‹ Lettres à JoséChapitre 4 sur 4 · A JOSE · texte numérisé non relu

A JOSE

desservi par un jeune prêtre d'une vigueur juvénile, d'une activité incessante. Les pauvres, les malades y affluent, mais quelle que soit la maison de secours, elle est bientôt remplie ; quelque robuste que soit l'hôte, il est bientôt exténué. Il faut qu'il éconduise tous les nouveaux arrivants, qu'il les voie même succomber au seuil de sa porte hospitalière. Le cœur de l'homme est comme cet asile, sa volonté comme celui qui le dirige. Le nombre