà les fins diverses des créatures ardentes que les passions emportent trop en dehors de la réalité. La maternelle Espérance allaite la chimère, mais bientôt son nourrisson se transforme en monstre, à la queue de dragon et à la tête de lion dont la gueule vomit des flammes dévorantes. Autour d'elle, ce ne sont bientôt que sables déserts et landes stériles. Là ne croissent ni muguets ni pervenches ; les oiseaux ne « chantent point l'hymne du matin. La rosée qui couvre la mousse et les herbes n'est pas larmes de joie... »

Peut-être serez-vous critiqué par les apôtres de la modernité qui se disent réalistes , sans s'apercevoir que Virgile et Chateaubriand étaient des réalistes, mais qui s'inspiraient à la vraie source : Dieu, et ne prenaient à la terre que la forme. 4.

Je vais lire le manuscrit vert que vous m'avez confié : Stella ! Ce nom me fait songer à Graziella et à la jeune enfant de la Crau : Mireille. J'adresse un exemplaire de votre livre, à l'un de mes amis, Ad. Siret, membre de l'Académie et bon juge en matière litttéraire.

22 janvier 1876.

Mes regards s'arrêtent sur les ailes blanches mouchetées de noir où tantôt votre main courait, mue par la force intime de vos sentiments. Les voilà les pas de votre âme, dans ces petits caractères multiformes, sillonnant la blancheur du papier, les voilà les étroits sentiers par lesquels elle a voulu passer pour se communiquer à la mienne. A mon tour, n'étant pas plus que vous pur esprit, je dois recourir à ma fidèle interprète : ma plume.

J'unis une fois de plus mes sentiments aux vôtres lorsque vous parlez à la mondanité. Il me semble que, à son contact, toute sincérité est meurtrie, toute fraîcheur ternie. Ce scepticisme, ce flair dédaigneux dans la jeunesse, quoi de plus désolant ! N'est-ce pas ainsi que nous nous représentons le démon : une âme perverse en un corps jeune et élégant... — Le serpent sous la fleur, a dit le poète des églogues. — Lorsque l'on sort de l'une de ces réunions où la ruse emprunte les accents de la délica-

LETTRES A JOSE. 8.î

tesse, on se sent comme diminué, on perd confiance en tout ce que l'on trouvait de bon en soi. Le commerce des êtres vaniteux nous rapetisse ; la force serait-elle dans la dissimulation et l'habileté? Hàtons-nous de chasser cette pensée décourageante. Il faut se redresser au contraire, regarder le ciel inaltérable, où tous les nuages se fondent. Aux plaisirs variés des villes, mieux vaut mille fois la vie monotone des champs ; aussi, cette rivière coulant sous vos fenêtres, entre ses rives verdoyantes, vous est bien plus attrayante à contempler que les flots humains encombrant les rues des cités. Flots de la rivière! flots amis, emportés par un même courant, qui s'entraînent les uns les autres, pour se mener au même océan ! Flots des hommes ! flots entrechoqués, se brisant l'un à l'autre dans l'inquiétude pour aller à des destins opposés. Oui, le poète chrétien doit aimer la paix, et ne peut s'enivrer aux bruits éphémères des foules. La nature aussi, par la régularité des saisons et des jours, lui procure ce sentiment de l'unité qui l'apaise. Lorsque le soir nous sommes seuls dans notre chambre, soyons attentifs au balancier discret de l'horloge. Comptons les pas réguliers du temps qui nous entraîne et transforme notre berceau en sépulcre. Une profonde rêverie s'empare de nous. Si nous nous en allons irrésistiblement, c'est que Dieu le veut ! Son appel est lent, répété ; sa voix

nous parle à l'oreille ; la grande heure de minuit arrivera pour notre existence terrestre. Nous l'avons acceptée d'avance; ce sera le visage d'une vieille amie du foyer.

Une troisième fois dans la même lettre, je vous reconnais mon frère en esprit (je n'ose dire en Jésus-Christ, parce que, me considérant, je pense que je profanerais ce nom divin en l'accolant au mien).

« L'éducation, dites-vous, doit être religieuse, sinon elle est sans grandeur et sans élévation. A l'heure où l'imagination s'éveille, où le cœur s'épanouit, rien n'est plus capable de les ennoblir que la splendeur des perspectives infinies ; rien n'est plus digne de l'enthousiasme d'une jeunesse avide de beauté et d'amour. L'éducation qui n'est pas religieuse met du froid dans le cœur, attiédit les premières et chaudes émotions de l'âme, glace le sentiment par le raisonnement et le calcul. L'orgueilleuse raison, le scepticisme désenchanteur, le matéralisme utilitaire fanent prématurément toutes les fleurs de la vie. L'aube est sans blancheur, le printemps sans verdure, la jeunesse sans enthousiasme. Aussi que voiton de nos jours? Sur des lèvres d'enfant, un sourire dédaigneux, et dans son regard bleu, où l'on cherche un reflet du ciel, apparaît la malice précoce, mélange de ruseet d'insensibilité. » Vous dites encore : « Le culte de l'art, l'amour de la beauté doivent compléter l'éducation. Parfois, sous l'empire d'une crainte exagérée, le maître

empêche l'enfant de s'éprendre aux belles formes, de s'absorber librement en ses réflexions. Il y voit un danger. Il peut avoir raison, dans quelques cas, mais faut-il généraliser? S'il est des cœurs pervers, il en est d'autres. La contemplalion du beau ne peut produire l'amour du laid que chez les âmes dépravées. On semble croire qu'elles le sont toutes. On veille sur ces jeunes cœurs. Ils sont comme gardés à vue. Alors plus rien de spontané, de naïf, de juvénil ; c'est le mouvement monotone d'une horloge bien réglée, et dont chaque heure, chaque minute amènent son occupation. »

Je partage vos idées, il ne faut pas que l'enfant soit toute activité, toute science, il lui faut des heures silencieuses pendant lesquelles il puisse s'abandonner à la rêverie. Surchargé d'occupations, son cœur ne peut s'épanouir. Si l'on secoue trop vivement l'œuf de la couveuse, le poussin y périt. Souvent on presse l'enfant d'agir comme en présence d'un métronome; on l'exerce à toujours jouer ou raisonner: il devient plus tard un être déplaisant qui ne craint plus, tant il est plein de lui, de meurtrir ceux qui se tiennent passifs parce que leur sensibilité est toujours sur le qui-vive.

L'éducation religieuse ouvre la porte d'ivoire des hautes pensées. Le sentiment de Dieu développe aux regards de l'enfant la perspective infinie; de même la vue d'images aux formes

pures et virginales. Il ne faut pas refuser à l'âme jeune le duvet des rêves, pour qu'elle se développe harmonieusement. La contemplation de Dieu mène à celle de la nature : c'est l'infini de part et d'autre. Beaucoup de maîtres ne comprennent pas, il est vrai, cette valeur de la rêverie. Ils font des remontrances aux collégiens distraits. Hélas, eux, depuis longtemps, ont dû quitter l'Eden de leur adolescence ; la nécessité de remplir ponctuellement leur devoir leur a fait penser que la vie n'est qu'un froid et rude combat. Militia vita hominis. — Mais songer religieusement n'est-ce pas s'affaiblir devant les hommes? Les âmes naïves et rêveuses ne deviennent-elles pas tôt ou tard victimes des esprits habiles vivant sans horizon? Qu'importe, si elles sont chrétiennes ! Elles consommeront jusqu'au bout le sacrifice ; elles seront assez hères pour se résigner humblement. Dupées, elles seront encore heureuses. Comme le monde se méprend! Il voit l'ignorance en cette douce et juvénile figure qui rappelle les toiles du Pérugin et de Fra Angelico. Il nomme crainte ce qui est réserve, gaucherie ce qui est simplicité, faiblesse ce qui est force, obscurité ce qui est lumière vraie. — Laissons le monde à ses méprises ! . . .

3o janvier.

Vous recevrez par la poste, pour vos loisirs, un mémorial plein de saveur intitulé : Une famille

au XVIe siècle. Je ne vous le résumerai pas, puisqu'il est déjà un résumé, et que vous lirez d'ailleurs, la belle introduction de Charles de Rihbe. Vous verrez défiler sous vos yeux les dix enfants de Louis de Laurenz. Ils occupèrent tous des positions éminentes. C'est une sœur, Jeanne de Laurenz, qui enregistre les naissances. les morts et les événements survenus dans la famille. La naïveté et la sévérité de la diction vous frapperont. On sent que chez elle le sentiment du devoir et une vie laborieuse ont tué tous les rêves, ces rêves où nous nous attardons. On est même froissé parfois de cette sécheresse puritaine, mais il faut se reporter à l'époque malheureuse de i58o (la grande peste, et le massacre nocturne de la S1 Barthélémy i, et aussi à la situation d'abord précaire de cette excellente famille. L'entrée en matière est surtout na'ive et fait songer aux mémoires de Joinville:« L'origine et commencement de feu mon père M. Louis du Laurenz sont tels : Il était de Savoye d'un village nommé Piguet. » Le discours du père mourant à sa femme et à ses enfants est religieusement fier. Il répète par trois fois : « Point d'espoir aux hommes! Tout en Dieu!... » — Honoré dit à son frère Charles : « Tout enfant qui se rie aux biens de son père ne mérite pas de vivre. » — Et la piété des villageois à la mort de Gaspard, archevêque d'Arles i63o). « On l'exposa dans l'église.... Les pauvres gens sans

que Ton en prit garde lui arrachaient les cheveux de la tête et tout le poil de la barbe, s'estimant heureux d'avoir trois ou quatre poils placés dans un papier comme des reliques. » Ce serait hideux, si ce n'était touchant. Je me tais ici pour laisser Jeanne vous parler.

Mais à quoi bon ce retour dans la poudre des morts? Laissons cela aux archéologues. Regardez par la croisée, quelle belle couleur argentée sur les prés. Que le givre est charmant ! Qu'il est doux parfois de mettre toute son âme dans ses yeux.

ier février.

Arrivé à la dernière ligne de votre lettre, je m'aperçois que je ne vous ai pas bien lu! Je recommence à vous lire lentement. Ainsi lorsque nous sommes en présence d'un esprit qui nage en nos eaux, nous ne Técoutons d'abord que distraitement; sûr qu'il dit vrai, nous applaudissons de confiance. Ainsi, quand, au tournant d'un chemin, nous voyons se déployer une forêt, nous nous arrêtons charmé, pour la parcourir des yeux, puis nous nous y enfonçons pour observer chacun de ses arbrisseaux. Nous nous taisons alors , tant la concordance est grande. Je n'ai donc aperçu d'abord que les huit pages manuscrites de votre main, et c'est par un retour que j'ai suivi chacun de vos sillons spirituels. Lorsque votre lettre m'est arrivée, je

voyageais en Allemagne. J'étais en esprit, depuis quelques heures, dans l'Athènes Germanique, à Weimar. Je m'y trouvais au milieu de la plus charmante société avec des philosophes, des poètes, chefs de l'école romantique du dernier siècle : de Brentano, Novalis, Achim d'Armin , Wieland , Wackenrceder (1), Schiller, Herder, Wolfgang, Goethe. Nous nous promenions ensemble dans les jardins du prince de Saxe; je les voyais, je les écoutais. Je vis la charmante et bizarre Bettina de Brentano, l'enfant de la nature, celle que son frère Clément appelait « le bouquet dénoué » se jeter audevant du baron d'Arnim , et lui offrir son cœur! Je vis la nonne extatique Caroline de Gundérode , Tian la poétesse , s'éprendre de Creuzer, le philosophe de la Symbolique, et se suicider avec le poignard que lui donna Brentano, le confident de la sœur Emérique, la stigmatisée du cloître d'Agnetenberg, à Dùlmen : « Il était d'origine méridionale , dit son ingénieux biographe, et vous eussiez dit qu'une lave lui consumait le sang. Il y avait du moine africain, de l'ascète, chez cet homme toujours en chasse de fantômes et dont l'intelligence portait un cilice. Il n'avait qu'à ouvrir ses poches pour que des légions d'anges et de

(1) Il écrivit : « branchements de cœur d'un religieux dilettante. »

gnomes s'en échappassent. Comme autour de sa sœur Bettina, autour de lui voltigeaient les nixes et les elfes. Quand il lisait, de sa voix sonore et profonde, l'atmosphère devenait aussitôt fantastique, vous eussiez dit qu'il rêvait.

— (( Chère enfant, écrit Clément de Brentano à sa sœur Bettina, conserve mes lettres, prends bien garde qu'elles ne s'égarent : c'est ce que j'ai écrit de plus fervent, de plus rempli d'amour dans ma vie. Je veux un jour les relire et me retirer en elle comme en un paradis. Les tiennes me sont sacrées. Je les destine à me rappeler la première partie de moi-même. Lorsque les spectres me poursuivront et que je serai mort, tresse m'en une couronne. » — Bettina lui éleva ce mausolée : « Couronne printanière de Clément Brentano, tressée à sa mémoire avec ses lettres de jeunesse et selon ses propres souhaits exprimés par écrit. » Cette couronne printanière, c'est, dit-on, Bettina elle-même qui se la posa sur le front.

Lorsque je sors de ces sociétés littéraires, combien je trouve de vulgarité à notre siècle! Cependant je suis encore dans un milieu privilégié, en ce sens que l'âme qui me tient de plus près partage mes goûts. Que serait-ce si nous devions vivre entourés d'esprits qui nous seraient hostiles? Néanmoins l'ombre pesante du siècle s'étend sur nous, nous n'avons pas trouvé le milieu d'action où nos aspirations spirituelles

LETTRES A JOSÉ. gi

puissent s'exercer. Qui, hors de rares frères en pensée, nous écoute avec bienveillance? J'ai souvent songé au bonheur qu'il y aurait à se former une thébaïde qui ne serait animée que d'esprits de sa trempe : jadis à la Chênaie, à Coppet, on avait de ces réunions d'esprits qui épanchaient leurs aspirations dans un commerce intime. Saint Augustin y pensa : « Nos femmes, dit-il, nous en empêchèrent. » — Et, cependant, ne sont-ce pas des femmes qui ont formé en France tant de sociétés littéraires? Il faudrait rencontrer des âmes passionnées, unies à des esprits modestes : enfin des créatures clairvoyantes. Au demeurant, nous avons toujours le babil des arbres, les soupirs du vent et les murmures des rivières ! Mais ne m'abusaije pas en parlant de cercles littéraires? Dans un seul esprit sympathique n'y a-t-il pas la multitude? Multitude de sentiments et de pensées!... Il y a peu de jours je me promenais aux boulevards de Bruxelles, y cherchant vainement vos traces, et méditant tristement sur toutes les vanités que récèle un coffre-fort. Retirez ces harnais, ces livrées, ces étoffes neuves, cette coupe de vêtement, que restera-t-il de ce monde de vitrine? Toute cette fierté qui, à la première vue, semble reposer sur un mobile élevé, tombera ; cette élégance extérieure se détraquera, et l'on n'aura plus devant les yeux que des mortels fort penauds, plongés dans un immense

ennui. On s'aperçoit que le désir de paraître au mépris de l'être est une sorte d'ulcère, il ronge le flanc de l'humanité. C'est l'œil d'autrui qui nous ruine, a dit Franklin. Si, brusquement, on arrêtait ce passant dressé sur ses ergots, et qu'on lui demandât de quoi il se relève, on verrait bien vite que sa pensée est vide et qu'il n'y a chez lui que bouffissure d'amour propre. L'orgueil, le dédain sont comme des poisons qui les enflent et les font dépérir sur des tréteaux. Pauvres mendiants de curieux regards, ils tendent leur escarcelle et se meurent du désir d'être vus. Traversant toute cette foule enfiévrée et quotidiennement endimanchée, j'y cherchais un regard sincère et profond. Je le trouvai enfin dans un pauvre vieillard, couvert de haillons, soutenu par son enfant ; et dans un prêtre de la campagne, qui se pressait comme s'il eût hâte de sortir d'une région malsaine. Serais-je assez mal avisé pour proscrire le luxe et les élégances delà vie? N'en ai-je pas connu les charmes? De ce monde, que je ridiculise ici, j'en fus, me dit-on, dans les jours de ma vingtième année, alors que je jetais mes gourmes. — (Vraiment je les ai jetées car gourmé je ne suis point !) et je suis heureux d'avoir connu de près ce que, par euphémisme, on appelle « le beau monde. » En traversant le courant de la vie, des impressions multiples m'en sont restées ; elles m'aident à mieux apprécier l'humanité. Ce monde est

LETTRES A JOSÉ. g3

d'une exigence sans pareille, vivant dans les finesses de l'observation extérieure. Il en est transpercé, comme par des insectes, un bois desséché. Les qualités foncières de l'àme lui manquent : la bonté et l'indulgence. Plus il est vide, plus il se montre difficile, comme pour masquer son néant par ses exigences mêmes; la forme d'un vêtement occupe davantage sa pensée qu'une intention criminelle tapie au fond d'un cœur. C'est pourquoi, ô moines déchaux, nous vous conjurons de sortir de vos couvents pour venir étaler votre bure grossière au milieu du carnaval de la mondanité. Le bruit de ma voix pourrait m'effrayer si je ne me sentais approuvé par bien des âmes. Non, je le sens, je ne crie pas dans le désert.

Je termine la lecture du livre de Madame de Staël sur l'Allemagne. Les trois chapitres sur l'enthousiasme sont d'une vérité saisissante ; elle y trouve une occasion de décrire cette froideur de commande qui sévit dans la société et stérilise les esprits.

Il est bien temps de clore ici une lettre toute ridée, et qui doit vous éloigner de la grande ville où, me dites-vous, vous comptez faire un séjour.

16 février.

Qu'est-ce donc qui me trouble ainsi et m'attriste quand je me retrouve dans le mouvement des villes? N'est-ce pas le sentiment de la destinée de ces milliers de créatures qui me sont étrangères, et que je vois autour de moi éprises de mille riens dont je ne sens plus l'attrait. Que font les ciselures des joyaux, les pierres qu'on amoncelle en édifices, la parabole d'un geste altier, le reluisement des regards spirituels, la gourme des savants, l'œuvre des coupeurs d'étoffes, les féeries théâtrales et les festins ? M'arrêterai-je au pied de la statue de tel empereur ou de tel grand'homme? C'est le groupe transi de la pauvreté que je voudrais voir taillé dans le marbre, et exposé à tous les carrefours des cités, puisque la mendicité y est interdite. Cela ne coûterait rien, je pense, de contempler cette image instructive. Avec quelle joie j'ai franchi le perron de la cour pour regagner ma chambre d'étude ! Cette joie devait être un peu troublée par l'état de ma mère dont la santé est bien affaiblie. Toutefois je ne la crois pas en danger, mais je pense que la convalescence sera longue.

A mon réveil, en regardant à la croisée, j'ai vu le bois comme étouffé sous la neige ; elle couvrait la campagne d'un lourd manteau qui la rendait informe. Au-dessus de cette blancheur, l'atmos-

LETTRES A JOSE. g5

phère était brumeuse et le ciel bien sombre. Dans cette uniformité du paysage, quelques vieux pins élevant leurs cîmes noires semblaient les gardiens de ce désert de froidure. On ne voyait le signe de la vie que dans une volée de moineaux ébouriffés, et posés sur les branches dépouillées d'une touffe de lilas. J'ai fait répandre des grains sur le parapet du pont. Ils vont et viennent, mes mendiants emplumés, de la pierre à leur perchoir, et quand ils ont picoré la dernière graine, ils se reperchent immobiles sur les pointes des branches, s'enveloppant de leurs petites ailes comme d'un vêtement fourré. J'ai donc mis en liesse vingt cœurs d'oiseaux ! Depuis quelques instants un pâle soleil a brillé, il neige mystérieusement. D'innombrables flocons légers et aériens jouent entre eux au souffle d'une brise invisible, descendent, remontent, tournent comme ces petites mouchettes qui, aux chaudes soirées de l'été, forment leurs silencieuses sarabandes au dessus des marais endormis. N'est-ce pas ainsi que jouent et tournoient les sentiments et les pensées dans les âmes tristes des pauvres gens, quand un rayon de joie vient à y briller?

i3 février.

Vous me dites que vous n'avez pas d'événement à m'apprendre. Les plus importants pour

g6 LETTRES A JOSÉ.

moi sont ceux de votre existence paisible. Les plus futiles me deviennent précieux. Avez-vous encore parcouru les bois cristallisés de F... en écoutant la neige craquer sous vos pas? Ne vous êtes-vous pas senti au milieu de cette blancheur, comme en une contrée séraphique? Dans le profond silence n'entendiez-vous pas des chansons aériennes? Si vous avez fait une excursion en voiture, n'avez-vous pas remarqué comme les petits oiseaux affamés volettent au devant des chevaux, et se reperchent avec résignation sur la pointe des buissons. — Et portant vos regards sur des groupes d'enfants pauvres, ne vous ontils pas paru plus tristes et plus transis que les petits oiseaux ? Pauvre humanité , enserrée d'une chaîne de misère du berceau à la tombe, et qui n'aspire qu'à la liberté et au bonheur ! Un de mes amis m'écrit de Nice où les étrangers affluent en ce "moment, sous un soleil radieux. Toutes les allées sont verdoyantes, les jardins remplis de primevères, de roses et de violettes. C'est là, je crois, que vous devriez vous rendre si votre santé n'est pas rétablie. Vous seriez rapidement transporté au bord de cette belle mer azurée. Je me reprocherais ce conseil, si je ne me rappelais la devise de l'amitié : Continus et eminus.

Je vous envoie le portrait de S1 François d'Assise, d'après la statue d'Alonzo-Cano, qui se trouve dans le trésor de la cathédrale de To-

lède. Je pense que son expression vous frappera. Rien de plus misérablement laid et stupide, selon le monde, mais rien de plus divin pour l'observateur chrétien. Toutes les lignes s'accordent pour produire une impression puissante. Le saint est debout, immobile, en extase, les mains jointes sous les larges manches de sa robe, qui tombe en plis droits. Le cœur transpercé qui, selon la belle parole de saint François, se mourait de ravissement, nous rappelle cette strophe de l'un de ses cantiques :

« L'amoureux agneau m'a frappé d'une lance, il m'a fendu le cœur. Il m'a fendu le cœur, et mon corps est tombé à terre. Les flèches que décoche l'arbalète de la mort m'ont frappé en m'embrasant. De la paix il a fait la guerre. Je me meurs de douleur. »

Contemplez cette figure sincère,, enveloppée d'un lourd capuchon, et toute ravagée par la souffrance ; c'est bien là le corps criblé des flèches de la mort, et qui a trouvé sa félicité dans sa douleur. Quelle dureté dans les traits de l'infatigable vieillard, et quelle candeur en son regard ! Il semble ne plus avoir de volonté propre, ne plus exister, ne plus être que le miroir de la force même de Dieu. Il en est du cœur comme de la surface d'un lac ; il faut qu'il s'apaise et qu'il s'immobilise pour refléter purement le ciel. Où est-elle cette âme au moment où elle regarde ainsi dans les vagues profondeurs

de l'espace ? Dépouillée de sa personnalité, elle attend, altérée, que les rayons divins l'abreuvent. J'ignore si vous avez lu les Fioretti. Je les lisais autrefois dans les montagnes de l'Ombrie, dans ce doux pays, patrie de Raphaël et des religieux mystiques. Je séjournais à Pérouse, et, dans mes promenades solitaires, je me tenais pensif et silencieux, tâchant de m'inspirer au recueillement de la contrée. Depuis, j'ai lu les poètes franciscains dans Ozanamet j'y ai retrouvé les Fioretti, écrites, pense-t-on, vers l'an 1340 par Jean de Marignolle. Ou s'intéresse à voir le mouvement religieux de cette époque au centre de l'Italie. Les trésors artistiques de la Grèce païenne dormaient encore en des contrées oubliées, beaucoup étaient ensevelis sous la terre. La renaissance n'ayant pas encore fait reparaître aux regards des hommes les formes de la beauté antique, tous les élans des cœurs étaient pour la beauté morale qu'il voyait personnifiée dans le divin Pasteur. Qu'on se représente le chapitre tenu par S1 François dans la plaine Ste Mariedes-Anges. On vit là, rassemblés, cinq mille frères, parmi lesquels S1 Dominique, fondateur de l'ordre des Frères- Prêcheurs. Ils étaient assis en groupes, ici de quarante, là de cent, là de quatre-vingt. Tous se tenaient en silence et en oraison, pleurant leurs péchés (1). Les cabanes

(1) Beaucoup portaient le cilice sur la chair et des cercles de fer.

étaient formées de claies et de nattes, leur lit était la terre nue, et leurs oreillers de pierres et de morceaux de bois. C'était le camp et l'armée des chevaliers de Dieu.

S1 François, l'apôtre de la très sainte pauvreté, les voyant attentifs et soumis, leur adressa ces paroles :

«Je vous commande au nom de la Très Sainte Obéissance à vous tous qui êtes rassemblés ici, que nul de vous n'ait d'inquiétude du manger, du boire, ni des autres choses nécessaires au corps. Mais je veux seulement que vous vous appliquiez à prier Dieu et que vous lui laissiez le soin de votre corps. »

Peu après, on vit arriver des convois de vivres menés par les habitants des lieux environnants, de Pérouse, de Spolète, de Oligno, de Spello...

Dès sa jeunesse S1 François prêchait d'exemple : il allait, écrit son biographe, cherchant le mépris des hommes. Il était honni comme fou, et repoussé avec dégoût par ses parents et les étrangers qui lui jetaient des pierres et de la fange. Lui, cependant, passait au milieu de ces injures et de ces mépris, patient comme s'il eût été sourd et muet. Il se plaisait à répéter ces paroles du Christ : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu as, donne le aux pauvres et suismoi ; ne porte aucune chose en route, ni bâton, ni besace, ni chaussure, ni argent. »

Ne pensez-vous pas qu'en notre siècle, si âpre

à la curée, S1 François serait de grande utilité spirituelle? Les coffres-forts ont remplacé les cœurs. C'est là qu'on thésaurise tirant orgueil de cette richesse vaine. Lorsque vous lirez les Petites fleurs, arrêtez vous à celles-ci : Comment Saint François loua la pauvreté. — Comment frère Pacifique vit l'âme de frère Humble au ciel. — Si vous êtes un peu attristé du spectacle des temps présents, lisez aussi la vie du bienheureux Jacopone de Todi qui fut si transporté de l'amour de la souffrance qu'il passa pour insensé. Les sciences humaines, disait-il, ne sont que ténèbres, près de l'amour divin.

« Je vous abandonne les vieux livres : Socrate, Platon, Aristote et Cicéron dont la mélodie m'était si douce. Je vais m'essayer dans une religion puissante et dure : si je suis airain ou laiton, c'est ce que l'épreuve montrera bientôt. — Je vais à une grande bataille, à un grand effort, à un grand labeur. — O amour! que ta force m'assiste si bien que je sois victorieux! — Je sais aimer d'amour la croix dont l'ardeur déjà m'embrase, et lui demander d'une humble voix qu'elle me pénètre de sa folie. — Je vais me faire une âme contemplative, et qui triomphe du monde, je vais trouver la paix et la joie dans une très douce agonie. Je vais voir si je puis entrer au paradis par le chemin dont je m'avise, pour y goûter les chants et les sourires d'une compagnie immortelle. Seigneur, donne-

moi de savoir et de faire ta volonté ici-bas, puis je ne m'inquiète plus si c'est ton plaisir de me damner ou de me sauver. »

Quelle plus haute conception de piété que celle exprimée par ces dernières paroles! Et quelle sagesse lorsque, par mépris des savants, il dit : « Une intelligence simple et pure s'élève toute seule, et sans le secours de la phisolophie, monte en présence de Dieu. »

« Ah! je pleure, disait-il, de ce que l'amour n'est pas aimé ! » Et montrant combien la charité l'inspire : « Si je demande une chose à Dieu, et que Dieu ne l'accorde pas, je l'en aime davantage, et que Dieu me l'accorde, je l'en aime deux fois plus. Je connais que j'aime mon frère s'il m'offense, et si je ne l'en aime pas moins. — Divin amour, je retrouve ton image en toute créature. Que je suis insensé de vouloir te fuir! Je vois que tu me transfigures et que tu me fais devenir comme toi, si bien que je n'habite plus dans mon cœur, et que je ne sais plus me retrouver.

« Si j'aperçois dans un homme quelque mal, ou vice, ou tentation, je me transforme et j'entre en lui, je me pénètre de sa douleur... »

Pourquoi multiplierais-je mes citations? Cellesci suffissent pour nous faire connaître l'esprit qui animait le religieux mystique d'Assise. Cet esprit, on le retrouve dans toutes les œuvres d'art de l'époque; elles sont pour nous une véritable révélation.

ioz LETTRES A JOSÉ.

Je n'ai pu m'empêcher d'accompagner le portrait de saint François, de deux pages de commentaires. Peut-être vous le feront-elles considérer plus attentivement ; vous chercherez au fond du cœur de cette créature mortifiée les Fioretti qui y florissaient il y a dix siècles.

23 février

Je m'écrie avec Plaute : « Apollo, quaeso te ut des pacem propitius et salutem nostro amico ! » Je me priverai pour quelques semaines du plaisir de vous lire, en vous recommandant de cesser d'écrire, et d'épargner vos forces nerveuses. Si un diplôme me donnait l'autorité de vous conseiller, voici quelle serait ma prescription : Se lever avant le jour, peu parler, peu penser, peu écrire, peu se nourir, beaucoup marcher par les champs et les bois après la fonte des neiges, muni d'une serpe pour se donner un but, ne boire que de doux breuvages, contempler de belles choses, se remémorer le printemps, les violettes, les liserons, se défier de ces poudres homicides qu'on nomme médecines, trouver dans ses bons sentiments le beaume salutaire. Le soir venu, ne plus faire de musique, mais l'écouter en rêvant doucement, suivant le conseil de Socrate. Alors Morphée secouera paternellement ses pavots sur nos fronts, pour nous assoupir à notre insu, et pour nous balancer avec amour dans le berceau du sommeil.

18 mars

Je viens m'attrister avec vous sur la chute de vos beaux arbres déracinés par l'ouragan. Je vous vois, au milieu de cette tempête que votre plume m'a décrite mélancoliquement, assistant à ses ravages. Quand viendra le printemps avec ses primevères et ses anémones, nous nous consolerons. La nature sera pour nous une tendre amie, attentive à nos plus délicates émotions. Ils sont donc renversés, vos élégants peupliers d'Italie qui élevaient le long de la rivière leurs flèches verdoyantes, donnant à la vallée un accent d'idéalisme. Il est brisé votre accacia antique qui, aux jours printaniers, semait sur vos pas ses petites fleurs roses.

Les insensibles bûcherons déjà s'en approchent pour les mutiler. Consolez-vous du moins en songeant qu'à leurs débris enflammés, de vieilles gens et des enfants pauvres réchaufferont leurs mains froides.

Dimanche, à l'heure où vous contempliez la tempête déchaînée dans la plaine de F... je partageais vos émotions. Je voyais Saturne irrité, traverser en courant ma vallée, et faucher impitoyablement autour de lui. A son arrivée sous la forme de cyclone, je me promenais sur l'ancien chemin de Dinant près des Marnières. Le vacarme était celui d'un océan en fureur. A chaque moment des arbres vénérables tom-

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baient avec des craquements sinistres. Trois cents qui jonchent le sol, tel est le nombre des victimes. Les sapins qui bordaient le ruisseau et abritaient la chapelle sont brisés. A la porte de Villers, des peupliers de quatorze pieds de tour sont déracinés. Ils forment comme une immense barricade. Une artillerie braquée sur eux pendant des heures, n'eût pas produit un tel ravage. Ce que je déplore le plus, c'est la chute des peupliers monstrueux qui formaient un cadre sévère à la tour du bois, et la perte du grand rideau de sapins, bordant la terre Chavée, sur lequel la statue de Prométhée dessinait sa forme blanche. Pauvre divinité orgueilleuse, ce n'est pas un vautour qui vous rongera le flanc : vous gisez dans le labouré, brisée en mille pièces ! A peu de distance, Cupidon bandant son arc a été enlevé et lancé dans un buisson d'épines noires ! Au carrefour un tilleul dont la cîme semblait une chevelure hérissée, et que j'appelais Ajax à cause des jacinthes qui florissaient sur ses racines, barre aujourd'hui le sentier. Pendant le beau mois de mai, je devrai donc entendre les vilains bruits des scies se mêlant aux chants des oiseaux. Toutefois, bien plus grande serait la dévastation, si des jardiniers paysagistes eussent pénétré dans le parc ! Tous les cyclones, tous les ouragans de la terre, sont des souffles d'enfant près du souffle de leurs paroles. Aussi je souris involontairement, quand

j'entends des propriétaires qui, naguère encore consultaient des architectes, s'émouvoir de la razzia de dimanche dernier.

L'ouragan du 12 mars 1876 marquera dans les annales de l'Europe aussi bien que dans nos souvenirs. J'en lis dans les journaux une émouvante peinture : ils écrivent que, dès le 9 mars, l'observatoire de Paris annonçait qu'une dépression énorme s'était manifesté sur les côtes d'Irlande et d'Ecosse, et que le continent était menacé de la tempête la plus intense qu'il y ait eu de mémoire d'homme. La bourrasque a abordé le littoral sur les côtes de la Normandie. Elle était au Havre à midi, et à Rouen à une heure, se dirigeant du Sud-Ouest au Nord-Est. Le centre du cyclone a traversé la Normandie, la Picardie, l'Artois, le Nord, le Hainaut, les provinces de Liège et de Namur, pour aller expirer en Allemagne. A Cambray, onze personnes furent tuées. L'Angleterre a été très éprouvée ; la mer était épouvantable, les fleuves tumultueux. Une quantité de navires ont sombré dans la Manche et dans la mer du Nord. Des gens ont eu la tête coupée par des fils télégraphiques arrachés par le vent. Le temps que le tourbillon à mis pour venir du Havre ici est celui indiqué par les physiciens pour les ouragans les plus violents. Il y a d'ici à la côte de Normandie cent lieues à vol d'oiseau. Il a éclaté là bas à midi, et est arrivé ici à trois heures, soit

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45 mètres par seconde. Vers Liège la violence a diminué. Il n'arriva à Cologne qu'à 7 heures du soir, et à Berlin pendant la nuit. La Hollande est en partie submergée. Que de désastres sur une étendue de plusieurs centaines de lieues. Nonante-deux personnes ont péri ! Des forêts entières ont été renversées, des sapinières fauchées. Partout chute de clochers et de tours, effrondrement de toitures. Les fermes isolées ont été ravagées ; les étables s'écroulaient ensevelissant tout le bétail. Il fallait s'éloigner des routes plantées. Plusieurs personnes ont été tuées par des branches brisées. Beaucoup d'enfants, emportés par le torrent aérien, furent précipités dans les rivières. Des hommes, ne pouvant plus lutter contre la fureur du vent, et n'ayant pas le temps de gagner un abri, se couchaient de leur long sur le pavé, pendant que dans les maisons les femmes et les enfants étaient dans des terreurs indicibles. C'était l'heure des vêpres, et les vitraux se brisaient, lançant leurs éclats dans les églises au milieu des fidèles consternés. Pendant l'ouragan, on vit passer emportés par la bourrasque des oiseaux d'une envergure inconnue dans nos' contrées. On dit que l'aspect de la vallée delà Meuse, à Bouge, était saisissant. Les flots roulaient en masses énormes et s'élevaient en tourbillons de poussière. On y voyait passer de grands arbres déracinés. A Anvers l'Escaut était plus terrifiant encore, on se fut cru au bord

d'un océan furieux. Il faut, dit-on, remonter au 22 septembre 1747 pour retrouver la trace d'un ouragan semblable, et à l'année i58i. Le jour de Pâques de cette année, il se déchaîna une telle tempête sur la ville de Liège, qu'une quantité de maisons et d'édifices s'écroulèrent. Non loin d'ici, à Maredret, les ravages ont été grands. Voici ce qu'écrit un témoin : « J'ai voulu voir l'ouragan dans sa fureur et dans sa splendeur. Je me suis donc rendu sur le plateau de l'abbaye d'où l'on domine les alentours, et j'ai vu dans sa sauvage et sa grandiose beauté le spectacle de ce bouleversement sans exemple dans nos latitudes. Au milieu de ce déchaînement de la tempête, on n'apercevait pas un homme, pas un animal, pas un être vivant. Parfois seulement un oiseau passait emporté comme une feuille par la tempête. La solitude n'était remplie que des hurlements du vent et du bruit des arbres que l'ouragan déracinait, brisait, fracassait et faisait rouler. A certains moments les forêts paraissaient littéralement couchées. L'on eût dit que le souffle des colères et des malédictions de Dieu était déchaîné sur le monde. Je disais qu'on n'apercevait pas un être vivant. Les animaux en effet s'étaient cachés. C'est ainsi qu'en revenant, je vis des milliers de corbeaux dans un bois situé sur la pente d'une côte. Ils étaient, non pas sur les branches des arbres, mais à terre serrés les uns contre les autres, et

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ils ne s'envolaient pas à mon reproche. A Biert, à Flavion, à Anthée, des vaches et des chevaux ont péri. A Gerin une vieille femme, qui se trouvait dans la ferme quand celle-ci s'écroula, engageait les gens à sortir — « Et vous donc, lui dit-on? — « Oh moi, répondit-elle, je suis à la fin de ma vie. » — Et elle alluma un cierge bénit et s'enferma dans une armoire du mur. Tout craquait autour d'elle , mais elle fut préservée. »

En lisant ces dernières lignes vous vous direz sans doute qu'il n'y a pas de ruine qui n'ait sa fleur, et qu'au sein des plus cruelles épouvantes, il y a toujours quelque petite clarté qui vient nous consoler.

Mercredi des cendres, 18 mars.

L'an dernier, à pareil jour, vous m'avez écrit au moment où vous reveniez de l'église, marqué au front de la croix des cendres. Humblement vous vous étiez prêté à cette touchante cérémonie. A mon tour, j'ai été marqué ce matin pour le trépas, et je me suis confondu à la foule des mortels devant notre maître commun : le Seigneur. Toutefois, mon amour-propre s'en est un peu mêlé. A peine rentré dans mon banc, j'ai tiré mon mouchoir pour essuyer la croix qui me noircissait le front. Vanité pourtant de vouloir être aimé pour son corps, pauvre morceau

de terre dont rien ne doit demeurer! Je me le disais en songeant que, lorsque je suis en présence de la mer, je l'admire dans son ensemble et ne m'attache pas aux vagues isolées.

Dans l'église, j'ai remarqué tous ces petits enfants, tendres agneaux qui s'en venaient tristement au chœur, communier avec la mort. Je me transportais au siècle prochain — tous alors seront bien oubliés. Mais réjouissons -nous, d'autres cœurs continueront à palpiter de nos émotions. L'herbe fleurira encore et, aux jours printaniers, de joyeux enfants la fouleront. Réprouvons la ténébreuse parole de Louis XV : « Pourvu que cela dure autant que moi. » Disons-nous : « Vivent après nous toutes les joies dont le temps nous aura dépossédés! » Nous nous attribuons une importance illusoire. Nul, hors nos proches et les amis au milieu desquels nous aurons vécu, ne s'apercevra de notre éternel évanouissement. Eux aussi, malgré tout9 l'affection qu'ils nous portaient, auront bien vite oublié.

Le cours continu des jours effacera sans cesse nos empreintes. Quand le fil tenu qui nous retient ici bas se brise, nous tombons dans l'isolement, n'ayant plus que l'ombre de la divinité devant le regard. Puissions-nous du moins nous endormir en paix, regrettés durant quelques jours ! Ajouterai-je : en faisant couler des pleurs? Mais n'est-ce pas nous montrer faibles que de

vouloir attendrir nos amis sur notre départ? Cette poésie doit-elle survivre à tant de désillusions? Ne doit-il pas nous suffire que les survivants gardent mémoire de nous, et nous revoient dans les plus belles heures de notre existence? Je le pense, et je m'afflige d'un deuil qui se perpétuerait après moi. N'y voyez pas le mépris des affections , mais bien plutôt le sentiment de ma misère.

Dans le silence des nuits, parfois je m'éveille, et l'appréhension d'une mort inévitable me transperce. Je l'écoute ce cœur de chair et de sang, qui bat en mon sein et qui fait le bruit d'un échevau qui se dévide. Sa cadence uniforme et sa monotonie m'apprennent la fatalité de nos jours. De tant d'êtres et de tant d'objets qui l'ont fait tressaillir, beaucoup déjà ne sont plus, et à ceux qui subsistent encore le temps est attaché comme à sa proie. Eh quoi ! dans peu d'années peut-être, tu disparaîtras ! Ton corps sera descendu lourdement dans la fosse, et l'herbe le recouvrira à jamais ! Que de belles choses tu avais à réaliser ! Il est trop tard ! Il faut partir chargé de tes fautes et non allégé de tant de bons désirs. Oui, cher et excellent ami, le sentiment de ma mortalité court comme un frisson dans la moelle de mes os et m'inspire ; si je m'épouvante, je me rassure en songeant à l'immense bonté de Dieu. J'évoque en cet instant un souvenir navrant : celui de la mort de

mon jeune frère qui fut, il y a quelques années, brusquement renversé dans la nuit du tombeau.

Je me reporte en ces beaux jours d'été où nous nous promenions ensemble par les sentiers des bois, jouissant de tous les charmes de la saison, et à ces longues soirées d'hiver où cette chambre qui n'entend plus que le grincement de ma plume, retentissait de nos entretiens. Que son regard était ardent ! Que sa voix était cordiale et suave ! Aujourd'hui, ce jeune corps qu'animaient tant de généreux espoirs gît informe dans le funèbre caveau. L'immobilité glaciale l'a saisi au milieu de sa course. Bientôt il n'y aura plus que moi qui me souviendrai de lui! F rie de seiner asschel...

Ah ! si je parle tant des morts, c'est que je chéris la vie , et veux éteindre mon ardeur en leurs cendres. Cette poussière des générations disparues étanche le sang qui coule de mes blessures. Je m'afflige que mon âme ne puisse vieillir. Je serais tranquille du moins! Je regarderais serpenter les ruisseaux, et butiner l'abeille laborieuse. Les injustices et les cruautés des hommes ne me troubleraient plus. Il faut donc que je m'approche des pierres tumulaires , pour m'y rafraîchir et y apaiser mes troubles. Je dois me nourrir à ce que j'ai de plus cher, à tous les charmes de la vie terrestre. Je crains de livrer mon amour à ce qui fuit ; je le crains ! Je cherche, et nulle part je ne trouve! Plutôt disparaître !

Qu'est-ce donc qui vous inspirait lorsque vous retraçâtes les malheureuses amours de vos héros des Deux tombes ? Un idéal introuvable ici-bas. Il fallait bien que vous les fassiez mourir sur le seuil d'un amour constant qui n'était autre que le seuil du trépas !

3 avril.

Il fait en ce moment particulièrement triste à la campagne, et c'est cette tristesse qui me ramène à vous. Quand arrive l'ondée, les moutons se pressent les uns aux autres. Avant hier le printemps semblait franchement de retour. Il y avait dans l'air une senteur aromatique ; les arbustes bourgeonnaient, les berges s'étaient émaillées d'anémones. Mais, subitement, le vent a tourné, la nature est devenue hésitante, et la lune d'avril, funeste aux plantes hâtives, en roussit durant les nuits les tendres germes. L'atmosphère a perdu sa vibration, il y a comme un voile gris étendu sur toutes choses. Les oiseaux ont cessé leurs chants, les enfants leurs joyeuses clameurs. Ce qui accroît encore la tristesse du paysage, ce sont les traces de l'ouragan dernier. Les chemins impraticables sont barrés de grands peupliers, les prés hérissés de branches mortes, et, çà et là, se dressent les troncs brisés des pins d'où pendent mélancoliquement des lambeaux de lierre. Il ne manque que des urnes funéraires.

Mais, au milieu de ces débris, j'assiste à de petites scènes naïves. J'aurais voulu vous avoir près de moi. Je ne vous aurais pas d'abord montré les roitelets qui sautillaient gentiment dans les racines dénudées, et cherchaient leur proie sous les arbres mutilés ; je vous aurais fait contempler une foule de petites filles et de petits garçons qui étaient venus remplacer les oiseaux envolés. Les petites filles tenaient à la main leur panier qu'elles remplissaient de menu bois. Courbées et attentives , elles glanaient jusqu'aux moindres ramilles, sous les gros arbres renversés. On eut dit des perdreaux picorant de compagnie. Les plus grandes tiraient vigoureusement à elles les beaux rameaux verdoyants des pins, et les traînaient à bras tendus jusqu'au plus prochain carrefour. Quant aux garçons, ils couraient en poussant des cris sauvages le long des branches, comme de véritables sapajous, et pleins de hardiesse, ils transformaient en balançoires les baliveaux penchés. Je ne les ai ni grondés ni effrayés, ce qui me fait augurer que mon souvenir s'effacera vite de leur mémoire. Combien les petites filles leur étaient supérieures! A peine dans leur sixième année, elles sont déjà pénétrées de la nécessité du devoir : sérieuses comme leurs mères, elles viennent déjà en aide à la famille. Qu'on les rapproche en pensée de ces petites demoiselles qui, coquettement attifées, se promènent aux boulevards des

villes, et que l'on se dise où sont les cœurs les plus chérissables.

J'en arrive à votre lettre du 26 mars. Je ne m'étonne pas que vous maudissiez l'hiver, et que vous saluiez avec joie le retour de la belle saison. Les pensées sereines se réveillent en vous à la vue de la terre reverdissante. Vous êtes encore dans votre vingtième année, vous jouissez ainsi d'un double printemps. Toute cette grâce juvénile qui va parer la nature, vous sera d'un charme indéfinissable, et du Temps vous ne verrez plus que la face créatrice. Les vers de Ronsard que vous placez dans votre lettre en guise de fleurs du Renouveau sont frais et parfumés, comme tout ce qui nous est venu de la ' pléiade des gentils poètes gaulois du XVIe siècle. Quelle coquetterie, et à la fois quelle naïveté et quelle saveur de style en ces pages du duc d'Orléans. Nul n'a une grâce ni une tendresse plus pénétrantes. Bien que Ronsard fut de race hongroise, et familier des Grecs et des Latins, il est bien le poète le plus gaulois que Ton puisse entendre. Il sait mettre la profondeur sentimentale dans ce qui n'est que joli. Avez-vous lu le Sonnet de l'alouette ?

Hé Dieu! que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie, Alouette...

LETTRES A JOSÉ. n5

Et à un aubepin :

Bel aubepin florissant.

Verdissant

Le long de ce beau rivage.

Et puis ses poétiques apostrophes aux bûcherons de la forêt :

Ecoute, bûcheron, arrête un peu ton bras, Ce ne sont pas des bois que tu jettes en bas, Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce?

Laissons aux savants les réflexions littéraires. N'analvsons pas l'arôme du muguet, ni le regard passionné et triste de l'adolescence. Jugeons humainement ce frère en poésie que nous avons perdu, et rejetons sur sa tombe lointaine vos propres paroles :

« Combien de printemps se sont succédés depuis celui qui inspira au poète ces vers charmants ! Il est mort, il serait oublié. Qui le fait vivre? Sa poésie. Privilège étrange que celui de survivre à la mort, en laissant des traces de son âme, et révélant ainsi à ceux qui viendront après soi les chemins qu'on a suivis. »

Votre lettre a été un rappel à mon passé, alors que je n'avais pas encore mordu au fruit défendu, je veux dire à la métaphysique, et qu'en toutes choses je ne chérissais que la grâce. En

n6 LETTRES A JOSE.

reparcourant mes brisées, je ne sais plus si j'ai descendu ou monté. Je me plaisais à écrire les dialogues des fleurs, les conversations des oiseaux ; j'écoutais le bourdonnement des mouches et des abeilles. Au fond, il y avait bien un peu de mélancolie, mais de mes larmes je voulais faire de brillants joyaux. Puis, toute cette joie s'est évanouie au son des cloches, et, au lieu d'errer autour de l'énigme du destin, j'ai voulu l'aborder de front, perdant ainsi ce qui charmait ma vie.

10 avril.

Que n'étiez-vous ici hier, dimanche des rameaux! J'ai formé des groupes, sous les vieux chênes avec les enfants du village. Les petites filles ont figuré des rondes, des assemblées de procession devant ma chapelle, près de la pierre des Nerviens, sous la tour, et tout ce romantisme a été photographié. Les prés étaient mouchetés de jacinthes , les berges étoilées d'anémones blanches, la senteur des violettes montait de la mousse des bois, des bandes de petites villageoises, souriantes dans leurs robes bleues, se dispersaient pour cueillir des fleurs , en former des bouquets, et, sur ce double printemps, les arbres étendaient leurs rameaux protecteurs.

Chers enfants, vieillissez maintenant ! Votre naïve enfance est consacrée par l'art, et défie le temps barbare ! Vous souviendrez-vous de moi ?. . .

Qu'importe! des âmes d'artistes verront désormais vos formes enfantines et gracieuses — et José le premier. Regardant sur mes tableaux ces enfants innocents, leur gerbe de fleurs à la main, vous vous écrierez, non sans regrets : « C'était moi ! C'était nous ! »

Vous n'ignorez pas que j'avais projeté un voyage en Hollande avec un de nos anciens condisciples , mais après ces grandes inondations nous avons craint d'y aller chercher les fièvres. Notre aimant n'est plus au nord, mais au Sud-est, vers Trêves, doux terme pour une pensée agitée. La mort d'E... de L... à Saint- Pétersbourg enlevé en quelques jours à l'âge de 26 ans, n'est-elle pas frappante? On croit courir aux plaisirs et atteindre aux honneurs, et c'est dans les bras de la mort qu'on se précipite.

Vivant d'une vie extérieure il n'avait guère fait de retour sur lui-même et il a pu disparaître sans avoir médité sur la gravité du trépas. Son corps inanimé a rebroussé chemin vers sa patrie. Il ne foulera plus les ronces et n'entendra plus les aboiements de sa meute. Je le vois encore, l'an dernier, mon voisin de table, et me parlant gaîment de la vie universitaire... Hélas! la terre devait bientôt s'entrouvrir pour le recevoir! Je songeais à la brièveté de ma carrière probable comparée à celle qu'il allait parcourir. J'oubliais la cécité des Parques. Chateaubriand redoutait pour ses restes un voyage

n8 LETTRES A JOSE.

posthume : « Si je décède hors de France, écrit -il dans ses Mémoires, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans ma patrie que cinquante ans révolus d'une première inhumation... un cadavre courant la poste me fait horreur. Des os blanchis et légers se transportent facilement. » Mais Chateaubriand n'avait plus son père à Cobourg lorsqu'il écrivait ces lignes.

14 avril.

Me promenant sous la futaie, j'ai retrouvé les traces de M. Lenoir, l'ancien curé du village qui, par les blanches matinées d'octobre, le panier de pois de sorbier à la main, venait faire des blessures à mes jeunes arbres. Les cicatrices se sont élargies, mes arbres sont défigurés... Que m'importe leur perte, devant le souvenir de paix qu'éveillent en moi leurs déchirures ! Je me suis arrêté à d'autres arbres qui avaient aussi pleuré leur sève par leurs blessures. Celles-ci avaient été faites par des enfants qui avaient inscrits leurs initiales dans l'écorce polie des hêtres. Dieu me garde d'y chercher la vanité! C'est le tendre désir de perpétuer leur souvenir qui porta ces créatures ignorées à s'affirmer dans l'obscurité des bois. Loin de reconnaître la vérité du trivial dicton, je le réprouve. «J'aime qu'on se souvienne de moi, créature oubliée et périssable et qu'on m'aime un peu. » Voilà ce

que dit chacune de ces inscriptions. J'y vois le plus grand charme : la naïveté, le mystère. Où êtes-vous? Quel fut votre destin, enfants inconnus qui avez laissé votre faible trace aux lieux solitaires sous les rameaux des arbres? Il me plaît de vous aimer, pour le petit témoignage de votre passage tracé d'une main enfantine. Que mes vœux vous accompagnent ! Beaucoup, patients chroniqueurs , consumant leurs jours dans la retraite, méconnus aujourd'hui, ne commenceront leur règne que dans un avenir éloigné. Comme le phénix, ils renaîtront de leurs cendres. La foule affairée ne devine point leur force latente. Parfois, en sa suffisance, elle ose les plaindre, sans s'apercevoir qu'elle même mérite qu'on s'apitoye sur son existence éphémère. Pourquoi l'attitude altière de cet homme? Est-ce sa bonne conscience qui la lui dicte? Mais la conscience doit plutôt nous effrayer sur nous mêmes quelque bons que nous soyons ! Est-ce son mérite personnel? Mais ce mérite, je m'ingénue vainement à le découvrir !

Dans l'extrême jeunesse, on se laisse prendre aux airs glorieux, et l'imagination bienveillante y veut voir le reflet d'une satisfaction intérieure de bon aloi. Imaginez le désenchantement quand, au fond de ces décorums, on trouve une fierté d'écus ou le contentement de se dire : «Je fus habile.» Montaigne observe que dans dans un champ de blé ce sont les épis vides qui

dressent la tête au-dessus des autres. Les sciences positives éloignent de la vraie science : celle de l'âme.

Ce qui m'empêche d'augurer heureusement de la société présente, c'est son manque d'expansion. Par défiance d'autrui, on se montre hautain et imperturbable. Vraiment, il y a bien lieu de se défier de soi, d'abord s'épancher serait dévoiler sa vulgarité native. Qui a-t-on pour voisin? N'est-ce pas un envieux, un malveillant? On est en droit de le penser dans un monde hardi et irrespectueux, livré aux habiles. Les discours sincères expirent sur les lèvres. Aussi, un bois, une bibliothèque, quelques amis doivent surrire à qui désire vivre en paix et s'exprimer franchement.

Ce soir , les Nuits d Young me tombèrent sous les yeux; c'était une vieille édition de 1817. Cette lecture me causa la même impression qu'autrefois. Je ne pus supporter ce ton déclamatoire qui eut un grand succès dans la seconde moitié du dernier siècle, et dans les premières années du nôtre. Néanmoins , on comprend que ce livre ait eu beaucoup d'admirateurs, ne fut-ce qu'à cause de la sincérité de ses accents. Puis il paraissait en des circonstances favorables. Le temps de rénovation, fertile en malheurs, où se trouvait l'humanité la prédisposait à écouter ce chant de deuil d'un père sur la tombe de ses enfants. Après le tré-

pas de son cher Philandre et de Narcisse sa sœur, le père infortuné s'écrie :

Qu'est le monde ? Un vaste tombeau La terre est ingrate et stérile, C'est la destruction qui la féconde.

Tel est le thème de l'œuvre entière. Sans doute, ma critique est trop sévère. Il faudrait lire le poème anglais. Cette fiévreuse éloquence, cette profusion de métaphores qui choquent notre goût littéraire, parce que nous ne lisons qu'une traduction en prose, sont soutenues dans l'œuvre originale, par l'harmonie des vers. Je ne puis comparer les Nuits cCYoung aux Consolations de Sénèque. La passion y est plus grande, mais moins mesurée. On est froissé de la volubilité de ce chagrin. L'écrivain latin, lui, marche avec lenteur et sûreté, toujours maître de son imagination, et ses paroles n'en sont que plus pénétrantes. — Mobiles et bizarres comme leur ciel sont les esprits du septentrion. Il nous reportent, par réaction , au génie des anciens dont la raison se développa sous un ciel toujours serein.

J'apprends la mort d'Octave Capiaumont, par une lettre d'un de ses parents qui ne l'a pas quitté durant ces derniers jours. Je ne le connaissais que par son portrait qui m'était bien sympathique. Il a émigré dans la fleur de ses ans et tout son bel avenir s'est englouti. Que

la terre deviendrait chérissable si la longévité des créatures se mesurait aux qualités. C'est souvent le contraire qui arrive, hélas ! c'est heureusement que je devrais dire, puisque cette injustice terrestre nous prouve que tout ne peut finir avec ce monde.

Avez-vous lu la brochure sur Jean Guyot par Clément Lyon? Le ton du chroniqueur est vraiment cordial.

J'oublie que c'est le grand jour de Pâques, et je vous quitte ici. Vous recevrez un dessin en même temps que cette lettre. Il me semble en harmonie avec le jour.

24 avril.

Lorsque, aux jours printaniers, on se promène par les bois et qu'on aperçoit quelque fleur hâtive, on s'y arrête pour la contempler longuement; on songe à sa grâce ignorée des foules, remarquée seulement du rêveur. Quelle place alors elle vient occuper dans son cœur ! Les chênes altiers et tous les riants parterres des jardins sont oubliés. Au milieu des grosses mousses dévorantes, dans la mêlée inextricable des branches, à peine éclairées d'un demi-jour, cette fleur sylvaine est éclose sans effort et montre sa fraîche corolle aux nuances délicates. Sa solitude, sa pâleur, la légèreté de son arôme, sa fragilité même lui donnent son charme. Ainsi pensai-je, en lisant la page de votre lettre où

vous me parlez de la mort d'une humble enfant. Hors ses parents, qui l'a vue s'éteindre ainsi avant l'heure ?... Qui lui fera une élégie? Vous, car ces lignes touchantes que vous m'écrivez en consacreront la mémoire :

« On songeait, en la voyant, aux anges tristes des pieuses et funèbres images. Une blonde chevelure encadrait sa pâleur, un feu de fièvre donnait un éclat factice à son regard bleu, des roses fugitives fleurissaient ses joues amaigries, une grâce céleste avait remplacé la beauté. » Et plus loin : « Elle languissait sans plaintes, consolant ceux qui s'apitoyaient sur son sort ; elle disait : Ne pleurez pas, je me sens mieux ; voici le printemps, c'est fini. J'irai au bois cueillir les violettes. »

Mais déjà au clocher de F... la petite cloche des morts tinte pour celle qui va commencer son pèlerinage d'outre-tombe. Et vous demandez : « Cloche, pour qui sonnes-tu ? A la douce tristesse de ta voix aérienne, j'ai compris ; c'est le départ de l'ange que tu nous annonces... La mort a mis des ailes à la chétive enfant, elle s'est envolée cette nuit. Elle était si légère, le moindre souffle devait l'emporter... La voilà partie!... » Et pourtant la pauvre enfant voulait vivre encore : « Elle s'était fait un jardinet près de la haie d'aubépines; de sa main pâle et décharnée elle y avait semé ses fleurs préférées... Ces fleurs orneront sa petite tombe, et parfume-

ront l'humble croix sur laquelle on lira ce nom : Marie. »

C'est par une délicieuse matinée de printemps que la douce enfant a quitté la terre : « Avril apportait le printemps dans un jeune rayon de son clair soleil ; les oiseaux voletaient aux branches bourgeonnantes, les fleurettes impatientes d'être jolies, ouvraient craintivement leurs corolles dans l'herbe humide. » Le contraste vous inspire cette réflexion mélancolique : « Même dans un sourire, des larmes. » Cependant, si la fin prématurée de cette enfant nous afflige, elle ne nous effraie pas. En y songeant, on croit voir une croix de pierre, dressée sur le faîte de la montagne, se profilant sur un ciel semé de nuages blancs, ouvrant ses deux bras chargés de lierres et de liserons; image d'une tristesse sereine qui nous montre la mort comme un doux refuge.

4 mai.

Parcourant ma nécropole — lisez ma bibliothèque — je retrouve un petit livre qui éveille en moi bien des souvenirs. Je veux le mettre sous vos yeux. Il est intitulé : Marc-Bruno.

C'est un roman écrit par un jeune homme qui devait périr à l'âge de vingt-cinq ans, loin de son pays et de sa famille. Ses parents qui étaient du joli village de Rollingen, dans le Luxem-

bourg, l'avaient envoyé à Bruxelles pour y faire ses études universitaires. Son air maladif et souffrant me l'avait fait remarquer. Le cours terminé, j'avais pris l'habitude de lui donner un pas de conduite jusqu'à son logement, en ralentissant ma marche, car il avait un pied bot et ne pouvait se soutenir sans ses béquilles. Pauvre garçon! Je le vois encore marchant pensif; j'entends encore le bruit sonore de son bâton sur le trottoir, et le souffle oppressé de sa poitrine déjà ruinée par la phthisie qui devait le conduire insensiblement au tombeau. Qui regardait sa belle tête oubliait qu'il fut si disgracié de la nature. Son profil était pur et bombé; son teint pâle, son œil noir et pénétrant. Une expression de finesse et de bonté souffrante était répandue sur ses traits animés. Bien que de modeste naissance, il avait cette aristocratie innée des esprits littéraires. Ses formes réservées et sa politesse attentive annonçaient une âme à la fois fière et affectueuse. Le vulgaire [vulgum antem tant chlamydatos qnam coronatos voco) s'arrêtant à l'aspect pauvretëux, ne devinait point la richesse du sentiment qu'il dissimulait. Pendant ses vacances, il m'écrivit plusieurs fois, mais, à cette époque de ma vie, emporté dans le tourbillon des amitiés mondaines et de mes propres imaginations, je le trouvais trop réfléchi. Je relis dans une de ses pages cette ligne touchante : « Vous me comprendrez un jour, mais il sera trop tard pour moi ! »

iz6 LETTRES A JOSÉ.

Plusieurs années après sa mort , dans un voyage solitaire que je faisais à Diekirch, à Trêves, je m'arrêtai à Luitgen, en face d'une maison blanche, adossée à la montagne. Un vieillard jardinait dans l'avant-cour. C'était le père de l'infortuné romancier ; il me montra les volets fermés de sa maison. Ils n'avaient plus été ouverts depuis la mort de son enfant, et sa femme était tombée en un sombre chagrin. Il ne m'engagea pas à entrer. Je ne voulus pas être importun, pourtant je demeurai avec lui sur le seuil de la cour à parler de son enfant. « Il est regrettable, Monsieur, me dit-il, que mon fils ait écrit un roman qui a nui à ses études. »

8 mai.

Vous me parlez de la critique littéraire : «C'est, dites-vous, un art difficile... Il faut être doué d'aptitudes multiples. Le charme d'une œuvre de sentiment échappe parfois au savant critique... A une grande habileté ne s'allie pas toujours une grande sensibilité. Il est des pages qui doivent être senties, et non analysées, etc. »

Il ne faut pas, en effet, s'exagérer l'importance de la critique. Voltaire n'était-il pas le plus versé des hommes en littérature? — Certes. — Et cependant il traitait l'illustre Shakespeare de « fou cynique. » Après cela, je crois bien qu'on

peut se défier des critiques, fussent-ils autorisés. Pour moi , je ne vois jamais que la partie essentielle d'une œuvre d imagination : le sentiment qui l'a dictée. Je suis aveugle aux défectuosités de détail ; je fais plus : je les aime quand je vois une grâce native relevant cette inexpérience. Rien ne me répugne autant qu'une grande habileté, mise au service d'une âme banale, et je me sens bien dépaysé en ce siècle où le savoir-faire a remplacé l'inspiration, et où l'on ne rencontre partout que des petits hommes réussis.

Nous autres qui ne sommes pas infectés du venin de l'envie, cette lèpre qui ronge les orgueils impuissants, nous faisons fi du bel esprit et de l'habileté, dès que nous entendons les accents d'un cœur sincère, et nous jugeons chrétiennement les œuvres littéraires et artistiques. Nous pouvons nous méprendre sur ce qui mène au succès, mais nous avons du moins la joie de ne pas être lus par simple curiosité et désir d'amusement, et dans nos rares lecteurs , nous trouvons des amis. C'est à leur affectueuse indulgence que nous les reconnaissons. Ceux là ne font pas sonner une science de la veille ; ils l'ont trouvée en leur berceau, et elle est née d'un cœur expérimenté dès l'enfance. Leur prudence et leur modestie se sont accrues en raison de leur science. Il n'appartient qu'aux âmes de juger les âmes. Que de fois nous avons entendu prôner

is8 LETTRES A JOSÉ.

l'élégance de gens très vulgaires , savamment attifés. Cette élégance qui n'est qu'un masque vide, et ne part pas de la culture et de l'urbanité des sentiments, est, en notre époque superficielle, confondue avec la véritable distinction. Certain brillant que lui donne une audace peu réfléchie et toute démocratique, abuse sur sa valeur. Chacun vise à se rendre irréprochable aux yeux du monde, et éteint ainsi toutes les qualités généreuses qui eussent pu germer en lui.

i5 mai.

Je ne veux pas que vous puissiez croire que l'ombre des murs de F... fixée par la photographie que vous m'avez envoyée, s'est égarée en chemin. Elle m'a été remise, et j'ai salué avec joie cette apparition! Demeure affectueuse qui vient à moi quand je ne puis aller à elle ! Quelle pureté de lignes ! Quelle immobilité sereine en cette longue façade, à l'aspect virginal, mais un peu réservé comme ce qui est simple et sincère. Elle semble ouvrir les bras en une grande envergure et n'oser les refermer. Pourrait-on croire que l'ouragan a récemment bouleversé ce paysage! Aux mauvais jours de l'année, la nappe unie de la rivière, où aujourd'hui se mirent sans se briser les tours, se hérisse de flots bruyants. Alors nul ne se douterait que l'intérieur de ce manoir est souvent égayé par l'harmonie des

pianos et des orgues. Son dessin correct n'exprime que candeur et silence. Il nous détrompe sur bien des figures naïves et paisibles que nous croyons froides parce qu'elles sont discrètes. Le préau mène à la rivière par une petite berge ; des enfants pourraient y descendre pour se baigner sans danger. Devant la demeure hospitalière,assoupie sous mille souvenirs des anciens jours, je remarque deux verdoyants génies dont les têtes feuillues ombragent les toits. Ces deux ormes de justice, je me plais à les métamorphoser en lauriers, en mémoire de Daphné. Pourquoi l'artiste n'a-t-il pas prolongé son paysage vers le couchant ? Il nous eut montré les bosquets de lilas, les étroits sentiers et le pavillon cher aux muses.

Vous, mon cher ami, dont la pensée est aux champs, ici et partout, où étiez-vous en cet instant où l'on fixait les grandes lignes qui encadrent votre existence? Je vous ai cherché... et je vous ai trouvé : vous n'étiez pas à l'avantplan; vous vous étiez fait comme infiniment petit, en fuyant dans le for intérieur! Il est trop tard pour vous effacer! Je vous ai aperçu au dessus d'un petit rideau de la cinquième croisée. Ainsi ce qui échappe à tous les regards ne peut se dérober aux yeux de l'amitié. Que cette amitié que je vous porte, résonnant au cœur de Dieu, vous soit agréable dans le cours de votre vie, et puisse influer sur l'existence de tous ceux qui vous sont chers !

23 mai.

Je reviens vers vous, parce que je crois m'apercevoir que notre correspondance languit. Je crains que vous n'en changiez le cours, en déversant au sein d'un nouvel ami le surplein de vos sentiments. Je pense aussi, et cela m'afflige davantage, que vous pourriez souffrir de ce vilain temps de bise.

J'ignore si vous nourrissez encore le projet d'un séjour en une ville d'eaux d'Allemagne ou de Suisse. Pendant ces séjours dans des contrées étrangères où l'on se sent inconnu des hommes, on se croit parfaitement aimé des paysages qui semblent la représentation de nos rêves. Retenu dans ma chambre, je me suis distrait en faisant un voyage à Tusculum. J'ai relu les lettres à Atticus. Quelle sobriété et quelle simplicité! Il est vrai que ces qualités étaient bien commandées par la vie occupée de l'homme politique. « Vous ne sauriez croire, dit-il, combien j'écris chaque jour et même chaque nuit. » Le caractère de l'auteur se révèle dans l'activité de cette correspondance intime, toute fourmillante d'incidents, fins, curieux. Sensible, plein de retours, de détours et de faiblesses, il s'accuse lui-même d'être d'humeur trop facile et trop complaisante, et aussi d'être « avide de gloire. » Il se plaint à l'oreille de ses amis sur ceux-là même qu'il en-

LETTRES A JOSÉ. i3i

censé publiquement. Son humeur ne le portait jamais à brusquer. — Ayant un jour, sur la prière d'Antoine, approuvé une résolution qu'il réprouvait intérieurement , il s'excuse devant Atticus en remarquant que lors même qu'il n'eut pas accordé son assentiment, la chose se serait faite... De cette faiblesse naissent les inquiétudes de sa vie , mais aussi bien des jouissances d'amour-propre, car il était recherché de tous. Comme le passé ressuscite clairement en ces moindres événements confiés à l'amitié ! Que de poésie évoquent ces apparitions à travers dixneuf siècles ! — « Votre mal de cœur est-il entièrement passé?» demande-t-il à Atticus. Qui saurait que ce cœur a palpité, s'il n'avait été entendu de Cicéron ? — « Vous me manderez ce qui se passe au théâtre et les bons mots des comédiens? » — Gaîtés lointaines où êtes vous? — « Souvenez-vous, écrit-il, que le troisième jour de janvier est le jour de ma naissance. Ne manquez pas de venir souper chez moi. » Où sont aujourd'hui ces deux ombres, alors en tête à tête ? L'illustre orateur nous transmet des scènes du plus vif intérêt. Ainsi la visite de César. Il me semble que j'y assiste, et je veux que nous y soyons ensemble :

« J'ai enfin reçu cet hôte que je croyais si incommode ; je n'en suis pas fâché car il a paru très content. Le vingt au soir, lorsqu'il arriva chez Philippe, la maison fut aussitôt si pleine

io2 LETTRES A JOSÉ.

de soldats qu'à peine la salle où César devait souper resta libre. Cela me fit craindre pour moi le lendemain. Mais Balbus Cassius me rendit un bon service ; il mit des gardes chez moi et fît camper les soldats dehors, ce qui mit ma maison en sûreté. Le vingt et un, César demeura chez Philippe jusqu'à une heure après midi, et ne vit personne. Je crois qu'il voyait les comptes de Balbus. Il se promena ensuite sur le rivage de la mer. A deux heures, il se mit dans le bain.

u On le frotta et il se mit à table. Comme il s'était fait vomir, il mangea et but beaucoup, et fut de très bonne humeur. Le souper était grand et bien apprêté, la conversation fut animée et soutenue de plaisanteries fines et agréables ; en un mot, cela se passa fort gaiement. Outre la table de César il y en avait encore trois autres très bien servies pour les gens de sa suite. Les affranchis de second ordre et les esclaves ne manquèrent de rien. Pour ses principaux affranchis on les régala bien. Enfin, je m'en suis tiré avec honneur. Ce n'est pas néanmoins ici un de ces hôtes à qui l'on dit : « Ne manquez pas, je vous prie, de repasser chez moi lorsque vous reviendrez. » Une fois, c'est assez. On ne parla point d'affaires sérieuses, et la conversation se tourna du côté de la littérature. En un mot, César a été très content et très gai. Il me dit qu'il serait un jour à Pouzzoles et un autre à Ba'ia, »

LETTRES A JOSE. iôô

C'est ce grand et aimable convive qui devait un jour abandonner Cicéron à la vengeance d'Antoine. Il faut lire dans Plutarque la mort lamentable de l'orateur romain. Le tableau est vivant. Au moment où les sicaires, envoyés par Antoine, arrivent à sa litière que ses esclaves transportaient vers la mer : « Il porte la main au menton par un geste qui lui était familier, dit Plutarque ; silencieux, il fixe du regard ses bourreaux et, penchant la tête hors de sa litière, se laisse décapiter. En lisant la vie des hommes illustres, on est frappé de l'héroïsme des anciens, de leur mépris de la vie. Ils aimaient les grandes morts qui fussent mémorables. Leurs mausolées étaient superbes. Ne s'inspirant pas du sentiment chrétien, ils préféraient la gloire à une immortalité céleste. Les infortunés aussi étaient insensibles à la mort : devant les ordres d'un tyran, ils s'inclinaient religieusement, car la force avait été déifiée.

Antoine, faussement renseigné sur Cléopâtre, et la croyant expirante, présente son épée à son esclave Eros en lui disant de l'en frapper. Eros s'en transperce et tombe aux pieds de son maître. « Cher Eros, s'écrie Antoine, il t'était réservé de me donner l'exemple du courage ! »

Ces sortes de traits abondent dans l'antiquité, ils ne reparaissent plus aujourd'hui. La morale a changé! Puis les temps sont trop heureux. Reviennent les calamités publiques, on reverra

ces drames avec leurs dévouements et leur héroïsme. Il ne faut point le souhaiter, quelque agrandis qu'en puissent devenir certains caractères. Quand le q juillet 1793 Charlotte Corday quitta la ville de Caen pour délivrer la patrie d'un monstre à face humaine, elle portait sur elle un livre : les vies de Plutarque. Je vous quitte par une parole de Cicéron à Atticus : Vehementer dilector tuis litteris....

2 5 mai.

Vous m'écrivez avec un sourire : « L'oisiveté est la mère de toutes les douces pensées, et j'oserais presque dire de toutes les vertus. Jamais nos idées ne sont plus pures qu'en l'absence des occupations, lorsqu'elles naissent spontanément. Dans ce recueillement on croit entendre parler Dieu lui-même. Lorsque notre esprit reste dans Tinaction nous sentons mieux notre âme. Les passions mauvaises sont souvent engendrées dans la fièvre de l'action, les nobles aspirations éclosent dans le calme du loisir. Elle est douce cette vie sans programme, soumise seulement aux caprices du cœur et de l'imagination. Mais la vie active a aussi ses vertus et ses grandeurs, quand l'ambition ou la soif de l'or ne sont pas les principaux mobiles de cette activité. »

Vous redites ici ma pensée coutumière. D'un trait vous affirmez la plus haute philosophie, sans condamner pourtant le dicton « l'oisiveté

LETTRES A JOSÉ. i.S

est la mère de tous les vices. » Car vous parlez pour les natures privilégiées, et le dicton s'applique à la foule qui demande à être sans cesse occupée, les esprits désintéressés des biens de ce monde étant exceptionnels. Ceux-ci peuvent s'abandonner sans crainte à leur essor : ils ne blesseront jamais la divinité. Leur abandon à une volonté souveraine fait leur force et leur contentement. Ils demandent que cette volonté infinie les dirige, et que leur imagination ne soit que le miroir des sentiments éternels. Leur soumission à la Providence les fait vivre en une concordance heureuse avec la vie universelle. Ils sont comme ces terres fortunées, qui se couvrent sans culture d'une profusion de fleurs élégantes. Déjà les simples de cœur possèdent le divin royaume et, quels que soient les malheurs que l'avenir leur réserve , ils ne s'en plaindront point, Dieu l'ayant voulu ainsi. Le vulgaire seul pourrait voir paresse d'esprit et oisiveté blâmable où il n'y a que résignation et contemplation spirituelle. Les pensées solitaires et idéales ne sont pas plus inutiles au monde que les blanches et silencieuses étoiles que nous voyons briller loin de nous, au fond du ciel. Il faut que l'âme s'allège en se désoccupant de soins terrestres, qu'elle se tienne en un silence religieux, une expansion muette, qui la montre déployée dans sa calme étendue, et que le souffle des événements n'y puisse produire la moindre ride,

pour que la face auguste de la divinité vienne s'y refléter purement. Ce n'est ni par effort ni par extraction de pensée que nous allons à la vérité essentielle, mais par esprit d'humilité et volonté d'amour. Que ne dis-je plutôt que la vérité arrive à nous ! C'est le désintéressement de notre passion qui ouvre notre intelligence et y fait pénétrer Dieu. Notre cœur le reçoit alors comme un univers aimant, et la joie de se sentir vivre en lui est infinie. Voyez ce savant aux sourcils froncés par la méditation et qui, pour le profane, semble aux prises avec de profonds problèmes... Il n'approche pas même de la vie intérieure ! Que nous montre sa tension d'esprit? — Qu'il applique son intelligence à une science de second ordre et au fond matérielle, qu'elle soit poétique ou philosophique ; sa nature étant rebelle à l'inspiration, il se sert de son esprit comme d'une vrille pour en percer la voûte céleste. Mais la vérité infinie échappe à l'investigation de sa raison orgueilleuse; elle ne lui laisse que les sciences humaines et les honneurs terrestres, pour se réserver les divines clartés et les communiquer à qui ? — A ces âmes sensibles, adoratrices, pénétrées de leur misère, reposées en la puissance souveraine, qui préfèrent donner qu'acquérir, et qui par leurs aspirations, ne cessent de s'alimenter aux rayons de Dieu : aimer avec sincérité et détachement, c'est déjà comprendre le but de l'existence. Sous le philo-

LETTRES A JOSÉ. iô7

sophe doit toujours vivre le chrétien. En comparant les rationalistes aux Pères de l'Eglise, on a vite saisi toute la distance qui sépare le talent du génie, l'intelligence frontale de l'intelligence cordiale. Beaucoup se représentent Dieu comme le jugement inexorable. J'aime à me le représenter comme une puissance sensible, infiniment miséricordieuse, où nos sensations vont se répercuter. Je ne crois pas diminuer sa grandeur en plaçant en son sein l'humanité entière...

Je me laisse ici retomber sur la terre pour m'informer de votre santé. N'attribuez-vous pas votre malaise à cette vilaine lune qui naguère roussissait les tendres bourgeons? Elle a changé de visage et va vous être favorable. J'attends le jour qui doit nous réunir. Nous parlerons de la poésie des voyages. Pérégriner, tel est le destin de l'homme. Pendant l'hiver j'ai formé plusieurs projets de voyage dans le pays de Trêves, et toujours j'ai dû surseoir à la réalisation de mes désirs. C'est en esprit que j'ai revu Vianden, Stolzenbourg, Bingen, Falkenstein. Je crois vous avoir dit l'histoire de ce dernier burg, et comment un royaliste français, fuyant la terreur en 1793, s'était réfugié dans ces solitudes et y avait épousé la comtesse de Falkenstein. J'ai pu voir leur triste descendance : de pauvres hères qui s'abritent encore à la tour féodale de leurs ancêtres. L'orage de la grande révolution française a dispersé bien des familles, les jetant loin

i38 LETTRES A JOSÉ.

de leur berceau comme ces plantes qui, arrachées par une tempête à la terre natale, vont échouer sur un littoral lointain. La plupart y périssent, quelques-unes, grâce à une circonstance favorable, résistent à la nostalgie et s'acclimatent dans une contrée nouvelle. Dans les alentours de Coblentz, il y a encore aujourd'hui plus d'un nom français qui rappelle le séjour de l'armée des émigrés.

A propos d'exil, ma mère m'a souvent parlé d'une institution de dames françaises où elle était pensionnaire avant la révolution de i83o, et qui avait alors certaine vogue. La maison était l'ancien hôtel de Marnix, près de l'église de la Chapelle. Or, ces dames, bretonnes pour la plupart, étaient des émigrées qui, avec g3, avaient vu entrer la ruine et la mort dans leurs familles. La directrice était la vieille comtesse de Goyon (ce nom de Goyon, qui, en Bretagne, a dit Chateaubriand, résonne comme une cloche) ; la sous maitresse, Mademoiselle de Gondreville,dont le père et la mère avaient péri sur l'échafaud ; les institutrices, Mademoiselle de Caubert, la surveillante, Mademoiselle Romier, fille d'une demoiselle qui avait épousé à Chartres le capitaine Romier à la grande ire des siens. C'était la nièce du pair de France, marquis de Noailles, et tous les ans elle allait à Paris porter un petit ouvrage de main à son oncle qui l'accueillait avec froideur. Il y avait aussi, en cette institution, une de-

LETTRES A JOSE. i39

moiselle de Neuchèze, parente de Madame de Sévigné, fille de la marquise de Castelneau, et une vieille demoiselle de Beaufort. Toute cette petite colonie vivait là avec ses souvenirs, à demi ensevelie dans un des plus tristes quartiers de la ville.

Je m'aperçois qu'à partir de Falkenstein ma digression m'a entraîné comme le flot emporte une épave, insensiblement. En évoquant les ombres de ces émigrées qui vinrent prolonger leur deuil et leurs regrets en notre pays, je sais, hélas! que je ne remue plus que des cendres, et mon souvenir n'est que l'écho de la génération précédente. Toutefois, puisque me voici remonté à à l'époque romantique, je veux m'y arrêter un instant, pour remarquer avec vous que c'était une grande époque littéraire, pleine d'inspirations. Si bien des œuvres d'alors furent pédantesques, maniérées, beaucoup furent touchantes de sincérité, et quelques-unes pénétrées d'enthousiasme et pleines de grands accents; puis, ce temps vit d'immortels poètes dans l'auréole de leur gloire. Tous ces rayonnements passaient, il est vrai, au-dessus de la tète des enfants qui lisaient Ducray-Duménil. Nos parents se souviennent encore de la joie qu'ils éprouvaient à la lecture de : La maisonnette dans les bois , — Petit Jacques et Georgette, — Victor ou l'enfant de la forêt, — Les orphelins du hameau, — L'enfant du mystère, — Lajerme abandon-

née, — Les soirées de la chaumière. Plus tard on relisait encore : Pamela ou la vertu récompensée, — Paul et Virginie. Nos romanciers ont cessé d'être intimes et touchants en devenant plus habiles. Le cœur a perdu ses merveilles à mesure que la prospérité extérieure s'est accrue. Les bonnes fées sont mortes, et aussi les douces illusions qui embellissaient l'enfance.

Je reçois, ce matin, un élégant volume de poésies intitulé : Champs et rues , de Jules Nollée de Noduwez, votre ami et le mien. C'est un très beau livre, très distingué, d'un style aristocratique renouvelé de l'ancien régime.

8 juin.

Après une longue journée de marche, j'étais ce soir sur un banc du vestibule à caresser mon lévrier Schnell, lorsqu'un profond soupir m'arriva de la chapelle. Je m'approche, et que voisje? Un moine prosterné sur les degrés de l'autel; il avait pu s'introduire, à mon insu, en ces jours de pèlerinage la porte demeurant toujours ouverte. Sa prière terminée, il vint lentement à moi. Imaginez-vous un petit vieillard trapu, courbé par l'âge, vêtu d'un vieux froc, tout poudreux, sur lequel retombe un large capuchon. Sa tête est chauve, son front sillonné de rides, et une barbe blanche s'étale en éventail sur sa

poitrine. D'une main il tient un sac de voyage, de l'autre un chapeau à larges bords. Lorsque une occasion m'est offerte de rencontrer l'un de ces pieux mendiants que sa destinée amène ici de pays éloignés, je la saisis avec joie, et je me plais à jeter un regard attentif dans l'existence du voyageur inconnu. Outre le sentiment d'hospitalité, j'ai celui de la curiosité. Je lui montrai l'escalier du salon :

— Mon père, entrez !

Nous voilà assis côte à côte...

Je lui fais servir un rafraîchissement et je l'interroge. Il habite la montagne voisine de celle de la Salette. Son couvent est à Esparon. Ses frères instruisent les enfants pauvres et l'ont chargé de recueillir les aumônes. Son supérieur, ainsi que l'évcque de Grenoble, prient les fidèles d'accueillir avec charité le vénérable frère quêteur. Il a vu Henri V, s'est trouvé avec lui en tête à tête ; il a parlé à maints grands personnages; il s'effraie de la perversion du siècle, et

de l'œuvre du grand chancelier allemand

« Mais Rome triomphera... »

Les grosses mains rugueuses, aux lignes rudimentaires, semblent avoir manié les rudes outils. Parfois il tombe en des silences qui accusent la solitude où il a vécu ; il parle comme du fond d'un songe, et l'on voit, dans son regard à demi voilé, la longue perspective de ses pensers uniformes. Il devait continuer son voyage avant la

nuit, et s'en aller à travers bois loger au village de Gougnies. Je lui remis mon aumône. Il la reçut avec reconnaissance pour la remettre à la communauté qui doit l'utiliser dans ses œuvres charitables.

17 juin.

Dans quel doux milieu je suis pour vous écrire après la journée de la Fête-Dieu. La procession est venue faire sa station habituelle dans la chapelle. Les cours, le vestibule étaient remplis de la foule des paysans. La vierge, déposée sur un reposoir devant le perron de l'escalier, était enveloppée d'un nuage blanc. Ce nuage, c'était l'assemblée des jeunes villageoises. Les enfants chantaient des cantiques et jonchaient de fleurs les pavements et les planchers. La bénédiction donnée, les fanfares ont éclaté et la marche militaire, répétant la cérémonie du lundi de la Pentecôte, a fait trois fois le tour de la cour intérieure , et nous a honoré d'une décharge. Insensiblement, les cours se sont désemplies. Cependant, tout le jour le village a été en joyeuse rumeur : coups de mousquets, cris joyeux, musiques isolées, chansons. Tantôt la jeunesse insouciante se dirigeait vers le village de Villers où l'on danse. Les chemins du bois étaient égayés par des groupes de jeunes gens ; ils se reposaient sur les berges, et j'entendis

leurs rires sonores. Les vieux parents suivaient le même chemin ; ils allaient jouir de la joie de leurs enfants. Tout est rentré dans la paix. A cette heure, le silence règne dans la vallée désertée. J'ai ma table entre les deux piliers qui forment l'entrée du jardin : c'est ici que je vous amène pour que vous partagiez mon sentiment. Revoyez le site, la pente boisée de la colline, les vieux murs où les fougères et les vipérines tremblent à la brise, le bout de pré où se produit, à un jet de pierre de moi, une scène idyllique : deux petites chevrières gardant leur capricieux troupeau, en se faisant leurs puériles confidences. Des bandes de martinets sillonnent l'air calme de leur vol rapide, pendant que des bergeronnettes vont et viennent avec sécurité sur le chemin humide. Ecoutez, à travers le silence, vous entendez le broutement léger des chèvres mordant aux bourgeons des arbustes; le bruit continu de la chute d'eau, le chant craintif de quelque bec-fin , et la cloche du soir sonnant comme pour un enfant mort. Quel vivifiant parfum est répandu dans l'air ! C'est celui des fraxinelles qui se mêle à l'arôme capiteux des mousses et des foins. Le soleil descend sur l'horizon, derrière le rugueux branchage des arbres; les vieux noyers, éclairés transversalement, sont drapés de manteaux d'or, et des plaques de lumière font, çà et là, bleuir aux clairières les douces assemblées des Vergiss mein nicht.

i44 LETTRES A JOSE.

Ah ! mon cher ami , quelle félicité est la mienne de me sentir ainsi égaré comme dans une région sereine du ciel. Mais aussi quelle douleur de savoir que tout cela est fugitif, et qu'à mesure que je le décris, ce milieu charmant se métamorphose et s'évanouit. Tantôt l'une des bergères tressait avec des chrysanthèmes des couronnes étoilées dont elle ornait le front de ses chèvres, tandis que la plus jeune dont la chevelure brille comme une flamme, couchée sur le gazon, feuilletait curieusement un grand livre d'images coloriées que je lui ai donné. A présent le gentil mirage s'éloigne; les enfants ont rassemblé leurs bêtes dociles, abandonné leurs gerbes de fleurs, repris leurs petits paniers. Les voilà qui disparaissent sous les charmilles, au tournant du chemin. Demain ils reviendront, après demain et les autres jours de l'été, et les scènes charmantes reparaîtront. Mais je veux franchir maintes années. Le i5 juin de l'an igoo où sera tout ce romantisme? Celui qui trace ces lignes aura à jamais disparu du paysage transformé ; il sera descendu se perdre dans la muette multitude des défunts ! Les enfants auront grandi, vieilli ; les innocentes chevrières seront devenues de sérieuses mères de famille, et leur pensée devra remonter à des temps lointains pour revoir le témoin de leurs joies enfantines. Du moins me survivrai-je un jour en leur souvenance. C'est la seule consolation qui se

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mêle au sentiment de ma disparition, peut-être prochaine.

Je voyageais, il y a peu de jours, dans une voiture publique, et j'y assistais à une scène moins pastorale, Deux prêtres qui, je l'imagine, appartiennent à la Compagnie de Jésus, étaient assis non loin de moi. L'un déjà vieux, ridé par une vie de labeur, véritable guerrier de la milice sacrée; l'autre, jeune encore, et tout émacié par la maladie. Ce dernier était là, muet, la poitrine déprimée, ses longues mains amaigries croisées sur ses genoux, le regard atone, attendant, dans une sorte de placidité, le coup que la Providence allait lui porter. Nulle tristesse néanmoins ; il laissait son corps sacrifié se submerger lentement dans la profondeur de son âme limpide et sans flots. Le vieillard ne lui adressa pas une parole ; il ne cessa de prier avec volubilité, à demi-voix, sans regarder son compagnon. Et ses prières étaient si ardentes qu'à peine pouvait-il reprendre sa respiration. Epuisé, haletant, il s'arrêtait pour bientôt recommencer avec la même énergie ses oraisons. Ce spectacle eût paru étrange s'il n'eût été aussi touchant. Je me suis dit que toutes ses prières avaient le malade pour objet. Parfois, l'intercesseur tirait de sa poche un petit biscuit qu'il offrait à son compagnon ; ou bien il ouvrait son livre de prières, et lui faisait admirer une image jaunie par le temps. L'enfant, avec un sourire

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triste, recevait ces marques d'attention, puis retombait dans son impassibilité. Sans doute, il avait conliance dans le nocher qui , sous la garde de Dieu, dirigeait son frêle esquif sur le torrent qui l'emportait.

Heureux les religieux qu'anime une foi robuste. Cette. foi doit reposer sur une parfaite innocence, ou une grande vertu. Que nous en sommes loin! Résignons-nous à ce demi-bonheur, et sachons du moins nous réjouir, chaque fois que nous trouvons en autrui la candeur que nous avons perdue. J'ai assez fréquenté le monde pour m'en déprendre et trouver mes enchantements dans la solitude. J'aime mieux m'abriter à l'ombre des arbres qu'à l'ombre des foules.

Un vieillard qui avait attentivement étudié les hommes, me demanda un jour si je savais quel est le vice le plus répandu, si répandu que neuf personnes sur dix en sont atteintes.

— L'orgueil? — Non. — La vanité? — Non plus. — C'est l'envie! — et il ajouta : Je le remarque jusque chez les princes ; le petit envie le grand, et se raidit pour l'égaler. S'il n'éclate pas comme la grenouille de la fable, du moins dépérit-il à ce constant mesurage. Rapports de naissance, de fortune, de beauté, de force, de talent s'exercent sur ce triste levier : l'envie. Il n'est que deux grands sentiments qui puissent nous y faire échapper : celui de la religion et

celui de la démocratie bien comprise. De part et d'autre, c'est la passion intérieure, dédaigneuse de la vénalité, et de la mondanité. Pour moi l'envie ne me tourmente guère. Si l'on m'attribue tous les péchés capitaux, qu'on me fasse grâce de celui-là. N'enviant point les heureux, je ne puis être en but à l'envie. Ceux d'ailleurs qui m'envieraient montreraient qu'ils me considèrent au-dessus d'eux. Ils ne pourraient m'inspirer que la pitié. Je tâcherais qu'il n'y entrât pas trop de mépris, car ce sentiment n'est que de l'envie renversée. Nous croyons avoir beaucoup d'amis parmi les nôtres. O illusion! Nuls ne se jalousent autant que les proches voisins. Ecoutez ce qu'ils disent à huis clos les uns des autres. S'ils louangent leur ami sur un point , ils se hâtent de le ravaler sur un autre. S'il est d'illustre naissance, on se rabat sur la faiblesse de son esprit; si, au contraire, il a du génie, on appuie sur l'obscurité de son origine. On ne se grandit point des imperfections d'autrui , déguisât-on son hypocrisie sous le masque de la compassion. Il faut qu'à la véracité se joigne l'affection profonde qui noie dans une ombre amie les imperfections de ceux qui nous sont chers. Il n'y a point d'égaux. Les hommes seront toujours inférieurs ou supérieurs les uns aux autres, et selon leur propre estimation, cela est naturel. Dans la forêt il n'y a pas deux feuilles semblables. Sans rien retrancher

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de la vérité du proverbe antique : Amicitia pares facit aut invertit, l'amitié abaissant toutes les barrières, je pense qu'on pourrait aussi bien dire : Amicitia servitores facit. Il me plaira d'être commandé si je puis chérir celui que j'ai choisi pour maître. Je ne veux plus raisonner. Voilà mes sympathies, mes affections, c'est tout ce que je puis affirmer sincèrement sans crainte de me tromper. Les désirs de mon ami deviennent des ordres, et je ne me sens jamais plus libre et plus indépendant que lorsque je les exécute.

Vous le savez, je n'ai jamais souffert les attitudes hautaines. J'y ai toujours reconnu une sorte d'exaltation d'amour-propre ; les airs protecteurs, fussent-ils inspirés par un sentiment affectueux, me déplaisent, aussi bien que cette fierté qui me semble se prévaloir d'une vertu au-dessus de la règle. Si nous devons nous défier de la facilité de conscience, qui parfois nous fait glisser sur la pente de l'injustice et de la sensualité, nous ne devons pas accorder trop d'importance à ces droitures et à ces honorabilités sonnantes, toujours à la recherche du dévouement des inférieurs, et de l'encens du public. Il est beau d'être ferme, mais il est vilain d'avoir une justice revêche, dépouillée de miséricorde. L'un des torts des stoïciens fut de poser à l'insensibilité, un autre de s'enivrer au sentiment de leur dignité personnelle, et de ne pas

compatir aux faiblesses humaines. Par cela même qu'ils voulaient être grands, ils se montraient petits. Le stoïcisme est une vertu qui s'allie souvent au dédain, sa justice n'est qu'orgueil de raison, sa résignation silence devant la nécessité. Nulle part on n'en voit mieux l'inhumanité, que dans la vie de Caton l'ancien. Il est instructif de lire cette page de Plutarque, où se résume en un type célèbre, cette vertu civique doublée d'égoïsme. Je ne puis résister au désir de vous la citer en entier :

«... Et le peuple appelait Caton le Démosthène romain, mais sa vie surtout le mettait en renom et en grande estime. En effet, le talent de la parole était déjà le but commun, le point de mire de la jeunesse, mais un homme fidèle à la tradition du travail personnel, content d'un repas frugal, d'un souper préparé sans frais, d'un vêtement simple, heureux d'une habitation toute plébéienne, aimant mieux ne pas avoir besoin de superflu que de tâcher à l'acquérir, c'était chose rare, vu que déjà l'étendue de la république en avait altéré la pureté, et que la souveraineté sur tant d'hommes et sur tant de choses, y composait un mélange de mœurs, y introduisait des façons de vivre de toute espèce. On avait donc raison d'admirer Caton qui, tandis que les autres citoyens, accablés des moindres travaux, se laissaient amollir par les plaisirs, se montrait seul insensible aux uns comme

aux autres, et non pas seulement dans sa jeunesse, et quand il briguait les honneurs, mais vieillard déjà blanc après son consulat et son triomphe, comme un athlète victorieux qui persévère dans ses exercices habituels et les continue jusqu'à sa mort. Il dit lui-même qu'il ne porta jamais de robe qui valût plus de cent drachmes ; jamais il ne but, général et consul, d'autre vin que celui de ses ouvriers ; les mets préparés pour son repas, ne valaient pas au marché plus de trente as, et tout cela dans l'intérêt de la république, pour se faire un corps vigoureux dans le service militaire. Il avait acquis par héritage une tapisserie de Babylone ; il la vendit sur le champ; pas une de ses maisons de campagne n'était crépie, jamais il n'acheta d'esclaves au-dessus de quinze cents drachmes, parce qu'il ne voulait pas de gens délicats, de jolis garçons, mais de braves et solides travailleurs, des palefreniers et des bouviers. Et même quand ils devenaient vieux, il croyait qu'il fallait les vendre pour ne pas les nourrir à ne rien faire. En général, selon lui, tout ce qui est superflu n'est point à bon marché; une chose dont on peut se passer, ne valût-elle qu'un as, est trop chère payée; il vaut mieux acquérir des terres à blés et des pâturages que des terrains qu'il faut arroser et ratisser. Les uns mettaient cette conduite sur le compte d'une sordide avarice ; d'autres disaient que c'était pour corriger

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et réprimer le luxe outré des autres qu'il se resserrait ainsi. Pour moi, d'abuser ainsi de ses serviteurs, comme des bétes de somme pour les chasser et les vendre devenus vieux, il me semble que c'est la marque d'un naturel par trop dur qui s'imagine que, d'homme à homme, il n'y a pas d'autre lien social que le besoin. Or, nous voyons que la bonté s'étend plus loin que ne le fait la justice. La loi et la justice ne nous tiennent rigoureusement qu'envers les hommes; la bienfaisance et la libéralité vont souvent jusqu'aux être privés de raison : la beauté est comme une source abondante qui jaillit de notre cœur. Ainsi, nourrir les chevaux épuisés par le travail, soigner ses chiens, non seulement jeunes, mais accablés par la vieillesse, c'est d'un bon naturel... et de fait, il ne faut pas se servir des êtres animés comme de chaussures, d'ustensiles, qu'on rejette usés et brisés par le service; mais, sans autre raison même qu'un apprentissage d'humanité, il faut s'accoutumer à être doux et humain envers les animaux. Pour ma part, je ne voudrais pas vendre un bœuf laboureur pour cause de vieillesse ; à plus forte raison un vieux serviteur que je chasserais, comme de sa patrie de la maison qui l'a nourri, de son train de vie coutumier, et cela, pour quelque chétif argent; acquisition inutile au vendeur aussi bien qu'à l'acheteur. Mais Caton agissait sur ce point avec une sorte d'ostentation ; le

cheval dont il s'était servi étant consul dans ses expéditions, il le laissa, dit-il lui-même, en Espagne afin de ne pas faire payer le prix du transport à la République. Etait-ce élévation de cœur, ou petitesse d'esprit? Je laisse au lecteur le soin d'en juger. »

Honnête et tendre biographe de Chéronée, notre jugement est porté. Nous voyons toute la distance qui te sépare du fier Caton et combien tu lui es supérieur. Ta voix qui retentit à travers dix-huit siècles, nous est encore utile à entendre ; elle vient nous enseigner l'humanité en confondant la raison superbe de ces hommes aux vertus froides qui se croient impeccables.

Je reviens enfin des contrées et des temps éloignés pour vous serrer ici la main, cher José, dans l'heure vivante , espérant que vous ne m'aurez pas blâmé pour mon discours ondoyant. Vale et speral

23 juin.

Aujourd'hui on ne se parle plus , on s'apostrophe ; il semble que par des éclats de voix, on veuille mutuellement se faire rentrer sous terre. On se jette sur vous en s'exclamant ; on vous fixe dans le blanc des yeux ; on vous braque une lanterne au visage; on viole votre for intérieur. Et sivous répondez, on ne vous écoute pas — il est vrai que, de saisissement, vous avez peut-être perdu la parole. Avez- vous déjà remarqué des

coqs se promenant sur la paille fraîchement sortie des étables?... Voyez les boulevards, les gares, les jardins publics. Est-ce la paralysie du cœur qui donne ces airs gourmés? Sont-ce les vices que l'on doit masquer qui donnent ces gestes de fierté? Cette raideur est-elle le paravant derrière lequel on dissimule les tares ? Combien de cailloux prennent des attitudes de rochers ! Si je les interrogeais, qu'auraient-ils à me répondre ] Mais ils ne se laissent pas interroger. Ils savent qu'en accablant un homme d'interrogations on le renverse. Au maître d'interroger, à l'élève de répondre.

J'en veux revenir à votre lettre. Vos descriptions me plaisent parce qu'elles sont humaines. Etre poète , c'est avoir de l'intimité dans la pensée. Où sont-ils encore ceux qui, en admirant une forêt, y cherchent les empreintes des obscurs passants dont elle fut traversée? C'est à moi que vous songiez peut-être , lorsque parcourant les bois de Floreffe vous écrivez : « Je cheminais en songeant à ceux qui, traversant ce bois, avaient gravé des devises et des lettres aimées sur l'écorce des vieux arbres.» Je m'y promenais il y a dix ans, et j'ai marqué plus d'une écorce de mon couteau ; j'y ai dessiné des profils, et y ai écrit des devises.

Je vous remercie, cher José, d'avoir poétisé mon- séjour d'Acoz dans la dernière page de votre gracieuse lettre. Vous avez compris ce site

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sévère et recueilli lorsque vous dites que « cette demeure inspire la même confiance que les visages graves et bons. » Si vous parlez de moi dans votre journal, soyez sévère. J'aime mieux être blâmé de vous que louange des autres, certain que vos critiques ne feraient encore que m'élever , en prouvant la franchise de votre amitié, tandis que je me sentirais humilié d'être porté aux nues par des esprits superficiels. Combien d'ours du jardinier !

Godesberg 27 juin.

Je ne pensais guère vous dater ma lettre de Godesberg. Vous serez surpris autant que moi de la distance que j'ai franchie depuis hier matin. Mon frère un peu souffrant se trouvait ici avec sa famille; je suis venu l'y rejoindre. L'inquiétude de ma mère a précipité mon départ. J'ai heureusement pu la rassurer par une dépêche.

Nous sommes assis en ce moment sous une treille ombreuse, écoutant l'orchestre du kiosque. Le site est charmant. Imaginez un petit eldorado au pied de la tour féodale de Godesberg, en face de Siebengebirge où trône, dans le lointain, le Drachenfels. La plaine arrosée par le Rhin est égayée de villas, de chalets, idéalisée d'un grand nombre de croix commémoratives. Godesberg est enfoui dans les bosquets et les parterres de fleurs. C'est un luxe inouï de rosiers en arbres ; tous les

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murs des maisons sont festonnés de plantes grimpantes, on ne peut rien créer de plus gracieux. Un Danois et un Russe ont ici des jardins ravissants ; on se croirait dans la plaine de Florence, bornée des pentes de l'Apennin qui seraient représentées par la chaîne des sept montagnes. Ce matin, une connaissance de mon frère, un berlinois dont je vous ferai de vive voix le portrait, m'a mené dans la propriété du Russe, qui a eu la gracieuseté de se faire mon Cicérone dans ses jardins remplis de fleurs et de fruits, et où il n'y a nulle trace du dragon des Hespérides. J'y ai admiré des bassins, des jets d'eau, des tours, des chalets, de grottes hérissées de plantes exotiques et, au sommet de ces grottes, des observatoires et un bassin de natation. Il y a deux ans, le propriétaire a frappé de sa baguette le terrain inculte pour y faire paraître un jardin fleuri. Mon frère s'entretient en ce moment avec le colonnel de F... Bien que rhumatisé par la dernière guerre, il est droit comme un jonc, et semble fort doux dans son inflexibilité; il a un faux air du roi de Prusse : « Les Français sont gentils et courageux, dit-il, par malheur leurs chefs ont montré qu'ils n'avaient aucune notion de la stratégie. » Mais laissons les hommes grands et les grands hommes, et soyons où nos cœurs nous portent. Il y a ici un jardin rempli de scènes navrantes : on y rencontre des jeunes filles allanguies par

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de longues souffrances qui cheminent péniblement au bras d'une mère ou d'une sœur; d'autres, déjà immobilisées, étendues sur des litières à l'ombre des jeunes arbres. Elles sourient tristement à ceux qui viennent les saluer. Il en est une qui m'intéresse : c'est la fille d'un clergyman. J'étais à peine ici d'un jour que son père m'a mené au chevet de la jeune malade. Quelle profondeur de résignation et quelle tristesse en son regard! Elle était en pension à Cologne, où elle a été subitement paralysée à la suite d'une chute de cheval. Quand le père arriva, il était trop tard pour la ramener en Angleterre. La mère aussi est malade et ne peut la venir voir. Vraiment , le tableau que j'ai sans cesse devant les yeux m'accable : une jeune mourante au milieu de parterres de fleurs, dans un jardin public, entourée de la foule indiscrète des promeneurs, et le soleil indifférent qui vient jouer gaiement sur le drap blanc qui recouvre son corps endolori !

Puisque mes soins lui sont inutiles, retironsnous de sa chère présence. Je m'explique l'inaltérable humeur enjouée du père de la malade par le désir qu'il éprouve de ne point l'affliger. Il ne s'éloigne guère de son enfant. Il transporte ça et là dans le jardin sa litière, aidé de sa plus jeune fille, et il lui fait la lecture.

Je me suis tenu longtemps au bord du fleuve. Des pêcheurs, montés sur une barque, étalaient

leurs Miels dans les grands roseaux. Des jeunes filles passaient lentement le long des rives. Nul bonjour à l'étranger. Je n'entendais à mes pieds que le long clapotement des eaux sévères. Quel isolement! J'évoquais les ondines et me plaisais à entendre leurs voix dans le murmure du vent fluvial. Dans ces moments, je me laisse comme arracher des parcelles de moi-même par le mouvement qui m'entoure. Avec les flots du fleuve, s'en vont mes jours présents ; les brises emportent mes désirs, et, dans la poussière du sentier, je cherche à retrouver mes émotions évanouies. Montagnes qui , témoins aveugles , demeurez dressées devant moi sur vos bases volcaniques, bien que vous ne m'enleviez rien, vous aussi vous m'attristez ; votre impassibilité m'effraie ; vous êtes sourdes aux souffrances des hommes, à toutes les pauvres créatures qui soupirent et meurent à votre ombre.

C'est donc la nature entière qui m'inquiète ; qu'elle soit immobile ou agitée. Je sens qu'elle n'est la fin de rien, et cependant, ses mirages me fascinent. Bientôt j'aurai quitté cette contrée, chassé par mon ignorance, car ce m'est un trop grand ennui, ne connaissant que peu l'allemand, de ne pouvoir adresser la parole à qui me plaît. 11 est bien temps qu'arrive la réflexion froide, pour m'obliger à refréner mes trop vastes désirs et à cesser de vouloir embrasser d'une seule étreinte les vivants et les morts.

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Kœnigswinter, 29 juin.

Je pense vous être agréable en vous adressant mes notes de voyage.

Je suis descendu hier au village de Rùngsdorf, et j'ai longé le Rhin par une chaleur accablante jusqu'à Mehlem, où le passeur m'a offert sa barque jusqu'au pied du Drachenfels. Au bord du fleuve, des femmes et des enfants agenouillés dans les roseaux priaient à haute voix, en écoutant les cloches de Kœnigswinter qui sonnaient l'angelus, et mêlaient leur harmonie à la monotone rumeur des eaux. En traversant le fleuve, j'avais en face de moi le Siebengebirge profilant ses cîmes, du nord au sud, le Petersberg, l'Oelberg, le Nonnenstromberg, le Lohrberg, le Wolkenbourg, le Drachenfels, et, caché derrière le guerrier profil du mont géant, le Loewenbourg.

Débarqué sur l'autre rive, je me suis promené dans la jolie ville de Kœnigswinter.

A peine sur les premières pentes du Drachenfels, un orage a éclaté, et m'a fait chercher un abri dans une cabane où j'ai bu à votre santé, mon bien cher ami, une bouteille de sang de dragon (Drachenblut).

Le tonnerre n'a cessé de gronder de onze heures à midi; il tombait une pluie battante, et des grêlons gros comme des œufs d'oiseaux. Les vaisseaux qui sillonnent le fleuve semblaient

sombrer sous cette avalanche. Il me fallut revenir sur mes pas et retraverser le Rhin. Dans l'après midi le colonel de F... me proposa de retourner avec lui au Drachenfels. J'ai trouvé sa société charmante, et me suis demandé si cela ne venait pas peut-être de ce qu'il savait m'écouter. . .

De petits âniers, embusqués dans le chemin creux se sont disputé nos corps avec acharnement comme des ragazzini italiens. C'est la faim de leurs parents qui leur donne cette ardeur. Parvenus sur la haute plateforme de la tour, nous avons pu contempler longuement le splendide panorama. La vue s'étend à vingt lieues à la ronde. Au midi nous avions Remagen, Honnef (où l'on envoie les phtisiques), Unkel, Erpel, les îles de Grafenwerth et de Nonnenwerth, le Rolandseck ; vers le couchant, le Roderberg, ancien volcan, et, un peu au nord, le Godesberg. A nos pieds, la plantureuse vallée toute arborée d'arbres fruitiers. Un joueur de guitare bourdonnait une mélodie italienne, penché sur l'abîme. Ce troubadour donnant un agréable cours à nos p'ensers , me ht oublier que je me trouvais au centre du plus affreux repaire du moyen-âge , au dessus de l'antre du terrible drachen tué par Siegfried, le héros des Niebelungen.

Le temps, escorté par ses innombrables soldats : les années, a beau accumuler ruine sur ruine, la nature vivante en triomphe sans cesse,

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et les fleurs de la vie nouvelle viennent orner les plus tristes vestiges de son passage.

3o juin.

Cette petite chapelle dont je vous envoie le dessin s'élève à l'ombre du Godesberg. Elle vous indique l'ancien cimetière de la ville. C'est dans ce paisible royaume des ombres que j'ai passé la matinée, lisant autour de moi les noms de Johanna, Wilhem, Margaretha, Anna, Lorenz, Franscisca, Agnès. Les tombes disparaissent sous les lierres et sous les églantiers en fleurs. Le frêne et le sureau ombragent les restes de Peter et de Gertrude. On n'entend d'autre bruit que le bourdonnement des mouches qui viennent s'étaler sur les pierres tumulaires. Je me suis reposé sur le bord du marbre blanc de Mina et de Catharina Beckers, à côté d'une large dalle portant cette inscription :

Sacred of the Memory

of

Eliza June King

of

Widmeros (Buckingham shire)

Who departed this life

21 octobre 1854

Aged 21 years.

Trois petits enfants blonds, les fils du concierge, sont venus jouer avec leurs chèvres sur le gazon odorant, émaillé d'épervières. Leurs rires sonores étant innocents ne juraient pas avec le silence des tombeaux. C'est la sincérité de part et d'autre. J'ai gravi, par une rampe pierreuse, à travers les décombres jusqu'au préau de la tour, toute criblée d'obus. La vue plonge dans la plaine fertile du Rhin, çà et là hérissée de montagnes jadis fortifiées. J'ai songé au malheur de ces temps qui obligeaient à construire ces redoutables forteresses que nous n'aimons qu'en ruines. Mais mes sympathies me portent de préférence vers les ruines des monastères. Elles nous rappellent des asiles de paix, et elles ont gardé une physionomie pensive, car dans les burgs écroulés, je ne vois que des marques de haine et de violence.

J'en étais là de mes réflexions, quand le bruit cadencé d'un galop de chevaux monta jusqu'au préau. C'était un escadron de hussards prussiens qui traversaient les rues de la ville, le sabre au clair. La barbarie n'est pas morte ; elle sommeille n'attendant que l'heure du réveil. Reparcourant la plaine avant de rentrer à mon hôtel, je me suis trouvé dans le village de Muffendorf formé d'une longue rue étroite, bordée de maisons de terre où des solives noires dessinent leur marquetterie. Rien de plus pauvreteux, de plus sordide, ce qui étonne au milieu d'une contrée florissante.

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La petite église romane, de style primitif avec sa sombre crypte est remarquable. J'ai lu au-dessus des portes des maisons, des dates rappelant des années d'espérance, telle que :

Johanncs und Elisabeth. 1715.

Dans le kirchhof, je lisais la date fatale près de la date heureuse :

Agnès Mundorf gb. 1827 gst. 1862

Bartholomans Rennenberc gb. 1812 gst. 1862.

Des narcisses et des lis fleurissent autour de la croix de la pauvre Agnès. Çà et là, dans le pré muet, les autres noms de : Godfried, Herman, Urban... Sur la terre fraichement remuée, des couronnes de buis et de bleuets avaient été déposées par des mains pieuses. Le village semblait aussi endormi que ces tombes. Les croisées laissent à peine pénétrer le jour dans les chambres basses. Nos paysans étoufferaient en ces demeures. Je reverrai avec joie mon vivant pays, et ne me plaindrai plus des heurts que l'activité humaine m'y fera éprouver.

Si d'autres que vous, cher José, s'étonnaient de se voir si souvent menés par moi en des en-

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clos funèbres, je leur dirais les raisons de mon anormal itinéraire : l'idéal qui luit toujours en des lieux consacrés par la piété et l'affection que l'on porte aux vivants, et qui nous presse de nous enquérir de leur dernier chevet. Les chérir dans la mort, n'est-ce pas les aimer en Dieu ?

Au moment où, rentré à mon hôtel, j'écris ces lignes, une charmante enfant s'est mise au piano et interprête la Dernière pensée deWeber. Je ne suis pas autant au maestro, qu'à la gracieuse enfant. Nulle parole de ses lèvres ne vaudrait pour moi les mélodies qui jaillissent de ses doigts délicats. Je ne la connaîtrai jamais, même de nom, mais intimement elle m'est déjà connue. Qu'importe d'ailleurs son nom ? L'affection infinie n'a point d'autre nom que : Poésie. Si j'impersonnalise mon amour, je l'élève, je l'idéalise.

Petite fille, qui avez grandi sur les rives du Rhin, ma fée inspiratrice en ce moment, vous consumerez tous vos tendres jours, sans jamais soupçonner que vous avez donné votre accent à ces lignes que mon ami va lire, et qu'ainsi votre âme émue ira palpiter en son cœur. Retenez, cher José, ce petit souffle errant de l'Allemagne et qu'il vous porte bonheur !

Acoz, 12 juillet.

Je reçois à l'instant votre lettre m'annonçant votre prochain départ pour l'Allemagne. Je serai

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enchanté de vous accompagner en ce voyage. Hier, revenant de Louvain, où j'avais assisté aux funérailles de Madame S... à l'abbaye du Parc, j'ai rencontré L... Imaginez mon agréable surprise, lorsqu'il m'a dit que vous partiez pour Godesberg. C'est là une heureuse coïncidence.

J'accepte volontiers votre aimable invitation. Lundi nous sommes invités avec les B... à Saint-François ; je suis libre dimanche et mardi. Vous me télégraphierez je jour qui vous convient le mieux pour notre rencontre à F... Nous parlerons ensemble du voyage. Emile se chargera volontiers de vous retenir un appartement à son hôtel. Il est à Godesberg pour quelque temps encore.

Je vous embrasse de cœur et vous prie de partager, dans votre famille, mes respects et mes amitiés.

27 juillet.

Qu'aurez-vous pensé de mon départ de Godesberg alors que je devais m'y laisser retenir par tous les charmes de l'amitié ! Vous le savez, lorsque nous avons quitté Namur ensemble, je pensais ne vous donner qu'un pas de conduite, et être de retour ici le surlendemain. D'autant plus que la santé de ma mère était chancelante. Si j'ai prolongé mon séjour, c'est grâce à votre présence. N'en ai-je pas un peu abusé, en vous portant à entreprendre des excursions que vous

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n'eussiez point faites sans moi? Ainsi, cette équipée à Andernach ide torride mémoire) après votre excursion du matin à travers la montagne... « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » J'y ai songé trop tard ! Néanmoins je regretterais de vous avoir quitté, si je pensais que mon absence pût influer sur vos résolutions. Je me sentais dans une sorte de fièvre. J'éprouvais un vif désir d'être dans ma vallée pour assister à la fenaison. Comment vous êtes-vous porté depuis notre séparation ? Si vous étiez souffrant, j'espère que vous me l'écririez. Mais vous devez ressentir l'heureuse influence du changement de temps, et la fraîcheur de l'air vous permettra de faire sans fatigue de belles excursions.

Ce court séjour à Godesberg paraît comme une vision poétique, maintenant que je suis rentré dans ma vie coutumière. Hier soir, en m'endormant je me suis remémoré tous les endroits où nous nous sommes trouvés ensemble : le concert, le soir, sur la rive de Deutz ; les saluts pacifiques qui s'échangeaient sous les tilleuls ; le lendemain, notre arrivée aux bains, notre promenade à Rolandseck , et l'escapade des trois voyageurs à Honnef , leur retour à Kœnigswinter, en passant devant l'antre du dragon ; le plaisir que l'on éprouve à se sentir emporté sur le Rhin, dans une frêle embarcation, la fraîcheur de ses brises, nos deux ascensions à la

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tour de Godesberg; l'exemple de courage, qui nous y fut donné par une jeune étrangère, lorsqu'elle nous fit monter à sa suite, par un escalier tremblant, au faîte du vieil édifice; la dame blanche qui tout à coup apparut sur les décombres, au dessus d'un précipice, bravant le vertige, et dont la témérité émut vivement son cavalier et l'ami qui l'accompagnait ; puis, la descente à la chapelle déserte et l'inscription : Fugiunt, evolant, evanescunt annil Enfin notre promenade à Bonn, dans le jardin de l'hôtel Kley, le samedi 2 3 juillet, pendant qu'un orchestre nous interprétait les inspirations de Mozart et de Beethoven.

J'y retourne volontiers en esprit, parce que j'y ai passé des heures qui me révélaient toute la poésie rhénane. Quelle noble vue se découvre du haut de la terrasse ! Le large fleuve, sillonné de bateaux à vapeur, couverts de groupes de touristes; des barques, passant d'une rive à l'autre des familles heureuses ; le long du rivage, les promeneurs marchant avec le calme des sentiments satisfaits; au loin, une plaine plantureuse, richement arborée, et l'assemblée toujours présente des sept montagnes où trône le Drachenfels, pénétrent des milliers de créatures d'impressions sévères. Ce déploiement de l'existence prospère, marquée des vestiges des époques héroïques, s'imprime profondément dans les âmes... Puis, mille gracieux détails qui font

accorder du prix à l'heure présente : de petites barques à voiles, portées par la brise au milieu des eaux irisées par des jeux de lumière; des chi .Tis de terre neuve errant sur les berges, et montrant Le secours près du danger; des enfants chantant un chœur sous des groupes de tilleuls, et tout cela produisant comme une musique spirituelle, écho des âmes adoratrices... Qui était cette inconnue qui alla s'accouder au mur de la terrasse, et dessina sa taille svelte sur les montagnes vaporeuses de l'horizon? Elle me représentait la poésie allemande. Trois jours auparavant, je l'avais rencontrée, et la pureté de son profil, la profondeur de ses yeux bleus, la modestie et la bonté de son regard m'avaient pénétré. Elle s'était éclipsée. La reverrai-je jamais? Une voix sourde me répond : Par de là cette vie !

Je reçois une lettre de mon frère datée de Schlangenbad. Il regrette que je ne l'ai pas accompagné jusque là. Il pense que ce pays de sombre forêts m'aurait plu. Les voyageurs ont été exténués des neuf heures qu'ils ont passées à remonter le Rhin. A Andernach, un orage a éclaté. Ils sont complètement isolés au milieu de personnes taciturnes. Peut-être un nouvel arrivage d'étrangers changera-t-il la physionomie de l'hôtel. Les forêts sont superbes, le pays très pittoresque, mais il s'y trouve quantité de serpents gros comme des anguilles. Ils

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viennent ramper jusque dans les cours et les vestibules.

Je garderai un long souvenir de la soirée qui précéda mon départ. Nous avions quitté les jardins de Godesberg, nous dérobant aux élégances du monde, à travers les blés encore mouchetés de bluets ; nous étions descendus au-delà du Runsdorf jusque la rive du Rhin! Soif de la solitude, qu'est-ce qui nous oblige à vous sentir sinon les plaisirs irréfléchis des foules? Sinon aussi quelque blessure secrète, reçue dans le cours de nos jeunes années, et qui nous fait recourir à cette grande et calmante amie : la nature ? Nous descendîmes donc ensemble jusqu'au bord du fleuve dont les roseaux s'agitaient comme une multitude de glaives. Par sentiment de liberté, nous n'entrâmes pas dans la petite auberge dont le jardin ombragé s'étend en terrasse le long des sentiers de halage. Nous préférâmes ramasser des marbres et des graviers roulés par les eaux, et que leur destinée errante avait revêtus des formes les plus variées. Objets d'amusement et de réflexion ; ils roulaient ainsi, comme des réprouvés, depuis des milliers d'années, à travers les gouffres, et c'était la première fois peut-être qu'ils se reflétaient en des regards intelligents, et qu'ils sentaient la douce chaleur de mains humaines... Une apparition en ce lieu et en ce moment, nous tira de notre puérile occupation : deux italiens, joueurs d'orgue, nous

montrèrent subitement leurs figures basanées. Par quel heureux itinéraire étaient-ils arrivés là comme pour élargir le champ de nos rêves? Nous assistions à l'union de la tendresse et de la fierté, en entendant les langoureuses mélodies du Trovatore, écho du golfe de Venise, au pied du Siebengebirge et de sa ruine féodale. Pendant plus d'une heure, et à tour de rôle, les musiciens inattendus ne cessèrent de nous enivrer. Quand leurs orgues se taisaient, nous les entendions parler en l'idiome sonore des bords du Mincio. D'instant en instant, des pêcheurs ou des campagnards affairés, à la figure farouche et à l'accent guttural, longeaient rapidement le fleuve, et nous montraient toute la distance qui sépare les races latines de la race germanique. Comme ces figures italiennes surabondent de lumière! Quelle souplesse et quel art instinctif dans les attitudes!... Cependant les ombres du soir descendaient, la brise qui agitait les roseaux, emportait vers l'océan les tendres accords, et le paysage apparaissait dans toute sa solitaire grandeur. A cette heure, un peintre qui eut passé au rivage de Runsdorf, y eut vu la rêverie personnifiée en une jeune étrangère, vêtue de blanc, assise au bord du fleuve dont les ondes claires venaient expirer à ses pieds, et contemplant la verdoyante assemblée du Siebengebirge, les flots voyageurs, rougis par le soleil couchant, la lune dont le pâle croissant montait au-dessus du vil-

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lage de Mehlem, et le hautain profil de Drachenfels que commençaient à envahir les vapeurs nocturnes. Une âme jeune, se livrant en silence à son idéal, au milieu d'une contrée sévère où se dresse le spectre du passé sous la forme de quelque manoir en ruines, des roches muettes au bord de grandes eaux, les astres venant s'y mirer... telle est une des nombreuses expressions de la poésie. C'est le passé aux prises avec les consolantes et lointaines espérances ; c'est l'expérience de la pensée se mêlant à la jeunesse du cœur : des roches altières parsemées de petites fleurs odorantes ; l'ingénuité dans la tristesse; une sorte de mélancolie à l'aspect de la réalité, de se sentir si éloigné de la beauté infinie. Parfois notre solitude était troublée par le passage d'un bateau remorqueur dont la poupe fendait péniblement les eaux, et les fesait refluer sur les berges. Une fumée épaisse s'en échappait en tourbillonnant comme un noir serpent. Cette image du labeur humain ne faisait qu'apparaître un instant à nos yeux, augmentant la poésie du site. Le groupe inutile des sept montagnes demeurait drapé dans sa brume, immuable et énigmatique, et les générations vivantes s'éclipsaient tour à tour à ses pieds.

Je ne vous ai rien dit de mon retour. Il a eu lieu au milieu de bouquets de fleurs reçus par la baronne V... G.., au moment du départ. C'est

à travers les fleurs que je vous ai aperçus, vous éloignant de moi pour regagner votre hôtel. Arrêté pendant deux heures à Cologne, je suis retourné à Deutz par le pont de bateaux, un peu heurté par l'activité commerciale de la foule. Je voulais me retrouver à l'endroit où nous étions ensemble il y a quinze jours. Grande fut ma désillusion : plus de soirée mystérieuse ; un soleil ardent ; plus de musique : le silence de l'abandon. En deçà de l'église romane de Saint-Martin, qui élève tristement ses quatre clochetons greffés à son maître clocher, sur les quais assombris de l'autre rive (où nous nous égarâmes le jour de notre arrivée) ne se promenaient que de longs nuages de poussière. J'ai de nouveau reparcouru la cathédrale avant de m'éloigner de l'Allemagne ; c'est une vieille connaissance. Il y a bien des années, l'écho de mes pas déjà y retentissait, et plus sonore quand je passais sur des sarcophages que les siècles ont rendu cénotaphes. L'intérieur du temple est d'une rare élégance. Le fiévreux élancement des piliers, la grâce exquise des voûtes, expriment tout l'élan d'amour et de force persévérante qu'il a fallu au moyen-âge, pour monter d'une société barbare et tourmentée, jusqu'à la quiétude d'un céleste asile. Le manque d'ornements ajoute à la grandeur de l'édifice. Si c'est d'une autre gravité que la basilique romaine de Saint-Pierre, c'est moins normal et moins humain... Je cherchais les

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pierres tumulaires où fixer mes regards. Il en reste à peine quelques-unes; et encore, les pieds des fidèles en ont effacé les caractères gothiques. Les anciennes tables de marbre ont, pour la plupart, été remplacées par des carreaux vulgaires. Quoi de plus poétique, quoi de plus chrétien pourtant que de prier pour les morts en présence de leurs cendres, et devant les épitaphes indiquant l'endroit où ils gisent! De belles fleurs multicolores envoyées des vitraux, et qui venaient se marquer sur les pavements muets, les animèrent un peu, et leur magie me consola de la froideur de la réalité. Bientôt, j'étais transporté dans notre florissante patrie, .le revoyais les rives pittoresques de la Meuse et les bords plus riants de la Sambre. Passant devant F... je jetai un regard sur son castel, appuyé à la colline, et où battent des cœurs tous remplis du souvenir de celui qui me lit à cette heure ! Quel cadre pour des rêveries pastorales ! Les montagnes boisées, les prés animés par les faneuses, la vieille abbaye sur son promontoire, la rivière serpentant lentement, tombant çà et là en bruyantes cascades, et sur ses berges, de jeunes enfants qui descendent s'y baigner. Depuis votre départ, plus d'une fois, vous avez dû vous dire avec le poète : « Dulcia inquimus arva ! » Revenez sans tarder pour donner une voix à tant de charmes muets. Laissez les ruines allemandes à leurs saxifrages, le Rhin à la monotone sévérité de son cours,

pour que nous nous retrouvions ensemble dans quelque verger en fruits, et que la majesté cède le pas à l'intimité.

Le soir tombait, lorsque, rentré dans ma vallée, je secouai la poussière du voyage. Dès que j'eus passé le pont, ma vue se reposa agréablement sur un troupeau de chèvres qui tondaient les gazons devant les murs des fossés, sous la surveillance d'un enfant. Une fois dans la cour, cent aboiements m'accueillirent, ingénus témoignages d'affection. Il me sembla aussi que les oies et les canards avaient pris une voix plus mélodieuse pour fêter mon retour.

Je me suis retrempé à la fraîcheur des bois, à leur silence. Je ne trouvai pas ma mère qui était chez sa sœur. J'ai reparcouru les appartements déserts, suis monté à ma chambre ; voilà une plume, du papier, oh ! la longue lettre que je vais écrire à mon cher José! Elle est terminée, mais n'est elle pas trop longue?...

18 août.

Les bois se rendorment, les belles de jour se referment, le silence se fait dans la vallée. Rentré en possession de moi, je puis être tout à vous. Vous ne vous imaginez pas une existence plus dispersée que la mienne dans ces derniers temps. D'abord deux voyages en Allemagne, puis un séjour à Quatrecht où sont les enfants de mon

i74 LETTRES A JOSÉ.

frère. Je m'y trouvai à l'occasion de la distribution des prix au collège de Melle, et j'y ai fait la connaissance du chanoine Van Weddingen, grand érudit, profond philosophe doublé du plus tendre des poètes. Les élèves nous ont joué une comédie morale avec toute la verve de la quinzième année. Quelques jours plus tard j'étais dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, enfoui dans un morne vallon où l'on n'entend que le cri grinçant des bruants, et les éclats de voix du pic- vert. La nuit du samedi fut troublée par un rêve singulier et d'une intensité telle que ses images nocturnes me poursuivent encore : je montais un sentier raboteux, en compagnie d'un étranger muet, sous un vieux mur abbatial qui formait l'enclos du bois de Monplaisir. Je lui voulais montrer ma chapelle votive. A peine y fûmesnous, que devant nous se dressa une massive tombe de grès, sorte d'autel, comme on en élevait aux martyrs dans les premiers siècles de l'Eglise. Des frênes et des saules pleureurs y laissaient pendre leurs rameaux. Nous approchant, nous vîmes une flèche d'ivoire placée diagonalement sur le couvercle de pierre avec cette inscription :

Procella — Procelsa.

Plus bas, je vis mes initiales en relief. Aux quatre coins du monument, quatre têtes d'une indicible souffrance et d'une beauté adorable se

profilaient. De hautes vipérines bleues croissaient alentour... Puis tout s'effaça comme dans un écroulement. Un seul mot resta lisible sur la pierre renversée : Procdla.

Le lendemain, dimanche, nous assistions à la messe dans la chapelle du hameau. Le vicaire desservant a fait un sermon pour préserver les âmes innocentes des pièges des passions, de ce terrible engrenage qui nous broie tout entier, dès que le bout de notre robe s'y prend. Il n'a pas dit que parfois la robe seule est enlevée, et que Ton échappe ainsi à la terrible catastrophe. — Raison, Passion. — Quand se terminera le duel de ces deux antagonistes? Il finirait vite, si la passion n'agitait souvent des âmes héroïques, et si la raison ne s'alliait parfois à l'égoïsme. On ne peut les condamner absolument. De là nos inquiétudes. Paix du laboureur ignorant, comme on vous envie! Philosophie contemplative, vous êtes la seule qui calmez le cœur humain!

Maintenant je rouvre vos deux lettres datées de Godesberg. Le vivifiant arôme des bois m'arrive par ma ienètre ouverte et le roucoulement des ramiers perchés sur le frêne, se mêle au tintement d'une cloche éloignée! Que je suis bien pour vous relire ! Je le vois, vous vous faites déjà à votre nouveau séjour, non toutefois sans reporter un regard de regret vers la vallée qu'arrose la Sambre. Chaque jour l'Allemagne vous livre de nouveaux secrets ; ce qui vous

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charme en elle, c'est son expression profonde. Oui, il y a des beautés cachées aux regards superficiels et qui ne se révèlent qu'aux esprits chéris des muses. Et ces beautés, ignorées du vulgaire, elles sont presque divines. Je vous ai suivi du regard pendant votre excursion à Remagen, vous remerciant en pensée d'avoir noté pour moi tant d'incidents de votre itinéraire, jusqu'au tournoi aérien de ces deux preux emplumés : un corbeau et un émérillon. Visitant l'église de Sainte-Apollinaire, sur son rocher de schiste, vous avez mis le pied sur bien des empreintes effacées. Dans ma vingtième année, j'y allais parfois d'Ehrenbreitstein, où j'habitais alors, et je m'asseyais au bord du profond ravin de Remagen. J'y fus le jour du pèlerinage. Je voyais défiler les cortèges précédés de leurs bannières qui convergeaient vers l'église. J'entendais les litanies plaintives des pèlerins. Le fils de l'aubergiste de Remagen, un enfant à la chevelure blonde, m'accompagnait. En cette saison de l'année, les jeunes Allemandes, les jours de fête, vont s'agenouiller au pied des oratoires au bord des champs de blés, émaillés de fleurs rouges et bleues ; elles ont pour cadre le serein et vaporeux profil des montagnes rhénanes et le vaste ciel tranquille, tableau qui, bien des fois, arrêta mes regards et ma pensée. Hélas ! j'étais seul pour le contempler, petit point pensif perdu dans le morne univers. Je

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me laissais sombrer en ma mélancolie, n'ayant pour confident que mon album. Sans autre appui qu'un amour infini, j'écrivais des pages qui ne devaient paraître que bien des années plus tard. Nul n'eût daigné les lire, hormis mon jeune frère qui n'est plus. Mais ma persévérance égale mon chagrin, et nul plus que moi ne fut mieux soutenu par la Providence! Insensiblement je réalisai mon plus ardent désir, en publiant ces Jours de solitude que je portais dans mon cœur depuis mon enfance. Les voilà dispersés par le monde. On aura beau les presser d'un esprit curieux, on n'en fera jamais jaillir les dernières larmes.

La feuille de lierre que vous avez enlevée à la tour de Rolandseck s'est échappée de votre lettre du 10 août. Je l'ai collée à la première page, cette petite feuille qui a la forme d'un cœur, affectionne les ruines pour les soutenir, et symbolise l'éternelle amitié.

Vous me dites qu'après votre retour d'Allemagne nous serons ensemble au bord de la mer... Dans cet espoir, je vous presse la main, en priant une légion d'esprits invisibles d'envahir la chambre de votre hôtel, et de vous bercer dans les plus gracieux rêves.

22 août.

J'ai reçu votre lettre m'annonçant votre prochain retour. J'en suis ravi. Il y a un mois, au

moment de votre départ pour l'Allemagne, vos parents s'attristaient à la pensée de votre absence, aujourd'hui ils se réjouissent en songeant à votre retour. Que de jolies choses vous aurez à raconter inspiré de la muse germanique. Je pense que ce jour la veillée sera longue et que vous entendrez Chante-Clair éveiller ses poules. Je devine le sentiment de joie que vous éprouverez lorsque, après avoir traversé F... vous apercevrez vos prés et vos bois. Vous allez vraiment renaître à la vie champêtre. Que ne suis-je là, pour participer aux premières effusions provoquées par votre joyeuse rentrée! Cette transition dans votre existence se fera sentir durant quelques jours; puis, les événements quotidiens reprendront leur cours habituel. De loin en loin, les sons affaiblis de l'or chestre de Godesberg retentiront encore en votre âme, et vous verrez parfois se profiler au fond de votre mémoire la silhouette du Siebengebirge, témoin de vos heures recueillies. Les changements de situation où nous place la vie de voyage, les connaissances variées que nous formons sur notre itinéraire, nous font mieux apprécier le cours rapide du temps. Vous avez vu disparaître successivement ces étrangers avec lesquels vous étiez liés, d'autres visages sont venus reprendre leur place et, à leur tour, ont disparu après avoir épuisé les plaisirs qu'offre une ville d'eaux. En les voyant s'éloigner de

nous, pour la plupart leurrés par leurs désirs, nous leur dirons l'inscription que j'ai fait graver au bord du chemin de Villers :

Viatorem votis prosequor.

Je souhaite que vous ayez puisé une nouvelle jeunesse pendant votre absence, et qu'elle vous aide à braver la rigueur du prochain hiver. Depuis notre séparation, l'uniformité de ma vie n'a été rompue que par quelques visites. Nos heures se sont passées à regarder faucher les prairies et les blés, et à voir arroser mes plantes altérées. Voici enfin une forte ondée qui va mettre en fête le monde verdoyant. Vous me plaindrez, lorsque vous me saurez cloué sur une chaise par une entorse que je me suis donnée, pour avoir voulu montrer mon agilité à un enfant qui m'accompagnait. Je n'avais pas remarqué que derrière la motte de pierres que je franchissais, il v avait un sillon. Entretemps je joue avec les serpents d'Esculape que mon frère m'a envoyés de Sehlangenbad. Ce sont les mêmes que je prenais autrefois dans la forêt de Fontainebleau avec un vieux chasseur de vipères. Je les laisse ramper sur ma table, s'entortiller à la corbeille de fruits, y dresser leurs têtes rusées en dardant, comme de petites flammes noires, leurs langues fourchues. Je m'intéresse à tous ces mouvements d'une prudence si gracieuse. Je les regarde s'enrouler aux meubles, et y former des ornements qui inspireraient un sculpteur.

Le jour de l'Assomption nous avons eu ici quelques familles de votre connaissance.

Le soir on avait établi un carroussel à l'extrémité du parc. Les haridelles efflanquées et les jeunes gars qui les enfourchaient, détachaient sur le ciel, dans la pénombre du ravin, leurs silhouettes rustiques. Tout autour, dans un nuage de poussière, des groupes de jeunes filles devisaient gaiement, mêlées aux petits enfants émerveillés du spectacle inusité. Par moments, de longues clameurs annonçaient l'entrée en lice des cavaliers, bientôt suivie de voix querelleuses. Tournois du moyen âge, preux chevaliers, damoiseaux et gentes damoiselles, c'est donc sous ces aspects qu'on vous retrouve ! J'ai pris le chemin des minières pour gagner le village de Villers et revenir par la colline de Montbrival. Assis sur la berge, j'ai regardé les ombres du soir descendre en silence et envelopper les feuillages frémissants. Comme les oiseaux qui chuchotent avant de s'endormir sur l'arbre qu'ils ont choisi pour perchoir , les petites feuilles semblaient s'agiter davantage aux approches de la nuit. La brise m'apportait par bouffées les sons éloignés de la musique villageoise. Que les hommes sont misérables de devoir s'étourdir pour s'égayer! Combien le génie animant les champs et les bois est plus sévère !

Les deux jeunes enfants de mon frère, Maurice et Gaston, m'accompagnaient. Les voilà

dans l'âge où leur curiosité va s'éveiller et où vont germer en leur esprit les pensées générales. Le sol spirituel est préparé à la semaille. Je répandrai peut-être des graines utiles, en pensant à haute voix en leur présence, et comme me parlant à moi-même pour leur ouvrir l'imagination : « Ce coucher de soleil est splendide ! Les nuages s'empourprent, se transforment; déjà ils pâlissent. Comme ces mouvantes montagnes du ciel sont intéressantes à voir ! Où est l'étoile du berger ] Ces vieux chênes avec leurs grosses têtes sombres, on dirait de vieux guerriers. Et tous ces buissons le long du chemin, de pauvres gens qui ont froid sous leurs manteaux... Tous les arbres sont alignés. Regardez ces petits enfants du village : ils viennent nous saluer en souriant. En ville personne ne nous connaît ! Chacun passe son chemin. Nous voici arrivés à la tour. Pourquoi est-elle sérieuse ? Parce qu'elle est bâtie en moellons, qu'il y a très peu de fenêtres, et qu'elles sont étroites et irrégulières. Elle est pensive, parce qu'elle est mystérieuse. On y voit de grandes pierres enchâssées. C'est par ces pierres d'inscription qu'elle parlera dans l'avenir. Les hommes meurent vite. A peine morts, ils sont oubliés à jamais, quand ils n'ont pas laissé une œuvre. Il faut tâcher de vivre longtemps , de vivre toujours. Il n'y a que les créatures faibles et sans âme qui ne tiennent pas à assurer leur souvenir.

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« Ecoutez dans les champs de blés : ce sont les rainettes qui coassent. Durant le jour elles ont sauté à travers les chaumes ; à la soirée, elles reviennent à leurs mares chanter toutes ensemble, en présence des étoiles. Respirez-vous le subtil arôme?... C'est celui des origans, cousins germains des serpolets. La nuit vient. Tâchons de retrouver notre chemin à travers bois; arrêtons-nous ici dans la clairière. Quel superbe tableau ! Quelles belles nervures font sur le ciel les rameaux entrecroisés des arbres ! Quels beaux piliers que les troncs polis des hêtres ! On se croirait dans la cathédrale de Cologne ! . . . »

Les enfants m'écoutaient attentivement, et je voyais à mes paroles leur jeune imagination s'éveiller par mes comparaisons. Ils se seront endormis ce jour là en humanisant les formes de la nature, et en songeant à la brièveté et à la durée des choses... Puis ils se seront dit : Qu'est-ce que cette cathédrale qui ressemble à une forêt?...

28 août.

Ne recevant plus de vos nouvelles, je commence à m'inquiéter. Au lieu d'aller au Bambois, c'est à F... que je devais me rendre, mais je ne puis me dispenser de courir à la rencontre de vos frères. Nous nous promènerons le fusil sur l'épaule et nous formerons le jury sous la présidence de Diane, pendant que nos invités s'épuiseront à poursuivre le gibier. .

LETTRES A JOSÉ. i83

Voici le soleil qui s'éloigne; il va réchauffer

d'autres peuples. Tenus au gîte, nous pourrons pendant les jours pluvieux, méditer à notre aise en regardant pétiller les braises dans notre foyer. Etre vieux, très vieux, enfoncé dans un fauteuil, un bonnet sur les yeux, c'est un rêve que j'ai parfois caressé. Quelle moelleuse obscurité! Quel doux oubli ! A quoi bon marcher ? On est si bien! A quoi bon regarder au dehors? Les plus lointaines perspectives s'ouvrent dans la pensée! A quoi bon vouloir encore? C'est Dieu qui voudra pour nous. La Providence nous emportera tranquillement dans ses bras, en nous endormant. Ne vous plaît-elle pas la musique qui finit par un Morendo ? Ne trouvez-vous pas barbares les Scherzo ? Mais il ne faudrait jamais ressentir les affres de l'âge vénérable, ni les frayeurs, les tremblements, les agonies, et cela ne se pouvant, considérez comme bien ridicule mon rêve de vieillesse. Au milieu du chemin de la vie, je ne voudrais pas rétrograder vers mon enfance. Je veux me tenir où j'en suis de mon chemin, avec mon demi bonheur, sous le poids des jours perdus, sous la charge des fruits amers d'une expérience hâtive, avec le sentiment de mon inutilité. Jadis, rien ne me désespérait comme de me sentir inutile. Aujourd'hui rien ne me console comme de penser que mon existence n'est pas nécessaire aux hommes, ni même utile. Si elle devenait désagréable aux

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autres, ce serait une raison de plus, en m' estimant moins, de ne pas craindre de disparaître à leurs yeux.

Imaginez que ce n'est pas moi qui ai parlé, mais une brise d'hiver qui a devancé son heure, en venant gémir à votre porte.

3o août.

Si je vous ai quitté si tôt pour repasser la frontière, c'est que je craignais de tomber malade, et de voir ainsi disparaître avec moi le petit recueil de souvenirs que j'amasse chaque jour. Ce sont tous mes amis qui seraient un peu frappés de cette perte. Je n'eusse pas rêvé un compagnon de voyage dont le sentiment s'accordât mieux avec le mien ! Vous savez que je n'aime pas la société des gens trop heureux, parce que le bonheur rend égoïste, et que c'est seulement avec les âmes sensibles, et par cela même un peu souffrantes que je me complais. Oui, ami excellent, ce me sera un regret de m'être éloigné si tôt de vous, alors que nous nous trouvions ensemble dans une contrée qui faisait à nos dialogues un si charmant cadre. C'est l'histoire de la vie. On ne s'aperçoit jamais de son bonheur qu'après qu'il a disparu. Je reprends mon entretien avec vous, pour vous exprimer l'impression à la fois agréable et triste que me cause le changement de saison. Nous ne pouvons

plus nous méprendre : l'été n'est plus. En quelques jours à peine, l'atmosphère et le paysage se sont transformés. C'est l'humidité pénétrante de l'automne. Les gazons demeurent longtemps mouillés après le lever du jour, et l'arôme capiteux des plantes décomposées s'échappe des bois. Sur les fleurs à demi flétries, les insectes demeurent immobiles, et les taillis se colorent des traînées d'une lumière fauve. Déjà on entend bruire les feuilles plus sèches des trembles, et les gens que l'on rencontre par les sentiers ont cette figure pensive que donne l'appréhension d'un nouvel hiver qui s'approche.

Toutes mes sensations délicates de l'année dernière se réveillent vivement. Je me réjouis, il me semble rajeunir d'une année, mais la réflexion survient pour m'apprendre que c'est vieillir que j'ai fait, une année étant retranchée de mon existence. Je me souviens de l'émotion enivrante que j'éprouvai, un jour, de la brusque transition de la température. J'étais parti de Saint-Jean de Maurienne par une chaude journée de mai, pour gravir le mont Cenis. Dans l'après-midi, j'avais atteint le sommet de la montagne et je foulais les neiges. Je respirais le vent glacial de l'hiver. Alors, la réflexion ne m'apporta pas le désenchantement, car à Suze je retrouvai la riante saison que j'avais laissée dans la Savoie.

N'abusé-je pas de votre patience, en vous dévoilant mon for intérieur ? C'est le travers de

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l'écrivain de vouloir fixer ses impressions passagères, et c'est le charme de l'amitié que les communications intimes. Ma mère et moi nous relisions hier soir, dans le salon à demi éclairé, la vie de Rancé par Chateaubriand. Il nous a fallu revenir à nos premières admirations littéraires. Il n'est guère de pages de l'auteur des Mémoires d'outre-tombe qui ne portent la marque du génie. Ce qui, à l'époque présente, lui fait encourir des critiques malveillantes, est précisément ce qui me le rend cher. Son noble orgueil, son dédain choisi, sa gravité profonde, presque biblique, son mépris de la médiocrité, une sorte de haine tacite et permanente pour ce qui est vénal et bas. et, pour s'exprimer, un ton tantôt bref, qui accuse la condensation des pensées, tantôt large, et homérique ; un style d'une originalité saisissante et sans recherche, d'un spirituel réalisme à la fois réfléchi et imagé, où la sincérité de l'art antique pare les émotions d'une àme romanesque. Quelle majesté en sa tristesse, née d'un religieux génie ! Glorieux, il sent tout le vide de la renommée, et sonde d'un regard clair la vallée de larmes où s'agitent les infirmités humaines. Nul écrivain n'en approche pour la mâle vigueur, la hautaine songerie et l'exquise amertume d'une mélancolie puisée dans le lait maternel. Au milieu du monde des lettres, il s'avance solitaire comme le Dante, fier et meurtri, comme enve-

loppé d'une gloire inaltérable. A mesure que se relèvera l'esprit du siècle, la grandeur du poète de Combourg s'affermira davantage. Qui mieux que l'auteur de René était venu pour raconter la vie de Rancé; pour nous le montrer rompant avec sa jeunesse, s'engageant dans l'avenue de la pénitence, et devenant entin le révérend dom Armand, réformateur de la Trappe...

Cette peinture des passions aux prises avec la vertu, et de ce dégoût d'un monde ingrat auquel on sacrifie jusqu'à son éternité, et qui ne laisse au fond du cœur que les regrets d'inutiles sacrifices, est d'un intérêt poignant. Elle parlera aux âmes ardentes de tous les siècles. La fin d'un hymne de Rancé nous montre bien le rude combat engagé au cœur des hommes :

« Les créatures me suivent partout ; elles m'importunent par mes yeux, elles entrent dans mon esprit et portent avec elles l'inquiétude. Fermons les yeux, ô mon âme, tenons-nous si éloigné de toutes ces choses que nous ne puissions les voir et en être vu. »

Je dis avec lui : Que ne le pouvons-nous ! Que n'en sommes-nous arrivés à ce détachement qui ne nous laisse plus chérir les individus, et nous fait aimer leur multitude en Dieu ! Fermons les yeux, ô mon âme! Oui, soyons aveugle à ce qui doit nous échapper; il le faudrait pour jouir d'un peu de paix dans l'amour. Hélas! où porterons-nous nos pas sinon au désert, derrière

une barricade de sites inacessibles. Là seulement notre sentiment d'affection pourra s'abstraire. Si nous nous engageons sur le chemin fréquenté, si nous parcourons les villes et les hameaux, mille regards mortels attirent notre attention, pénètrent en nous, nous enfièvrent, et nous nous sentons obsédés par des expressions intimes de la vie humaine. Beaucoup de ces transparences, il est vrai, s'éteignent en notre mémoire sans cesse assaillie, mais plusieurs y demeurent vivantes et, après bien des années, s'y meuvent encore dans leur troublante profondeur. C'est peut-être parce que mon affection se double de pitié que je m'y attache. Je les vois, ces créatures sympathiques, emportées par le muet tourbillon des jours ; je les vois fuir à leur insu sur le courant insensible. Je les vois, le sein percé de la flèche décochée par l'archer invisible. Je voudrais, hors des jours changeants, leur assurer un refuge, et qu'elles demeurent à jamais la légion amie abritée en mon cœur. Mais ce cœur, je le sens battre, et son sang s'évapore avec chacun de ses battements. Quel éphémère abri que mon amour ! C'est alors que je voudrais fermer les yeux, ne plus aimer qu'en l'Eternel, et je me vois forcé de placer mes espérances en la prière. Pauvres inconnus, répandus par le vaste univers, enfants sacrifiés qui souffrez et gémissez en des régions que j'ignore, et qu'il ne me sera jamais donné d'apercevoir, je

voudrais croire que j'allégerai vos souffrances en priant pour vous! Je me consolerais alors de n'avoir connu qu'une part infiniment petite du nombre incalculable des vivants et des défunts, lorsque mes amis et moi nous serons ensemble dans la « poudreuse famille des morts •>.

20 septembre.

« En sortant d'un champ de blé, et en arrivant sur la route qui mène au château, je me retournais, et regardant le ciel du côté où le soleil se couchait dans une lueur si belle que ce triste site en était embelli, je dis : j'aime le soleil couchant! — Pas moi, dit Alexandrine; depuis mes malheurs (expression très rare dans sa bouche et dont je me souviens à cause de celai, depuis mes malheurs, le coucher du soleil me fait un effet triste : il amène la nuit, et je n'aime pas la nuit ; j'aime le matin, j'aime le printemps, ce sont des choses qui me représentent la réalité de la vie éternelle. La nuit me représente les ténèbres et le péché... Le soir me fait penser que tout finit, et tout cela est triste, mais le matin et le printemps rappellent que tout se réveille et renaît. C'est là ce que j'aime. »

Après avoir lu ce fragment du Récit dune sœur, mes regards tombent sur cette page de votre lettre :

« L'illusion n'est plus possible : l'automne

igo LETTRES A JOSÉ.

vient à grands pas, et bientôt il ne restera plus rien de cette saison, que l'on a justement appelée la belle saison. Pour moi, la disparition des feuilles vertes, des douces brises, des fleurs, du soleil et des oiseaux, est comme un signal de mort. Je voudrais pouvoir en retarder l'heure ; je l'entrevois à travers un voile sombre. Vainement je relirai les pages rêveuses, d'une tristesse si délicate, que l'automne a inspirées à l'auteur des Jours de solitude ; les sentiments qui m'assiègent à l'approche de cette saison, m'empêchent ici de sentir avec son âme. Chaque année, à cette époque, ces pages qui, au printemps et en été, ne me semblent que mélancoliquement douces, me deviennent mortellement tristes. Pardonnez-moi cet aveu, il m'est arraché par la force des impressions; laissez-moi couvrir d'un voile ces jours de deuil dont l'aspect me fait peur. Je veux me promener encore dans les chemins bordés de verts buissons et de fleurs ; je veux arrêter mes regards sur les feuilles qui ne sont pas encore jaunies, je veux revoir ces souvenirs de l'été qui ne devrait jamais finir. Et lorsque ces derniers et aimables vestiges auront disparu, je resterai chez moi, ne regardant plus au dehors, tenant mes yeux attachés sur les plantes vivantes dont j'aurai pris soin de couvrir l'appui de ma fenêtre. Pour me récompenser de les avoir dérobées à l'aquilon, ces fleurs rempliront ma

chambre de leurs parfums délicats, et me cacheront le spectacle de mort et de désolation que je n'apercevrai qu'à travers leurs feuilles verdoyantes. Combien je voudrais aussi pouvoir soustraire aux pluies et aux vents meurtriers de l'automne, tant d'enfants pauvres, obligés de tremper leurs pieds nus dans la boue des sentiers mornes et solitaires ! Comme leurs joues roses et leurs yeux d'azur s'harmoniseraient bien avec les fleurs écloses dans la tiède atmosphère ! Comme leurs regards reconnaissants et les sourires radieux de leurs lèvres vermeilles seraient plus éloquents et plus doux à nos cœurs ! . . . »

Me reprocherez-vous, cher José, d'avoir uni votre voix à celle d'Alexandrine de La Ferronnays. Ne trouverez-vous pas une secrète douceur en remarquant cette communauté d'impressions avec cette âme angélique ? Aimer le printemps, la jeunesse, les riants tableaux de la vie est instinctif à nos cœurs, comme à nos yeux de chercher la lumière. Il y a plus d'innocence à aimer le printemps et moins d'amertume. Aimer le soleil couchant, l'automne dans le sens poétique, et non à la façon des coloristes, c'est presque désirer mourir.

Différent de vous, je préfère l'automne au printemps. Dès mon enfance j'ai aimé à me promener sur les jonchées des feuillages, dans les tourbillons du vent qui m'apportaient une loin-

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taine sonnerie de cloches. Ce goût, le conserverai-je longtemps encore? N'est-il pas né d'une sorte d'exubérance de vie, d'une passion concentrée qui me ferait rechercher les images funèbres, comme pour y apaiser mes troubles intérieurs ? Espérances décevantes , tombez à mes pieds ainsi que ces feuilles sèches ! Sonnez, cloches des trépassés ! C'est la quiétude que vos lentes mélodies m'annoncent. Ne jouerai-je pas bientôt le rôle du pauvre bûcheron de la fable ? Cette mort que je revêtais des attraits de la poésie, ne me sera-t-elle pas répulsive lorsque, frappé en ma chair, je sentirai sa réelle approche? Ne supplierai-je pas alors les printemps méconnus de reparaître, accompagnés des brûlants étés, pour qu'ils me voilent mes appréhensions? Cet amour pour la belle saison que mon ami éprouve par sympathie naturelle, ne me viendra-t-ilpas par crainte?

Puisse, cher José, cet hiver qui vous déplaît vous être inoffensif. Puisse-t-il même retremper vos forces! Les bises peuvent nous être salutaires. Les pluies seules qui distendent les nerfs nous sont funestes. Vous vous êtes fait un intérieur si charmant, que vous ne -devez pas trop vous plaindre si les ondées vous y retiennent. Qu'ils sont intéressants les albums que je vois sur votre guéridon ! Quels gracieux tableaux ! Chauffez-vous les mains à cette souche qui éclate en étincelles , comme un feu d'artifice.

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Suivez cette main féminine qui parachève un paysage sur la transparente porcelaine. Ecoutez, il pleut dans le salon voisin, mais c'est la pluie de perles qui tombent du piano ! O la grande feuille de papier blanc sur votre pupitre ! Amie discrète, elle attend que vous y épanchiez vos sentiments : « J'aime l'hiver, murmure-t-elle, qui me livre l'âme de mon poète. » Je joins ma voix à la sienne, il me tarde d'aller vous revoir. Le ruisseau de nos existences a coulé bien des flots — clairs et troubles — depuis le soir où, en présence du Siebengebirge, nous nous enivrions au son d'un orchestre dans le jardin de l'hôtel Kiev, pendant que le Rhin, en voyage pour l'Océan, murmurait à nos pieds !

Mille obstacles m'ont empêché de m'éloigner d'ici. Lorsque, dans peu de jours, vous me reverrez, vous me trouverez bien pâli. Vous ne me direz pas comme tant d'autres : « Avezvous été souffrant? » Vous comprendrez seulement que je ne me sois pas rendu plus tôt à votre affectueux appel.

9 octobre.

J'ai repris la lecture de VHistoire ecclésiastique, dans la vieille édition publiée l'an 171 3, et dont le papier jauni, ainsi que la reliure de cuir, exhalent un parfum de vétusté qui fait pressentir la gravité et la naïveté du texte. Ces

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volumes, au nombre de trente-six, étaient feuilletés avec curiosité, dans les premières années de ce siècle, par mon grand-père. L'intérêt qu'il prenait à cette lecture diminuait pour lui, dans la solitude de Suarlée, la longueur des soirs d'hiver. Ma mère les a lus et relus. A mon tour je viens arrêter mes regards où les leurs se sont fixés. L'auteur, Mgr Fleury, abbé de Loc-Dieu, précepteur du duc de Bourgogne, a produit, malgré le temps qu'il devait consacrer à l'accomplissement de sa tâche, un travail énorme. Dans son œuvre, toute l'histoire ancienne est comprise , du moins celle qui concerne l'empire romain, car il avoit débordé en Orient et en Afrique aussi bien qu'en toute l'Europe. Le moyen âge aussi , avec son génie à la fois sauvage et subtil, s'y retrouve tout entier. Mille événements se pressent sur une étendue qui embrasse tout le monde connu. Les premiers temps de l'Eglise sont particulièrement intéressants. L'auteur est sobre de raisonnements et de réflexions : il se borne à raconter, s'appuyant toujours sur des autorités et citant ses sources. Des événements navrants se trouvent parfois mêlés à des scènes grotesques. Le christianisme est aux prises avec le paganisme, la sensibilité avec l'inflexibilité , l'idéalisme avec le positivisme. Le sang des chrétiens coule partout sur l'ordre des préfets et des proconsuls. En Asie-Mineure, en Grèce, en Egypte,

en Mauritanie, dans les Gaules, les martyrs sont exposés aux plus affreuses tortures, mutilations, brûlures, broiements de membres sous la dent des bêtes fauves. Le voile de l'oubli ne s'épaissit que trop sur ces meurtres accomplis par le despotisme, et il est utile de les rappeler autant par indignation contre les bourreaux, que par amour pour les victimes résignées.

Si j'ouvre le tome I, je lis, non sans frémir : « Alexandre, phrygien de nation, condamné aux bêtes, entra le lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa aux bêtes pour plaire au peuple. Après avoir passé par tous les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir, ne dit pas le moindre mot, se contentant de s'entretenir avec Dieu dans son cœur. Attale étant mis sur la chaise de fer rougi, comme son corps brûlait et que l'odeur de sa chair s'élevait, il dit au peuple en latin : « Voilà ce que c'est que de manger des hommes, c'est ce que vous faites ici. Pour nous, nous ne mangeons point des hommes et ne faisons aucun mal. » On lui demanda qnel nom avait Dieu? Il répondit : « Dieu n'a pas un nom comme un homme. »

» Après eux, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore amenée avec un enfant d'environ quinze ans nommé Ponticus. On les avait amenés tous les jours pour voir les sup-

plices des autres et on les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux et les fit passer par tous les tourments. Ponticus et Blandine s'encourageaient mutuellement. Ponticus rendit l'esprit le premier, Blandine allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après les fouets, les bêtes et la chaise ardente, on l'enferma dans un filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle ne sentait rien de ce qu'on lui faisait par l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait avec Jésus- Christ. Elle fut aussi égorgée, et les païens eux-mêmes confessaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir... Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs ; ils étendirent la persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la prison, furent jetés aux chiens et leurs os gardés soigneusement nuit et jour ; ils assemblèrent aussi les restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-àdire ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou réduits en charbon, et les têtes coupées des autres avec leurs troncs. Ils firent garder tous ses restes plusieurs jours par des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs idoles, et leur attribuant la punition de leurs

ennemis. Les plus raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des reproches en disant : « Où est leur Dieu ? Et à quoi leur a servi cette religion qu'ils ont préférée à leur propre vie ! . . . » — Cependant ils étaient sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer les corps. La nuit n'y servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni par prières. Ils semblaient faire un grand profit si ces corps demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent, les réduisirent en cendres et les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'y parût aucun reste sur la terre.

.,. En cette même année (177 de J. C.) furent exécutés à Lyon Epipode et Alexandre, nés de parents portant le titre de clarissimes. Leur amitié s'était formée dès leur enfance dans les écoles. Etant déjà chrétiens, ils s'excitaient l'un l'autre à la piété, et se préparaient au martyre par la sobriété, la frugalité, la charité et les œuvres de miséricorde. Tous deux étaient à la fleur de la jeunesse. Ils sortirent secrètement de la ville et se cachèrent au bourg de Pierre- Ensice, dans la maison d'une pauvre veuve chrétienne. On les cherchait et ils durent s'enfuir. Epipode perdit un de ses souliers qui fut trouvé par une femme chrétienne et serré comme un trésor. Si tôt qu'ils furent pris, on les mit en prison, même avant l'interrogatoire, et ils subi-

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rent tous les tourments. Epipode ayant les dents en sang, disait : « Il est juste que je rende mon âme à celui qui m'a créé et racheté. » Comme il parlait ainsi, le juge le fit pendre au chevalet et deux licteurs vinrent de deux côtés pour le déchirer avec des ongles de fer. Alors s'éleva tout à coup un cri terrible du peuple qui demandait qu'on le lui abandonnât pour l'accabler d'une grêle de pierres et le mettre en pièces, car le juge n'allait pas assez vite à son gré. Le juge fit trancher promptement la tête au martyr...

... Après un jour d'intervalle, le gouverneur fit tirer de la prison Alexandre et l'interrogea vainement. Il le fit étendre, les jambes écartées, et frapper par trois bourreaux qui se relayaient l'un l'autre, ce qui dura très longtemps, sans qu'il lui échappa aucune raison indigne. Le juge le voyant inébranlable, le condamna à mourir en croix. Les exécuteurs le prirent, lui étendirent les bras et l'attachèrent. Mais il ne souffrit pas longtemps, car son corps était tellement déchiré , qu'à travers les côtes décharnées on voyait les parties les plus cachées des entrailles. Ainsi, invoquant Jésus-Christ par les derniers efforts d'une voix expirante, il rendit l'esprit heureusement.

... Comme les gentils empêchaient la sépulture des martyrs, les chrétiens dérobèrent les corps de ces deux saints et les cachèrent près de la ville, au fond d'une vallée, dans un lieu

couvert d'arbres et d'eaux qui y tombaient de tous côtés. Ce lieu devint ensuite célèbre par la piété des fidèles et par la multitude des miracles .

... Le diacre Sanctus de Vienne souffrit des tourments excessifs ; il eut une telle fermeté que jamais il ne dit son nom, ni sa nation, ni la vallée où il était né, s'il était libre ou esclave. A toutes les questions il répondit en latin : « Je suis chrétien. » Ils ne lui ouïrent jamais dire autre chose. Les gouverneurs et les bourreaux en furent tellement irrités que, ne sachant plus que lui faire, ils lui appliquèrent sur les membres les lames de cuivre embrasées. Ainsi, brûlé, il demeurait immobile et ferme dans sa confession. Son corps était toute plaie et meurtrissure et tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine.

... En ce temps quatre-vingts femmes et enfants chrétiens furent pris. On leur brûla l'articulation d'un pied, on leur creva un œil avec un fer rougi, puis on les envoya aux mines de Palestine... »

Qui pourrait s'empêcher de frissonner au récit de telles horreurs? Elles doivent nous faire pressentir que tout ne finit pas avec ce monde, et que par de là ces régions visibles les injustices se réparent. Qui refuserait de croire à la sanction d'outre-tombe reconnaîtrait que la fatalité gouverne le monde. Que serait-elle cette fatalité,

si non un génie malfaisant, se jouant des plus vertueux sentiments de l'humanité? — Si, dans les pages que je vous adresse, j'ai fait reparaître des scènes affreuses, ce n'est pas pour étaler à vos yeux des témoignages de cruauté. J'ai plutôt voulu vous apitoyer sur quelques victimes du fanatisme religieux. Aujourd'hui vous connaissez Alexandre le Phrygien, Attale, Blandine, le courageux enfant Ponticus, les deux amis fidèles Epipode et Alexandre de Lyon, et tout le triste cortège des femmes et des enfants mutilés. Je les ai logés en votre cœur où déjà, par votre sympathie, ils trouvent une réparation de supplices immérités. Que n'ai-je leur portrait extérieur à vous offrir, pour qu'entre vous l'intimité s'accroisse ? Plus d'une fois, commençant le récit de ces événements sur lesquels tant de générations d'hommes ont passé, je fus arrêté par cette pensée : « Ah! taisez- vous plutôt que d'évoquer le souvenir de telles horreurs. » Cette sensibilité effrayée ne viendraitelle pas d'épicurisme? Certes, il nous est plus agréable d'avoir les regards attachés sur les beautés et les joies de la terre, en tenant les yeux détournés de ses malheurs. Mais est-il humain celui qui, pour ne pas voir souffrir ses enfants, s'enfuit de sa maison quand ils sont malades ? Serait-il humain le chirurgien qui s'éloignerait du blessé, sous prétexte que le cœur lui défaille à la vue de la blessure ? Or, l'écrivain ne doit-il

pas avoir une mission plus élevée que celle d'amuser le lecteur? Laissons Horace chanter au bord de sa fontaine et Béranger à ses populeux carrefours. Chrétiens, prenons notre part des tristesses de la vie; pénétrons au sein des créatures malheureuses, et que nos paroles de deuil soient leur consolation.

Lors de mon premier séjour à Rome, j'étais trop occupé de mes songes pour être véritablement humain. Bien que j'y vécusse solitaire, et plongé en une mélancolie qui s'alimentait du sentiment de ma mortalité; bien que je fusse plus heureux de me trouver au milieu de pauvres gens, dans une Osteria des montagnes, que dans les hôtels fréquentés de la ville, je me laissais emporter par mon idéalisme et, par là même, je perdais tout le fruit de ma douleur. Elle ne s'appliquait qu'à la réalité universelle, à un je ne sais quoi de vague et de trouble, soit que je songeasse au destin précaire des hommes, soit que je contemplasse les mornes horizons qui m'entouraient. Je me rendais inutile en fondant mon cœur en des aspirations sans objet. Il me manquait la science de l'histoire. Mieux préparé par l'étude. Rome se fut animée pour moi de tous les grands cœurs qui y palpitèrent. J'eusse trouvé en des créatures dont l'existence avait été relatée, des objets dignes de mon admiration et de mes larmes. Toute ma tendresse s'en allait donc en fumée, et je ne valais guère

mieux que ceux qui ne voient dans leur voyage en Italie qu'un but artistique, ou que ceux qui, dans le culte religieux, sont captivés par la pompe extérieure. S'ils vivent trop préoccupés des beautés changeantes, moi je m'abîmais trop dans la sensation sourde de l'existence passive, dans ce bercement à la fois doux et triste que nous nommons poésie intime. Souvent j'allais m'asseoir au Colysée. Au milieu du silence, j'évoquais le tumulte des combats qui s'y livraient, mais l'indignation contre la tyrannie m'occupait au point de tarir mes larmes pour les victimes ; je ne les connaissais guère, les livres que j'avais lus ayant surtout mis en relief les noms des bourreaux.

Ces réflexions me naissent à la lecture d'un martyrologe. Si j'eusse voyagé en chrétien, que de stations j'eusse faites aux endroits jadis marqués des empreintes sanglantes des martyrs. Au lieu d'aimer les infortunés abstraitement, je les eusse chéris individuellement; mon âme communiquant avec les leurs, j'eusse peut-être pu recevoir, en mes heures de chagrin, quelque secours spirituel de ces esprits invisibles. Je n'avais guère pu m 'attacher qu'aux martyrs qui avaient pris corps sous le pinceau du peintre. Ainsi, je contemplais les têtes endolories du Guerchin avec grande pitié. Mais de tant de vierges, de tant d'adolescents retranchés de la vie par la main des bourreaux, qu'ils étaient

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peu nombreux ceux dont l'art avait reproduit l'agonie ! Je ne rencontrais partout que l'image de Saint-Sébastien. En ce bel Ephèbe, lié au tronc d'un arbre et percé de flèches cruelles, je devais résumer les souffrances de la multitude des jeunes victimes inconnues. Lorsque, sur les pas d'un guide, je descendais les escaliers des catacombes, je remarquais les degrés de pierre usés par les pas des chrétiens... Qui étaientils?... Dans de petites églises désertes, datant des premiers siècles, de jeunes Romains étaient venus s'agenouiller pour se préparer au sacrifice; je ne savais rien de leur existence. Au milieu de la grande arène, ce sable brun tournoyant si tristement au souffle du vent, avait bu le sang des plus nobles cœurs ; les vieux murs croulants avaient retenti de cris d'amour divin et de huées populaires. Comment vous nommait-on, âmes valeureuses, qui aviez préféré la liberté de conscience à la vie, et qui cherchiez dans une mort prématurée la délivrance et la victoire ? Trop peu versé dans l'histoire de la Rome chrétienne, je ne pouvais distinguer aucun de vous, et je n'avais qu'une pitié générale pour votre légion martyrisée.

Que de fois, pénétré de la secrète et inexprimable douleur de n'aimer qu'un idéal de beauté, je m'éloignai de la ville pour gagner la grande plaine bossuée de tertres et de décombres, et m'aller reposer sur les rives escarpées du lac

d'Albani. J'y passais des heures entières dans l'immobilité. Tantôt l'herbe, la branche, l'oiseau, l'insecte captivaient mon attention ; tantôt mon regard se perdait dans le nuageux horizon de la mer. Je m'égarais ainsi tour à tour, soit par l'acuité d'observation, soit par un élargissement de vue. Malgré la sérénité que me procuraient ces états, lorsque, à la nuit tombante, je rentrais en ville, je sentais au fond de moi une tristesse infinie d'avoir délayé mon amour, de l'avoir livré aux caprices des brises. Le lendemain je reprenais ma vie solitaire, m'abandonnant au cours de ma rêverie, évitant de m'accentuer par la méditation, et de m'éprendre à tout ce qui touchait aux sciences, pour ne pas rider la surface unie de mes sentiments, pour ne pas les troubler en les refoulant sur eux-mêmes. N'est-ce pas dans leurs instants d'immobilité que les eaux deviennent de fidèles miroirs? Quel était mon but, sinon revivre les jours de l'enfance innocente, de rentrer dans cet Eden dont bien des années m'avaient exilé? Si je m'effaçais volontairement en me montrant aux hommes dans toute mon ignorance, c'était pour exister plus librement dans le for intérieur, m'alléger de toute science acquise, et me rendre plus apte à jouir des délicates impressions.

Me livrant à ce bonheur, j'étais peut-être répréhensible. J'aurais dû utiliser, par une œuvre humanitaire, cette affection qui me consumait...

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Regrets superflus ! Tempora labuntur tacitisque senescimus annis.

Oserez- vous encore préférer l'été à l'automne, après ces belles matinées d'octobre? Les bois sont plongés dans un brouillard odorant, les feuilles se détachent des branches, et tombent sur le gazon flétri avec un bruit léger et, au fond des églantiers couverts de baies rouges, le roitelet vient nous annoncer l'hiver. Paix, silence et solennelle entrée des jours hivernaux ! Hier soir, vous m'eussiez rencontré dans le chemin creux du Calvaire de Villers, harassé de fatigue, le fusil sur l'épaule, mes chiens sur mes talons, et roulant en mon àme mille sentiments troubles, au miaulement des chevêches s'éveillant dans les tilleuls, et à la voix harmonieuse d'une filleule de ma mère, la cloche du village. Je me sentais accablé de la somme de mes jours, bien que je ne sois encore qu'au milieu du voyage de la vie, et assombri de tant de vaines aspirations. Je me retenais comme un naufragé à quelques amitiés, à la vôtre surtout. Selon l'ordre que nous assigne la nature, vous me survivrez, et en voyant tomber les feuilles en d'autres automnes, vous songerez à votre ami. Il n'est guère qu'une chose digne de nous occuper : l'affection. C'est surtout vous qui me l'apprenez

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par votre existence sentimentale que l'ingrate réflexion n'a jamais froissée. Toutes les ambitions nous trompent. Qu'y a-t-il, aux regards du monde, de plus misérable? Désormais, je vais tâcher de rester bien obscur dans ma vallée pour grandir ma joie intérieure, et de demeurer incompris des hommes. Qu'il me suffise de me sentir apprécié de l'esprit infini. Epictète n'était pas un joyeux mortel ; il était serf, son maître le frappait, il accepta sa souffrance. C'est pour cela que ses pensées ont tant de noblesse. Ce matin je me suis promené avec ma mère dans le jardin, parmi les parterres de fleurs transies qui se meurent insensiblement. Des papillons et de grosses mouches étaient engourdis dans les calices mouillés des astères bleues. En passant près du vieux cadran solaire, j'en ai relu l'inscription :

Die mihi quota tuœ ultima linea vitee : Illam si nescis quamlibet ergo time !

Je me suis redit les paroles de Pindare : « La vie est le songe d'une ombre. » Dans peu d'années peut-être la mère et le fils ne seront plus de ce monde. Ils auront cessé de fouler inutilement ce limon, et ils connaîtront le grand secret. Le vieux manoir, enfoncé dans ses hautes touffes de lilas, discret témoin de tant d'entretiens, se taira sur nous, comme il s'est tu sur les souffrances de ceux qui nous y précédèrent.

Peut-être la gaîtë et les joies frivoles régnerontelles en ces lieux si pleins de nos méditations quotidiennes. Que cela soit! mais que du moins en vous regardant, triste demeure, les survenants se pénètrent parfois du songe d'avenir qui nous inquiéta, car, pour eux aussi sonnera l'heure du départ. Comme nous, ils passeront par des chemins par lesquels ils ne reviendront plus. Sont-elles trop chagrines ces pensées? Devons-nous les chasser de notre esprit? — Pas plus, je crois que nous ne devons détourner les regards du ruisseau dont les flots s'écoulent, et de toutes ces fleurs qui, au souffle de l'automne, se penchent sur leurs tiges le long de notre chemin. Tous les vovages ont leur poésie, même le dernier.

24 octobre.

J'espère que si vous étiez souffrant, vous me le diriez — brièvement — car rien n'est plus pénible que d'écrire quand on n'est pas bien dispos. Les journées se sont assombries, l'àme n'a plus de résistance; elle se laisse emporter avec ces rafales de vent. Si je vous écrivais longuement , vous auriez des pages des Nuits d Young. Tantôt, à la tombée du jour, je me promenais dans le jardin potager entre les plates bandes bordées de buis et de fleurs flétries, parmi lesquelles les astères penchaient leurs

2o8 LETTRES A JOSE.

gerbes violettes. Le soleil s'enfonçait sur l'horizon et les trembles alignés découpaient leurs branches sur un ciel rouge comme du sang. Une cloche éloignée tintait. Le jardinier avait quitté son travail, — et que vis-je, à sa place? Une grande faulx plantée par le manche au milieu de la terre; une bêche dans une fosse à demi commencée ; au bord du chemin, sur les feuilles mortes, un chat noir était tapis dardant vers moi ses yeux verts. Tout autour mille plantes éplorées. J ai pris cela pour un avertissement. Il est bien temps que je mette de l'ordre dans mon for intérieur, me disais-je. Cependant me ravisant : Le jardinier soupe gaiement, à cette heure, avec sa femme et ses petits enfants... C'est lui qui m'est venu faire ce vilain tableau en fauchant et en enfouissant ses légumes pour l'hiver! Et ce qu'il me dit, c'est : qu'il est doux, après une journée de travail, de souper entouré de sa famille !

Par cette réflexion, le vilain présage est dissipé.

6 novembre.

Si ma correspondance se ralentit, un devoir fraternel que je me suis imposé en est la cause. Je continue à rassembler mes souvenirs, à coordonner les papiers laissés par mon malheureux frère, avec l'espoir de sauver sa vie de l'oubli.

Si je venais à disparaître à 1 improviste, il périrait tout entier. Je dois donc me priver des joies de la vivante affection pour errer attentivement dans le champ du passé. Nul n'est moins apte que moi pour écrire une biographie. Celle que je fais n'est pas destinée au public dont les curiosités sont parfois, comme vous le dites, une profanation; mais à demeurer dans les archives de famille. L'œuvre une fois terminée, et elle le sera bientôt, je serai plus tranquille pour m'abandonner au cours de la destinée. Regretté de quelques cœurs, indifférent à la foule, cela doit suffire, même à l'âme la plus sensible.

J'ai lu sur la pelouse vos pages de la Toussaint. Les feuilles jaunies tombaient au souffle d'une brise légère, et vous me parliez pour elles. La nature mourante ne peut nous inspirer qu'une sereine mélancolie. Qu'il en est autrement des spectacles que nous offre l'Eglise dans les cérémonies funèbres de ces jours de deuil ! Ce bruit des cloches sous un ciel terne, ces cierges allumés aux chers souvenirs, ces femmes vêtues de noir, ce rappel de tous les défunts du village, ombres à demi oubliées, qui défilent en un long cortège et où bientôt nous prendrons place, nous environnent d'inquiétude : nous nous remémorons les paroles de l'Ecriture : « Lorsque vous me chercherez le matin, vous ne me retrouverez plus. »

— Nos années coulent et passent vite, nous marchons par des sentiers par lesquels nous ne reviendrons jamais. — La fête des morts! que cette rencontre de termes est touchante! ils aiment donc encore les vivants ! C'est une fête pour ces âmes quand on se souvient d'elles !

J'en étais ici de ma tristesse, quand vos pages du 4 novembre me sont remises. Vous me dites ce que j'allais vous dire sur les sentiments qu'éveillent ces premiers jours de novembre. Je ne pourrais m'exprimer par des accents plus pénétrants. Je laisserai donc pleuvoir les feuillages et sonner les cloches pour écouter un ami si bien né pour leur prêter une voix.

Je le prévoyais, vous ne pouvez laisser dépérir les dernières fleurs sans leur adresser une parole d'adieu, car vous vous tournez instinctivement vers les formes aimables de la vie. Vous vous êtes écrié : Pauvres fleurs! — et vous n'avez pas dit : Pauvres chênes! — J'en vois pourtant qui, privés du verdoyant et mobile bouclier de leur feuillage, sont battus des vents pluvieux et tout frissonnants. Vous chérirez et admirerez toujours davantage la faiblesse que la force, la grâce que la vigueur. Bientôt nous verrons s'épanouir les fleurs cristallines du givre sur les vitres de nos fenêtres, fleurs trop froides et trop symétriques pour que nous les aimions. Je songe aux riants parterres où nous étions l'été dernier sur les rives du Rhin, et je ne puis

m'expliquer mon rapide départ de ce séjour ravissant, sinon par cette nostalgie qui me consume. Serai-je encore dans des conditions aussi heureuses pour ressentir le charme de l'amitié ? Où serons-nous l'an prochain?

Je reçois une lettre de la Hollande datée de la bruyère de Duyzel. Mon ami m'apprend qu'il se propose de venir habiter Bruxelles pour l'éducation de ses enfants. Il a trouvé sa poésie dans les affections du foyer et dans l'indépendance qu'elles procurent. Il ne désire pas, à mon exemple, s'attarder dans les méditations, bien qu'il ait assez de réflexion pour le faire, mais il veut, selon ses expressions, veiller à sa jeune famille, à ses besoins présents et à venir. Cela est fort sage, et je pense bien qu'en cette sagesse réside la paix du cœur.

Je ne suis pas surpris lorsque vous me dites que vous préférez la vie des champs à celle de la ville. Mais qu'il y a loin de vous à un propriétaire campagnard!... D'ailleurs vous avez beau dire ; c'est une charmante montagne que vous habitez : on la nomme l'Hélicon.

9 novembre.

Contristans rura gelû, frigore cœliim. C'est de l'hiver que je parle. Le voici de retour, ce taciturne voyageur, avec ses rigueurs accoutumées. Déjà se succèdent ses cruels enfants ;

novembre, le plus fiévreux, aura bientôt passé. Décembre, december atrox, va reparaître avec son visage glacial, impitoyable aux malades et aux pauvres. Heureux les gens qui peuvent, leur porte bien close, se presser, en famille devant la flamme de l'âtre. L'an dernier à cette époque, vous remarquiez, non sans compassion, les petits paysans à la figure bleuie, passant sur les sentiers durcis, et fesant envoler les oiseaux rassemblés sur les pointes des haies. Le même spectacle rouvre les sources de la pitié, intarissable en nos cœurs. Au village, où il n'y a guère d'oisifs, la pauvreté ne craint pas de se montrer, car elle n'y est pas en déshonneur. En ville, on ne l'aperçoit pas, sinon de grand matin quand les heureux dorment ! Dès que paraît le monde élégant, elle s'éclipse. Il est une statue (ne vous l'ai-je pas dit déjà ?) que l'on devrait élever aux carrefours des cités, au lieu d'y inscrire que la mendicité est interdite. On taillerait dans le marbre blanc le groupe de la pauvreté, représentée par un vieillard aveugle et une mère éplorée, tenant par la main un enfant à demi-nu. La Pauvreté serait là au milieu du monde en fête, présente aux regards de tous, pâle comme la Mort, immobile et inaltérable, comme un éternel reproche à l'égoïsme. Le socle en serait creux, pour qu'il pût recevoir l'obole des riches. Nous aussi, nous souffrons, malgré notre bon foyer et c'est notre condition fortunée, mère de

l'oisiveté qui, en développant notre sensibilité, a causé notre faiblesse. Puisse votre santé ne pas se ressentir de la venue des frimas et votre imagination fleurir encore pendant l'hivre, comme ces plantes qu'un diligent jardinier a abritées dans une serre bien fermée. La brièveté des jours de l'hiver qui nous fait allumer si tôt nos lampes, nous pouvons la supporter, grâce à nos bibliothèques. Un jour que je demandais à ma mère comment l'on pourrait intituler les études littéraires qu'elle écrit en guise de passe-temps, elle me dit : « Longues soirées d'hiver. »

Vraiment elles seraient plus longues encore les soirées que nous passons dans la salle à demi éclairée, si nous ne nous entourions de la société discrète d'illustres défunts des deux derniers siècles. Nous vivons au milieu d'eux, ils nous parlent par leurs Mémoires qui reflètent si bien la vieille société française. On est étonné de la facilité du style, de la solidité et de l'élégance de ces écrits familiers, dont plusieurs ne furent publiés qu'après la mort de leurs auteurs. Une société exigeante sur les formes avait appris à ne s'exprimer qu'en discours corrects. Les pages les plus spontanées, les plus rapides sont pleines de distinction. Si parfois elles pèchent grammaticalement, l'orgueil personnel leur donne un accent qui les relève. Il y a tant de gens vulgaires que le mépris des grands

2i4 LETTRES A JOSÉ.

est parfois motivé... Toute le cour de France était-elle à ce point cultivée, spirituelle, raffinée ? Certes non. Seuls les grands talents de l'époque ont pu nous transmettre le Mémorial de leur vie. Que d'invidualités charmantes évanouies à jamais, soit parce que leurs sentiments ne furent point doublés de réflexion, soit par leur indifférence à assurer leur durée, indifférence née de la variété des plaisirs, et de leur rapide succession. Du moins est-elle toujours remarquable cette société où l'on voit des courtisans et des grandes dames s'éprendre des belles lettres, et y consacrer une partie de leur existence, en notant chaque jour leurs impressions. Le temps n'est plus où un coup d'œil de Louis enfantait des chefs-d'œuvre. Le sentiment chrétien n'y a rien perdu, mais l'art s'est profondement ressenti d'un manque de décorum et de respect. Jadis, c'était le cri : « Au plus haut ! » Aujourd'hui, c'est le cri : « Au plus habile, au plus fort par habileté. » Sera-ce demain : « Au meilleur ! » Je n'ose l'espérer. Nous devons retourner aux lettres et aux mémoires du XVIIe et du XVIIIe siècle, pour retrouver ce parler spirituel, concis, plein de sous-entendus qui révèle l'habitude du bon ton. On en oublie le mépris et la morgue pour en remarquer l'originalité. L'intérêt provient aussi des personnages qui sont en scène, pour la plupart gens de marque, ayant leurs relations dans toutes les cours souveraines, et

pour ainsi dire mêlés à l'histoire. La révolution française n'est pas encore venue. La scène est étroite, composée d'un monde homogène et s'embrasse d'un coup d'œil. Quoi de plus saisissant que les mémoires du duc de Saint- Simon , ce moderne Suétone ? « Pages immortelles écrites à la diable, » a dit Chateaubriand. Quoi de plus pétillant d'esprit que la correspondance de Mme de Sévigné ? On peut ne pas l'aimer, mais il faut du moins s'étonner de la souplesse de son génie. Quel suprême bon sens dans les lettres de Madame de Maintenon ! Et que d'illusions sincèrement exprimées dans celles de Melle de Montpensier, ce grand hurluberlu, dit encore Chateaubriand. Quel charme aussi dans les souvenirs de Madame de Caylus, et tant d'autres... Cependant, remplacez les grands noms mêlés à ces mémoires par des noms vulgaires, et changez le milieu, vous en diminuerez l'intérêt. Mme de Simiane (celle qui par scrupule de dévotion anéantit la correspondance de sa mère Mme de Grignan) retirée dans une modeste bastide de la Provence, écrivit aussi des lettres. Mais écartée de son monde par des revers de fortune, elle se trouve réduite à raconter à un grave personnage de province des événements qui n'offrent guère d'intérêt et semblent flotter dans la vie intérieure. Mais cette vie n'est-elle pas la plus noble ? Je n'en veux pour preuve que Y Imitation de J. C, que les Confessions de

St Augustin, que les touchants préceptes de quelque saint solitaire.

Ne dites pas que mes appréciations d'aujourd'hui sont d'un mondain plutôt que d'un chrétien. C'est à la place du public que je me suis mis, et d'un public lettré et bien doué. Pour le reste, s'il lit les Mémoires dont je parle, c'est avec une curiosité malsaine, par goût de commérage bien plus que pour apprécier les âmes et les talents. D'ailleurs, l'esprit de ce monde ne se révèle qu'aux artistes, aux poètes et aux esprits lettrés. Il y faut une perspicacité particulière que les esprits médiocres 'ont pas.

Ce soir, mon cher José, c'est à la charmante petite baronne d'Oberkirch, née en Alsace l'an 1754, que je vous présente. Elle vous charmera et vous effrayera. Si je dis « petite » c'est comme un affectueux diminutif italien. Je la vois jeune, diligente, gracieuse, adorée de son amie la princesse Dorothée de Wurtemberg qui épousa le Czarewitz Paul et devint impératrice de Russie, sous le nom de Marie Fœderowna. « La princesse Dorothée, dit son amie, était alors âgée de dix-sept ans ; elle était belle comme le jour, de la grande taille des femmes, faite à peindre, et joignant à la délicate régularité des traits l'air le plus imposant. Elle était née pour le diadème, elle se faisait une joie d'enfant de son union. Cependant, les derniers jours, la tristesse la gagna en songeant qu'elle allait quitter sa

mère, le pays où elle avait été élevée, le château où elle était si heureuse, ses frères, moi, jusqu'aux habitants ; elle regrettait tout. 11 fallut presque l'arracher de nos bras ; on la porta évanouie dans le carosse.

Quelques instants auparavant, elle m'avait jeté les bras autour du cou, m'em brassant à plusieurs reprises : Lanelle, répétait-elle, j'ai bien chagrin de vous quitter tous, mais je suis la plus enchantée des princesses de l'univers. Vous viendrez me voir.

Moi, je pleurais, et madame la duchesse pleurait avec moi. La grandeur de l'alliance ne m'en dissimulait pas l'éloignement. Nos dernières journées et nos soirées s'étaient passées en conjectures, en projets. Nous ne dormions point. La princesse Dorothée faisait des répétitions de cour qui nous forçaient à rire en dépit de nousmêmes. Elle saluait tous les fauteuils vides pour s'apprendre à être gracieuse, tout en ne rendant que ce qu'elle devait. Quelquefois elle s'interrompait au milieu de son jeu, et se tournait vers moi : « J'ai bien peur de Catherine (impératrice, mère de Paul et d'Alexandre). J'en ai bien peur, disait-elle ! Elle m'intimidera, j'en suis sûre, et je vais paraître une vraie niaise. Pourvu que je parvienne à lui plaire et au grand duc ! »

Naïvetés bien charmantes dans une future impératrice de toutes les Russies. Un éclair de tristesse nous traverse le cœur à cette pensée :

ÎO

Ces deux jeunes corps ne sont plus que cendres, ces deux belles âmes éprises d'une mutuelle sympathie ont quitté ce monde pour toujours. Revivez pour un instant, chères âmes, en nos esprits. Parlez-nous en cette longue soirée d'hiver.

C'est Henriette d'Oberkirch qui élève la voix. Maintenant qu'elle nous a charmés, elle va nous effrayer, en nous contant une apparition mystérieuse qui troubla longtemps l'impérial époux de Marie Fœderowna, pressentiment d'une fin tragique.

« Le comte du Nord (le grand duc Paul), étant un jour à Bruxelles, à souper avec le prince de Ligne, le prince Kourakin, quelques amis et moi, je ne sais comment on parla de pressentiments, de rêves, de présages. Chacun racontait son histoire. Le grand duc ne disait plus un mot.

Et vous , Monseigneur , lui demanda le prince de Ligne, n'avez-vous rien à dire ?

Le grand duc secoua la tête.

— Kourakin sait bien, repliqua-t-il, ce que j'aurais à raconter.

Personne ne répondit.

— N'est-ce pas, Kourakin, qu'il m'est arrivé quelque chose d'étrange?

— De si étrange, Monseigneur, que, malgré le respect que je dois à vos paroles, je n'ai pu regarder ce fait que comme un jeu de votre imagination.

— C'était vrai, très vrai, et si Madame d'Oberkirch veut me promettre de n'en jamais parler à ma femme, je vais vous la raconter.

Chacun donna sa parole.

— J'étais une nuit dans les rues de St Pétersbourg, avec Kourakin et deux valets ; nous étions gris, ne pensant à rien de sérieux, et Kourakin débitait des plaisanteries sur les rares passants. Je marchais devant, un de nos gens me précédait, Kourakin restait quelques pas en arrière et l'autre domestique suivait. La lune était claire, on aurait pu lire une lettre ; aussi, les ombres, par oppositions, étaient longues et épaisses. Au détour d'une rue, dans l'enfoncement d'une porte, j'aperçus un homme grand et maigre, enveloppé d'un manteau comme les Espagnols, avec un chapeau militaire très rabattu sur les yeux. Il paraissait attendre, et, dès que nous passâmes devant lui, il sortit de sa retraite et se mit à ma gauche sans dire un mot, sans faire un geste ; il était impossible de distinguer ses traits. Seulement, ses pas en heurtant les dalles, rendaient un son étrange, semblable à celui d'une pierre qui en frappe une autre. Je fus d'abord étonné de cette rencontre, puis il me parut que tout le côté qu'il touchait se refroidissait peu à peu. Je sentis un frisson glacial pénétrer mes membres et, me retournant vers Kourakin, je lui dis :

— Voilà un singulier compagnon que nous avons là.

— Quel compagnon, demanda-t-il ?

— Mais celui qui marche à ma gauche et qui fait tant de bruit.

Kourakin ouvrait des yeux étonnés.

— Comment, tu ne vois pas, à ma gauche, un homme en manteau qui est là entre le mur et moi?

— Votre Altesse touche le mur elle-même, et il n'y a de place pour personne entre vous et le mur.

Cependant l'homme était toujours marchant, se réglant sur mon pas. Je l'examinai alors, et je vis briller sous son chapeau l'œil le plus étincelant que j'aie rencontré, ni depuis ni avant. Cet œil me regardait, me fascinait : je ne pouvais en fuir le rayon.

— Ah ! dis-je à Kourakin, je ne sais ce que j'éprouve, mais c'est étrange.

Je tremblais, mon sang se figeait dans mes veines.

Tout à coup, une voix creuse et métallique sortit de ce manteau qui cachait sa bouche et m'appela par mon nom.

— Paul !

Je répondis machinalement, poussé par je ne sais quelle puissance :

— Que veux-tu?...

— Paul, répéta-t-il.

Et cette fois l'accent était plus affectueux et plus triste encore. Il m'appela de nouveau et s'arrêta court.

— Pauvre ! Pauvre Paul ! Pauvre prince !

— Entends-tu, dis-je à Kourakin?

— Rien, Monseigneur, et vous?

Je fis un effort, je dis à cet être mystérieux :

— Qui es-tu, que me veux-tu?...

— Pauvre Paul! Qui je suis? Je suis celui qui s'intéresse à toi ! Ce que je veux ? Je veux que tu ne t'attaches pas trop à ce monde. Car tu n'y resteras pas longtemps !

Il reprit son chemin, en me regardant toujours de cet œil qui semblait se détacher de sa tête, et de même que j'avais été forcé de m'arrêter comme lui, je dus marcher comme lui. Il ne me parla plus, et je ne lui adressai plus la parole. Il dirigeait la marche. Cette course dura plus d'une heure en silence. Kourakin et les laquais n'en revenaient point. Enfin, nous approchâmes de la grand'place, entre le pont de la Neva et le palais des sénateurs. L'homme alla droit vers un endroit de cette place, s'arrêta et dit : «Paul! Adieu! tu me reverras ici et ailleurs encore! j) Puis, comme s'il l'eut soulevé, son chapeau se leva légèrement tout seul. Je reculai malgré moi. C'était l'œil d'aigle, c'était le front basané, c'était le sourire sévère de mon aïeul Pierre le Grand.

Avant que je fusse revenu de ma surprise, il avait disparu. Bien que j'aie gardé le silence, cest à la place que disparut le fantôme que fut élevée la statue du czar Pierre à cheval. J'ai

peur d'avoir peur, malgré le prince Kourakin qui veut me persuader que j'ai rêvé tout éveillé; je me souviens du moindre détail de cette vision ; j'y suis encore.

— Savez vous ce qu'elle prouve, Monseigneur? dit le prince de Ligne.

— Elle prouve que je mourrai jeune, Monsieur.

— Pardon de n'être point de votre avis. Elle prouve deux choses : qu'il ne faut pas se promener seul la nuit quand on a envie de dormir, et qu'il ne faut pas se frotter aux murailles gelées sous un climat tel que le vôtre, Monseigneur. »

Le prince de Ligne ne prévoyait point alors que celui qui venait de raconter l'apparition périrait jeune encore d'une mort tragique et mystérieuse.

N'aurais -je pas dû vous dire, cher José, <( Faites sortir les enfants. » J'ajouterai : Ne lisez pas cette lettre le soir, à l'heure où je vous l'écris. Elle vous arrivera demain matin. Et n'y pensez plus, maintenant qu'il est trop tard pour me taire. Dans ma prochaine lettre je vous parlerai du givre qui, sous le soleil matinal, argenté les campagnes et les bois pour la fête de Saint- Martin.

25 novembre.

Vos impressions sur Liège sont aussi les miennes. Plus encore que les sites pittoresques

qui l'entourent, j'aime son peuple intelligent, laborieux, cordial. Tout ce pays qui s'étend de Namur au Limbourg me semble privilégié. C'est aussi le seul où l'on vendange une sorte de petit vin bourguignon. Quelle distance morale le sépare de la capitale du pays qui, devenue le rendez-vous de l'Europe désœuvrée, a perdu toute expression de sincérité ; où chacun s'efforce, par ambition et crainte de l'opinion, de se faire un visage de cire. Le sentiment hiérarchique s'étend de cercle en cercle, et ne vous étonnez pas si le maître bottier marche le front haut devant l'humble cordonnier. Ditesvous que les beaux jours du christianisme ne sont pas encore revenus, et que le monde élégant est impuissant à en hâter le retour. Ce rôle serait-il réservé à un groupe de pauvres hères ? Il est difficile que la prospérité matérielle se développe sans amener le luxe avec toutes ses exigences et son cortège de vaines prétentions. Tel se croit supérieur à son voisin, parce qu'il possède un hôtel somptueux, tel autre parce qu'il est mieux vêtu, tel autre encore parce qu'il est en relation avec celui qui possède cet hôtel, ce vêtement. Même travers dans la société. Si l'on ne se mesure pas par le plus ou moins de luxe qu'on peut afficher, on nombre ses illustres ancêtres, et l'écuyer n'est jamais bien sûr de ne pas être flairé par le marquis. A ce jeu des ambitions maladives, il n'y a nul repos. Croyez-

vous que cela puisse un jour cesser ? Oui, si l'on parvient à modifier l'essence de la nature humaine qui est de s'élever toujours, non en présence de la vérité infinie, mais socialement, de sorte que l'élévation des uns ne se produit que par l'abaissement des autres. Plus il y a d'abaissés, plus s'ajoutent de degrés à l'escalier de leur ambition. On objectera qu'une société qui n'aurait ni richesses, ni luxe extérieur, ni belleslettres, ni beaux-arts, serait vite la proie de la barbarie. Je le crois aussi, et comme vous le dites, nous devons accepter le moindre mal si nous ne pouvons trouver le bien complet. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'en une époque telle que la nôtre, les couvents se multiplient, et que des personnes d'exquise urbanité vont s'y ensevelir, loin de ces réunions vaniteuses, méprisantes pour la noblesse intérieure, et dont la suffisance n'est guère justifiée. Dans les cloîtres, qui sont des mondes en miniature, la pauvreté, l'égalité peuvent régner, sans que la barbarie y reparaisse; là, peuvent fleurir les sciences et les arts, sans traîner après eux le squelette blanchi des vanités. Que n'a-t-on pas écrit sur l'influence funeste des monastères pendant les ténèbres du moyen-âge ! Aujourd'hui, quel esprit sérieux peut encore douter de leur influence salutaire? Ils ont fait mûrir lentement et sûrement la civilisation nouvelle.

Lorsque l'on confie à la terre le gland d'un

chêne, les ronces, les broussailles, les herbes mauvaises croissent avec vigueur avant la semence, dérobant aux regards sa germination obscure. Un jour l'arbre s'élève, grandit, se déploie, fesant dépérir sous son ombre épaisse les plantes qui semblaient devoir l'étouffer. Transportez notre société actuelle à Paris, en plein IXe siècle. Les lettrés se précipiteront avec une fiévreuse impatience sur les vestiges scientifiques et littéraires de Rome et de la Grèce ; les journaux discuteront sur ces trouvailles et les répandront, sans nul triage, à la lumière de la publicité ; et bientôt la civilisation romaine renaîtra dans l'enceinte de Paris, avec son luxe, ses magnificences et ses horreurs, et l'exaltation sera d'autant plus grande que les témoins de cette renaissance seront des populations incultes et sauvages. Il fallait donc que l'exhumation de l'ancien monde se fît lentement, portes closes, avec la persévérance de toutes les prudences du génie chrétien.

Il y a un temps moral nécessaire au renouvellement des civilisations, et l'on ne transporte pas brusquement en nos climats une plante exotique. En vain un voyageur qui aura visité autrefois le mont Cassin, m'allèguera-t-il l'ignorance des moines qui fesaient gratter de précieux manuscrits, pour y inscrire de vulgaires comptes de ménages, et transformer des parchemins en chaussures et en tapisseries. Ce sont là des mé-

faits exceptionnels. Nous devons plutôt considérer les monastères comme des forteresses où se retranchait le génie des lettres, traqué ailleurs. Il y trouvait la paix, la stabilité nécessaire aux travaux spirituels. En lisant l'histoire, que voyons-nous ? Les couvents assiégés, surpris, pillés par les hommes d'armes qui se targuaient d'être illettrés. Si l'on accuse les moines de fanatisme, parce qu'ils expurgèrent certaines œuvres de l'antiquité païenne, je réponds qu'ils les accueillirent au contraire bien libéralement, prouvant qu'ils estimaient le beau style, enveloppât-il les rites d'une religion réprouvée. Nous n'avons plus cette tolérance. Le fougueux franciscain Savonarole, qui, au XVe siècle, voulut soumettre à son joug le clergé de Rome et la cour des Médicis, et prêcha la démocratie chrétienne, fesant des enfants florentins autant de petits inquisiteurs armés de torches, expire sur ce bûcher où il faisait brûler toutes les œuvres littéraires et artistiques du paganisme. Trois siècles plus tard, Armand de Rancé qui, à l'âge de 12 ans, avait écrit des commentaires sur Anacréon, dégoûté un jour des comédies humaines, mieux avisé que Savonarole, comprit que l'égalité sociale ne s'établissait pas sur la place publique ; qu'elle ne pouvait se réaliser que dans le silence et la paix du cloître. Réformer la Trappe lui parut plus raisonnable que réformer le monde.

Vous le voyez, je suis loin de vouloir mettre dans Vin pace la société moderne. Il s'y trouve une complication d'intérêts qui réclame le mouvement extérieur, mais j'aime qu'au milieu d'un monde frivole, il y ait des lieux de refuge pour ceux dont la vocation est d'y vivre.

Bonaparte, dans son Mémorial de Ste Hélène, dit en parlant de la grande chartreuse de Grenoble qu'il est nécessaire qu'il y ait des asiles « d'aliénés volontaires, » et qu'il n'estime la vie monacale que selon son degré d'utilité pratique. C'est un pas déjà contre l'absolutisme anti-chrétien ! Mais cette utilité dont il entend parler, c'est surtout l'utilité matérielle : défrichement des forêts, labourage des terres. Après avoir étudié cet aigle, se racontant lui-même sur le rocher où l'Angleterre le jeta les ailes brisées, on ne peut méconnaître la lucidité, la sagacité de son génie, ni même sagrandeur d'âme. Mais ce fut à la mode antique. Amant de la gloire terrestre, ce génie généralisateur manqua d'humanité. Il n'eut que de la compassion pour la sensibilité sentimentale, et ce fut à l'encontre du christianisme qu'il se montra grand. Il a pitié des moines et des contemplatifs; c'est tout ce que la raison seule, quand l'amour divin ne s'y joint pas, peut inspirer. S'il aima Ossian, c'est à cause du caractère guerrier de ce poème. Un trait de l'empereur peint bien cet amour de l'héroïsme où le sentiment n'a rien à voir. Pen-

dant une bataille qu'il livra en Allemagne, l'ennemi étant refoulé, il vit accourir vers lui un de ses lieutenants les vêtements déchirés, le visage balafré et sanglant. Ne pouvant se contenir, il s'écria : « Qu'il est beau ! »

Parole superbe, car ce n'était pas un blessé, c'était la gloire qui lui apparaissait.

Ma plume a été par maints chemins, mais tous, ils nous mènent à Rome. Pour en revenir à notre point de départ, qui était l'abus du luxe, j'ajouterai qu'il fut un temps où il était proscrit par les lois somptuaires, étant l'apanage de la classe privilégiée. Une reine de France allant un jour à Gand,fit un reproche aux dames gantoises qui, pour lui faire honneur, avaient étalé un grand -luxe de toilette. L'impératrice actuelle de Russie étant venue récemment à Riga, se montra aussi formalisée de la toilette des dames riches de cette ville. — Que le conseil etnon l'ordre vienne de haut, soit, mais alors que ceux-là mêmes qui se formalisent prêchent d'exemple. Chacun se fera gloire, par instinct imitateur, de sa simplicité, de sa pauvreté, et l'abus du luxe diminuera sensiblement.

Je crains bien de vous avoir fatigué la vue par la finesse de mon écriture. Si mes pages — si longues — vous ont été une distraction, remerciez l'hiver et la joyeuse flamme de mon foyer dont je ne puis m'éloigner.

28 novembre.

Nos vies durassent-elles un siècle, n'étant que d'un instant, je veux continuer à m'entretenir avec vous. Si je vous fais si souvent entendre ma voix, c'est pour, qu'en retour, je puisse écouter la vôtre. Ces deux voix seraient bientôt éteintes dans les rumeurs des générations nouvelles, si nous ne les notions sur le complaisant papier. Qu'ont-elles chanté jusqu'aujourd'hui, sinon le plaisir et la tristesse de vivre, sinon la joie que deux mortels éprouvent de se savoir mutuellement compris ? On dit que le voyageur rencontrant un compatriote sur une terre étrangère et barbare, le serre dans ses bras et voit en lui un frère. N'est-ce pas une terre étrangère que nous habitons et n'y sommes- nous pas déseulés, bien qu'elle soit si peuplée ? Nous le savons, mon cher José, lever les regards au ciel, prier les uns pour les autres sans nul témoignage extérieur d'affection, pourrait suffire, et nous ne nous ravirions pas les heures si courtes de l'existence terrestre, mais il faut être né pour ces vertus suprêmes, avoir une certitude parfaite qu'aucune de nos aspirations ne sera perdue. — J'ai l'espérance ! — et si je la décompose, je ne la trouve pas pure d'alliage mais mêlée de quelques appréhensions. Nos deux barques sont lancées sur l'océan des jours, tour à tour s'éloi-

23o LETTRES A JOSE.

gnant et se rapprochant. Ne nous perdons pas de vue et debout au gouvernail, pendant que les rameurs sont à leur œuvre, sachons nous parler à travers les rafales et le chuchottement des flots.

Je considère quelques livres qui jonchent fortuitement ma table. Lord Byron, par son ami Thomas Moore, Virgile, Charles Nodier, Bernardin de S^Pierre... Je songe tristement que ma table est un colombaire, que j'ai devant moi des reliques de défunts. Leurs cendres corporelles sont dispersées. Mais leurs âmes sont ici rassemblées, car pour elles il n'y a ni temps ni distance. Dix-sept siècles séparent le poète de Mantoue de l'auteur de Paul et Virginie, un monde moral éloigne le modeste fantaisiste Charles Nodier du chantre de Childe-Harold, et les voici cependant qui viennent s'unir à ma pensée.

Je n'écouterai pas l'épilogue d'Henri Heine en redisant les paroles désolantes d'Achille : « Vivre en haut sur la terre, comme le plus misérable des serfs, cela vaut mieux que d'être au bord du Styx un chef des ombres et l'un des plus grands héros qu'ont célébrés les poètes. » Je veux la corriger et dire : — Mieux vaut avoir été le plus misérable des serfs, quand ce serf s'appelle Epictète, que le plus grands des héros vivants dont la gloire s'accroit dans le sang et les larmes du peuple.

Puis-je vous croire, poète de Dusseldorf, vous dont les jours se consumèrent à assurer votre renommée ? Etiez-vous assez insensé pour lâcher la proie pour l'ombre? Vous compreniez si bien la valeur de l'opinion, que vous préférâtes laisser une œuvre immorale, plutôt que de vous taire, et de vivre de cette grossière existence que vous prônez à votre dernière heure ? Insatiable étiezvous ! Il vous eut fallu toutes les vies et tous les bonheurs, et votre dernier cri est celui d'une avidité inassouvie qui amène sur vos lèvres décolorées une ironie amère.

Pour nous qui n'aspirons point à l'éclat de la gloire, nous désirons néanmoins nous survivre, d'un souvenir tranquille au fond des cœurs qui partagent nos affections et souffrent nos souffrances. Heureux aussi si quelque inconnu, enfant des générations prochaines, s'arrête à nos pages, pour y apaiser ses troubles. Qu'ils sont rares toutefois ceux que captive le spectacle de la mélancolie ! Heureux, les hommes regardent d'un mauvais œil les esprits trouble-fête ; malheureux, ils ont assez de leur propre douleur, et s'y plongent orgueilleusement. Chacun est avare de sympathie envers l'homme qui ne le divertit point et ne lui est d'aucune utilité. Ovide nous connaissait en parlant des Tempora nubila. Réfléchissant à tant de drames ignorés qui s'accomplissent ici-bas, à tant d'infortunes qui mènent à des trépas volontaires, je me dis

qu'il n'a manqué à toutes les victimes qu'un ami, soit pour les affermir moralement, soit pour apaiser leur faim.

Récemment les journaux m'apprenaient qu'un vieillard distingué, connu par ses travaux littéraires et ses expéditions scientifiques, arrivé de Paris à Bruxelles, s'était tiré un coup de revolver devant l'entrée d'un hôpital. Il avait choisi cet endroit pour ne pas causer d'embarras à la personne qui lui louait un appartement. Cet homme n'avait pas mangé depuis trois jours ! Et ce cruel événement s'est passé au moment où un congrès de philanthropes et de savants officiels se réunissaient au palais pour aviser un moyen de coloniser l'Afrique ! . . . L'an dernier,on vit sur la plage d'Ostende errer une jeune fille abandonnée, dont l'extérieur ne manquait pas de distinction. Après avoir vainement imploré un secours pécuniaire des nombreux flâneurs, elle se précipita dans les flots qui l'entraînèrent loin de cette foule heureuse et sans pitié. L'affection compatissante est divine en ses manifestations. Les secours moraux et les secours pécuniaires sortent d'une même source. Que de créatures refoulées par le torrent des égoïsmes, qui n'eussent demandé qu'un témoignage de sympathie pour reprendre goût à l'existence. Par malheur, leur destin ne les place pas toujours sur le chemin de ceux qui les pourraient tirer du péril. C'est là une des fatalités terrestres. Voulez-vous

être le chevalier errant des âmes endolories ? Votre rôle devient bientôt ridicule ; les intriguants vous circonviennent, vous obsèdent. C'est pourquoi beaucoup, nés avec des sentiments de charité, s'éloignent des foules pour vivre à l'écart, avec toutes les apparences de la misanthropie. Ils jardinent, ils méditent, ils écrivent et dépensent dans la solitude les forces qu'ils pourraient répandre dans l'humanité. Et vraiment, c'est la vie normale. S'ils sont doués d'un certain talent de plume, ils peuvent réaliser une partie de leurs désirs, la Providence fera le reste. Ils écrivent ! On dit : A quoi bon ? Les malheureux n'ont-ils pas les chapitres de Y Imitation pour les consoler ? Certes, et déjà ils sont consolés ceux qui les ont lus. Mais chacun ne parlant qu'aux siens, nous n'aimons pour consolateurs que les esprits qui ont partagé nos rêves. Il ne peut guère se raffermir à une pensée philosophique, celui qui s'enthousiasme à l'expression d'un sentiment poétique. Tous nous nous sentons allanguis d'avoir respiré la lourde atmosphère du siècle, et demandons des cordiaux divers. De là, la nécessité de varier les bons livres ; de nombreux chemins menant au temple d'Hygie. Serez-vous satisfait d'une amitié qui n'établira pas entre nous une entière concordance ? Et si nos âmes svmpathisent, ne faut-il pas que nos esprits se comprennent ? Aussi, les amitiés les plus durables sont-elles celles

qui poursuivent un même but. La science, la politique et surtout la religion les font naître et développent la confraternité. L'amitié est alors comme les deux ailes d'un même être, si l'une se brise prématurément, l'être mutilé s'en ressent toujours. Montaigne pleurant Etienne de la Béotie, S1 Augustin se lamentant sur la tombe d'Alipe, S* Jérôme ne pouvant apaiser son désespoir après le trépas de Népotien, nous en donnent de touchants exemples. — S1 Grégoire de Nazianze nous a aussi laissé un témoignage charmant de son amitié avec S* Basile de Césarée : « Je m'étais rendu à Athènes dans la vue d'y acquérir des connaissances humaines, et le ciel m'y réservait le plus précieux des trésors : un ami fidèle. Lorsque notre liaison fut arrivée à ce point d'intimité de nous ouvrir mutuellement nos cœurs ; que nous eûmes ainsi reconnu que nous courions tous deux après un même but : la recherche de la vraie sagesse, chacun de nous devint aussitôt tout pour l'autre. Même toit, même table; un même cœur, une même pensée. L'amour sensuel qui s'attache à des jouissances fugitives s'évapore bientôt comme elles, mais l'amitié selon Dieu est durable parce que son objet ne change point. Croître en vertu, nous détacher de plus en plus de la terre, tendre sans cesse vers le ciel, tel était notre but, toute notre étude, et c'est ainsi que nous travaillions à rendre notre amitié éternelle. Dans cette voie

où nous marchions ensemble, la loi de Dieu était notre guide et nous nous servions mutuellement l'un à l'autre de modèle et de surveillant. Nous ne connaissions que deux chemins, celui de l'église et celui de l'école. Pour ceux qui conduisent aux fêtes, aux spectacles, aux assemblées, aux repas publics, nous les ignorions complètement. On parle d'un fleuve qui coule à travers les eaux de la mer sans être altéré par leur mélange, d'un être ailé, anormal, vivant au milieu des flammes sans être consumé, telle était notre vie dans Athènes. »

Est-il rien de plus candide, de plus pénétré de sérieuse tendresse que cette page écrite, il y a quatorze siècles par un enfant de l'Asie mineure ? Où sont les étudiants modernes qui nous parleront avec cet accent de sincérité et cette profondeur d'âme ? Je vous laisse, cher José, sous l'impression de cette amitié enchantée.

2 décembre.

Elle est enfin revenue, la colombe de l'amitié avec son petit rameau d'olivier! J'allais désespérer. Je voyais la vallée de F... submergée, et mon ami près de naufrager. — Le Nervien, comme vous l'appelez, allait perdre ses nerfs et se décourager. Et déjà il cherchait , au fond de sa conscience, le grief qui causait ce silence persistant. — Dix jours! — Vraiment, c'en

était trop, et de mon impatience naissaient les injustes reproches. Je n'ai plus qu'à me réjouir!

Et pourtant, je suis un peu inquiet de l'état de ma mère, au lit depuis quatre jours. L'homme est une nacelle qui fait eau de toutes parts. Voilà donc nos projets de rencontre prochaine écartés. Puissent-ils pourtant ne pas être trop longtemps ajournés ! — La maladie de ma mère ne m'empêche pas d'écrire. Nos chambres sont contigues, je puis donc me livrer à mes travaux tout en veillant sur elle.

Vous êtes, sans doute, en correspondance avec E. de S... J'ai songé avec effroi qu'il pourrait être tué par un ottoman.. Dieu l'en préserve! En lisant les journaux, voyant l'œuvre ténébreuse ourdie par la diplomatie, je m'indigne. Un Anglais d'autorité, dans un discours prononcé à Bristol, dit que la cause de l'excitation des esprits est la spéculation des fournisseurs d'engins de guerre. Pour gagner quelques millions sur les livraisons d'armes, ils poussent à la guerre et achètent les journaux ! L'Angleterre semble une âme en peine, disons plutôt un léopard inquiet , cherchant un complice pour attaquer l'ours blanc. Mais l'aigle à deux têtes en tient une tournée vers l'Orient, et l'autre vers l'Occident. Pardon nez-moi cette littérature de... bête féroce! Je crains bien qu'une ère de carnage ne se prépare... Je vais chercher sur la carte un îlot inaccessible. Quant je l'aurai

découvert, je vous écrirai. Aimez- vous les pays froids ou les régions équatoriales ? Alors d'une seule voix nous pousserons ce cri glorieux : « Sauvons-nous ! »

Cette lettre folle va croiser celle que vous m'annoncez. Je lui ai recommandé de s'écarter un peu au passage de la vôtre, pour ne pas la rendre confuse. Du moins vous aura-t-elle distrait un moment et fait sourire.

A bientôt, que le ciel vous protège !

7 décembre.

Je pense qu'un séjour dans une contrée sèche et sablonneuse, sous le ciel serein du midi, pourrait vous être salutaire et serait en harmonie avec vos goûts. Que d'affections ont été guéries par un changement de climat ! La vallée que vous habitez est humide et peut engendrer les fièvres. Usez des seuls remèdes dont la réputation est faite depuis longtemps, tel que la quinine qui ne laisse pas ses traces dans l'organisme. Les savants deviennent téméraires par amour de la science et de ses mouvements. Interrogez dix praticiens, chacun aura son système. Je m'étonne autant de la crédulité de ce siècle que de son scepticisme. Cette foi qu'on avait jadis en Dieu on l'a accordée au génie d'Esculape. On couvrirait d'or le médecin qui nous éviterait un spasme en cette misérable vie ;

tout l'amour, tous les soins sont pour elle. On chérit cet éclair. Je crois en la chirurgie, mais ma foi en la médecine vaut ma confiance en la science phrénologique. Un soir de fête au bas du golfe de la Spezzia, j'observais des pêcheurs qui faisaient manœuvrer avec sécurité leurs barques à travers un groupe d'écueils à fleur d'eau. Je me disais que pour acquérir leur science, il ne pouvait y avoir d'autre maître que l'expérience. Ces pêcheurs étaient accoutumés dès leur enfance de se jouer dans ce périlleux coin de mer. De même de la science médicale : ce ne serait pas trop d'un médecin par malade pour étudier les variations d'humeurs qui se produisent dans un même corps. En pratique, il y a peu de guérisseurs, s'il y a de très savants docteurs. Peu vous voient tel que vous avez été et que vous êtes. On parle d'une lumière récemment découverte, si intense qu'elle rendra le corps humain transparent. Cela ne suffira pas. Il faudrait simplifier la médecine, en revenir à l'hygiène plutôt que d'appliquer une science mystérieuse dont le dernier mot ne sera jamais dit, et dont les remèdes sont des armes à double tranchant. Dans la jeunesse la nature est réparatrice et le plus souvent les remèdes ne font que contrarier son généreux effort. L'air que nous respirons, qui circule en nos poitrines, est d'une importance souveraine pour notre santé. C'est par lui que notre sang s'élabore. Il est

composé de mille effluves, vulnéraires ou pernicieuses, qui pénètrent notre économie pour la fortifier ou l'altérer. Ma prescription est un voyage ou plutôt un séjour en Provence pendant les mois pluvieux de mars et d'avril. Cela est préférable à des potions amères. Vous vous transporteriez dans le pays des troubadours. Vous souriez à ce titre charmant. Mais n'était-ce pas ces gentils chantres provençaux qui faisaient ouïr leurs douces cantilènes aux chefs barbares? Ils chassaient le morne ennui de ces prisons volontaires où les hommes de proie se retranchaient.

J'ai relu deux fois avec lenteur votre lettre du 3o novembre. Vous remarquez que, dès que nous possédons l'objet de nos désirs ambitieux, nous nous apercevons de son insuffisance, et vous citez cette Renommée qu'on poursuit et qui, une fois atteinte, fait mieux sentir notre isolement. En effet, les appuis que nous cherchons dans l'approbation publique ne nous soutiennent jamais. Elle varie d'importance selon nos propres imaginations. Il n'y a que notre amour et notre espérance en un Dieu — dont l'œil est partout — et aussi les affections sincères que nous avons eu le bonheur de rencontrer qui puissent combler notre àme. Vous dites que la curiosité qui s'attache à nous doit nous sembler plutôt importune que flatteuse, et qu'on se sent d'autant plus profane qu'on est observé par plus

■de regards. Mille fois je l'ai senti et j'en ai souffert. Je voudrais n'avoir jamais été aperçu que des miens — j'entends : de ceux qui sentent comme moi, car la famille, selon Dieu, c'est la famille spirituelle — je crois qu'affirmer sa poésie extérieurement, c'est se dépoétiser. Pour le vulgaire pas plus que pour le valet de chambre, il n'y a de héros ni de poètes.

Après m'avoir vanté les charmes de la vie contemplative par un craintif retour que votre conscience délicate vous inspire, vous ajoutez que la vie active, extérieure, ambitieuse a, elle aussi, ses grandeurs. — Vous êtes bien bon, et je vous remercie pour elle — mais croyez bien que les actifs n'ont que du mépris pour les contemplatifs. Ces derniers sont trop désintéressés pour leur barrer le chemin de la fortune et des honneurs, ils sont trop nobles pour daigner leur nuire. Il faut donc s'en moquer. Plus loin, après m'avoir dit que c'est par la pensée que nous élevons notre âme à Dieu, et que si la faculté de penser nous est retranchée, nous cessons d'exister moralement, vous vous reprenez encore pour remarquer que l'homme privé de raison doit aussi avoir sa place sur la liste de nos frères. C'est réfléchir chrétiennement, et à l'encontre de ceux qui n'estiment un homme que par l'utilité qu'on peut en tirer! « Il a peu d'esprit. » On croit avoir tout dit, tandis qu'on a seulement prouvé son manque de cœur. Pour

moi, dès mon enfance, j'ai aimé la société des esprits simples qui pensent du fond de leur cœur et ne ressemblent pas à cet âne orgueilleux de la fable, chargé de reliques. Je les ai aimées, ces bonnes gens, non pour me pavaner au milieu d'eux, avec le sentiment d'une supériorité illusoire , mais parce qu'ils ne dérangent pas l'harmonie infinie. On éprouve envers eux l'affection compatissante, on voudrait les préserver des traits de ces vilaines gens qu'on appelle beaux esprits. Le jour arrive où l'on n'a plus d'amour que pour les malheureux. J'ai beaucoup observé et me suis toujours senti bouleversé par mon observation dont le contrecoup était l'amour ou la sensibilité. — Passetemps des âmes recueillies, en une soirée d'hiver, vous nombrez les personnes de votre connaissance qui ont émigré de ce monde dans ces derniers temps, et vous trouvez trente-cinq départs ! Cela m'attriste sans m'effrayer. Vous les comptez parce que vous vivez à la campagne, qu'elles ont fait impression sur vous. Mêlé au monde fiévreux des villes, vous n'auriez pas pleuré sur ces disparitions, pas plus que sur un champ de bataille, le soldat ne s'apitoie sur le sort de ses frères de combat. On n'entend plus la cloche des morts quand l'air s'emplit du roulement des équipages. Qui vous a mené ainsi à votre insu, loin du courant des sociétés, sinon un bienfaisant génie qui n'a point voulu que vos bons sentiments s'évaporassent en vain. n

La solitude des champs est commandée aux âmes enthousiastes. Leur estime des sentiments d'autrui qui instinctivement se double d'un esprit observateur, les aigrirait si, mêlées au monde, elles devaient assister au jeu misérable de la force et de l'intrigue. Il leur faut porter les regards plus haut, hors des personnalités jalouses. Gomme on se blase les sens par l'abus des plaisirs, on s'endurcit le cœur par les heurts successifs de la vie sociale. Les gens sortis d'eux mêmes, actifs, répandus, qui se font remarquer partout, aussi bien que les bavards, les raconteurs, les curieux, les sémillants, ne nous doivent guère inspirer la confiance; sous des apparences franches, urbaines, spirituelles, ils se masquent. La bonté se laisse souvent prendre à ces fausses expansions. Mais, pour le moraliste, le mauvais levain qui fermente en leur esprit se trahit par un propos, un geste, une lueur de regard. Ils abondent, hélas! La prospérité matérielle , en rapprochant des gens sans conformité d'instinct, détruit le côté foncier de l'homme : le respect. Un vice le remplace, le plus bas des vices : l'envie, mère- du mépris, fille difforme de l'ambition. Les petites villes plagient les grandes, on s'y met des gants avant de s'être lavé les mains. Ceux qui, par leur intelligence pratique, se sont élevés en ce siècle, s'irritent envers ceux qui ont fait leur chemin au siècle dernier. Il leur semble qu'ils ne

peuvent se hausser qu'en ravalant autrui. Ecoutez-les, débordant de paroles médisantes, cachant sous des airs de bénignité et d'enjouement leur bassesse native. Ils furètent dans les archives étrangères, dans la poussière du passé, pour y faire des trouvailles qui puissent maculer la génération présente, et ce sont ceux dont les ancêtres ont descendu l'échelle sociale en s'avilissant qu'ils aiment à rappeler, au mépris de l'honnêteté. Ils pénètrent au sein des familles qui les ont affectueusement accueillis, tout fermentant d'une curiosité malsaine, inattentifs de parti-pris aux mérites , aux vertus , pour n'y chercher que les travers et les ridicules. Ils se font ainsi une motte élevée de tout le fumier qu'ils peuvent ramasser, et s'y posent espérant y rayonner. Ils se croient glorieux , mais voulant s'élever, ils sont tombés moralement en éclaboussant autour d'eux, comme une pierre lancée en un marais putride. La bonté qu'on leur témoigne ne les rend que plus audacieux, les commérages de ces frelons sont autant de méfaits. Par un phénomène singulier, ces gens, coryphées de tavernes, se relèvent de votre amitié en vous rabaissant, quand ils le peuvent sans danger. Ils sont si vils qu'ils vous souillent dès qu'ils ouvrent la bouche à votre endroit, même pour faire votre éloge. Le compliment s'empoisonne en traversant leur àme. — Pourquoi te plaindre? — Tu devais savoir t'en garer.

O joie d'avoir vécu loin de cet écœurant spectacle, de m'être trouvé en un milieu selon mes goûts, entouré d'amis excellents, loin des villes et de n'avoir fait qu'apercevoir ces vilenies. Déserts vierges de pas, que vous êtes nobles ! Le souffle libre de la divinité circule en vos espaces. Prés, que d'innocents souvenirs vous évoquez ! Bois, forêts, que vous êtes discrets et inspirateurs ! Ruisseaux, qui glissez silencieux sous la coudraie, vous venez m'apprendre comment doivent s'écouler nos jours ! Et toi, Amitié, tu es ma grande consolation ! Quand le monde décevant croulerait sous mon observation tranquille, je saurais du moins où trouver mon appui.

8 décembre.

Vivre à la campagne, hiver comme été, n'accuse guère, dans l'opinion, des goûts bien déli • cats. Beaucoup vous accommodent à la charrue, devinent en vous la rusticité. A leurs yeux, que faites-vous, sinon songer à la fumure, planter, jardiner ? Ce pré, cette roche, ce cours d'eau, on ne s'imagine pas qu'ils puissent être idéalisés par la vie intérieure. Avez-vous de la luzerne, du calcaire, du poisson ?

Pour la belle saison, passe encore, mais quand le grand souffle révolté de l'hiver a balayé la vie qui emplissait les bois, que les chemins défoncés sont impratiquables, ne ressemblez-vous pas, en

vous attardant dans votre triste séjour, à cette statue de marbre, froide et nue, exposée aux injures des vents, au milieu de la pelouse flétrie ? — On se trompe. A celui pour qui les plaisirs de la pensée et de la contemplation ne sont pas de vains mots, la rude saison est plus attrayante que l'été, elle s'accorde avec le sort précaire de l'homme. Dissimulée aux villes par les édifices, elle n'y montre que sa froidure et ses pluies inondant les rues. Aux champs, vous voyez l'hiver dans l'harmonie de tous ses phénomènes. Du moins, faut-il quelque sévérité d'âme pour s'y émouvoir. Les mois pluvieux sont, il est vrai, un peu maussades, mais cette impossibilité de sortir nous fait franchement renoncer à l'existence extérieure , nous fixe avec plus d'ardeur à nos études. Près de la flamme claire de l'âtre, on se sent heureusement abrité, pendant que les lourdes pluies obscurcissent les vitres, et les fouettent avec un bruit mât. J'ai le sommeil léger. Je l'attribue à l'habitude que j'ai prise de ne plus souper. Souvent, la nuit, je m'éveille à une poussée de vent à ma fenêtre. Les ténèbres régnent au dehors, j'écoute le bizarre concert des rafales, sorte de fugue où chaque exécutant vient gémir à son tour. On dirait les esprits de l'abîme qui accourent et fuient alternativement. De quelle bouche ténébreuse s'irradient-ils '? La monodie est plaintive, remontrante. Les ondes sonores croissent et décroissent en murmures

Ht LETTRES A JOSÉ.

stridents ou en voix grondantes. Une douleur infinie les mène. Parfois la troupe échevelée se rue à l'obstacle et, sans bruit, rétrograde, s'évanouit. Parfois, elle se disperse en l'espace pour lutter en un sinistre jeu, magna est discordia fratrum, dit Ovide. Cette multitude vient-elle me huer ou gémir sur mon sort ? Des formes invisibles enveloppent-elles ces voix? Donnerai-je des ailes à ces fantômes aériens, s'agitant en un monde intermédiaire qui échappe à mon âme et à mes yeux? Je demeure éveillé, me pénétrant de ces impressions mystérieuses ; bientôt une lueur blafarde paraît au ciel, les cîmes humides des arbres émergent de la vallée encore obscure, un jour nouveau recommence. Jadis, je notais ces pensées incertaines, ces images anormales qui flottent dans l'esprit par ces nuits d'insomnie. De ces rêves étranges, de ces sortes d'intuitions naturelles, j'avais formé un cahier, saisissant mes songes au vol , les écrivant à la lueur tremblante d'une veilleuse. Les esprits ingénieux se fussent intéressés à ces métamorphoses, à ces formations et déformations insolites de la pensée, voguant sur les flots de la vie instinctive ; les superstitieux y eusseut cherché des présages. Aujourd'hui, je n'accorde plus assez d'importance à mon personnage pour en recueillir les épaves spirituelles. Un jour, me tournant vers un idéal de beauté, j'ai sacrifié ce cahier plus fait pour effrayer les esprits que pour les élever.

Il m'est arrivé en rêve de voir lentement se succéder des dioramas splendides, me montrant des paysages merveilleux, d'une harmonie parfaite dont l'impression me demeurait à mon réveil. J'ai vu aussi des processions d'un autre âge, des multitudes de figures variées; nulle ligne, nul trait ne m'échappait. J'entendais des êtres innombrables discourir, chacun s'exprimant selon son extérieur. Oui ! j'ai entendu parler en rêves des langues étrangères, inconnues ; des accents qui étaient des chants que nulle bouche humaine n'a proférés. J'ai ouvert des livres dont les pages étaient blanches , j'ai lu sans désemparer des romans, des discours phsychologiques que mon cerveau enfantait à mesure que je tournais les feuillets. Le style, la raison, l'originalité s'y trouvaient ! En ceci, je ne suis pas plus extraordinaire que mes chiens courants qui chassent en dormant. Cette piste qu'ils suivent, les yeux fermés, est peut-être celle d'un axis, d'un antilope, animaux qu'ils n'ont jamais vus, et dont ils semblaient connaître toutes les feintes. J'ai du conclure que l'immensité de l'espace est en nous, avec la multitude de ses formes créées et incréées, que notre âme est un univers en raccourci, que, par l'effet d'un mystérieux influ, les accidents de la vie instinctive nous envoient des révélations. Ce que nous appelons des imaginations ne sont souvent que des vérités ignorées. Etre visionnaire, c'est voir au delà.

De même vit en nous l'éternité des temps. Nous sommes les miroirs de la vie universelle et éternelle.

Ces accents divins des grandes individualités poétiques, ces formes idéales rêvées par le génie du sculpteur, ce je ne sais quoi d'ineffable qui charme tous les esprits d'élite, d'où viennentils ? D'une âme plus intuitive, en concordance avec le fond immortel de toutes choses passagères. Ce sont des réalités célestes qui viennent s'y peindre, car, par nous mêmes , nous ne sommes rien. J'ajoute : — Et nous sommes tout, puisque Dieu peut vivre en nous.

12 novembre.

Je termine la première partie de la biographie de mon jeune frère, non pour la publier, mais pour laisser à ma famille un souvenir de celui qui n'est plus. J'en arrive à la deuxième partie, la plus lamentable : sa mort, ses funérailles... Je vous communique les cent premières pages. Je pensais à cette parole de Goethe pour épigraphe :

« Celui qui jeune a quitté la terre, jeune aussi marche éternellement dans le royaume de Perséphore. Il apparaît aux hommes à venir éternellement jeune, éternellement regretté. »

Je voudrais citer dans mon travail un passage du second volume des Contemplations, sur les enfants déformés par l'industrie :

Où vont donc ces petites filles dont pas une ne rit, etc.

Quel génie que Victor Hugo!

Je vous écrirai longuement la semaine prochaine. En vous lisant je me dis : je ne mourrai pas tout entier, mes sentiments se retrouvant dans les vôtres, si noblement exprimés. Désormais, je ne regrette plus tant la mort de Maurice de Guérin. Il a bien fait de mourir : il aurait aujourd'hui soixante-six ans! — Depuis que nous sommes en correspondance, je n'ai pas lu une seule page de vous qui n'exprimât la même tendresse et la même délicatesse. Cette unité, cette uniformité dans le ton de vos sentiments me les font aimer davantage. Vous n'avez pas « détonné » une seule fois ; c'est donc bien vous, toute votre àme foncière que je lis dans vos lettres. — Pardonnez moi de vous apprécier ici au point de vue de votre style ; je ne devrais pas être devant vous un littérateur, mais un ami.

Après le départ de ma dernière lettre, j'ai regretté de vous avoir écrit l'aventure nocturne du czar Paul et du prince Kourakin. Elle aura peut-être troublé votre sommeil ! C'est déjà bien assez du vent gémissant à nos fenêtres, en cette saison. Je ne sais si je pourrai aller à Mons, pour les assises, je ne dors plus, .le voudrais passer cet hiver dans le midi. Le plaisir des voyages et des séjours aux villes d'eaux, c'est d'étendre le champ de nos affections.

s5c LETTRES A JOSÉ.

14 décembre.

Si vers la fin de janvier le rétablissement de la santé de ma mère est complet, nous pourrons réaliser notre projet de séjour dans le midi. Nous ne sommes pas des arbres pour demeurer enracinés à notre coin de terre. Dans ces derniers temps, j'ai feuilleté des ouvrages de médecine. Cette science, malgré la défiance qu'elle m'inspire, a pour moi autant d'attrait que la psychologie. Et combien plus doit-elle m'intéresser quand l'existence d'une personne qui m'est chère en dépend ! Le dictionnaire des sciences médicales de 1824 est d'une grande clarté, d'une égale concision. Il est signé de noms célèbres : Esquirol, Royer Collard, Larrey, Orfila, Pinel, Barbier. Alibert, et de vingt autres. Il entre un peu trop de chimie dans la thérapeutique moderne, elle est devenue comme un vieil arbre touffu, dont les nombreuses ramifications égarent les chercheurs opiniâtres. Jadis, le système antiphlogistique avait cours, les substances vénéneuses n'étaient employées qu'avec une extrême prudence. Je ne vois pas pourquoi la science ferait peau-neuve pour un demi siècle d'expérimentation de plus. Sauf en quelques cas spéciaux, la médecine est aussi incertaine, aussi nuancée que la psychologie. Je ne crois pas que les philosophes des derniers siècles, et même ceux

de l'antiquité aient été moins perspicaces que les nôtres; ou que les capitaines grecs et romains, aussi bien que ceux du premier empire français, valussent moins que les généraux modernes. Le génie, l'observation suffisaient à en faire d'excellents stratèges. En médecine comme en toutes choses : deux ou trois esprits parfaitement doués font la loi. Ils établissent leurs théories qui rayonnent parmi leurs disciples. Aujourd'hui tous se croyant des génies , poussent hardiment leurs pointes, les uns armés d'un végétal, les autres d'un minéral. Combien en est-il qui écoutent cette sage parole : indicatione incerta, maneas in generalibus. La médecine populaire et naturelle, l'empirisme pratique de traditions par les bonnes gens des villages sont un peu trop dédaignés de la thérapeutique dogmatique. Après tous les élancements téméraires de la science, qui nous dit qu'au siècle prochain bien des étages de son édifice ne crouleront pas? Lorsque nous voulons émettre nos opinions sur l'art de guérir, les spécialistes nous repoussent. Nous ne sommes que des profanes. Mais je tiens pour certain qu'un homme attentif, intelligent, naturellement intuitif, qui a consciencieusement observé, peut donner un conseil aussi bien que tel lauréat rempli de science et de termes techniques. Un praticien n'a nulle raison pour lever le front devant un profane, quand il se voit chaque jour

contredit par ceux de son métier. Qu'ils soient aussi tolérants que nous qui leur permettons de juger des œuvres artistiques, littéraires et psychologiques.

J'en ai dit assez sur ce sujet, je n'y reviendrai plus. Il est cependant bien grave, et devrait éveiller plus encore que la politique l'attention des amis de l'humanité. Que de fautes irréparables! Que de victimes d'une science ignorante! Pourquoi ne répandrait-on pas dans le peuple des manuels de médecine usuelle où l'on donnerait aux pauvres gens des préceptes d'hygiène, leur évitant ainsi des traitements dispendieux et peu sûrs. Eclairer, c'est préserver. Hélas! malgré les prudences, les soins, les remèdes, elle arrive toujours l'heure inéluctable ! Nous n'évitons un écueil que pour nous aller briser à un autre. Lorsque nous considérons toutes les souffrances physiques, tous les tourments auxquels les vieilles gens sont en proie, tous les soins dont ils doivent s'entourer, comme ils se barricadent, nous trouvons la mort bien cruelle de réitérer ainsi ses assauts. Quand elle devrait adoucir l'amertume des jours désenchantés et le mener par la main dans le royaume des ombres, c'est dans les dernières années de l'homme qu'elle lui envoie toutes ses affres en l'obligeant à de funèbres apprêts. La plupart se cramponnent à ce reste d'existence qui va leur échapper, et ce reste est plus précieux que les

années de la jeunesse, car il recèle la somme des sentiments éprouvés. Le vieillard mourant emporte avec lui un monde de souvenirs attristés, d'espérances déçues. La jeunesse considère la vieillesse du haut de sa force ; c'est du haut de sa douloureuse expérience que celle-ci la couvre d'un craintif et bienveillant regard.

Vous me dites, cher José, que vous avez reçu la visite de collégiens, vos parents, et que leur vivacité, leur franchise vous ont rappelé ces condisciples dont vous partagiez autrefois les jeux et les travaux. Sans doute, c'est par un mélancolique retour que vous vous reportez à ces belles années. Bien que vous soyez encore dans la rieur de votre vie, vous souffrez de la distance qui sépare l'action du rêve, distance agrandie par toutes les prudences que la sensibilité nous a forgées. Vous sentez que de joyeux acteur vous êtes devenu spectateur pensif. Mais du moins devez-vous remarquer avec bonheur que l'adolescence se sent à l'aise en votre présence, n'aperçoit pas grande distance entre vous et elle. Qu'il en est autrement de ces rares vieillards qui appréciant encore le charme de la naïve jeunesse, se dérobent à sont regard pour ne pas y projeter l'ombre de leurs années ! Il n'y a guère que les enfants vertueux qui se plaisent dans la société des vieillards, comme il n'y a que les âmes poétiques , romanesques qui recherchent la solitude des sites sévères et

désolés. Dans les villes de luxe, le monde sincère n'existe guère ; dès le bas âge les enfants ont perdu leur candeur, dans leur douzième année, ils observent froidement à la façon des vieillards. Ceux-ci, malgré la vue de mille spectacles affligeants, ont gardé la frivolité de l'enfance sans en avoir jamais montré les pudeurs. Les âmes dispersées par les images extérieures, saturées d'impressions matérielles, ont perdu leurs qualités foncières : la candeur, la gravité. Connaissez-vous rien de plus pénible à voir que cet enfant jouant à l'homme, si ce n'est ce vieillard mêlant son sourire inquiet au rire franc et sonore de la jeunesse ? Nous n'aimons rien tant que l'harmonie.

Si d'aventure vous lisez les journaux, vous aurez remarqué comme les crimes se multiplient, vous vous serez remémoré le dicton : homo homini lupus. Cela va défrayer les conversations par les soirs d'hiver. La Sambre est une petite rivière qui a roulé en ses flots muets bien des cadavres dont la fin demeurera mystérieuse. Cependant, nous habitons l'un des pays du monde où la sécurité est la plus grande. Transportez-vous en Asie, en Amérique, en Afrique, à Constantinople. Là, dans bien des contrées, il n'existe pas délivre d'état-civil pour enregistrer les existence ; la police, s'il y en a une, n'est pas informée des disparitions. Sur cet immense océan qui est l'humanité, les victimes ne se nombrent

LETTRES A JOSÉ. zS5

pas. Levons donc le regard vers le tribunal de Dieu.

Il me semble que nous sommes dans les jours les plus noirs de la saison. Dans les parterres, il n'y a plus que les spectres des plantes, les gazons sont d'une tristesse à fendre le cœur. Toute misérable que soit la nature en ce moment, on l'aime encore.

Grâce à l'amélioration survenue cette nuit dans l'état de ma mère, j'ai pu passer la journée dehors. Après deux semaines de réclusion, je me suis trouvé un peu dépavsé pour faire l'école buissonnière. J'ai d'abord mis tous mes chiens en récréation, au grand désarroi de la bassecour. Les canards et les oies sonnaient la trompette, les poules s'envolaient en gloussant par dessus les murs, les prisonniers reconnaissants gambadaient , venaient me barbouiller la poitrine de leur pattes. Je n'ai pas voulu oublier mon sanglier Martin, je lui ai permis de me suivre jusqu'à Villers. Il bouleversait les vieilles souches, puis se précipitait, tout hérissé, à travers les babourés en décrivant de grands cercles, et revenait vers moi au son de ma corne. Il est vrai que j'avais pris une poignée de châtaignes, et que, de loin en loin, j'en laissais tomber sur mes traces. Mais sa gratitude s'exprimait par de tels coups de boutoir, que je faillis plus d'une fois perdre l'équilibre. A l'aide d'une petite branche dont je le frappais sur la hure, je lui apprenais

le respect qu'il me doit, d'autant plus qu'il ne manque jamais de prendre un bain dans les eaux les moins limpides, et tout aussitôt d'accourir à moi. Ma promenade avec ce singulier compagnon ne s'est point terminée sans causer des alarmes. Arrivés sur l'escarpement que vous connaissez, près de la tour de Montbrival, Martin me quitte et va résolument se mettre en observation au coin du bois, les oreilles droites. A peine a-t-il aperçu un groupe de petits paysans qui jouaient dans les prés, que le voilà partant comme une flèche, les poursuivant, les culbutant. Les mères voyant la scène de la colline opposée poussaient d'affreuses clameurs. Martin n'en continuait pas moins sa razzia. En un instant, le village est en émoi, la colline se peuple de gens effrayés, on va compter les morts... On trouve quelques casquettes demeurées sur le champ de bataille. Déjà fier de son exploit, Martin remonte la côte à ma rencontre, hérissé, grognant, agitant la queue d'un air fort satisfait. Cette fois au lieu de s'enfuir, les femmes et les enfants accouraient et n'étaient pas éloignés d'agacer le monstre. Il s'arrêta deux fois, indécis, prêt à rebrousser chemin pour recommencer le jeu, mais je laissai tomber quelques châtaignes, et il marcha docilement sur mes talons. Nous rentrâmes ici comme des triomphateurs, escortés d'une foule émerveillée.

Ne trouvez-vous pas que si mon renard Re-

neck est intéressant par ses ruses, Martin l'est bien plus par la franchise de ses allures. Son affection pour son maître est telle qu'il le culbute sous ses caresses, familiarité qui lui sera permise jusqu'au temps où ses crocs ne seront pas trop menaçants. Oui, Martin m'intéresse, ce n'est pas moi qui me moquerai de sa rusticité, d'une indépendance qui lui permet de prendre partout ses aises. Regardez-le, se frottant le poil à cette porte, à cette chaise de jardin, à ce banc qu'il renverse, se plongeant le nez dans la bourbe, et en cet état accourant affectueusement vers vous, sans s'apercevoir de la mine qu'il s'est faite. Ce n'est pas lui qui vous méprisera si vous portez des manchettes un peu souillées. Comme il dédaigne ce formalisme étroit qui nous empêche de nous livrer à nos plaisirs ! Souriez de sa queue ridicule, de ses longues oreilles poilues, ou de sa voix rauque, il ne vous gardera pas rancune ; ce libre-mangeur se plaçant au-dessus de l'opinion publique, nous regardera philosophiquement de son petit œil brun, en croquant une faine. Tel il est né, tel il mourra, ce brave garçon, sérieux, gourmand et positif.

Souvent, regardant avec pitié les bêtes qui m'entourent, je me suis dit : Pauvres bêtes, pour lesquelles je suis le père distributeur, qui bientôt allez être enterrées, et que nul des régions supérieures, hors moi, n'aura connues, vous

devriez, vous aussi, vous survivre. Votre image qui a flotté chaque jour devant mes yeux était l'expression sincère de votre vie. Les calculs de l'ambition vous sont étrangers. Vous n'avez jamais menti, toutes vos caresses ont été, bien que suppliantes, désintéressées. Si je prévoyais que des années nombreuses dussent encore m'être départies, je voudrais décrire la biographie de quelques chiens fidèles. Pauvre Mammouth ! fidèle gardien de la cour, enchaîné dans ta cabane par les nuits d'hiver, tout frissonnant sous ton poil soyeux, ton supplice, tes aboiements vigilants seraient notés par ma reconnaissance. Toi aussi, Mouche, qui dors à mon chevet, dont le regard expressif sans cesse interroge le mien, tu ne me quitteras pas au tombeau, tu viendras y dormir à mes pieds en témoignagne de ta fidélité !

Je ne puis encore terminer ici ma lettre, écrite à bâtons rompus, image de la vie où se produit une succession d'événements variés, où les joies intimes coudoient les deuils publics.

Vous aurez appris la mort du comte Louis de Mérode qui vient de s'éteindre à Cannes, dans la maturité de sa vie. C'était l'homme le plus distingué que j'aie connu. Je ne veux pas le juger par la reconnaissance de ses procédés envers moi, ce qui pourrait me rendre partial, mais en étranger, en simple observateur. La nature l'avait admirablement doué : d'une très haute

LETTRES A JOSÉ. 25g

taille, fin, gracieux, un peu penché par l'habitude de la bienveillance. Tout en lui exprimait l'âme pensive qui a parcouru, sans trop d'enivrement spirituel, le cercle des choses humaines, et n'éprouve plus que de la pitié, même pour ses ennemis. La fierté commandée par sa grande race était chez lui tempérée par une sensibilité extrême, une urbanité exquise. Dans son clair regard il y avait comme une distinction pénétrante qui rappelait la devise de sa famille. Le timbre de sa voix, la pureté de son langage, sa conversation intéressante, son maintien, ses moindres gestes, expression des pensées délicates qui l'occupaient, le fesaient aimer et honorer. Chose rare, non seulement il fut apprécié de son cercle, mais les gens du peuple aussi le comprirent, et sous ses formes réservées, devinèrent son humanité. Aussi les regrets que sa mort provoque sont-ils unanimes.

A bientôt, pour vous écouter encore, car je n'ai reçu que le commencement de votre lettre. Ma mère me charge de remercier toute votre famille de l'intérêt qu'elle lui témoigne. Veuillez offrir mes affections et mes hommages aux parents qui vous entourent.

2 5 décembre.

Lorsque les circonstances nous obligent de nous lever avant le jour, nous nous reprochons

26o LETTRES A JOSE.

notre paresse quotidienne. Nous livrons la moitié de notre existence à une mort passagère, dans cette fièvre intermittente qui est la vie humaine. Avons-nous tant travaillé, qu'il faille tant nous reposer ! Nos heures sont-elles si nombreuses que nous ne devions pas nous en montrer avare ? Ce matin à cinq heures — étonnez- vous — mon domestique est venu allumer ma lampe et faire mon feu. La nuit règne au dehors, inondant de ses ombres épaisses les terres et les bois, je n'entends que la voix lente d'une petite cloche qui s'éveille au clocher. Combien cette heure matinale est favorable à la méditation , au « dépouillement du vieil homme. » Mille souvenirs d'enfance affluent à notre âme. Pourquoi nous charment-ils, sinon parce qu'ils sont purs ? Par impression d'analogie, je me retrouve dans mes meilleurs jours de paix, et aussi en mes jours de voyage, alors que mon isolement approfondissait mon attention. Je parcours en malle-poste des contrées étrangères, regardant l'expression nocturne des pays inconnus, et les formes de la terre émerger insensiblement des ténèbres, avec le crépuscule du matin. Je me retrouve à la Grande Chartreuse, en Dauphiné, assistant à l'office de nuit, écoutant les voix vibrantes des religieux. Les ombres de leurs cagoules se lèvent et s'abaissent sur les murs blancs de la chapelle. Troubles, inquiétudes, malaises du monde, vous n'êtes

plus ! Vagues du temps, vous avez interrompu votre vaine clameur. Dans un instant je serai dans l'église du village, mêlé à la foule pieuse des fidèles, enfants, femmes, vieillards. Nos sentiments, de même que nos haleines, se confondront sous la même voûte, dans le même encens. Le prêtre dira : « Le verbe s'est fait chair et a habité parmi nous. »

Et aux vêpres, le soir tombant, j'entendrai les voix claires des petits villageois chanter l'hymne de la nativité :

Accourez, peuple fidèle, livrez-vous

Aux plus vifs transports de joie !

Venez à Bethléem...

Voyez le Roi des anges qui vient de naître

Venez, venez, adorons le Seigneur... etc.

Après une jeunesse troublée par tant de fièvres, ces paroles me pénètrent encore de leur suavité. Nos attaches à notre première candeur ne sont pas toutes brisées ; mais, c'est hélas ! à l'horizon du passé que j'aperçois ce céleste mirage.

Les derniers journaux sont remplis de pages charmantes sur la fête de Noël, sur ses touchantes cérémonies religieuses, mais surtout sur les beaux arbres de Noël qui font la joie des enfants, et sur les réveillons. Passe pour la joie des enfants, mais que des gens sérieux choisissent cette nuit là pour se réjouir en un ban-

quet, s'inspirant le plus souvent de divinités païennes, j'y vois une profanation, et l'ami à qui j'écris sait que je ne suis pas seul en ces sentiments. Si ce temps d'hiver peut s'accorder avec un anniversaire de joie, avec la naissance du divin enfant, c'est par la pureté des neiges qui d'ordinaire voilent la terre à cette époque. La sévérité de l'hiver est en harmonie avec la naissance d'une religion qui venait faire la guerre à nos instincts. Qu'Apollon nous apparaisse en une matinée de printemps, au milieu d'un parterre de roses, mais que le Christ apporte sa consolation en nos jours de deuil !

Hier dimanche je recevais de Paris, à l'adresse de mon pauvre frère Fernand, la carte de visite de l'un de ses amis, Cassio Antonio Dacosla Ferreira, dont bien souvent il me parlait avec affection. Ensemble ils avaient passé six mois en Italie. Ce n'est pas sans émotion que je vis ce témoignagne de fidèle souvenir, en m'imaginant la joie que mon frère eut éprouvée en lisant ces lignes : « De retour du Brésil, je désire savoir où réside à l'heure qu'il est F. Pirmez, mon compagnon de voyage en Italie, en 1 862 ...» Au cimetière ! — Hélas, c'est là que repose depuis quatre années le jeune et enthousiaste compagnon de voyage d'Antonio Dacosta.

Je me hâtai de lui répondre pour lui apprendre le cruel événement, et lui dire que si les circonstances l'amenaient en ce pays, je serais

heureux de l'accueillir ici en souvenir de l'ami qu'il a perdu. Je ne connais ce Brésilien que par son portrait photographié. Sa physionomie exprime la simplicité, la honte. Cela me suffit. Evitons la curiosité déliante, les prudences malsaines. Eùt-il un poignard à la ceinture, accueillons-le ; il fut pendant six mois l'ami de mon frère.

Mon papier m'avertissant que je suis sur le seuil de la porte, je vous quitte avec l'espoir de vous revoir samedi.

5 février.

A quoi bon, me dites-vous, étendre son domaine, sinon pour multiplier ses inquiétudes ! Et vous citez une poésie d'Emerson intitulée : Le chant de la terre. De cette terré dont nous nous croyons les maîtres, et qui nous possède. Les paroles du poète sont d'une vérité saisissante, elles accusent la vivacité de ses émotions, aussi bien que la véracité de son cœur. Nous croyons avoir tout dit sur ce sujet (qui serait si triste si nous n'espérions en la Providence) : la mort de l'homme, mais il est inépuisable, il y a toujours à dire des paroles plus moins ou expressives, selon la force de pénétration de notre esprit et la sensibilité de notre imagination. Je revenais hier soir du bois des Malagnes. Mes chiens gambadaient sur les ber-

ges, en furetant tous les buissons, mon garde marchait sur mes pas. Les ombres du soir s'étaient accrues pendant que nous descendions dans le vallon. Tout à coup, une sonnerie de cloches retentit au loin, si lente, si douce, si profondément triste, qu'il me sembla que la multitude des morts s'éveillait en mon sein : « Quelle belle sonnerie, pensai-je tout haut » dans un élan de mystérieuse sympathie! — Monsieur aime ce bruit-là, me dit mon compagnon, moi cela me tourmente. — Les deux mondes étaient donc encore ici en présence. Celui qui cherchait avec son cœur la vérité infinie, était incompris de celui que les nécessités d'une existence précaire obligent à se détourner de la poétique perspective de l'avenir d'outremonde. Il espérait se reposer gaîment du labeur de la journée, voilà que tinte la cloche des morts! Nous demandons trop du peuple, lorsque nous voulons lui trouver une âme nuancée. Qu'ils remplissent ponctuellement leurs devoirs de chrétiens, ceux qui n'ont pas le loisir d'approfondir leurs émotions, et qu'en nous seuls éclose la poésie avec ses mélancolies.

Oui, la terre creusée dès l'origine des siècles pour recevoir nos corps, nous attend pendant que nous nous promenons en maîtres sur ses gouffres. Que nous la foulions fièrement ou joyeusement, elle chante à nos pieds comme une sourde chanson que nous n'entendons pas, et qui est notre chant funéraire.

Je l'entendis dès mon enfance, ce chant ; rien ne me captiva comme le son dolent des cloches, voix harmonieuses du temps destructeur. A travers leurs paroles, je contemplais les formes changeantes, et me tenais attentif aux fugitifs échos de la terre. J'ai hu longtemps de ce capiteux breuvage qui m'enivrait au sentiment du néant de nos existences, et j'aimais d'autant plus ces formes et ces bruits, que je prévoyais la brièveté de leur durée. Lorsque la belle saison ornait la terre de tous ses charmes, s'accroissait ma compassion, car aux sombres jours de l'hiver je n'avais pas à craindre, à m'affliger. La terre en deuil parlait pour moi.

Aux heures printannières, je me sentais consumé dans l'immense douleur de mes pressentiments. Les papillons diaprés voltigeaient d'un vol mourant autour des fleurs, les feuilles vertes remuaient aux rameaux des arbres comme agitées d'un long frisson, les gouttes de rosée y perlaient semblables à des larmes. Si la fauvette chantait au bord de son nid, c'était pour écarter le danger; les herbes frêles tremblaient craintives au souffle des brises, les nuages passaient en longs troupeaux comme d'innocentes brebis menées à l'abattoir, seuls les rochers insensibles semblaient méditer avec moi sur le rapide évanouissement de ce que nous nommons la vie. Dans les longues soirées de l'été, je m'en allais à travers les prés, m'asseoir sur les rives d'une

rivière. Je regardais couler d'un mouvement fraternel la multitude des flots. Ils étaient unanimes à m'apprendre la fuite inéluctable des jours, ils étaient tous variés et chacun avait son propos joyeux ou triste. Les uns se froissaient aux pierres du rivage, d'autres roulaient plus calmes au milieu du courant. Où courez-vous ainsi sans trêve, flots légers, sinon à cet océan mystérieux qui est comme la conscience d'une terre en travail. Lorsque les ombres odorantes du soir s'étendaient sur les prés clôturés et sur les haies, quand les troupeaux sommeillants retournaient aux étables, je voyais les rives s'animer de groupes d'enfants qui, après s'être dépouillés de leurs vêtements, descendaient la berge avec précaution, les bras levés, candides en leur nudité, avec des attitudes gracieuses, et la timide vigueur de leur âge. Une lumière intense se dégageait de leurs jeunes corps, leurs silhouettes enfantines ou adolescentes, se profilant sur l'horizon vaporeux, évoquaient les souvenirs des divinités sorties du ciseau des artistes d'Athènes. Eh quoi! ces formes charmantes et juvéniles ne feront que vous apparaître ! La jeunesse tout entière glisse sur la pente de la mort et de l'éternel oubli ! M'arrêter et me remplir de l'heure présente, le puis-je? Pourrai-je conjurer pour ce que j'aime l'arrivée de la vieillesse déformatrice ? En ces tristesses indicibles, j'entendais une voix consolante; elle me disait :

Aimer activement c'est assurer la durée des choses et des êtres que l'on aime. Préserver des injures du temps les êtres vivants et leurs élégances éphémères , tu ne le pourras que par l'art. Prends donc ton outil et fixe-les à jamais avant leur métamorphose. Tu les sauveras si tu les fais admirer après leur évanouissement. Et pour sauver ces âmes naïves, pénétrées de candeur, c'est à Dieu seul que tu dois recourir en leur assurant la félicité au séjour des âmes. Peutêtre celles qui t'y auront précédé viendront elles t'inspirer ici-bas, lorsque tu tenteras de perpétuer le souvenir des êtres chérissables dont tu auras compris la beauté.

Mercredi des Cendres.

Je ne puis laisser venir la nuit du mercredi des cendres sans vous exprimer les sentiments qui débordent de mon cœur, à vous, cher frère mortel, qui faites avec moi la traversée de ce monde et qui me verrez peut-être naufrager. Pulvis et timbrai Depuis l'instant de mon lever, ces mots n'ont cessé de résonner en moi. Il ne me fallait pas voir la croix que le prêtre trace au front des enfants et des jeunes villageoises, pour me convaincre de ma mortalité. Le spectacle de la vie naturelle suffirait à m'apprendre que mon existence , la vôtre, toutes celles qui nous entourent ne sont que de fugi-

tives apparitions. Ce matin les petites cloches champêtres sonnaient au clocher du village. A peine les ai-je entendues, car il est en moi une sonnerie continue qui m'inspire la compassion pour tous les plaisirs et les triomphes de la terre.

— Où t'en vas-tu, cher enfant? — A mes jeux. — Mais celui qui passe par tes sentiers regarde au-delà et s'attriste de voir combien seront vite délaissés tes jouets. — Et toi, heureux vieillard, qui considères avec une joie orgueilleuse ta jeune famille prospérante, tu ne la précéderas que bien peu de temps dans la nuit du tombeau. Déjà tes enfants et tes petits-enfants, tu les vois disparaître. Les heures nous meurtrissent et nous blessent, mais les siècles s'avancent d'un pas solennel, fesant de la poussière avec les générations des hommes. Je me précipite au plus profond de l'avenir, j'interroge le passé. Où es-tu, ô le plus cher des amis, toi que je vois aujourd'hui promenant tes doux rêves dans la riante vallée où s'écoula ton enfance?... Où es-tu, mortel, qui traces ces lignes, et dont les tristes paroles trouvent un écho au cœurde celui qui les lit?... Où êtes-vous, créatures innombrables, qui vous agitez à cette heure sur la surface du monde? — Immobilisés dans le mutisme éternel ! — La terre avare et usurière se hâte de reprendre le vêtement qu'elle prête à la flamme vacillante de nos âmes. Les paroles

nous manquent pour peindre les métamorphoses et les anéantissements : fuites, écroulements, chutes, naufrages, renversements, hécatombes, ensevelissements, disparitions, éclipses, envolements, tous ces termes se pressent dans ma pensée, je les sens tous impuissants à rendre la profondeur du précipice, la grandeur de l'océan de la mort. Je voudrais parler par image, mais les formes de la terre étant limitées ne peuvent davantage rendre le sentiment de la mortalité qui me transperce et dont je me sens frémir. La neige et la cire qui fondent, le navire qui s'évanouit dans la brume de l'horizon, le ruisseau qui glisse au fleuve, les fleurs tournoyantes qui s'embourbent , le nuage qui retombe en pluie, l'arbre qui s'abat sous l'ouragan, la corolle que la brise emporte, l'herbe repliée par la gelée, le linceuil de neiges étendu sur les terres, les ténèbres couvrant les champs et les forêts, nulle image, quelque triste qu'elle soit à mes yeux, ne pourra me pénétrer d'une assez grande mélancolie, ne me rendra bien compte de mon néant. L'intuition profonde, c'est en mon cœur inspiré par l'infini que je la dois trouver, par soumission à la Providence, en m'inclinant devant l'éternité. Alors j'entendrai distinctement sonner mon glas et celui de mes compagnons d'un jour.

27o LETTRES A JOSÉ.

10 mars.

Se livrer à son premier mouvement cause parfois bien des regrets ! Je le dis à propos du petit livre, tout balafré de mes remarques, que je vous ai envoyé par la poste. Devais-je m'affubler du masque de critique pour ridiculiser ce pseudo-romantique. Il est trop tard, hélas ! mes remarques ont déjà causé leur impression sur vous ; mais n'y portez plus les yeux. Aussi, je vous demande de bien vouloir mettre une ceinture de papier blanc au volume et de me l'expédier par la poste...

J'espère que cette gelée épurera l'atmosphère et nous donnera un bon ressort. Depuis huit jours, je n'eusse pu m'offrir à vos regards sans exciter votre hilarité. Tout barbouillé des pieds à la tête, j'ai péché et tiré au fusil des brochets dans la vase des étangs. Trente quatre victimes, y compris un ogre, véritable léviathan.

Nous voici le 10 mars... Qu'ai-je fait depuis le premier de ce mois..? J'ai tiré des brochets... !

Vraiment, nous faisons un usage singulier de cette vie si précieuse, vestibule de l'éternité. Chaque moment de notre existence devrait être médité et savouré. Je me convertirai. Oui, je me convertirai, plus personne ne pourra me faire sortir de mon froc. Non, plus personne, sauf vous, cher José, et quelques vieux amis.

Mais alors me voilà encore tout entier sorti de mon froc! Eh bien, s'il le faut, il le faudra, et vous ne me verrez plus ! C'est en souvenir seulement que je vous apparaîtrai ! . . .

En ce moment, un bruissement se produit dans ma chambre, pendant que dans la cour j'entends hurler mon griffon noir Astrackan ; c'est plutôt une sorte de crépitement : la flamme de mon foyer lèche des bûchettes de bois pour les dévorer. Que me représente cette flamme avide et traîtresse? Que me représentent ces innocentes bûchettes? Je puis méditer sur ce sujet jusqu'à l'arrivée de mon frère et de L. de B... qui sont attendus ce soir, attirés par le passage des bécasses. C'est le rapide passage des hommes qui m'intéresse. C'est la musique de l'horloge que j'écoute. C'est la couleur du soleil que je regarde.

J'aurais voulu, selon ma promesse, vous parler longuement de Robinson Crusoé et de Vendredi; je vous en avais presque menacé. Mais je crains, en abordant ce sujet — ce mauvais sujet, si vous voulez — de m'ensevelir en des réflexions morales. Quant au père de Robinson, à Daniel de Foè', qui fut exposé au pilori pour un méchant libelle, je vous l'abandonne. Pour le petit Crusoé, c'est différent; sa vie active et courageuse pourrait être d'un utile exemple à maint petit paysan balourd, qui végète sur un carré de terre. Parvenez à lui donner la vie intérieure, à l'ani-

mer de quelques flammes spirituelles, alors je lui retire le livre de Robinson.

Buona sera, carissimo Ginseppel

20 mars.

Ce matin le printemps nous est arrivé sous un voile de neige. J'ai voulu le fêter en passant tout le jour au milieu de mes planteurs. J'ai créé (pardonnez-moi ce mot présomptueux) une charmille entre le ruisseau et les fossés. Mes petits neveux se promèneront sous sa voûte verdoyante. J'ai formé des groupes de pins sylvestres sur la colline de Montbrival, en deçà du village de Villers. Ce sont les plus sévères de nos arbres, parce qu'ils nous rappellent les pays déserts dont le sol est pauvre. Pressés en sapinières comme de noirs régiments, ils sont d'un grand mutisme, d'un aspect banal ; mais , espacés dans la plaine, déployant sans entraves' leurs lourds rameaux, ils produisent des cîmes puissantes d'une pénétrante mélancolie. Tout en plantant, je pensais à la vanité de l'homme, si fier de laisser ici-bas quelques marques de son passage, éprouvant une joie égale à planter et à défricher. Il suffit à son orgueil de changer de par ses mains ce qui existe. Le soir tombait que j'étais encore dans la campagne. Les villageoises et leurs enfants, munis de paniers, cueillaient la dent-de-lion pour le souper de la famille. J'écou-

tais leurs voix claires, leurs rires sonores à la vue des gambades de mes chiens. Quel plaisir de vivre lorsque, absorbé par les occupations champêtres, on n'a pas le loisir de s'observer mourir. Un roitelet, premier chantre du printemps, sautillait en gazouillant sur un fagot ; des bandes de ramiers revolaient bruyamment à leur perchoir, pendant que le soleil, comme un globe de feu dormant, s'enfonçait dans les chênes. Des groupes d'ouvriers passaient sur la route, les pères et les enfants marchant de ce pas égal et tranquille qui accuse la satisfaction du devoir accompli aussi bien que la lassitude. Comme leurs saluts sincères me plaisent davantage que ces fins sourires que l'on reçoit des habitants des villes.

Ne semble-t-il pas qu'en ce mois de mars la nature est comme indécise?.. Les oiseaux n'arrivent encore qu'avec crainte, le ciel est brumeux, les chemins de terre sont impraticables ; si quelques fleurs essaient d'éclore, une ondée les engloutit,ou une gelée les fane pendant la nuit. Mais dans quelques semaines, la grande efflorescence de vie commencera. Jacinthes, primevères, violettes, épervières, marguerites blanches, éveilleront les pelouses et les clairières. Nous ne serons plus si seuls. Néanmoins, l'isolement aux champs, fût ce pendant les plus sombres jours de l'hiver, ne nous inquiète guère, notre confiance en la miséricorde de Dieu ne nous a ban-

donne pas. La nature est une endormeuse qui nous berce dans l'espérance. Elle ne peut nous tromper. Je n'en dirai pas autant des hommes ; plus nous en connaissons, plus nous éprouvons d'inquiétudes, plus nous sentons nos sentiments se disperser sans utilité. C'est vilain à avouer. Mais voudriez-vous que j'en fisse des anges pour nous mieux décevoir...

Jeudi dernier, nous avons en la visite des B... qui avaient passé deux mois à naviguer sur l'Escaut, dans tout le bonheur que donnent la santé Florissante et l'indépendance. Ils avaient amené avec eux l'un de leurs amis d'Anvers qui a failli devenir la victime de mon sanglier, mis en liberté dans le bois. Son vêtement seul a été déchiré. Mais Martin reçut une punition sévère. La sauvage bête fut coiffée par mon chien de cour qui la tint immobile pendant dix minutes, malgré ses grognements, et les efforts de plusieurs d'entre nous pour lui faire lâcher prise. C'était une scène affreuse qui mit en sang l'oreille du pauvre Martin. Pour que vous ne me preniez pas pour un belluaire, je me tais sur ce barbare sujet...

24 mars.

Vous me parlez des ouvrages capiteux de la littérature moderne. L'expresssion est juste. Tous les discours des hommes que la passion seule

inspire sont capiteux. En littérature comme en politique régnent aujourd'hui la discorde et les irritations qui en sont la conséquence. A quoi faut-il attribuer cet état ? Sans doute à une grande efflorescence vitale, fruit d'une prospérité inaccoutumée, qui a exalté les sens et porté bien des esprits hors du chemin du bon goût et de l'équité. Au moyen-âge la même situation se manifestait, mais elle était causée par les famines et les calamités.

Lorsqu'on a parcouru le cercle des choses humaines, il ne faut pas longtemps pour cela si l'on est doué d'un esprit attentif et sincèrei on a bien vite aperçu ce qui mérite notre admiration, on se déprend des jeux stériles, des inutiles paroles. Jeunes, inexpérimentés, épris des beautés artistiques, nous ne voyons plus qu'elles, nous ne pressentons pas l'amertume que nous rencontrerons au fond de ces fruits savoureux. Je le dis à propos d'Henri Heine et des poètes humoristiques dont le génie original me charmait autrefois. En reparcourant les lettres de S1 Bernard, je remarque toute la distance qui sépare un génie foncier d'un esprit charmant. Le premier paraît bien lent en sa marche, il est vrai, mais cette lenteur accuse le poids des sentiments de compassion, divin fardeau qu'un amour spirituel oblige à porter. Il n'est rien de tel qu'un esprit désoccupé de pensées graves, pour faire valoir sa gentillesse. Henri Haine a voltigé au

dessus de l'abîme, il n'y a pas arrêté tranquillement le regard. Banirons-nous toutes les élégances ? A Dieu ne plaise ! Ce qui est pur et sobre est toujours d'une élégance suprême. Le vêtement n'est rien, une âme bien née n'a jamais à craindre de se montrer dans sa simplicité, sa nudité native.

Votre objection à quelques pensées que je vous adressais est vraie : une première passion trahie ne se remplace pas, elle est même une source de découragement devant les affections futures ; elle n'a d'autres ressources que de s'universaliser dans l'humanité, joie tiède qui nous remonte dans les hautes régions de la pensée.

Comme j'approuve l'ami qui me dit : Il vaut mieux avoir un ami sûr qu'un grand nombre d'amis des jours heureux, oiseaux émigrants qui prennent leur vol dès que l'ombre du malheur s'allonge sur vous.

Madame de Sevigné avait fait figurer sur un cachet une hirondelle au vol avec cette devise : Le froid me chasse.

Pensez vous qu'elle n'eut pas pu la remplacer par : L'adversité m éloigne.

Le procès qui s'est récemment déroulé en France, nous a appris toutes les prudences qu'il faut avoir en ses liaisons, aussi bien qu'en ses écrits, car l'affection inspire un abandon confiant qui fait révéler à un ami bien des faiblesses que

LETTRES A JOSK.

l'on serait confus de dévoiler au public. Celui-ci n'est appelé à juger un homme que par l'ensemble de sa vie et de ses discours.

Revenons à votre lettre. Je partage votre admiration pour le génie si chrétien de l'illustre auteur des Mémoires doutre-tombe, et comme vous, j'aime à relire les pages de René car elles me font mieux comprendre la grande àme de Chateaubriand. — René resta son premier ouvrage, dit Lamartine ; religieux comme l'infini de la passion ; éternellement retentissant comme la solitude du cœur, à dater de René, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.

L'envie et la haine s'acharnèrent sur lui, ajoute Sainte Beuve ; la même méprise se reproduit presque toutes les fois qu'un homme de génie apparaît en littérature ; il trouve toujours sur son chemin, à son entrée, quelques hommes de bon esprit d'ailleurs et de sens, mais d'un esprit difficile et négatif qui le prennent par ses défauts et essayent de se mesurer avec lui, chargés de toutes sortes de raisons dont quelques-unes peuvent être bonnes et même solides; et pourtant, ils sont battus, jetés de côté et à la renverse. D'où vient cela ? C'est qu'il ont affaire à un génie et qu'ils ne s'en doutaient pas.

A bientôt, mon cher José, un plaisir plus grand que celui de vous écrire : le plaisir de vous voir et de vous entendre.

29 mars.

Vous ne pourriez croire à quel point me répugne la violence quelle que soit la légitimité des griefs qui l'amènent. Je me tiens autant qu'il est en moi, loin des partis que la lutte enfièvre. Il en est des événements comme d'un tableau, il faut se placer à distance pour l'apprécier sûrement. Les échos du monde ne m'arrivent ici que pai* les journaux, cela me suffit pour m'applaudir de la résolution que j'ai prise de vivre dans la solitude. Je me défie trop d'ailleurs de ma raison pour vouloir faire prévaloir avec valeur mes opinions. Toutefois, si je ne cherche pas la lutte, je ne la crains pas. Quand les circonstances l'exigent, je sais défendre les idées que je crois bonnes, et devant l'injustice je ne puis dissimuler mon indignation. Je comprends même la violence de langage chez eux qui se tiennent constamment sur la brèche et que l'action échauffe. Une grande distance sépare encore la parole du fait matériel; si les paroles sont mauvaises , c'est seulement par leurs effets que nous les jugerons.

Vous le dites avec raison : « L'ardeur de certains polémistes ne peut tromper que le vulgaire. On sent le froid calcul, la présence d'intérêts mesquins sous cet enthousiasme de

commande. La sincérité manque, l'habileté la remplace. Or si nous respectons, même chez un adversaire, les convictions fortes chaleureusement exprimées, nous éprouvons une répulsion instinctive pour les prudences et les subtilités d'une politique indifférente aux principes, soucieuse seulement de sauvegarder ses intérêts.»

Il n'y a d'ailleurs de véritable éloquence que dans le christianisme et dans la démocratie spiritualiste. L'opinion mitoyenne est trop raisonneuse pour suivre l'impulsion du cœur et des convictions ardentes. Elle se développera peutêtre correctement, sans extravagances, mais les ambitions matérielles la guettent; il est bien difficile qu'elle y échappe. C'est une opinion qui s'adapte au train commun du monde; elle peut être utile à sa prospérité matérielle, mais non à sa grandeur ni à sa gloire..

Nous vivons à une singulière époque, comme au milieu d'une nuée orageuse qui s'apprête à crever. Un demi siècle de prospérité nous y a menés. Chacun aujourd'hui se croit si savant qu'à ses yeux il n'est plus une position qui lui soit inaccessible. Les portes des ministères sont comme les entrées du théâtre, assiégées par des gens de toute mine; à chaque instant le nombre des mécontents s'accroît. C'est cette multitude d'évincés qui, excitant les passions du peuple, doit submerger la société moderne. Car, de lui-même, le peuple ne nourrit pas de senti-

28o LETTRES A JOSÉ.

ments de haine contre l'autorité. Cela ne viendra que le jour où la capitale du pays, prenant trop d'empire, corrompue par le luxe, déversera son écume dans les provinces, comme l'a fait Paris sur la France. La capitale d'un pays en est comme la tête, il ne faut pas qu'une congestion s'y produise. Enfin l'humanité sera toujours une pauvre malade, souffrant tour à tour dans ses membres et dans sa pensée. Les médecins qui veulent la guérir radicalement et les charlatans sont nombreux; ils disent que si on la leur livrait pieds et poingts liés, elle se porte rait à merveille. Mais je doute fort que cet état parfait lui arrive jamais, en ce monde du moins.

Sur ce long discours, je vous serre cordialement la main, ami bienveillant, vous demandant pitié pour mon griffonnage.

2 avril.

S'il nous était donné de vivre deux siècles, devenus experts sur la valeur de cette vie terrestre, tous nous nous convertirions, et réaliserions les préceptes de la morale chrétienne, nous aimant les uns les autres sous le regard de Dieu. Mais la tombe se referme sur nous à l'heure où nous allions entrevoir. Voudriez-vous , quelque charmant qu'ait été votre passé, resuivre les sentiers que vous avez parcourus? Vous êtes

trop consciencieux pour désirer remonter le cours de vos années. Pour celui qui observe avec sincérité, vivre n'est que s'acheminer au renoncement. Plus on se meurt, plus on apprécie sa petitesse, sa débilité. L'autre jour, vous promenant sur la colline boisée, vous vous représentiez le point presqu'imperceptible que vous formiez pour le promeneur de la colline opposée, puis, élargissant toujours le cercle de votre observation, vous finissiez par vous sentir matériellement anéanti dans l'espace incommensurable. La même impression se produit, lorsqu'on songe à la multitude des mortel qui couvre le globe, aux souffrances innombrables, aux trépas prématurés, qui semblent immérités à nos regards, dans l'impuissance où nous sommes de témoigner notre humanité, hors du petit cercle où la destinée nous enferme. Nous trouvons bien vain ce mouvement extérieur qui fait dire de nous : C'est un homme d'action! Misérable action, qui ne peut s'adresser qu'à quelques créatures que les circonstances ont placées sur nos pas. L'âme insatiable voudrait s'étendre par delà, sentir s'agiter en elle la multitude des vivants et des morts, leur venir spirituellement en aide. Elle ne peut se satisfaire de son entourage, elle s'emporte au loin. Qu'on lui retire le sentiment de l'efficacité de la prière, elle se sentira inutile, une sorte d'indifférence ou de dégoût l'accablera. Lorsque, mû par le. seul

désir de se corriger en fixant toute son attention sur soi-même, on tente de réaliser une perfection salutaire, une voix intérieure s'élève qui fait douter de la valeur d'une perfection négative qui ne se rapporte qu'à nous. L'on éprouve une sorte de confusion à demander pour soi-même. C'est dans ses frères innombrables que l'on voudrait s'aimer, inattentif à son propre destin, et l'on comprend sainte Thérèse qui, dans une effusion céleste, eut voulu souffrir la damnation pour le salut de ses frères. Revenant sur ce premier propos, on se demande s'il n'y a pas quelque présomption en un tel essor d'amour, venant d'une âme qui n'est point sanctifiée. Toi, créature chétive, tu veux agir universellement dans les espaces visibles et dans les régions invisibles ! T'élancer ainsi d'un vol téméraire hors de ton cercle ! As-tu donc les ailes assez grandes pour en protéger l'universalité des morts et des vivants ? Ta céleste chevalerie vaut-elle les affections paisibles du foyer, une sympathie active pour les êtres que tu connais ?

Qui nous le dira ! Tels cœurs se disséminent, d'autres se rivent. Certaine pensée regarde au loin, et l'amour qui voudrait chérir de près est entraîné par elle. La valeur de l'amour ne dépend pas du nombre de créatures qui en sont l'objet, mais de l'intention qui le dicte. Sous des expressions variées, l'amour de l'humanité n'est-il pas toujours l'amour chrétien? Celui dont

S1 Jean l'évangeliste ne cessait de parler, lorsque interrogé par ses disciples dans son extrême vieillesse sur les devoirs commandés aux enfants de Dieu, il se contentait de leur répondre invariablement : « Aimez vous les uns les autres. »

10 avril.

On exalte le réalisme en littérature comme en peinture. J'ai sous les yeux un livre de la nouvelle école, tout balafré de couleurs éclatantes. Certes, il faut être doué d'instincts violents, pour écrire avec cette fougue, et de talent pour mettre des caractères en si grand relief. Mais l'auteur caricature ses modèles. On objecte que ces monstruosités humaines existent, qu'il ne faut reculer devant aucune des expressions de la nature et de la société. Soit, du moins faut-il que l'œuvre ait un but moral; qu'à côté de la difformité il y ait la grâce, près du démon l'ange, et qu'ainsi la laideur ne soit largement étalée que pour former repoussoir. Le succès qu'on obtiendrait alors ne serait pas de simple curiosité. D'autre part, je doute fort que la vue des vulgarités sociales nous ennoblisse; je pense plutôt que l'on se pervertit et s'avilit par la fréquentation de vilaines gens. D'ailleurs, la façon dont on nous les présente, ne peut inspirer ni la compassion ni le dégoût, car on ne les chamarre avec une telle singularité que pour nous les

rendre amusants. La vie ne paraît plus alors que comme un carnaval grotesque et funèbre. Si ces lectures exercent sur les âmes une influence funeste, elles gâtent aussi le style. On s'habitue, à son insu, à la crudité des termes, et l'on finit par trouver fades les œuvres dont le ton est décent. Ainsi, dans la décadence romaine, les spectacles qui n'étaient pas sanglants n'offraient plus d'attrait. Les sentiments délicats — toujours les plus profonds — sont sans cesse froissés par ces écrivains qui semblent vouloir tirer toute la vie au dehors, pour ne montrer l'âme que dans un vêtement. Ce qui leur manque, c'est la sévérité. Or celle-ci ne sort pas d'un œil extérieur plus ou moins attentif, ni d'une oreille à l'écoute ; elle doit se former au fond du cœur avant de s'exprimer. En peinture règne la même opinion fausse sur la valeur du réalisme. On se croit fort pour avoir peint la nature avec exactitude, sous son aspect sculptural. Un paysage est reproduit sur la toile avant de s'être transfiguré au foyer intérieur. On y voit beaucoup d'objets juxtaposés, très voyants, muets néanmoins, et ne parlant qu'aux yeux. Homère, Virgile, Ossian, Chateaubriand, étaient aussi des réalistes; leurs tableaux sont frappants de vérité, seulement on y sent toujours palpiter une grande âme qui leur donne une immortelle jeunesse; chaque trait, tracé par leur stylet, accuse leur génie généralisateur. Que le réalisme

moderne, par ses accents insolites, excite vivement l'attention des artistes, je le crois ; qu'il soit d'une durée éphémère, je le crois aussi. Qui pourrait s'élever contre lui, s'il montrait chez ses maîtres de la bonté, de la compassion, des aspirations qui révéleraient notre foi en l'humanité ? Mais déjà réaliste est devenu le synonyme de matérialiste et d'impie. Sous des originalités cherchées, sous des situations violentes et grotesques, se tordent la moquerie et le mépris. On obtient des effets de style, qu'importe le reste ? Dans l'enivrement d'une jeunesse libre, on s'intéresse parfois à ces scènes dont la hardiesse frappe l'imagination, où toutes les étrangetés morales viennent s'incarner. On lit de même les humoristes qui nous font sourire au sentiment de la disproportion. Mais aux années de sa maturité, on s'en détourne, ayant une plus grande estime pour cette existence mystérieuse où toute moquerie est déplacée; l'on reconnaît alors que les livres les meilleurs, sont ceux qui joignent l'agrément à la consolation, et peuvent être mis aux mains des enfants et des vieillards.

i5 avril.

Si je n'ai pas répondu plus tôt à votre affectueuse lettre, c'est que j'ai éprouvé plus d'un ennui. Cela m'a coupé la parole. Quoique je puisse vous paraître paisible comme un lac, j'ai

aussi bien que l'océan mes agitations et mes révoltes contre les barrières qui m'enserrent.

Parfois je songe au charme qu'il y aurait à vivre oublié dans un coin des Ardennes, ou à voyager, fesant d'agréables connaissances sur le court chemin terrestre, pour pouvoir dire un jour devant son foyer : Nous nous sommes vus, nous nous sommes parlé et nous avons serré bien des mains étrangères. Mais je ne sais plus où je vais, me laissant emporter sans parti-pris par ma sincérité.

Vous m'annonciez l'envoi de quelques pages, impressions de votre récent séjour à Paris... Je ne les ai pas reçues. Sans doute les distractions qui vous sont offertes à L... sont cause de ce retard. — Vous voilà sur les rives de la Meuse. Comme cette vallée, étouffée entre des montagnes de rochers, est différente de celle de la Sambre. Elle est morne et fière. Les corneilles l'affectionnent ; ses longues prairies hérissées de vieux saules et ses roches grises ont du charme et de la poésie. Si je préfère les rives de la Sambre, c'est que la fierté ne me plait qu'au passage. Les orgueilleux séjours nous privent de nos tendresses. Il répugne de se laisser commander par les rochers muets. La vallée de la Meuse est écrasante et morne, celle du Rhin est grandiose et plantureuse. La fierté de ses contours semble adoucie par leur étendue. Celle de la Vesdre exprime la coquetterie et l'intimité. La Sambre,

avant l'invasion industrielle, baignait la contrée , pastorale par excellence. En harmonie avec les sentiments expansifs et recueillis de l'homme, elle inspirait à son cœur un doux équilibre.

On m'apprend à l'instant qu'une ancienne femme de chambre de ma mère est devenue folle dans une circonstance vraiment touchante : Etant dans la station de Florennes avec son jeune enfant qui traversa la voie, devant le train, elle s'imagina qu'il était mutilé. Vainement on lui montra son fils sain et sauf, elle prétendit qu'il n'était plus qu'un cadavre, et continue à le voir mort bien que, par ses caresses, l'enfant s'efforce de l'en dissuader.

19 avril.

Qu'ils sont endoloris ceux qu'occupe sans cesse le sentiment d'humanité ! Où peuvent-ils tourner les regards, sans souffrir de leur compassion ? Qu'ils les portent au loin ou dans leurs alentours, les objets de pitié abondent. Au loin, naufrages, guerres, esclavages ; près d'eux, malades, pauvres gens, animaux torturés, et pauvres fleurs que la bise abat et qui, elles aussi, font songer de même que les empereurs expirants, à la mort menaçante. Nos émotions ne se mesurent point à la grandeur de l'objet qui les cause, mais à notre sensibilité. Ces réflexions me sont suggérées à la lecture de votre lettre,

qui vous montre sous le pressentiment des atrocités que la guerre va peut-être faire éclater. Vous vous dites avec Virgile : Sœvil amor ferri et scelerala insania belli. Vous le savez, je suis membre de la ligne de la Paix. En 1870, le cœur soulevé par le dégoût, j'ai écrit des articles indignés contre la guerre, et parlé de mon mieux sur le respect de la vie humaine. Vraiment, je commence à me décourager, en voyant la folie des peuples qui se ruent en chantant à de sanglantes orgies. Je désespère. Cependant, me dis-je, la guerre n'est plus comme autrefois l'état normal des nations. Elle n'épouvante plus que de loin en loin l'humanité. Et j'entends la voix de Méphistophélès qui me répond : « C'est que les masacres sont plus rapides. » Jésus était cependant venu pour apporter la paix aux hommes, en leur prêchant la guerre à leurs passions. Il y a dix-huit siècles de cela ! Une voix intérieure dit à tous les esprits sincères que ceux qui tireront l'épée périront par l'épée.Qui ne sent que le seul chemin de Dieu est le chemin de la persuasion ? Si le czar et le sultan s'entendaient, se donnaient la main, des millions d'hommes ne périraient pas. Mais ils s'irritent, se désunissent et des milliers de frères vont s'égorger...

Vous m'arrêtez ici, par ces lignes de votre lettre : « ... Notre humanité se révolte à la pensée de ces hécatombes sanglantes... Le triomphe du vainqueur, marchant dans sa gloire, excite

LETTRES A JOSE. 28 g

notre indignation, car nous songeons au champ de bataille, à ses scènes d'épouvante et d'ignominie... Les chants de la victoire ne peuvent étouffer les cris et les plaintes des victimes, et nous nous écrions, dans un élan de pitié et de colère : Quand donc la civilisation mettra-t-elle fin à la barbarie? Quand les hommes refuserontils de s'égorger entre eux, pour servir les desseins d'un conquérant ou l'ambition d'un prince ? Toutefois, la responsabilité du terrible fléau doit-elle peser tout entière sur la tête des gouvernants ? La méchanceté et l'envie des peuples n'ont-elles pas, autant que l'orgeuil et l'ambition des princes, contribué à enfanter la guerre ?... »

Je vous arrête à mon tour, pour vous dire que le peuple est ignorant, que les princes sont instruits, et que les exemples doivent toujours partir de haut. Avez-vous jamais entendu un empereur ou un roi prononcer des paroles telles que celles-ci : La guerre est une chose affreuse, des plumes sur un bonnet ne grandissent pas un homme, un laboureur est plus utile qu'un guerrier. Pour moi, je ne les ai jamais entendues, et je ne les entendrai jamais. Si pourtant, dans un moment d'oubli ils tenaient ce langage, vous imaginez-vous le beau remue-ménage qu'il y aurait dans l'esprit public ?...

Vous reprenez : « Mais cet esprit public mépriserait alors ces rois, ces empereurs pusilla-

2go LETTRÉS A JOSE.

nimes ! » — Vous pouvez avoir raison. C'est pourquoi je ne ferai pas retomber la responsabilité de ces massacres de peuples, uniquement sur les princes, mais bien aussi sur les écrivains qui excitent la fibre populaire.

Si j'étais grand peintre, je ferais deux tableaux : l'un intitulé Avant et l'autre Après. Dans le premier, on assisterait à l'enthousiasme guerrier, au départ d'une armée, tambours, plumets, caparaçons étincelants au soleil ; on croirait entendre les vivats, les hourrahs ! Dans le second, on verrait les ténèbres descendre sur un champ de bataille; dans les ravins, les broussailles, sur les escarpements, des milliers de braves renversés, criblés de coups mortels. On imaginerait l'haleine de la nuit, emportant à travers les solitudes, les plaintes, les sanglots, les adieux à la patrie éloignée, aux parents, aux amis, aux fiancées. La lune blanche, impassible, apparaîtrait au dessus des groupes de montagnes, éclairant çà et là de ses pâles rayons, de jeunes corps mutilés, agités du dernier frisson. Et sur cette multitude qui tantôt formait une glorieuse mêlée, on sentirait peser de tout son poids, la mort sourde et muette. Plus les victimes seraient nombreuses, plus s'accroîtrait l'impression d'horreur, et un tel tableau paraîtrait plus saisissant que la guerre représentée par trois figures allégoriques : un homme tué, un enfant blessé, et une femme au désespoir. Je comprendrais mieux

LETTRES A JOSE. aç>t

que l'on représentât symboliquement la paix par un bœuf laboureur.

Les deux pièces de vers que vous avez détachées du journal à mon intention m'ont diverti. Que d'esprits terribles pour la muse sont nés depuis Beaudelaire! Mais celui-ci avait du moins le génie de la couleur ; sa perversion morale, aussi profonde que sa perversité spirituelle, était du moins soutenue par la réflexion, et il a pu justement intituler son œuvre : Fleurs du mal. Ses disciples n'ont fait, pour la plupart, que des mélanges de couleurs fines et disparates. Çà et là ils savent appliquer un hardi coup de pinceau, mais toutes ces taches de couleurs sont éparses, sans harmonie. Le naturel revient toujours. C'est une sorte de rapiéçage de sentiments outrés. Au lieu d'être pervers à l'exemple du maître, comme ils l'espéraient bien, ils ne sont que ridicules. Il y a, de par les grandes villes, des adolescents précoces, doués d'une sensibilité féminine, talonnés par le désir de révéler au public les subtilités de leur esprit. Ils font des vers, les malheureux, avant que la raison ait mûri leur esprit. Ces jeunes cœurs enfiévrés osent manier la plume, en s'exaltant en leurs imaginations maladives. Ce sont souvent du reste des esprits charmants dans la conversation, parce qu'ils sont très réceptifs, et l'on éprouve quelque plaisir à en respirer le parfum subtil. Ce n'est qu'aux années de la

2g2 LETTRES A JOSÉ.

maturité que l'on s'aperçoit de leur funeste influence. Ils ne sont pas d'ordinaire les amis de la dernière heure. Ce qui leur manque, c'est le caractère. Dieu pourtant nous préserve de vivre avec de grands caractères, qui sont sans pitié pour les faiblesses humaines ! Arrière de nous ces sabreurs de toutes les délicatesses de la vie ! Périsse l'homme antique au sombre sourcil. Ah! pereat cui sunt jprisca supercilia. La vertu se mésallie, quand elle épouse l'orgueil, et trop souvent l'insensibilité se voile sous de grands airs d'honorabilité. Cet homme si honorable, si fier, si puritain, ce grand caractère, ne vous étonnez pas s'il empoisonne toutes les heures de la vie de sa femme légitime, et la mène au tombeau sans s'en apercevoir.

Lorsque j'ai lu vos lignes commençant par ces mots : « J'ai une bien triste nouvelle à vous apprendre... » je me suis effrayé. Mais lorsque je suis arrivé à connaître cette nouvelle : « Balbuzart est mort ! » j'ai éprouvé un grand soulagement. Il faut le mouvement et l'espace à la race des accipitres. Prisonniers, leurs violents désirs se concentrent, et, en moins d'une année, ils sont atteints d'affections cérébrales. Ils ne peuvent, comme les becsfins, chanter en leur cage pour se distraire, car leur chanson, c'est leur vol à travers les nues. Plantez sur la tombe du défunt emplumé sa plus grande rémige; elle dira ses gloires et ses malheurs.

Peut-être la volaille considérera-t-elle avec respect la tombe du tyran qu'elle redoutait.

28 avril.

Je me suis fait une douce habitude de converser avec vous. N'ayant plus reçu de vos nouvelles depuis la lettre que je vous ai adressée le 19 de ce mois, il me semble que le principal témoin de ma vie est disparu, et je sens décroître l'importance que j'attache à mon obscure" personnalité. Sans attendre votre réponse, je me replace devant vous, avec l'espoir que nul ennui, nulle souffrance ne vous empêchera de m'écouter en ce moment. J'ai toujours préféré le froid papier qui fixe nos paroles, à la brise légère qui les emporte. Qu'est dans l'espace notre respiration, si nous ne la faisons parler aux yeux par nos écrits? Nous nous dispersons sans fruit. Après notre mort les autans continuent à gémir, mais on n'y reconnaît plus nos voix. Je le sais, il devrait nous suffire d'être entendu de Dieu et de lui demander de secourir ceux que nous aimons. Hélas! nous n'avons pas encore ce renoncement, et nous allons à nos amis avant d'aller à Lui, heureux de les intéresser et de leur plaire. Faiblesse légitime peut-être , car elle nous mène à planter des jalons dans le désert de ce monde. Effaçons toutes les paroles que les hommes se sont écrites, nous serons effrayé de l'isolement de nos cœurs.

2«h LETTRES A JOSE.

J'ignore si vous avez lu la correspondance inédite du père Lacordaire, ses lettres à sa famille et à ses amis. Ce qui me plaît en ce grand orateur, c'est la cordialité de ses accents, jointe à une lumineuse simplicité. On reconnaît que son génie fut enfanté par la tendresse de son âme. Nulle trace de haine ni d'aigreur. Sa vie spirituelle coule à larges ondes, sans se heurter, ni écumer aux obstacles. Après l'avoir lu, on est plus compatissant aux faiblesses humaines. J'ai eu le plaisir d'entendre sa voix lorsqu'il vint en ce pays. J'écoute encore retentir ses paroles vibrantes et pénétrées, je vois encore son profil si finement ciselé par les ardeurs d'une pensée vigilante. D'entre les écrivains sacrés du siècle, c'est celui qui m'est le plus sympathique. J'admire aussi Mgr Darbois, dont les commentaires sur Y Imitation sont un chef-d'œuvre, et Mgr Dupanloup qui voit si clairement au fond des âmes. Nul mieux que le grand Lacordaire ne m'a fait comprendre le libre respect de l'autorité dans l'Église.

Le rôle d'un catholique n'est jamais de se révolter devant son chef souverain. Les enfants doivent obéissance au père de famille, lors même qu'ils seraient plus intelligents que lui ; le soldat la doit à son général, car, en principe, le chef auquel on est voué de par sa naissance, ou auquel on a juré d'obéir est impeccable. Lamennais, cet aigle breton, a erré dans son

vol, d'autant plus que lui-même était un fanatique et voulait inspirer aux fidèles la terreur religieuse. Lacordaire fut alors le vrai chrétien, en abandonnant son ami à son orgueil téméraire. Le catholicisme est excellemment représenté par le pape, dans toutes les occasions où celui-ci définit la doctrine et le droit. Se dire catholique et se révolter contre l'autorité papale est un non sens. Qui proteste devant le pape est protestant, il n'y a pas de milieu.

Une révolte contre l'autorité papale, quelle folie! Lorsque les empereurs romains persécutaient les premiers chrétiens, ceux-ci ne se révoltèrent pas. Jésus leur avait dit de s'incliner devant le pouvoir civil, mais de placer audessus le royaume céleste, dussent-ils être martyrisés, car les chrétiens ne sont pas du royaume temporel. C'est la résignation de ces innombrables victimes, qui féconda dans le sang et les larmes le sentiment chrétien. On objecte que ces Césars étaient des païens et qu'il se pourrait que le chef de la religion fît lui aussi couler le sang de dissidents. C'est là une conjecture fortuite. Je n'apprécie bien que les actes dont je suis le témoin, m'en rapportant peu aux historiens que les passions animent souvent, sous une froideur apparente. Je mourrai, heureux et fier, dans la religion où je suis né, et lorsque sonnera l'heure inéluctable, je n'aurai que trop peu d'instants pour m'humilier et me soumettre.

sg6 LETTRES A JOSÉ.

J'en veux revenir au Père Lacordaire pour vous engager à lire son sermon de charité prêché à Dijon le 3 avril 1 85 3. Il y montre la dignité du pauvre de l'église de Jésus-Christ : « Il ne suffit pas d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair, il faut les considérer avec les yeux de l'intelligence du pauvre. » Après avoir emprunté ces paroles à Bossuet, il dit que Jésus-Christ a voulu que son Eglise fût pauvre comme il l'a été lui-même, et il ne lui a point fait de patrimoine sur la terre.

«... Pendant trois cents ans elle a vécu dans des trous appelés catacombes, pour témoigner devant tous les âges qu'elle était née et avait grandi dans la pauvreté... Si quelqu'un pouvait être assuré mathématiquement de son salut, ce serait le chrétien charitable pour qui s'élève chaque jour la prière du pauvre : « Ce que vous ferez au moindre des miens, a dit Jésus-Christ, c'est à moi que vous l'aurez fait. » Le premier effet de la charité ou de l'amour, c'est de vou loir du bien à ce qu'on aime, ce désir supplée à notre impuissance. C'est Jésus qui a apporté sur la terre cette divine bienveillance, et il en a laissé le parfum à tout ce qu'il a touché... Vous n'avez aucun prétexte pour vous dispenser de vouloir du bien au pauvre, c'est d'autant plus facile que cela ne coûte rien... Le second effet de l'amour est de dire du bien de ce qu'on aime... Quand je vous demande de dire du bien

des pauvres, je ne prétends pas vous faire ouvrir vos bourses, non, vos bourses pourraient s'épuiser, et je ne veux rien de ce qui s'épuise. Il est impossible de ne pas parler de ce qu'on aime, de ne pas en dire du bien. Je vous en conjure, dites du bien des pauvres, ne permettez pas qu'on les méprise ni qu'on raconte leurs vices en votre présence. Cachez leurs défauts sous le manteau de saint Martin ou plutôt sous la tunique sans couture de Jésus-Christ. Dire du bien, c'est si facile. Le troisième effet de l'amour, c'est de faire du bien à ce qu'on aime. Si vous aimez Jésus-Christ dans les pauvres, vous ferez du bien aux pauvres. Vous servirez les pauvres. Que ce mot servir ne vous étonne pas. Le Sauveur lui-même nous enseigne qu'il n'est pas venu sur la terre pour être servi, mais bien pour servir. Quel langage ! Dieu servir ! Toute répugnance est inadmissible après un tel exemple. Vous croyez que je vais enfin vous parler d'aumônes, de l'aumône qui couvre la multitude de nos péchés, qui sauve de la mort. Non, je ne vous parlerai pas de l'aumône. Ne faites pas l'aumône. Ecoutez seulement. Lorsque saint Pierre montait au temple avec saint Jean, il y avait derrière la porte, appelée Speciosa, un homme perclus qui lui demandait l'aumône. Pierre arrêtant les yeux sur ce pauvre, lui dit : « Regarde-nous. Je n'ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus-

Christ, lève-toi et marche! » Et le pauvre se leva et sortit du temple en louant Dieu. Eh bien! faites comme saint Pierre. Vous me direz que je vous demande un miracle. Oui, c'est un miracle que je vous demande, un miracle de charité. Vous n'avez ni or ni argent, mais ce que vous avez, vous tous qui m'écoutez. ce que vous avez, donnez-le. Vous avez des yeux, regardez le pauvre ; vous avez des oreilles, entendez sa plainte, vous avez une bouche, parlezlui; vous avez des mains, servez-le, tendez-les lui, aidez-le à relever son âme; vous avez des pieds, allez à sa demeure ; vous avez un cœur, aimez-le et qu'il le voie dans votre physionomie, aimez-le, et qu'il le sente, rien qu'à votre approche. Aimez le pauvre et le pauvre vous aimera et, chose plus étonnante, il aimera sa pauvreté qui lui a valu l'honneur d'être aimé de vous et qui le rend si cher à Jésus-Christ. Vous êtes riche... Eh! qu'est-ce que cela nous fait que vous soyiez riche? nous sommes heureux d'être pauvres comme Dieu, avec Dieu. Nous ne vous portons pas envie. La petite fontaine ignorée qui coule à l'ombre pour elle seule et le voyageur porte-t-elle envie au grand fleuve qui roule ses eaux profondes jusqu'à l'océan? Le même ciel est au-dessus de tous. » Au risque de faire de ma lettre un sermon, je n'ai pu résister au désir de vous faire entendre ces paroles éloquentes qui nous montrent ce

qu'est la chanté chrétienne, et toute la distance qui la sépare du panem et circenses des anciens, de nos concerts et de nos bals de charité. Mais je prêche devant un converti, car, sans avoir écouté ce sermon, vous m'écriviez : « .. Gomme la charité chrétienne l'emporte sur la philanthropie purement humaine! La bienfaisance officielle est froide et calculatrice; la charité mondaine coquette et vaniteuse ; la charité chrétienne humble, élevée, sublime... »

A tantôt pour continuer de vive voix notre entretien.

10 mai.

Au milieu de ma méditation, une tristesse indicible s'est emparée soudainement de moi. Un joueur d'orgue fait entendre sous mes fenêtres des airs plaintifs, ressuscitant en mon cœur les heures mystérieuses de l'adolescence.

Depuis quelques années, je ne pouvais plus écouter ces langoureuses mélodies qui m'avaient tant charmé durant mon séjour en Italie. Il me semblait qu'une muse morte m'apparaissait. Je renvoyais impitoyablement ces musiciens ambulants qui sèment tant de doux rêves sur les routes et les chemins. Je ne savais plus supporter ce qui me montrait l'évanouissement de tant d'illusions. Nulle musique ne m'émeut autant ; j'avoue même, que les plus belles sym-

phonies, les plus savants opéras n'ont pas cette puissance sur mon âme. J'éprouve la même impression attristante lorsque j'aperçois la mélancolie chez une belle enfant. Une sorte de nostalgie m'accable. Je sens tout le malheur de la terre où nous vivons par ce sentiment de tristesse qui se mêle à des images de beauté et de candeur. Aujourd'hui, ce n'est pas sans quelque effort que j'ai retenu sous ma croisée la troublante musique. Peut-être les aubépines en fleurs, et la senteur du printemps m'ont-elles donné cette force. Cependant, je sens bien que ces accords traînants et langoureux ne sont plus les échos de ma pensée, qu'ils remontent vers elle du fond de l'abîme des jours disparus. Les orgues d'église ne m'apportent pas cette souffrance. Elles n'ont pas cet accent qui ravive les regrets. Les fanfares militaires relèvent ma fierté me livrant à l'heure présente. Les symphonies amusent l'esprit par leur science, tandis qu'aux sons d'un orgue d'Allemagne, je deviens la proie des regrets terrestres qui me font distinguer, dans le lointain, l'île des songes dont ma barque m'éloigne sans cesse : Venise, Capri, Sorrente, chères contrées, c'est vous que je vois reparaître à l'horizon du passé, mais c'est un autre moi-même qui vous a contemplées, vraiment je voudrais vous revoir telles que je vous ai connues. Parten^a dolorosa, amaro pianto.

Il m'a donné une de ses chansons, le joueur

d'orgue, une chanson d'automne qui a pour refrain :

Les beaux jours sont passés,

Plus de bonheur suprême

Pauvres feuilles, tombez, tombez.

L'automne est toujours de saison pour celui que préoccupe la destinée de l'homme. Il est toujours régnant sur la terre, dans les cœurs. Si les aubépines fleurissent ici, ailleurs les feuillages jaunissent, à chaque moment mille espérances se flétrissent au sein de l'humanité... N'y a-t-il pas pusillanimité à nous détourner des musiques attristantes ? Ne sommes-nous pas portés à aimer davantage nos frères mortels, quand, entraînés sur la roue fatale du temps, nous savons que nous avons si peu de jours à respirer ensemble. Il me semble que je n'ai perdu que les heures où la mélancolie s'éloigna de moi. Ne vous ai- je pas plutôt consolé qu'attristé en vous le disant, et, par cette communauté d'impression, n'avezvous pas senti notre amitié s'approfondir?...

6 juin.

Si je réponds aujourd'hui seulement à votre lettre du 20 mai, n'accusez que cette chaleur africaine. Les chemins poudroient, le ciel est d'un bleu implacable, les guêpes voltigent et bourdonnent à mes vitres, le paon qu'Emile

m'a envoyé pousse des clameurs désespérées, d'une voix humaine, ce qui est sinistre. — Né pour vivre aux contrées hyperboréennes, avec un gros manteau de vraie neige sur les épaules, je me sens dépaysé dans ces journées brûlantes. Une cave ! une glacière ! s'il vous plaît !

Lorsque vous m'avez écrit que vous partiez pour Chaudfontaine, je serais allé vous y rejoindre, si je n'en eusse été empêché. Aussitôt votre retour, je vous attends dans mes marécages ; j'allumerai un feu de bengale à votre arrivée. Ne pourriez-vous passer quelques jours près de moi? Je vous conseille ce séjour hygiénique, car vous le savez, l'air de l'Entre-Sambre-et-Meuse est très renommé. Les matinées sont fraîches, parfumées ; la fauvette à tête noire et la fauvette des roseaux chantent dans la rosée. On entend la voix grave et monotone du coucou, l'oiseau philosophe.

Heyst, 8 juillet.

Vous le voyez à la date de cette lettre, j'ai allongé la distance qui me séparait de vous, mais cette distance n'existant point pour les âmes, je puis me donner le plaisir de me trouver en ce moment en votre présence, de vous serrer la main, de m'informer de votre santé, de vos projets. Si notre correspondance s'est ralentie, je l'attribue à nos déplacements ; vous

remontiez la Meuse pendant que je la descendais, pendant que j'étais à Spa, vous étiez sous les beaux rochers de Dinant. Où êtes-vous aujourd'hui? A l'heure où j'entends la mer se lamenter sur les dunes, peut-être écoutez-vous à l'ombre d'un saule le strident murmure des abeilles parfumées de thym et de lavande. Le seul rappel de cette image me donne la nostalgie. Je sens qu'aucune intimité ne peut s'établir entre moi et cette multitude de flots que semble blanchir l'écume de la colère. J'ai cherché vainement sur les dunes quelques arbrisseaux, quelques fleurs. Je n'y ai vu que des chardons rabougris, des roseaux bleuis à la brise saline. Un petit oiseau vient parfois y chanter. Son chant monotone simule le coassement de la rainette. La plage est presque déserte. Dix ou douze bateaux de pêcheurs viennent le soir jeter leurs ancres sur le sable, déchargeant les poissons de forme étrange que recèle l'océan. Dans les matinées, les cabines sont roulées vers la mer et l'on en voit descendre les baigneuses. De jeunes étrangères qui tantôt se promenaient sur les digues en leurs élégants atours, s'en vont lutter avec les grosses vagues écumantes, en mouvements enfantins et craintifs qui nous les font chérir davantage, parce qu'elles se montrent à nous dans toute leur faiblesse.

Depuis mon arrivée ici, j'ai évité de faire des connaissances. Pourquoi agrandir le cercle de

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nos relations? Ne placerai-je pas mal ma confiance? Je préfère me reposer à l'ombre de mes anciennes affections. Lorsque nous avons longtemps habité un pays, mille liens nous y rattachent. Si nous le quittons, ils se brisent, c'est comme une vie à recommencer qui ne tient plus à notre passé. De là cette mélancolie qui nous accable parfois lorsque nous nous dépaysons. Mais insensiblement d'autres liens se forment, nous ne nous trouvons plus aussi isolés. Un paysage inspirateur suffit parfois pour nous ac-. climater en un site étranger. C'est au printemps de la vie qu'on souffre le moins de ces déplacements ou de ces exils. Il en est de nous comme des arbres qui supportent la transplantation quand elle n'est pas tardive.

Qu'il faut peu de chose à l'homme pour le distraire en chassant son ennui ! Dans la maison que ma mère a choisie sur la digue, il est une chambre qui me rappelle la mienne : bahuts, tableaux, porcelaines. Je m'imagine que je n'ai pas quitté la campagne, je reprends ma plume avec illusion. Une fois dehors, sur la jetée, en proie au grand souffle de la mer, au milieu d'un monde étranger, je sens tout ce qui me manque : les arbres, l'arôme des bois, les prairies, les oiseaux, toutes les intimités de la vie. Je ne puis comprendre ceux qui ne voient, en face de l'océan, qu'un vent frais à humer, qui ne se sentent pas obsédés par la vue d'un

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monde en travail. Cependant il est des heures où, cessant de contempler l'énigme, les variations de la mer intéressent vivement. A l'aube, ses petits flots argentés miroitent comme sous une gaze diaphane, nuancée de tons glauques et gris perle d'une extrême finesse. Le soir, les vagues se rembrunissent, gagnent une couleur unie, semblent trembler sur elles-mêmes en un immense remou dans l'étendue solitaire. On n'y distingue pas, comme au milieu du jour, la succession des lames avançant en lignes symétriques leur crinière écumeuse. L'humide arène, pleine de trahisons, frissonne alors en sa masse ténébreuse, semble bercer innocemment en son sein les os de tant de naufragés. Puis la nuit descend, confondant sous son voile le ciel, la terre et la mer, je n'y distingue plus qu'une bande livide marquant l'horizon.

Il y a peu de jours, j'étais à Blankenberghe. C'était la fête de Saint-Pierre, j'assistai à la procession. Le buste du patron des pêcheurs était accompagné d'une foule de gens de mer, vêtus de leur vareuse bleue, tête nue, regards haissés, dans un profond recueillement. Ces hommes vulgaires semblaient transfigurés. Hélas! qu'ils sont rares dans leur dure existence ces moments de vie intérieure! De retour ici, j'ai erré au pied des dunes mornes pour recueillir des coquillages à l'exemple des petits enfants. Je me souvenais des grèves de Bretagne, hérissées

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d'énormes galets, bordées de falaises, où les vagues déferlent en hurlant. Quelle sauvage grandeur! J'allais alors à Quiberon avec un ami qui habitait Saint-Jouan près de Josselin. Je me souvenais aussi de la Méditerranée, bordée du cadre majestueux des Alpes maritimes, aux anfractuosités verdoyantes, reflétant tout l'azur du ciel dans le cristal de ses eaux; je m'attristais à ces comparaisons. O pauvre bourgade de Heyst,que tu es morne, que ta mer est pâle ! Je m'affligeais aussi en songeant que l'an dernier nous nous promenions ensemble sous le Siebengebirge dans une conformité de pensées et de sentiments. Je n'appréciais pas assez le bonheur de ces heures fortunées. De regrets en regrets, est-ce donc ainsi, à reculons, que je marcherai toujours? Toutefois, je me console de mon dépaysement, en songeant que ma mère retrouvera peut-être ses forces au souffle vivifiant qu'elle respire sur la plage d'Heyst. J'attends quelques mots de vous, m'annonçant votre prochaine arrivée à Blankenberghe, où, me dites-vous, vous avez le projet de faire un séjour.

10 juillet.

Je vais souvent m'asseoir sur un des bancs de la digue. J'écoute frémir l'étendue. La plainte incessante de la matière aveugle et sourde s'en échappe. J'oublie les hommes. Ces gracieux en-

fants qui jouent, jambes nues, sur le sable humide où les rudes marins enfoncent leurs talons, ces promeneurs, ces baigneurs, ces pêcheurs, je ne les vois plus, je ne les entends plus. Une grave voix m'absorbe, voix primordiale qui me reporte aux temps lointains où la terre était plongée dans l'abîme, alors que le seul esprit de Dieu régnait sur les eaux tumultueuses. Le bruit répété des flots empêche d'ailleurs que l'on s'entende : on ne désire plus converser. A quoi bon? Une puissance fatale submerge mes intentions de me communiquer à cet être chétif, mon semblable; je ne dirais rien qui vaille cette parole écumante, cette rumeur. Je me sens plus attentif à cette brise de mer qu'aux raisonnements de mon esprit. Je me tais donc, laissant la parole à l'océan grondeur. Mais cette parole, n'est pas à la portée de tout le monde. Pour beaucoup elle est lettre morte. « O que la mer est salubre et calmante ! Quel admirable spectacle ! » Ainsi s'écrient ceux qui, vivant de leurs sens, n'ont jamais interrogé. Ils croient la mer calmante parce qu'elle est toujours la même. Ils se sentent bercés par son murmure ; ils se rafraîchissent à ses flots ; mais le spectacle de l'étendue tumultueuse ne peut produire qu'agitation dans les esprits éveillés en leur profondeur. Comme dans la lièvre un malade redit toujours les mêmes paroles, la mer aussi, fiévreuse, se soulevant pesamment sur sa couche, ne cesse

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de répéter son murmure où la colère se mêle aux défaillances. La nature ronge son frein, elle n'est pas satisfaite de son sort, elle aspire à briser d'invisibles chaînes, et remplit l'âme de l'observateur d'une grande inquiétude. La vue de cet immense esclavage le détourne des souffrances de ses frères. Les injustices sociales, les deuils privés s'effacent à ses yeux. Il pourrait finir par trouver le droit dans la force. Il ne se dit pas assez que cette masse fluctuante qui nous cause autant de crainte que d'admiration, c'est la bête farouche, informe encore ; qu'il n'y a ni à la craindre ni à l'admirer. Elle représente l'état embryonnaire du globe, étant à la terre ferme ce que l'instinct animal est à l'esprit élucidé. Si, détournant les regards de la plaine liquide, on les porte sur ses rivages, quel grand repos on y trouve ! On s'y voit plus près de Dieu, plus loin des rapides métamorphoses. C'est par vulgarité d'âme et faiblesse de vue que souvent l'homme admire ce qui ne devrait éveiller que ses appréhensions. Est-il sur une plage où les flots viennent expirer en gémissant, il n'en voit que les franges d'écume. Si les vents s'élèvent, il aspire avec joie leur fraîcheur, sans le moindre désir d'interroger cette puissante vitalité, et ses rages impuissantes. Cette noblesse qu'on attribue à la mer, je ne la puis voir. Je n'y vois que violence, fièvre, succession d'audace, de chutes et de retraites. Son souffle tout saturé d'iode,

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privé de senteurs végétales, m'altère, me fait regretter les enivrants arômes des bois formés d'essences multiples.

J'avais seize ans lorsque, pour la première fois, je fus mis en présence de la mer; ma première impression fut celle que j'éprouve toutes les fois que je me retrouve devant ce spectacle. Je ne m'arrêtai pas à la surface miroitante, ma curiosité philosophique s'éveilla. J'allais à la marée basse sur le brise-lames , je voyais arriver les vagues vers moi comme une multitude irritée ; je fermais les yeux et je tâchais de me représenter de quelle nature était la rumeur des flots. Parfois il me semblait entendre le fracas d'une forêt, pendant un ouragan ; parfois le bouillonnement de l'eau dans une chaudière, parfois aussi la respiration stertoreuse d'un monstre expirant. Il m'arrivait de décomposer tout ce bruit pour y chercher des voix isolées ; je finissais par entendre des soupirs, des hurlements, des exclamations, de longs cris de détresse. Puis, si mes regards se portaient sur le sable et les pierres du brise-lames, j'y voyais la voracité d'une foule d'êtres aux formes affreuses. J'en remarquais de gélatineux, d'indistincts, qui me fesaient songer à cette mystérieuse action vitale qui, dit-on, modifie les espèces. Monde élégant qui vous promenez sur la digue ; peintres qui vous éprenez des couleurs fugitives de l'océan, que j'étais loin de vos sereines contemplations en ces instants!

3 io LETTRES A JOSÉ.

Seul en présence de cette matière bouleversée, sorte de conscience en travail dont l'activité monotone irritait ma curiosité, que j'étais triste ! J'y perdais ma peine; mon cœur me disait qu'en conjecturant, et tentant d'édifier des théories sur l'origine des formes, je ne m'approcherais pas de la beauté infinie qui est aussi la vérité éternelle. Lorsque Dieu nous dit : « Cherche et tu trouveras » ce n'est ni dans l'océan fiévreux, ni sur le continent muet qu'il nous enjoint de chercher, mais au fond de notre âme, miroir du monde spirituel.

J'ai appris avec effroi le danger que vous avez couru ainsi que votre famille. Ah ! poète, vous alliez vous réfugier dans la tour, au moment où le tonnerre grondait, vous y ameniez ceux que vous aimez ! Cette chère tour qui m'abrite depuis mon enfance, me protégera encore pensiez-vous. Ignorez-vous donc que Dieu lance ses foudres sur les éminences, donnant ainsi aux choses une leçon d'humilité. Lorsque retentit ce coup qui enleva vos toits, j'imagine votre épouvante et l'élan de votre piété. Quel fracas ! Comme une montagne de porcelaine qui s'écroule. Mais vous le voyez, vous avez un talisman, le ciel vous protège, il arrêta l'électricité qui se trompait de chemin. Maintenant que je sens d'autant mieux le prix de votre existence, qu'elle a failli s'anéantir, il ne me reste plus qu'à me réjouir, à former des projets pour notre prochaine rencontre.

Le curé d'Acoz est venu passer une journée avec nous, et admirer la puissance de Dieu qui fait reculer les vagues. Je voudrais aussi vous avoir près de moi et c'est avec joie que j'apprends votre arrivée à Blankenberghe.

2 octobre.

Je ne fais plus que me traîner sur le chemin de l'existence. Je me remémore la parole de l'esclave Epictète : « Tu es une âme qui promène un mort. » — Il fait beau se promener néanmoins ; les feuilles d'or tombent en tourbillons, les oiseaux étrangers arrivent, les vents commencent leur concert.

Je pense que vous ne prolongerez plus votre voyage et que vous songez à vous rapprocher de votre pays. Nos entretiens se sont ressentis de votre longue absence, j'attends votre retour pour les recommencer.

On annonce un mariage dans nos alentours : M. de K... épouse MIle S... Bonheur et paix sur eux ! — La fiancée porte parfaitement son nom d'Angeline. — De nos jours, on se marie tôt. Un philosophe ancien pressé de questions par ses amis lui demandant pourquoi il ne se mariait point , leur répondait : je suis trop jeune! — Un jour il leur dit : je suis trop vieux ! Le malheureux n'avait pas saisi l'instant favorable.

i5 octobre.

Bien souvent, en ces mêmes jours d'octobre, nous avons tenté de décrire l'automne, le prestige de cette saison avant-courière des frimas, et vous vous affligiez de la fuite de l'été, qui laisse la terre dépouillée de sa parure. La belle féerie est terminée, la toile descend sur les riants décors et les lumières, chacun, s'enveloppant, rentre en soi pour mieux braver la froide réalité. Vous retournant vers le passé, vous songiez avec regret aux mousses odorantes, aux violettes, aux lilas, aux nids à peine formés, aux cerisiers en fleurs. Que ces gentillesses de la nature sont déjà loin ! On s'imagine voir une multitude de petits enfants morts en leur berceau. Vos regrets se doublent d'appréhensions ; les nuits empiètent rapidement sur les jours, les consumant par les deux bouts, les froids approchent, amenant leur cortège de misères et de souffrances. Mille accidents imprévus vont rompre les fils ternis, qui lient à ce monde les existences frêles. Mais puisqu'il nous faut un jour disparaître, puisque tôt ou tard nous devrons nous séparer de tant d'objets d'affection, soyons-y préparés. Contemplons fièrement ce grand drame que la nature nous représente.

L'océan qui nous tient attentif sur la plage, n'est-il pas plus morose? Son mouvement, éter-

nellement le même, et sa rumeur unissonnante, ne semblent-ils pas présenter à notre ignorance l'apparence des lois inflexibles plutôt que la Providence divine? Lorsque s'éparpille au vent le feuillage de la forêt, nous n'éprouvons pas cette impression accablante que produit sur nous le spectacle d'une mer violente. La variété, l'imprévu de tant de phénomènes que l'été nous avait fait oublier nous intéressent pendant ces quelques semaines qui précèdent l'hiver. Le ciel remué est sillonné de volées d'oiseaux émigrants, les chemins sont bigarrés par la dépouille multicolore des arbres; mille petites vies apparaissent à nos yeux pour la dernière fois. Je le remarquais en m'arrêtant devant les touffes d'astères, qui élèvent encore leurs gerbes d'un bleu si tendre autour du cadran solaire muet. Des abeilles, des guêpes, des mouches de toutes formes, des sphinx roux aux ailes veloutées, s'y tenaient transis, pressant de leurs trompes les calices flétris pour y puiser une sève tarie. Plus loin, dans la vapeur des eaux, tournoyaient sans trêve d'innombrables cousins, comme en une ronde funèbre, fesant ainsi à la belle saison un adieu plein de bravoure. On retrouve la vie en sa complexité jusque dans les infiniment petits. Il n'est pas nécessaire de porter les regards vers la vaste étendue pour se pénétrer du sentiment de rimmensité. L'extrême petitesse, un moucheron nous y ramène. De même, dans l'ordre moral,

l'extrême malheur nous fait songer à la félicité sans bornes.

Tantôt je parcourais cette plaine encadrée de bois que vous connaissez. J'avais pris mon chien, mon fusil et un petit porte-carnassière. Pourquoi ne parlerais-je que de moi oubliant le petit paysan ? N'a-t-il pas comme moi une âme immortelle, n'est-ce point le maître qui, en l'autre monde, sera condamné à porter le carnier du serviteur ? Des rafales de vent nous enveloppaient, je me croyais au bord de la mer, nageant dans les flots aériens ; j'éprouvais la joie de lutter avec cet invisible lutteur dont les poussées me semblaient des caresses. Je ne pris pas garde aux lièvres qui partaient devant moi. Dans ma quinzième année, avec quel battement de cœur, avec quelle précipitation j'eusse épaulé mon arme. Les années tendent un voile d'ombres à nos yeux ; il est fait d'expérience, de lassitude, de défiance, il s'épaissit sans cesse. Nous ne sommes plus de premier mouvement, la réflexion s'interpose. Le bruit, l'éclat, l'inattendu ne nous sollicitent plus à agir instantanément. Qu'ils sont jeunes ceux dont le cœur palpite au saut d'un lièvre ou au vol d'un perdreau ! Voudrais-je les ressentir encore ces émotions? Je ne sais, car je serais alors prompt aux impatiences, aux larmes, aux indignations. Voir trop vivement de près, c'est être privé de vues générales, si l'instinct prédomine ; je préfère avoir une vie inté-

LETTRES A JOSÉ. 3i5

rieure qui me fasse embrasser de vastes horizons, sur quelque objet que tombent mes regards. Qu'importe s'ils sont un peu effacés par la distance; j'aime mieux, réfugié au centre de ma pensée, ne pas trop m'animer sur les choses extérieures. Je suivrai ainsi le cours du fleuve, qui m'emporte comme la feuille pâlissante. Je ne tenterai pas de résister au souffle de l'arrièrejeunesse. Je ne puis me mentir à moi-même; je ne masquerai pas ce qui répugne à mes instincts ; je ne me cacherai pas à l'approche du danger. Pusillanime serais-je en refusant de me sentir mourir, en écartant de moi cette douce et amère sensation, si fortifiante pour l'âme. Je veux m'en aller près de ceux qui s'en vont, m'introduire en silence dans le cortège ininterrompu des innocentes victimes du temps.

Je suis entré au bois comme le soir tombait; une lueur cuivrée, particulière à l'automne, colorait l'horizon, le vent s'était apaisé, de douces haleines passaient à travers les rameaux des vieux tilleuls, et, à chaque souffle, une multitude de feuilles tombaient sur l'herbe courte avec tant de grâce, qu'instinctivement je m'écriais : Qu'il serait doux de tomber ainsi dans l'abîme ! Tout arrive bien qui arrive à son heure.

Que faites-vous en vos heures solitaires? Je me souviens. Je contemple mes forces spiri-

ôi6 LETTRES A JOSE.

luelles au rappel des émotions ressenties. Je m'alimente à ces ombres auxquelles mes regrets donnent une vie nouvelle. Le champ où ma mémoire s'exerce me semble illimite, j'arrête mes regards sur des contours, des lueurs que le passage des années n'a pu déformer ni pâlir. Comme il est des plaines désertes, oubliées dès que nous les avons traversées et des sites qui s'impriment en notre mémoire, ainsi il est dans notre existence des temps monotones et des temps où notre attention est vivement frappée. Nous oublions les premiers pour garder des seconds un ineffable souvenir. Plus nous nous en éloignons, plus s'accroît leur prestige. Lorsque je me replonge dans le passé, ce n'est pas aux jours dépensés en une société élégante que je me reporte, mais bien en cette année où, par réaction contre la mondanité, j'avais fixé mon séjour sur les rives du Rhin. Alors, dans une parfaite solitude, je sentis l'amour de l'indépendance emplir mon âme, et, autour de moi, s'ouvrir de vastes horizons. En présence de Dieu seul, je pus sans craindre le ridicule, donner l'essor à mes bons sentiments. J'habitais Ehrenbreitstein ; de là je faisais de fréquentes excursions en suivant le cours du fleuve, allant de Taunus au Siebengebirge... Je n'entends jamais prononcer ces noms : Andernach, Stolzenfels, Braubach, Oberwesel, Ehrenfels, Bingen... sans me sentir emporté sur les ailes de la chimère.

Bien que je sache apprécier le malheur des époques reculées, au moindre de leurs vestiges, mes instincts m'y transportaient. Il me semblait v être né, avoir vécu en cette double fièvre d'action et de contemplation. Près des fureurs sanguinaires des chefs barbares n'y avait-il pas de divines piétés? Les dangers et les périls qui se dressaient partout, l'humeur aventureuse de races jeunes, les récits merveilleux des croisés qui enflammaient les esprits, la pauvreté exaltant chez les uns la ferveur, chez les autres le désir d'acquérir, tous ces extrêmes sans cesse aux prises ne mettaient-ils pas dans les cœurs des ferments d'héroïsme ? Je ne considérais pas tant les ténèbres de ce siècle, que je n'admirais les clartés qu'y projetaient les âmes enthousiastes.

Que de fois je remontai le Rhin, pour m'arrêter dans le petit bourg féodal d'Oberwesel. Je m'asseyais à l'ombre des buissons de la berge, au pied de la tour élégante et fière appelée l'Ochsenthurm. Pendant que je crayonnais le profil des montagnes, j'entendais un léger bruissement sur les graviers du sentier. De petits Germains aux yeux bleus, attirés par leur curiosité, s'étaient venus étendre sur le gazon à deux pas de moi et m'observaient en silence. A l'approche de cette innocence, la sérénité m'envahissait, je pouvais braver la physionomie menaçante des ruines. Je n'étais pas loin du Pfalz, du Maeusethurm, du Rossstein, des roches où

3i8 LETTRES A JOSÉ.

gémissent les sieben-Jungfrauen du Schoenberg, du Lurlei, où apparaît une ondine d'une beauté enchanteresse, qui rend les marins inattentifs aux écueils et les mène à leur perte. Mais que m'importaient ces légendes, nées dans le cerveau des poètes? Mon imagination me suffisait à peupler ces rives de milliers de créatures, qui y avaient vécu dans les larmes et les espoirs lointains. Sous les meurtrières béantes et les degrés croulants, je cueillais les petites fleurs des ruines. Leur douce senteur avait été consolatrice pour tant de malheureuses prisonnières, aux siècles passés, en cette obscure vallée. Venez en mon sein, multitude amie, m'écriais-je. J'en ai chassé toutes les vaines images, les discordantes clameurs. Viens, cher enfant, que les flots sombres entraînèrent dans leurs gouffres; toi aussi pâle fiancée dont la couronne de fiançailles fut tressée de blanches cinéraires. Venez, parents des autres âges, plus appesantis par les deuils que par les ans, et qui franchirez d'un pas lent le seuil de l'éternité, vous tous, hommes valeureux, femmes vaillantes qu'un trépas inattendu vint surprendre, entrez dans mon âme avec les plaintes du fleuve. Sortez de l'oubli ; levez-vous, assemblée muette, montez du fond des gazons et des rochers pour revivre quelques instants en ce cœur qui continue ses battements sur une terre mystérieuse. Vous êtes mes frères et mes sœurs. Je ne soulèverai pas le voile épais qui couvre

LETTRES A JOSE. oig

vos noms et vos visages; les noms, les traits des défunts ne sont formés que de leurs qualités...

A la tombée du jour, le paysage devenait féerique. C'était la résurrection des temps féodaux. De tous les points de l'horizon se dressaient des tours altières; leurs formes noires, les unes émergeant des vapeurs du fleuve, les autres se profilant sur les croupes des monts dénudés, se découpaient avec magie sur le ciel livide. Le bruissement des eaux se brisant aux rochers du rivage, produisait une lamentable monodie, interrompue parfois par quelque rafale s'engouffrant dans la vallée.

Ah ! mon ami, je ne puis me souvenir de ces heures sévères sans frémir encore de toutes les impressions profondes qui me troublaient. Loin d'assombrir mon âme cependant, elles lui ont fait accorder plus de prix aux expressions délicates de la vie et m'ont rappelé cette parole du poète : Siidabunt durae querci roscida mella.

10 janvier.

Je vous remercie de votre envoi de brochures et de votre charmante lettre. Nous reprendrons bientôt nos entretiens, mais je suis surchargé de travail. Outre ma littérature, je fais des comptes. Oui, pour plaire à ma mère, je transcris de ma main tous les registres, locations, fermages. C'est affreux ! Je m'en meurs! J'aspire à une

rente viagère. Outre cela, j'ai le bras droit qui s'endort, et un tour de reins, je suis immobilisé! Enfin, tous les malheurs. Dieu nous protège! Voici maintenant des neiges entre nous. Qu'en votre âme fleurisse beaucoup de perceneige. U Artiste de Paris vous est-il parvenu \ L'île de Capri et moi y figurons avec des colombes et de jeunes cypriotes.

16 janvier.

J'ai lu vos discours à l'assemblée de M... Vous donnez aux instituteurs un excellent conseil, en leur disant de ne pas négliger les enfants privés de capacité pour accorder tous leurs soins aux plus intelligents, ce qu'ils font souvent afin d'être eux-mêmes couronnés en leurs élèves. — Comme vous le dites : « La mère, qu'elle appartienne ou non à une nation civilisée, suit instinctivement cette sublime loi de justice et d'amour, quand elle interrompt son sommeil, se penche discrètement sur le berceau de l'enfant chétif qu'elle contemple longuement , tandis qu'elle ne jette qu'un rapide regard aux berceaux des êtres forts à qui elle sait sa sollicitude moins nécessaire. » Chateaubriand l'a observé même chez les sauvagesses.

Plus loin vous dites à ces anciens étudiants qui se revoient, après une séparation de plusieurs années : « Chacun de vous peut recon-

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naître les traits d'un ami, d'un frère d'armes; car, malgré les transformations produites par les années, il y a toujours quelque chose du cœur sur le visage... »

Douces et consolantes paroles, qui nous montrent combien l'idée l'emporte sur la chair. Pauvres enfants d'autrefois , défigurés par le temps, ne vous attristez plus. Ne désespérez pas, vous qui désirez qu'on vous aime encore; vous avez toujours l'affection des âmes qui vous ressemblent... « Il v a toujours quelque chose du cœur sur le visage. »

Je reçois une lettre de Madame Agénor de Gasparin. Je crovais notre correspondance terminée. Je vois avec plaisir que je me trompais. Tous nous avons besoin de sympathie, et nous irions au bout du monde pour la trouver. Cette faiblesse fait notre force et notre grandeur, car elle vient de notre sensibilité morale.

Je vous embrasse dans le présent et dans l'éternité, je veux dire dans l'infini, en Dieu.

28 janvier.

Je reviens à ce que je vous disais il y a deux jours : l'impression pénible que me causent les spectacles du cirque. Il me répugne de ne voir dans l'homme qu'un animal souple et agile. Avant hier soir, me trouvant à Bruxelles, j'assistai à ce qu'on avait intitulé : Une Fête japonaise.

Imaginez une multitude d'individus, singulièrement attifés — lisez de frères mortels — tournoyant sur des cordes, bondissant du haut des tremplins, grimpant les uns sur les autres en pyramides, se disloquant d'une façon abominable, et, au milieu de cette scène démoniaque, une belle jeune femme se suspendant par les dents au bout d'une corde, et se laissant hisser au plafond comme un hideux colis de chair au crochet d'un étalage ! — La foule des spectateurs contemplait avec avidité cette orgie renouvelée du paganisme. Si le sang n'y coulait pas, tout l'honneur humain s'y répandait. Après ces bouffonneries cruelles, des intermèdes grotesques qui semblaient n'avoir d'autre but que d'avilir la créature, soulevaient le rire universel. Que l'âme humaine est faible ! Un instant auparavant, des femmes, des enfants, faisant des sauts périlleux, s'exposaient à la mort, et déjà la parole d'un pître avait dissipé ces impressions. — Que l'on me ramène aux religieux mystères célébrés au moyen âge : que je puisse oublier cette société blasée et sans pitié où le corps a tué l'esprit !

Je regardais un petit enfant de huit ans. On le fit bondir deux fois dans l'arène, si malheureusement que, deux fois, il tomba la face sur le sable. Ce fut pour le public une occasion nouvelle de rire. Je m'étonnerais, si je ne connaissais la trivialité de tant d'esprits et de cœurs. Puis ne sont-ce pas les heureux, les indifférents

qui font cercle autour des arènes? A telles fleurs telles mouches. Les esprits sévères, les âmes pénétrées de la grandeur de la destinée, ce n'est pas là qu'il faut les chercher. Je pensais à l'orgueil de l'homme, à ses ambitions ridicules. Tel bouffon difforme se rehausse en lui-même de sentir braqués sur lui les regards étonnés et méprisants de la foule. Il y trouve sa gloire. Dieu seul peut nous inspirer les sentiments honnêtes et humains.

Nous voici arrivés au cœur de l'hiver — ce cœur est bien froid! — La pluie a cessé; nous n'en voyons plus que la poésie : la neige. Ces belles images, dont la blancheur plaît tant à nos regards, réveillent bien vivement les souvenirs. Les variétés inquiétantes et dispersantes de la terre se sont évanouies dans une solennelle uniformité. Cela met un peu de paix dans l'âme... Paix de la mort! — Soit! Sur les champs submergés je planterai une petite croix pour rappeler les absents que l'oubli recouvre. Vous n'y verrez pas un signe de mort, vous y trouverez un emblème de vie aimante.

Il s'est fait à Paris une vente d'autographes. Ils ont atteint des prix étonnants. Trente-huit francs deux lignes de Victor Hugo. Les nôtres n'auront pas ce sort là.

14 février.

Je savais par les journaux le dramatique événement que vous décrivez dans votre dernière lettre : ces deux enfants, se noyant dans le morne étang de Jodion, malgré le dévouement de leurs condisciples. Lorsqu'on retira des eaux leurs jeunes corps inanimés, ils se tenaient encore par la main ! La mort vue ainsi n'est qu'une céleste transfiguration. Ce souvenir planera durant plus d'un siècle encore sur le site désolé.

Lorsque je reparcours les pages que nous nous écrivons, je m'aperçois qu'elles ne forment qu'une chaîne d'événements tristes. La vie humaine serait-elle donc une longue série d'accidents? Oui, pour ceux qui aiment, elle est un deuil permanent, leur sensibilité devant s'alimenter à des images qui éveillent leur pitié. Non, pour ceux qui veulent s'éblouir en leur orgueil ou leur vanité. Pour ceux-là l'existence est une fête perpétuelle... tant qu'ils se portent bien. Cependant si Ton scrutait cette tristesse et cette joie, on trouverait la première plus savoureuse, plus consciente, plus vivante enfin !

Il v a peu d'instants, entrait ici un vieillard suffoqué par le chagrin. Les larmes inondaient son visage labouré de rides. Il ne pouvait proférer que ces mots : « Mon fils! Mon fils! » Son pauvre fils est disparu depuis les grandes neiges:

il ne quittait jamais son père qui le menait chaque jour travailler aux forges. Je les voyais souvent passer avec leur panetière, se guidant l'un l'autre alternativement, car tous deux sont simples d'esprit. Je n'entendais que ces deux mots qu'ils se répétaient sans cesse, avec une affection mêlée d'angoisse en s'aidant à marcher : » Papa ! — Fils ! »

Dans ces derniers jours, le père ayant taim, le fils partit et marcha sur la grand'route, droit devant lui, demandant la charité. On l'aperçut à quatre lieues d'ici. Nul ne sait ce qu'il est devenu, et l'on pense qu'il a dû périr au fond de quelque ravin. Que faire en une telle détresse! Les journaux ont vainement annoncé cette disparition. En s'éloignant de moi. à la tombée du jour, le malheureux vieillard regardait partout d'un air effaré; je le vis chercher derrière les murs, sous le groupe de sapins, je l'entendis pousser des cris rauques, appels du désespoir. Avez- vous vu l'affection paternelle sous un aspect plus navrant? Ces deux misérables, presque idiots, s'aimaient comme des anges. L'excès du malheur avait exalté leur affection.

Vous aurez remarqué, non peut-être sans un triste retour, le ralentissement de ma correspondance. Parfois il arrive qu'après un cataclysme terrestre, une rivière change subitement son cours, ou se décompose en vingt bras. Je n'ai pas éprouve de cataclysme, rassurez-vous;

mes sentiments ont moins que jamais lieu de se disperser. Ne voyez en mes silences prolongés qu'un effet du mauvais état de ma santé. Je désire vivement vous revoir bientôt; dès que les gelées seront de retour, je m'empresserai de prendre le chemin de F...

4 mars.

J'ai été heureux que vous m'aviez offert l'occasion de faire la connaissance de M. L... nature sérieuse, intrépide. Je ne m'attendais pas à le trouver si jeune, après de longs voyages sous la zone torride. Ce serait une injure de dire « si bien conservé. » Ces mots ne peuvent s'appliquer qu'à ceux qui ont dépassé la quarantaine. Ce calme, je voudrais l'avoir. Il vient de l'observation tranquille des événements, de l'expérience du jugement qui se fortifie sans cesse par la nécessité de veiller à soi, quand on est seul sur la terre étrangère. — Puis, la race anglaise et la race hollandaise ont ce caractère de paix rationnelle qui est la vraie puissance léonine de l'homme. Souvent je l'ai remarqué : lorsqu'on prodigue ses sentiments, on est moins considéré du grand nombre. L'écouteur dit : il a tout donné, le cœur est vide, on voit le fond. Au contraire, en se renfermant en soi, on garde toute sa puissance vis à vis d'autrui, et, en effet, cette réserve est la preuve de la force d'âme et de volonté.

Quelle pensée avais-je au moment de notre séparation, de vous offrir la biographie de X...'? Une seule : vous dire que, s'il est des esprits qui ennoblissent tout ce qu'ils touchent, il en est d'autres dont les louanges sont des souillures. Ces âmes malpropres ne peuvent rien écrire que malproprement. Arrière cette basse engeance et vivent les violettes ! Elles sont encore sous la mousse, ouvrant à peine leurs veux bleus, mais les perce-neige depuis longtemps nous montrent leurs joues roses dans les parterres, formant leurs jolies petites assemblées douées du seul parfum spirituel. Hélas ! en ce moment une pluie froide les mouille. Heureuse pluie cependant qui m'empéchant de sortir, me ramène à vous. Que votre cœur s'accorde à ce nouveau printemps ; qu'à chaque fleur nouvelle qui se lèvera sur sa tige, une espérance s'éveille en votre cœur. Tant de printemps vous sont encore promis ! vous ne devez pas vous tourner avec regret vers ceux qui ne sont plus. Laissez moi ces tristes retours vers les années perdues, sirènes qui, m'éloignant du rivage de la vie présente, me font chavirer dans l'océan des songes.

Nous voici au dimanche de Quadragésime, fin du carnaval, entrée de carême. Il va peu de

jours, on me pressait d'aller en ville, assister aux saturnales renouvelées du paganisme. On me promit vainement des merveilles de figures grotesques,des sarabandes infernales, comme il s'en fit, l'an dernier, sur la Grand' Place, à la lueur des réverbères. Ces tapages, ces difformités, ces cris m'écœurent. J'aime la paix, le silence, le mutisme même. Voilà pourquoi j'ai des statues dans ma chambre. Elles sont silencieuses, immobiles, hors du temps comme la beauté éternelle !

Depuis ce matin on est occupé à former une énorme meule de fagots. C'est le jour du grand feu, nouveau jalon dans notre existence. Les montagnes des environs vont s'allumer. Des ombres danseront autour des bûchers. Une flamme rapide et fiévreuse qui retombe en cendres, c'est toute votre histoire, pauvre humanité!

28 avril.

Deux lignes seulement d'écriture cursive,pour vous dire que j'ai reçu votre lettre de la Hollande. Mon frère a conservé de ce pays la même impression que vous : « On rêve doucement dans sa verdure, au milieu des paysages pacifiques. »

Le printemps est franchement de retour, avec son armée de marguerites et de primevères, pourtant les jours me semblent sombres et voi-

lés. Il v a si peu d'espace entre le sol et le ciel ! Je me trouve comme emprisonné dans une cage. Mais silence : les feuilles poussent!

Je compte passer quelques jours à Bruxelles. D'ici là, fatigué de penser et d'écrire, je vais faire le hanneton, me rouler dans une feuille. — Madame de Gasparin m'envoie un bon livre : Les droits du cœur. Cela me fait penser que nous nous oublions. Hélas! que ne puis-je m'émietter, distribuer mon essence dans l'humanité entière, faire la multiplication de moi-même !

Vous ne me dites rien de votre roman-feuilleton ; Je vous conseille de le faire paraître dans le journal qui vous le demande. Vous aurez de nombreux lecteurs et des meilleurs, car ce seront les cœurs simples qui ne froncent pas les sourcils et ne se rengorgent pas dans leur savoir.

Mons, 2 juin.

J'ignore si ma lettre vous est parvenue. Je vous parlais je pense, de Numa Pompilius et de la nymphe Egérie. Ne riez pas, mon ami!... Je voulais prévenir votre lettre du 20 mai, avant notre rencontre à O... car c'était à moi de vous remercier de vous être rendu à mon appel. Comme vous le dites, le ciel était obscur ce jour là, mais c'est dans le ciel intérieur que nous étions.

La session des assises m'a appelé à Mons. La

33c LETTRES A JOSÉ.

ville s'est embellie. Que m'importe, puisque je n'y trouve personne à aimer, j'y suis comme dans un désert. Je voudrais vous parler de la cour d'assises où le sort m'a obligé à siéger. Je n'en suis guère capable; ma pitié excuse la plupart des crimes où je devine l'égarement. Est-il possible que les prés se couvrent de fleurs quand il y a tant de désespérés ici bas? La séance terminée, j'erre parla ville montueuse, attristé par la lourde atmosphère que j'ai respirée, par les figures anxieuses que f ai dû observer.

L'un de ces derniers jours, j'eus l'occasion de me distraire. Toute la ville était en mouvement. Une foule immense affluait vers la Grand'Place ; le peuple montois faisait pour une troisième fois une ovation à une dentiste italienne qui, depuis plusieurs années, opère les pauvres par charité, et sème les aumônes autour d'elle. Des milliers de personnes attendaient avec impatience l'arrivée de la « diva » dans son char triomphal. Le voici : un grand carrosse à la Louis XV, traîné par trois chevaux pomponnés de plumes de paons, caparaçonnés d'or, menés par la diva elle-même, debout, coiffée d'une couronne, couverte d'un manteau de velours bleu étoile d'argent. Des fenêtres et des balcons tombe une pluie de fleurs; de petits enfants, portant d'énormes bouquets, grimpent dans l'équipage; la fée au davier leur donne des baisers retentissants, elle en envoie au public, s'agite comme une pythonisse. se pose

LETTRES A JOSE. 33i

la main sur le cœur, avec des gestes délirants, prononce à chaque carrefour un discours enthousiaste auquel répondent les hourrahs de la multitude. D'émotion, les rennes lui tombent des mains ; avec dextérité elle les ressaisit en faisant la roue ; les bravos recommencent et le cortège se remet en marche précédé d'un orchestre. Je me croyais à Naples au temps de Mazaniello. Cette expression de la reconnaissance publique vous touche... Mais voici le triste enseignement. Une pauvre jeune tille, surprise en état d'ivresse sur le passage de l'arracheuse de dents, fut aperçue par des agents. Ils se ruèrent sur elle, la saisirent par le bras, la traînèrent au pas de course ignominieusement, avec une cruauté sans nom, par une rue interminable. Ses cheveux blonds, épars sur ses épaules, les yeux fermés et les jambes ballantes sur le pavé, la malheureuse était entourée d'une marmaille qui la huait. Je considérais la foule pour y lire quelque expression de pitié : toutes les figures étaient hilarantes, tournées vers la comédienne du carrosse. Je crois bien que si elle eut fait un signe, les bons bourgeois eussent mis en pièces la pauvre prisonnière. Ma pensée intérieure, ce fut un français qui la formula. Je l'entendis qui s'écriait : C'est une infamie de traiter une femme de la sorte! Je me joignis à lui, car la colère commençait à bouillonner en mes veines. Mais à peine le chevalier errant avait-il produit cet ac-

cent d'indignation, qu'il se tourna vers le char et mêla sa gaieté à celle de la foule, tandis que moi je devais m'éloigner, ne sachant plus calmer le sentiment qui s'était allumé en mon cœur.

J'en tirais plusieurs enseignements : les ovations populaires ne témoignent pas de la générosité d'âme de ceux qui les font. Qu'est-ce qu'une reconnaissance qui n'est pas doublée de sentiments chrétiens? Ceux qui applaudissaient les gladiateurs étaient ceux-là mêmes qui se délectaient à voir couler leur sang. Je me disais aussi que, si en certains cas, l'indifférence est criminelle, c'est d'autre part un tort de prendre trop à cœur de redresser les abus et de nourrir son indignation. On se rend ainsi impropre à l'observation, on s'enfonce en sa douleur. Oublions donc cette scène de carnaval et de barbarie, tenons notre esprit en sérénité.

J'apprends avec plaisir que vous écrivez des pages sur l'abbaye de Maredsous que nous avons visitée ensemble. Je serai charmé de les lire, étant certain d'y trouver votre cachet de douce mélancolie et de haute raison.

1 1 juin.

Merci pour le portrait que vous m'avez envoyé ; mes vœux ont accompagné l'intrépide voyageur sur les mers lointaines. C'est en vain que vous avez tenté de le retenir près de vous, la

Providence nous mène à nos diverses destinées. Vous auriez pu citer à celui qui s'éloignait de vous, les vers de Théocrite que j'adressais un jour à mon jeune frère, au moment où il s'embarquait pour l'Orient :

Homme, épargne ta vie au temps des noirs orages, — Ne va pas confier tes jours sur les flots féconds en naufrages, — Les jours de l'homme sont si courts.

Je m'arrêterai à F... à mon retour des Ardennes, avec le chanoine de W... Nous sommes attendus à O... par un de mes plus anciens amis, F... de L... Son château est admirablement situé, au milieu des ruines de l'abbaye. Après être demeuré vingt années sans nous revoir, je croyais indiscret de l'aller surprendre; il me répond : « Le cœur ne change jamais; considérez ma maison comme la vôtre. »

Heureux est-on en ce monde, de trouver une occasion nouvelle de croire à l'affection immuable !

Je fais une lecture homéopathique de votre roman ; je le savoure à dose infiniment petites, le journal en publiant chaque jour deux ou trois pages seulement. — Vous recevrez demain la reproduction d'un tableau qui me transporte : Martyre aux catacombes. La vierge romaine est étendue dans un sombre souterain, pale, inanimée, devant le caveau qui doit la recevoir. Les flots de sa noire chevelure couvrent ses épaules

nues. Une de ses mains à demi fermée, repose sur sa poitrine jonchée de lys blancs ; l'autre pend inerte le long de son jeune corps dont les pieds raidis se dessinent sous le blanc linceul. La figure arrondie, d'une expression angélique, baigne dans un nimbe d'or ; la douceur, le pardon, la sérénité s'exhalent de ses lèvres entrouvertes, d'une expression enfantine. Près de l'innocente martyre, des palmes dispersées, et une épitaphe voilée sous les palmes :

Corpus Sanctus... Hic.

Cette image touchante, je l'ai fixée à mon chevet. En m'endormant je puis la contempler, et implorer la jeune sainte, en mêlant momentanément mon sommeil au sien.

Acoz, 4 juillet.

Puisque vous n'avez pu nous accompagner dans le Luxembourg, je veux au moins vous faire parcourir, en esprit, l'itinéraire que nous avons suivi, le chanoine de Wouters et moi. Vous connaissez mon aimable et sympathique compagnon. Que pourrai-je vous montrer ? Rien que deux âmes amies, en quête, comme tant d'autres, de la félicité et ne trouvant que des impressions fugitives de bonheur. Le contentement parfait est semblable au vif argent, quand nous fermons la main pour le tenir, il glisse entre nos

doigts. Le 16 juin dernier, nous logions dans une auberge de Neul'chàteau. La ville se reposait après la lutte électorale qui avait fait entrer au Sénat F... de L... — L'aubergiste n'était pas de ses partisans : il observa qu'un électeur ne peut accorder sa voix à un candidat qui ne vient point personnellement la lui demander. Plusieurs aiment à jouer le rôle de bon seigneur, désirant voir le solliciteur à leur pieds, avant de lui accorder leur suffrage. Ils espèrent qu'on leur en aura une reconnaissance qui se traduira par mille services pour lesquels ils ne devront aucun remercîment. Mendier les honneurs semblera toujours dur à certains caractères fiers. Ceux là seuls qui n'ont en vue que le bien public, devraient faire le sacrifice de leur amour propre... J'oublie que nous sommes dans la foret de Chiny.

Il nous fallut quatre heures de voiture

pour descendre dans la vallée d'O... Nous avions traversé les Croisettes, les Bulles, un cimetière et un parterre de fleurs. Que n'ai- je pu m'y arrêter, ad conjrequentandam memoriam quiescentiuml... Quel beau village que Jamoigne avec son vaste château dont les prés sont baignés par la Semoy. Nous voici sous les hauts murs de défense de l'ancienne abbaye. Imaginez des murs couvrant une étendue de vingt hectares et audelà, un grand étang dans lequel se mire un château pittoresque. La grille du parc est ou-

verte ; nous nous engageons dans la longue avenue avec une certaine appréhension : mon ami ne connaît pas le possesseur de ce site enchanté, et moi, il y a vingt années que je ne l'ai revu !... Une fenêtre s'ouvre près de la haute chapelle, et un petit blondin de dix ans nous salue : c'est de bon augure. Puis c'est une porte qui s'ouvre; F... me serre dans ses bras et laisse tomber à nos pieds vingt années de séparation ! — Il est charmé de faire la connaissance du chanoine, allié de sa famille. — Je revois le châtelain d'O... dont le regard n'a pas changé, et qu'entourent quatre enfants dans les belles années de leur adolescence.

Après le dîner, nous visitions les ruines et leurs cryptes immenses. F... nous précédait, un flambeau à la main, réjouissant par ses discours chrétiens les ombres des religieux défunts. Nous nous reposions au faite de la montagne, à l'ermitage de Montaigu où vivait une recluse (J. de Sermoyse) qui s'était fait murer en sa cellule. Nous descendions à la fontaine miraculeuse où fût retrouvé l'anneau d'or qui, dit-on, donna son nom à O... Nous marchions avec nonchalance et suivions un sentier par lequel quatrevingt moines effarés s'étaient enfuis jadis, en une nuit d'épouvante, alors que les bombes républicains pleuvaient sur le monastère. La paix des tombeaux est demeurée en ces lieux, et une multitude de chrysanthèmes étalent leurs

LETTRES A Jl

blanches corolles, comme des étoiles terrestres, du milieu des décombres. Nos regards tombèrent sur une pensée charbonnée sur un pan de mur : « Vivre c'est aimer. » L'amant inconnu avait signé : Eugène. La racine du mot signifie : bien né. Pour penser aussi bien, ne faut-il pas être heureusement né ? Pendant que nous étions là, plongés dans le passé ténébreux, les enfants de notre aimable guide, transformés en amazones, chevauchaient par les allées, le long des étangs, à la fraîche senteur de la forêt, sous les rayons du soleil couchant. — Heureuses les familles qui se suffisent à elles mêmes ! Elles vivent dans la véritable indépendance, en mêlant les jeunes espoirs à la poésie des souvenirs.

Le lendemain de notre arrivée, après que mon compagnon eut officié dans la chapelle, et que le déjeuner nous eut réunis une dernière fois, nous échangeâmes les témoignages de notre affection avec la promesse de nous revoir en automne, et nous montâmes dans l'équipage qui devait nous conduire à M... station distante de cinq lieues. — Au tournant de la vallée, nous distinguions encore les mouchoirs blancs de ceux que nous quittions, et qui nous envoyaient des adieux remplis de bons souhaits. Ils m'ont fait songer, qu'il y a bien peu de temps, vous et votre chère famille, vous adressiez aussi, par des signaux, vos adieux à un parent qui s'éloignait de vous et allait gagner l'orient. Le soir du même jour

nous étions à Luxembourg. Triste impression, malgré tout le pittoresque du site. Si un château fort me plait et réveille mes sentiments fiers, une ville forte, fut-elle démantelée en partie, m'exprime l'esclavage d'une foule de trafiquants. Trafic et poésie ne vont guère ensemble. — De Luxembourg, nous sommes allés à Mondorf, où il y a un établissement thermal, situé dans une vallée fertile. L'hôtesse, les garçons de table, un café, une baignoire, voilà tout ce que nous y vîmes. Ah ! j'oublie une charmante image au fond de la salle représentant un joli petit enfant, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel.

Un orage éclata, bientôt suivi d'une pluie battante. Nous saisîmes cette occasion, mon cher José, pour boire lentement, à votre santé, une longue et élégante bouteille de Liebfrauenmilch. — De retour à Luxembourg, nous en partîmes pour Diekirch où nous logeâmes, et nous fûmes le jour suivant aux ruines de Vianden. Je m'y retrouvais pour la quatrième fois. La première fois, en l'année i852, j'y étais avec mon ami G. S... qu'une affection de poitrine enleva fort jeune à ce monde. Son père qui habitait Arlon, nous donna sa voiture pour parcourir une riante vallée jusqu'à Ettelbrùck et Dikirch. Ce furent pour moi des journées d'une si joyeuse et si folle expansion que la tristesse des ruines de Vianden (les plus sévères qui soient) s'arrêta sur mes yeux. Quatre années

LETTRES A JOSE. 33g

plus tard, j'y retournais seul, allant à Trêves, et Dieu sait où. J'étais alors plongé dans une mélancolie qui s'accordait avec la sombre majesté des ruines ; me tenant au bord de l'oubliette, écoutant l'écho plaintif des pierres que j'y fesais tomber, j'écrivis les pages sur Vianden qui parurent dans les Jours de solitude. Un soir, je me trouvais sous la tour du Falkenstein, presque écroulée aujourd'hui. Par où y étais-je allé?

Je ne croyais plus retourner en ces contrées écartées, lorsque les circonstances m'y ramenèrent. Je reparcourus le petit sentier en corniche qui borde la claire rivière de l'Our; pour guides j'avais les deux enfants de l'aubergiste de Vianden. Je viens de les revoir ainsi que leurs parents. J'ai été agréablement surpris de m'entendre saluer de mes nom et prénom, mais la figure de l'aubergiste me fit tristement méditer : courbé, ridé, blanchi par les ans, lui jadis si robuste ! Etait-ce bien là le guide, agile comme un chamois, qui me guidait lors de ma première excursion?... Aubergiste de Vianden, tu m'apparais comme un jalon planté sur le chemin de ma vie pour m'apprendre la brièveté de mes jours ! —

L'an i85 1 ,1e libraire Back de Luxembourg publia l'histoire du comté de Vianden, en un volume de 400 pages, par le docteur A. Neijen. Ce livre est très rare aujourd'hui. Il est illustré de quelques pierres tombales : celle d'Henri de Nassau de 1 589, et celle du comte Henry de

34o LETTRES A JOSE.

Vianden qui montre de la main la tombe de son aïeule, comme pour faire lire l'épitaphe dont voici la traduction :

« Celle qui repose ici fut ma grand'mère et la sœur de Baudoin, empereur de Constantinople, c.-à-d. sœur de Marguerite, autrefois comtesse de Vianden, décédée le XVI des calendes d'août de l'année MCCLXX. »

Elle fut mère d'Yolande, née l'an 1 23 1 ,et dont le souvenir s'est conservé plus vivant que celui des comtes guerroyeurs de Vianden. Elle a failli mourir bien près de F... J'ai rêvé dans le cachot où, selon la légende, son père la fît enfermer à l'âge de onze ans, parce qu'elle voulait entrer en religion au couvent de Salzinnes où sa parente était abbesse. Mais son oncle, l'évêque d'Utrecht, la fit mener au couvent de Marienthal où elle devint prieure. On retrouva sa tombe avec l'inscription :

« Soror Yolandis de Vienna... domi priorissa defuncta in Deo. 1283. »

Où s'en est allée la prieure de Val-Marie et les pieuses compagnes qui mêlaient leurs cantiques aux siens ? Toutes ces ombres, toutes ces voix harmonieuses sont évanouies. Sachons les retrouver dans les angéliques créatures qui peuplent aujourd'hui les cloîtres. Yolande et ses sœurs sont nos contemporaines, toujours vivantes, toujours aimantes !

Sur ces impressions, nous quittâmes les rives

de l'Our, nous nous dirigeâmes vers Spa. Je l'avoue , dussé-je me donner un démenti , au sortir des contrées muettes, ce fût un enchantement de me trouver subitement dans cette foule mondaine dont j'ai tant médit. La riante petite cité dont le cadre sévère fesait mieux ressortir l'élégance nous charma. Puis la douceur des habitants, les figures des nombreux étrangers, toutes mystérieuses puisqu'elles nous étaient inconnues, ensuite la musique. Mais nos heures de loisir étaient comptées : deux jours plus tard je devais me trouver à l'autre extrémité de la Belgique, à Heyst. J'apprends avec joie que vous serez à Blankenberghe dans peu de jours. Demain nous partons pour la plage désolée de Heyst, où ma mère espère puiser la santé dans l'air salubre. Nous avons loué la villa de l'an dernier, digue de mer. Je n'y ferai qu'un court séjour, mais j'y reviendrai dans l'espérance de vous voir.

Je reçois votre lettre du 2 juillet. De vos réflexions toujours justes, vous faites une auréole à chacun des événements que vous m'apprenez. Que cette lettre vous trouve en santé excellente, et que vous jouissiez de longs loisirs pour exprimer tous vos sentiments, non pour vous seulement, mais pour ceux qui vous survivront.

Mes pages sont un grimoire ! Je ne sais plus écrire. . .Si vous avez une baguette de fée, touchez

m'en afin que je redevienne enfant... Alors quel plaisir de retourner à l'école ! —

8 août.

La petite pastorale que je vous ai dédiée, ne méritait pas un accueil si gracieux. Toutefois, me rendant à votre désir, je veux vous retracer une nouvelle scène champêtre, contemplée au cours de ma promenade solitaire :

Je cheminais les pieds dans la rosée. Le ciel bas, l'atmosphère appesantie par une pluie prochaine, rendaient le paysage sévère. La vallée sillonnée d'une ligne de joncs qui tremblaient au courant d'un ruisseau, était bordée par un taillis de charmes, et un ourlet de roches où croissaient, bon gré mal gré, l'aubépine. De hauts peupliers, alourdis par le poids des branches, fermaient l'horizon. Là dormait un vieux castel, abandonné des maîtres, hanté par des oiseaux de ruines. Dressé en son silence, il augmentait l'accent de la vallée, en y mêlant son mystérieux chagrin. En vain roitelet, ruisseau, abeilles confondaient leurs diverses voix, je lisais sur tous les arbres : recueillement. O bonheur profond de vivre ici, dans sa pensée, sans lien avec ce monde qu'on a trop connu, loin de ces gloires qui ne sont que chimères ! Tout m'y enchante : les vieux ifs, les murailles grisonnantes de la ferme, l'herbe marquée de pas, les chevaux,

LEThRES A JOSÉ. 34j

l'abreuvoir, la cloison penchée, les pierres éparses et la verte luzerne... Tout à coup une voix d'enfant cria à plusieurs reprises : Blanchet! Blanchet ! Je me retournai vers le pré que j'avais parcouru, et je vis un troupeau de vaches blanches s'avancer pas à pas en broutant, escorté d'un barbet ardent à les presser. Le petit pâtre se tenait en arrière. Blond, craintif, nu-pieds, nu-tête, suivant son troupeau avec lenteur, il semblait effrayé de ses pas. C'était, je pense, sa voix claire que je venais d'entendre, rappelant son chien trop vigilant. Il lésait de nonchalents détours, ébréchait un tertre, cueillait des mûres, lançait une pierre, descendait au ruisseau, rappelait, hésitait...

La crainte l'empêchait de gagner l'extrémité de la prairie où un petite gardeuse de chèvres, debout devant une saule, attendait l'arrivée de l'innocent garçonnet. Grâce aux vaches qui avançaient toujours et aux chèvres qui ne bougeaient pas, les deux enfants se rapprochèrent. Leurs troupeaux tout entiers, à la saveur des herbes friandes, se furent bientôt mêlés; mais eux demeurèrent à distance, comme deux oiseaux effarouchés sous l'œil du chasseur. A peine se saluèrent-ils par un signe de tète et un sourire embarrassé. Le petit pâtre se coucha dans l'herbe, comme pour y dormir, mais sa tête souvent levée trahissait son inquiétude. La petite chevrière quitta son arbre pour aller s'asseoir sur la

varine de la chute d'eau, non loin de i dormeur. On eut dit qu'elle aussi rougissait de son bonheur et craignait renvolement de ses songes. Combien d'heures se passèrent ainsi, combien de jours et de mois s'étaient passés déjà dans cet enivrement! Les deux enfants seuls le savaient. Quand je m'éloignai, le cœur plein d'une sereine mélancolie, la vallée ne semblait plus vivre que de l'amour pur des deux jeunes amants. Tout était tendresse, extase, et l'on n'entendait que le seul murmure du sauvage frelon, sous l'écorce entrouverte d'un frêne...

20 septembre.

Après votre aimable lettre qui suivait votre télégramme, il me semblait que je ne pouvais m'empècher de me rendre auprès de vous. Hélas! je dois garder la chambre. Vous ne vous imaginez pas combien il m'est pénible de me trouver au milieu de mes amis, quand je suis souffrant ; il me semble que ma présence pèse à ceux qui m'entourent. Je ressemble au gibier. Blessé, il s'enfonce en son terrier. Je pouvais d'autant moins accepter que je savais que vous aviez de nombreux convives, tous en belle humeur, et que ma présence eut produit une dissonnanee. Enfin pardonnez-moi de vous avoir causé une déception !

La semaine dernière mon frère était ici avec

sa jeune famille. Quelques amis sont venus s'y joindre. Je m'étais procuré de petits chevaux. Les enfants trônaient sur leurs montures, moi je les suivais à la façon des muletiers. Le soir, ils ont donné une représentation. Jusqu'au « baby » avait son rôle. Dans notre jeunesse, les heures nous semblaient des années, aujourd'hui le torrent de la vie, près du gouffre, se précipite.

Cette nuit, une petite chaumière d'Acoz s'est écroulée. Une femme, sa hlle et sa petite fille ont été écrasées ! Je suis allé les voir. Les trois cadavres étaient étendus côté à côté; les trois âges de la vie. Dormant d'un même sommeil, ils étaient presque semblables, les traits contractés et d'une couleur terreuse. Le corps sans la vie n'est qu'un vil vêtement. — Et la belle martyre des catacombes dites-vous?... Ici l'âme avait transfiguré le corps.

J'espère vous revoir bientôt à F... Vraiment, je manquerais à tous les sentiments d'affection, si je ne m'y rendais pas à la première dorure des feuillages.

Octobre.

J'apprends avec regret que vous allez vous fixer pour l'hiver à Bruxelles, car cela vous éloignera de moi. Je vous conseille de prendre une demeure loin du centre de la ville. J'aime les sites qui rappellent la province, on v est

encore dans le monde laborieux et vrai ; d'ailleurs je m'imagine que vous retournerez souvent sur les bords de la S... voir tomber les dernières feuilles et les premières neiges. Vous me demandez : Et vous, Octave, pourquoi ne passezvous pas l'hiver en ville? Argument ad hominem. Parce que je suis plongé depuis tant d'années dans les mousses et le lichen, et que je ne sais plus me passer de ce manteau rustique. Le milieu où j'ai vécu m'a pétri, je me suis écarté de la belle vie mondaine pour contempler la fugacité des jours. En ville, l'hiver surtout, il est difficile, je l'avoue, d'éprouver de l'ennui ; on ne peut s'y plaindre que de la variété des plaisirs qui empêche de se livrer à un travail suivi. Cependant, ce mouvement aussi sollicite à l'étude, les impressions sont multiples, les nombreux rapports qui s'établissent dans l'esprit donnent beaucoup de pensées neuves. Mais tout cela est de la psychologie et l'ombre de la réalité. Pour moi, mille songes pénibles, mille réflexions tristes me troublent et m'accablent quand je me trouve dans la foule vaniteuse des grandes cités. Songer, réfléchir, désespérer, je l'ai fait maintes fois en mes jours d'adolescence, mais combien mes tristesses d'alors étaient plus légères à porter que les chagrins qui m'arrivent aujourd'hui ! Il y a toute la différences des ombres qui parfois voilent le ciel en une matinée de printemps, et que le moindre rayon de soleil dissipe, à ces

nuées lentement amoncelées pendant les jours d'une saison orageuse. Je sens mes forces s'épuiser, ma volonté faiblir à mesure que l'expérience me découvre les embûches dont la vie est semée. Je vois mon âme dévorée par cette humanité que j'aime, par ces passants inconnus que je ne dois plus revoir. Je voudrais sonder le mystère de toutes ces destinées qui s'accomplissent loin de moi, adorables ou haïssables. Je suivrais avec curiosité le chemin des perfidies, y cherchant les dupes pour leur offrir ma consolation, groupant les foules dans les divers cercles que mon imagination leur assignerait. Je suivrais avec amour l'obscur sentier des créatures faibles, aimantes, craintives, toujours victimes de la réalité, aussi bien que le large chemin vert des juvéniles amours où l'ombre est encore une joie, et semble la protection des arbres sous un ciel trop ardent. Chimère que tous mes désirs ! Je ne puis suivre un instant du regard les créatures ; quelques secondes suffisent pour qu'elles s'évanouissent à mes yeux; elles disparaissent au détour de la rue prochaine, emportant avec elles mes interrogations. Plus je connais d'êtres, plus mes inquiétudes et mes craintes se multiplient. Néanmoins, je veux connaître, chercher des expressions à l'idéal qui brille en moi ; toutes les créatures qui s'en rapprochent me charment, mon imagination travaillant sur elles, les a bientôt ornées de toutes

les qualités. Mais cela dure peu , le défaut reconnu, cette même imagination, travaillant en sens inverse, me déforme les beautés qu'un instant auparavant je croyais parfaites. C'est qu'il est deux beautés extérieures rarement unies : la beauté plastique et la beauté de sentiment, la beauté pa'ienne et la beauté chrétienne. La seconde est pour ainsi dire la déformation de la première ; elle enlève aux traits leur noblesse et leur placidité, par les divers jeux d'une âme mobile et expressive ; elle ne pourra jamais se représenter en une statue grecque qui exige la pureté de lignes, produit d'équilibre et d'indifférence. Il est une troisième beauté plus virile, plus douloureuse, plus profonde; beauté purement morale qui souvent se cache sous un vilain extérieur, beauté qui fait le bonheur de la vie plutôt que son charme. Celle-ci aussi on la cherche, on voudrait la voir réunie aux deux qui précèdent, toutes trois en un seul être. Mais cela n'est-il pas introuvable ? Cet idéal ne peut naître qu'en notre esprit qui produirait l'unité dans la diversité. La réalité s'y refuse, elle a besoin pour ses enfantements d'une diversité de nature, et l'unité ne se trouve qu'en l'humanité entière considérée abstraitement. La beauté plastique , la beauté sentimentale . la beauté morale : la force, la souplesse, la droiture ne s'unissent trop souvent en un seul être que pour mutuellement s'amoindrir, la créature pér-

dant en unité ce qu'elle gagne en variété. Tel est le malheur de celui qui veut en aimant réfléchir : il convoite, il se désespère, il reste insatisfait, rêvant une beauté, une perfection que la terre ne peut lui offrir, menacé de devoir un jour, sa jeunesse écoulée, rentrer doucement en son for intérieur, pour finir ses jours avec cette grave compagne : la philosophie.

2 Novembre.

Avez-vous vu, en traversant un cimetière, le triste champ des pauvres ? Avez-vous vu ces petites croix penchées, qui se pressent par milliers dans l'espace restreint assigné aux infortunés ? Là sont inhumés en hâte jeunes et vieux, amis et étrangers, dans le coudoiement inattendu produit par le hasard delà mort. Dans ce sombre chaos, comment une mère retrouvera-t-elle son enfant? Où ira-t-elle répandre ses larmes?... Entendez-vous le roulement des voitures dans la rue prochaine, les cris des marchands forains?.. Où sont les bourdonnements des abeilles, la douce chanson des cloches, les bêlements des troupeaux, les folles brises tout embaumées d'avoir effleuré les champs de blés ? Rien que la sourde rumeur de la cité semblable à celle des grèves. On songe aux cimetières de village. Quelle douce retraite après une vie agitée ! Ils ont je ne sais quoi de libre et de

35o LETTRES A JOSÉ.

simple tout à la fois. Ces plantes de mauves, ces marguerites, ces orties qui germent sur le sein des morts, ces arbres des vergers qui sèment autour d'eux leurs feuilles et leurs fleurs, sont une compagnie muette et compatissante. Le pasteur qui se promène en son parc de fraisiers, en lisant son livre d'Heures, n'est jamais bien loin, ni les enfants que l'on voit pardessus la haie cueillant des fruits; tandis qu'aux villes, les morts sont seuls, abandonnés comme au bord de l'océan. Il faut que l'on ne fasse pas trop de bruit quand nous sommes endormis dans la tombe, il faut qu'on éloigne de nous les trivialités de la vie, que nous n'entendions ni le roulement des équipages, ni les cris des marchands, ni les violents propos ; mais il faut que nous entendions les voix claires des enfants qui joueront autour de nous, et le pas de quelqueami dans l'herbe. Il faut que chaque villageoise qui s'en reviendra le soir de le fête, dise un mot de nous à sa compagne...

12 novembre.

J'ai terminé Récit d'un frère (i). Je crois avoir fait une bonne œuvre. J'en frissonne de bonheur. Il me semble que mes autres livres sont bien froids ! J'étais dans l'infini, je vais être dans le cœur palpitant de la pauvre humanité. C'est

(1) Rémo.

LETTRES A JOSÉ. 35i

mon affection pour mon jeune frère qui m'a inspiré... Si la Providence me protège six mois encore, il sera autre chose que de la cendre. J'ai le projet de mettre ce titre : Gralien ou Rémo. Lequel vous plait davantage ? — Je publierai sans nom d'auteur. Le volume aura 3oo pages.

Toujours le moi haïssable de Pascal... Mais moi, c'est vous! Comme dit Victor Hugo.

17 novembre.

« Nous t'attendions, nous étions tristes, Gaudenzio, de ne pas te voir revenir! Le jour s'en va. Ah! cruel! tu nous oubliais!» C'est Candida, la fiancée de Gaudenzio qui parle ainsi. Les grands parents, assis sous un vieux châtaignier qui ombrage la maison blanche, approuvent d'un signe les paroles de la jeune fille. Mais Gaudenzio ne se hâte pas, il pousse avec tranquillité la porte du jardin, s'avance en souriant vers sa fiancée et lui prend les deux mains dans les siennes. Ils demeurent longtemps ainsi sur la colline qu'empourpre le soleil couchant. Les grands parents se regardent avec bonheur. Alors les deux jeunes gens, la main dans la main, descendent le petit sentier tracé au flanc des rochers, parmi les buis ; on les voit bientôt disparaître en silence. Une mauviette chante solitairement dans la haie, pendant que le doux

murmure d'un ruisseau se fait entendre dans la vallée endormie.

Quelle plus grande joie sur la terre pour un amant que de vivre dans l'innocence avec l'objet de son adoration! De le sentir soupirer dans la même atmosphère que lui, de le voir aller, venir, dans l'espace restreint qui renferme deux vies qui se confondent, et de savoir, sans qu'une parole soit échangée, que la perte de l'un serait la mort de l'autre. Que toutes les paroles, tous les gestes, tous les témoignages d'amour sont vains près de ce silencieux dialogue de deux âmes qui se comprennent et se chérissent, sans se le dire; de deux êtres qui, emportés sur le fleuve rapide des jours vivent dans l'espérance, la certitude de ne jamais s'abandonner, et que l'amour transporte pour ainsi dire hors des limites du temps ! Ils se sentent comblés d'une félicité si grande, qu'il leur semble que le passé et l'avenir cessent d'exister ; ils ont la plénitude de la vie, et dans cette plénitude la transparence que la lumière du ciel seule peut donner ; et tel est le mystère où ils se trouvent, qu'ils ont perdu le sentiment de leur existence. — Ils s'évanouissent l'un dans l'autre, comme deux brises qui, après avoir longtemps erré sur les prés en fleurs, viennent mêler leur souffle en confondant leurs parfums. Plus rien ne leur arrive du passé, plus rien ne les porte à se tourner vers l'avenir ; leurs souvenirs et leurs espérances se résument

en l'heure présente. Ils ne demandent plus, ils ont reçu ; ils n'offrent plus, ils ont donné; ils ne cherchent plus,. ils ont trouvé. Le temps des craintes, des inquiétudes, des souffrances est passé; ils sont dans la douceur, la paix, la sécurité sans bornes. Le silence même dans lequel ils se meuvent les protège . les avoisinent de Dieu ; le mystère les enveloppe de sa grande aîle, et ne laisse plus arriver à eux que la chanson des esprits. Le bruit des foules et toutes les rumeurs de la terre viennent s'éteindre à leurs pieds, et les heures que d'autres comptent avec tant d'effroi, ils ne les entendent plus retentir. Ils se croient dans l'immuable, en une contrée amie qui ne peut jamais leur manquer, en une saison qu'ils n'ont jamais goûtée et qui sera toujours en consonnance avec leur âme : ce n'est ni le printemps, ni l'automne, mais comme un temps qui les réunit, mêlant la douceur du printemps à la mélancolie de l'automne. Ils ont la mélancolie sans en avoir les ombres, et les joies vives de la première jeunesse sans en avoir l'éclat : feux doux et dormant de deux cœurs qui s'adorent de confiance, et qui paraissent indifférents l'un à l'autre, en ne vivant que d'une même vie et ne respirant que d'un même souffle. O que les champs sont dignes de posséder un tel amour! Une blanche maison pour s'y abriter, une pelouse pour y imprimer des traces légères, des Heurs et des oiseaux pour s'en faire

des amis. Quelque vieux noyer pour dormir à son ombre, un étang pour voir trembler ses eaux à l'aîle des hirondelles, et- non loin, une de ces discrètes forêts de pins où les amants puissent marcher en silence sur un tapis de feuilles rougies, la main dans la main, cheminant dans la divine nudité de leur àme, et comme ensevelis dans leur mutuelle tendresse.

i5 février.

Je voudrais avoir quelque événement champêtre à vous apprendre, pour rompre la chaîne de vos distractions urbaines. Rien qu'une meule qui a brûlé au bout du parc, autodafé de souris mulots et musaraignes ! Demain dimanche, jour du grand feu ; des chariots se promènent mendiant du bois mort. Les masques dansent autour de la meule en flamme, spectacle renouvelé de l'antiquité.

Où est le temps où nous nous écrivions de longues lettres? Depuis, notre vie s'est compliquée, puis nous sommes occupés de nos travaux littéraires. Imaginez que je suis braqué par deux bandes de correcteurs, les uns de l'éditeur Pion, pour mes Heures de philosophie, les autres de l'éditeur Jouaust pour Rémo. Me voici chasseur aux coquilles du matin au soir. Je pense qu"à Bruxelles les visites remplissent une partie de vos journées, et que le travail vous est plus dit-

ficile qu'à F... Le monde comme un minotaure demande ses victimes. Mais le martyre est parfois assez doux.

Je lis un beau livre : Les conversions célèbres. Je voudrais oublier le monde. Ne plus rien voir, ne plus rien sentir que le désir de la félicité éternelle. Mépriser la terre! Hélas! elle est toute couverte de créatures qui ne veulent pas qu'on les sauve. Vraiment, ce sont les êtres nobles et excellents qui savent se détacher des affections éphémères et n'aimer qu'en Dieu. — Sans doute vous recevrez cette lettre au retour de la messe, alors que vous serez dans une douce expansion de cœur. Ce n'est pas le moment de rider votre âme au souffle de mes réflexions.

Je vous envoie un charmant feuilleton d'Emile Van Arenbergh, l'auteur de la superbe poésie intitulée l'Océan. Vous recevrez aussi un volume d'une jeune institutrice de Liège. Je ne la connais pas, mais elle a eu l'aimable attention de faire figurer mon nom dans son ouvrage.

Sans date.

Comment! J'apprends qu'il y aura un banquet des partisans du service obligatoire ! Et en France, on exerce les enfants au métier des armes ! En vérité, l'humanité est trop sotte. Essayez de séparer deux hommes qui se battent, vous serez leur victime. Je lis les pères du désert,

les solitaires de la Thébaïde ; eux du moins connaissaient bien l'humanité.

Hors les événements internes et invisibles, rien de nouveau à vous conter. — La semaine dernière, je dînais chez Madame de P... à B... Le domestique qui nous servait, Walbreck est poète. Il m'a fait hommage de l'un de ses livres. Toutes les âmes sont sœurs, Epictète était esclave.

g mai.

Guillaume Lebrocquy est mort. C'est une grande perte, j'en suis vraiment affligé, parce que c'était un vaillant esprit et un cœur dévoué, un homme rare à notre époque. C'est bien jeune quitter la terre, sa femme, ses amis ! Je me réjouissais d'être entré en relations avec lui; il m'inspirait de la sympathie. En lui, je perds donc un ami que je n'avais fait qu'entrevoir. Du moins je l'ai vu, je lui ai serré la main, ce que je ne puis dire de tant d'autres dont je n'ai connu que l'écriture. Pour vous aussi, c'est une triste disparition. Son absence laissera un grand vide, on remplace très difficilement pareil lutteur. Chez Guillaume Lebrocquy, l'épée avait usé le fourreau. Il a été brusquement enlevé, au milieu du voyage de la vie. Que la destinée est mystérieuse ! Que la mort est friande ! Elle s'éloigne des inutiles, ils deviennent centenaires ! Est-il un homme de mérite, elle y vole. — La Cloche

continuera-t-elle à sonner? Quel bras sera assez vigoureux pour la remettre en branle ? Où retrouvera-t-on l'âme valeureuse de son rédacteur. Avoir de l'âme, chose extraordinaire et admirable ! Enfin! le voilà disparu cet homme d'élite, ce grand et noble cœur. Pleurons-le, et disonsnous que nous conserverons toujours de lui un touchant souvenir. Pauvre Lebrocquy !

J'ignore si vous avez déjà quitté la ville. Puissé-je vous revoir bientôt. Après la Pentecôte, je compte séjourner à Spa. C'est pour moi la plus belle contrée qui soit! Quelle différence avec les bords de notre mer du Nord qui n'expriment que le plus morne ennui. Theux, Franchimont, Malmédy, Stavelot... La sauvagerie, et non loin, près des fontaines, le monde civilisé. Je préfère d'ailleurs les fleuves et les ruisseaux à la mer. D'abord, ils savent où ils vont, tandis que la mer semble dans son va-et-vii rit ronger son frein ; j'ai assez du tumulte de mon âme, et quant à son mugissement, je ne le trouve pas mélodieux. Si j'aime la mer, c'est quand elle a pour cadre les Alpes maritimes, si pittoresques ! quand ses flot bleus viennent expirer sur des rives fleuries et calmantes.

Sans date

N'oublions jamais cette belle devise : Excelsior ! Que l'expérience et le chagrin nous y

ramènent. Ecartons-nous des corps transformables et toujours transformés, pour nous rapprocher des âmes immuables. Ces paroles, je voudrais les écrire partout pour qu'elles me soient toujours présentes. C'est une vérité profonde que plus nous nous élevons moralement, plus nous sommes dans la paix. Les choses de la terre sont tourmentées. Nous croyons que notre voix toute terrestre est retentissante. Quelle erreur ! La voix d'un oiseau, volant dans les hauteurs tranquilles du ciel, est plus vibrante que le son de la trompe dans la rafale.

Il faut en revenir aux églogues, aux pastorales, aux livres pieux; ils sortent des milieux vulgaires et périssables. Que le ciel nous accorde encore des années, et nous saurons retrouver, dans le torrent troublé des jours présents, la petite source des innocentes pensées.

Je m'aperçois que je suis sorti du cadre d'une lettre ; soyez indulgent pour mon expansion philosophique. Le négligé de mes lignes prouve combien je vous sais bienveillant. Nous avons reçu une lettre de Cannes ; tous les voyageurs sont heureusement arrivés. J'imagine qu'ils vont être éblouis du paysage.

i5 juillet.

Je viens vous demander le jour qui vous convient le mieux pour notre départ. Pensez-

LETTRES A JOSE. 35o

vous que nous puissions partir lundi, au premier train ? Par ce beau temps, c'est un plaisir de se lever à cinq heures. Je me tais, c'est à la majorité des sentiments à l'emporter. Nous descendrons ensemble la Moselle ; ensemble nous verrons fuir les belles ruines émaillées de rieurs, et à Coblenz, nous nous abandonnerons aux flots sévères du Rhin.

Le paysage que vous avez laissé ici commence à sécher. Je puis le manier sans crainte, en l'exposant à tous les jours. C'est bien le pays que nous avons parcouru, la solitude, l'abandon, la sévérité dans l'ensemble, et mille gracieux détails de paysage. De grands arbres souffreteux et élégants, penchés au bord d'une source; non loin des vieux saules ébouriffés, et des sites ignorés, où de hautes herbes cachent un ruisseau perdu. Le soir calme qui se fait au dessus de la forêt, les derniers rayons de soleil qui empourprent le bord des nuages, semblent accroître le silence et le mystère. C'est une de ces heures qui a inspiré le peintre. Son procédé est bon, parce qu'il est intuitif et rapide. J'ignore ce que deviendra cette ébauche parachevée. Pour moi, vous le savez, je ne veux juger que l'ensemble ; le sentiment me suffit ; j'éprouve même une sorte de dédain pour les grandes habiletés. Si l'ébauche m'appartenait, je défendrais à l'auteur d'y retoucher. Elle me fait rêver... quoi de plus!

LETTK i

i 3 décembre.

Lorsque je partis de Namur, je me trouvai seul dans mon compartiment avec une sorte de bandit sicilien qui me lançait des regards épouvantables. Il se levait, portait la main à sa poitrine, me fixait d'un œil sombre et se ressayait. Je tirai un cigare de mon étui, aussitôt, il m'offrit une allumette. Je le regardai avec bienveillance et fermeté, pour faire taire en lui tout mauvais désir. A la station prochaine, je descendis pour monter dans une autre voiture. Voilà que le garde me demande mon billet. Je ne l'ai plus ! Je retourne à la voiture de mon Calabrais.

— Ha perduto qualche cosa? — Si, mon billet!

— Il se jette « à quatre pattes » sur le tapis, le trouve sous mon banc, me le rend gracieusement. Je le remercie avec un remords de conscience.

Quand je traverse Aix-la-Chapelle, les cloches du Dôme se lamentent dans les ténèbres de la nuit. Je ne songe point aux preux de Charlemagne. mais à la foule inconnue des humbles créatures dont les cœurs sont en poussière et les yeux à jamais fermés. Voici Cologne. Le Rhin a l'aspect sinistre par ces grandes pluies. De mon hôtel, je me rends à la cathédrale, accroupie comme un sphinx gigantesque. L'intérieur semble un colossal sarcophage. Les hommes y pa-

LETTRES A JOSÉ. 3ti

raissent tenir si peu de place devant Dieu... Le lendemain, je traversai les plaines de la Westphalie.

16 décembre.

Je vous ai écrit avant hier à mon arrivée à Thuringe. J'éprouve le désir de vous écrire de nouveau pour vous transporter, en esprit, au milieu de ces chaînes de montagnes, hérissées de sapinières, dans la vieille forteresse féodale. Quelle solitude et quelle paix! On peut dire qu'on ne vit ici que pour sa famille. Le guerrier de 1870, a trouvé le repos au milieu des siens. Il rappelle par sa physionomie affaible, son air distingué et martial, son cousin de G... Hier, par un tourbillon de neige, nous avons fait deux lieues à pied, le comte et moi. Nous allions le pas militaire, à travers la sauvage contrée, sur le chemin désert. A. J... j'ai acheté un chardonneret pour le donner au petit Walter âgé de sept ans. Tout ce pays appartient au duc de Gotha. Il n'y a d'autres gibiers que des cerfs, chevreuils et renards. La présence d'un lièvre est un événement dans Elgersburg. On l'a aperçu, il y a deux jours, sortant d'une sapinière. Tous les chasseurs sont en armes.

Le soir, dans mon appartement, je regarde et j'écoute. Le vent hurle aux croisées comme une bande de loups. Il y a des silences, puis Borée vient à la rescousse. Les bûches de sapins que

j'entends pétiller dans mon immense poè'le en porcelaine, me distraient du tapage nocturne. Par ma fenêtre, je vois la suite des montagnes blanchies par la neige et les noirs fantômes des pins. L'heure sonne à la tour iqui date de Ô47 . elle sonne l'alarme et me dit : Tes beaux jours sont passés ! C'est le pas grave et sonore du temps sans pitié.

20 décembre.

C'est avec joie, cher José, que j'ai revu mon pays et que je me suis retrouvé dans ma vallée. Quelles que soient la douceur et la majesté des sites que nous parcourons, nul ne nous touche aussi profondément que la contrée où s'éveillèrent nos premières émotions. Là gît la racine de notre vie. C'est dès ses premiers pas sur la terre que l'enfant commence à converser avec la nature qui l'environne ; un échange perpétuel s'établit entre elle et lui, échange qui atteste le transvasement de l'invisible dans le visible. Nous nous imprégnons des effluves de la nature au moment même où nous la colorons de notre esprit ; l'univers et nous ne formons plus pour ainsi dire qu'une substance où une seule vie circule, un même verbe retentit. Les sentiers que l'on suivit, l'herbe que l'on foula, les arbres aux pieds desquels on s'abrita aux jours passifs de l'enfance, ne peuvent s'évanouir

de la mémoire, à l'impression d'images postérieures. Toutes les formes qui nous ont pénétré aux heures où L'âme malléable et aspirante s'ouvrait à la fécondation ne peuvent s'effacer ; l'innocence v est trop mêlée. Si elles se transfigurent au travail incessant de la vie, elles gardent néanmoins leur essence, et comme une saveur enfantine qui doit nous poursuivre jusqu'à nos dernières années. Aussi les formes de la nature qui m'apparaissent à cette heure, après d'autres impressions accumulées, semblent voilées par la ressouvenance d'un temps qui n'est plus. Les premières images qui embellirent ma vie me sont toujours présentes ; elles brillent toujours en ma pensée ; pleines de candeur et de réalité lointaine, elles affaiblissent les impressions qui leur succèdent. Après tant d'années, elles attirent mon regard, je m'y repose volontiers, sans vouloir apprécier l'espace qui m'en sépare. Je revois, au fond des prés, ce sentier où je cheminais, le long des haies épaisses; je revois les hautes broussailles, déclinant au brusque tournant de la rivière, et les figures d'enfants qu'alors je rencontrais. Si quelque poésie vit en mon cœur, je ne la dois pas seulement aux goûts littéraires de ma mère, mais aussi à la vivacité des impressions de mo n en fance. Bien souvent, remontant le cours de années, je me replace dans ma robe d'enfant, au milieu des sites où ma curiosité s'éveilla, et je

m'étonne de la persistance de sensations si éloignées. Toutes ces expressions de vie se sont mêlées à mon âme en la fertilisant ; elles ont donnéà mon esprit son contour, en formant sa nature intime. De là, cette tristesse, cet étonnement, cette désorientation qui souvent m'accablent en des contrées étrangères. Vainement je cherche à m'y reconnaître, à dialoguer avec les sites et les foules inconnus ; je me tiens muet, privé de l'atmosphère aimée. Je vais pourtant, désireux de connaître, soutenu par l'espoir d'élargir le cercle de ma vie.

Je reviens à votre aimable lettre. Je suis confus du temps que vous me consacrez, malgré les distractions nombreuses qui vous entourent et vos occupations multiples. Ne manquez pas de me prévenir du jour fixé pour votre conférence. Je serai charmé de me rendre à Bruxelles, pour vous voir et vous entendre. En attendant, je veux vous adresser mes souhaits d'affection. Que cette année vous soit légère, exempte de chagrins, toute au bonheur et à l'espérance. Nous avons grand besoin des vœux de nos amis pour nous soutenir ici-bas ; puissent les miens avoir sur votre vie une heureuse influence !

12 janvier.

Je suis heureux de voir que l'attrait des plaisirs mondains qui vous entourent , ne peut

vous arracher à des occupations plus sérieuses. Pour moi, je vous l'ai dit souvent, une tristesse profonde s'empare de moi , lorsque j'observe attentivement la foule vaniteuse. Serait-ce parce que je crois y découvrir l'artifice, le bonheur de commande? Parce que j'apprécie la faiblesse de ces hommes qui ont la vanité de croire le monde enfermé dans leur cercle? C'est surtout parce que je vois tant de forces, tant de jeunesse, tant de vies, vainement dépensées, sans charité, sans profit pour l'humanité. La charité, l'amour, la compassion n'y régnent guère! Cette foule oisive, si brillante, si ardente à tous les jeux et à tous les plaisirs, m'incline davantage vers le malheur et la souffrance. Elle me porte à me retourner avec complaisance vers la face douloureuse de la vie, vers les créatures infortunées. J'y retrouve la réalité. A ce point de vue, le contact du monde peut m'être salutaire. Son brillant décor ne saurait m'éblouir ; il excite mon dédain et augmente ma pitié.

D'autre part, lorsque, chemin faisant, je me trouve parfois mêlé à des êtres vulgaires, je ne les fuis point. Loin de là, je m'y arrête volontiers, attentif à les écouter, et faisant taire en moi les murmures de l'orgueil. Ils finissent par me croire de leur nature, que dis-je? inférieur à eux. Ils veulent m'en remontrer par leur science, me dominer par leurs gestes et leur bruit, croyant sans doute que si je m'incline, c'est par

faiblesse. Mais je demeure insensible à ces forfanteries, et je me sens grandir de ma petitesse volontaire. Mon aversion pour les fausses grandeurs s'accroît de jour en jour. Je devine la froide cruauté qui se tient tapie dans ces caractère de commande, qui ne triomphent qu'aux yeux de la foule ignorante. Après tant d'autres, je voudrais les combattre en dévoilant leur laideur. Je ne le fais pas pourtant. M'accentuer par une vie de révolte, ne serait-ce pas m'amoindrir* Je me tourne vers la nature, vivant dans son intimité, me livrant à mes goûts artistiques. Soutenu par la philosophie chrétienne, je me complais dans mon obscurité, indifférent à l'opinion du monde.

J'aurais voulu, cher José, aller à Bruxelles, pour assister à votre conférence. Hélas! une indisposition subite m'a retenu près de mon foyer. J'espère bien pouvoir vous accompagner en Luxembourg, puis j'irai rejoindre mon frère au bord de la Méditerranée. J'y passerai quelques jours seulement. Que ne puis-je faire ce voyage avec vous ! Seul j'hésite à partir, j'aurais besoin d'être raffermi par votre présence. Quand j'écrivais pour le public, j'aspirais à la renommée, je tissais de l'ombre ; maintenant , peu sensible aux suffrages de la foule, je sens une joie sereine à épancher mon cœur dans celui d'un ami. On a comparé l'amitié au vin, l'amour à l'alcool; cette comparaison me semble bien juste. Si la

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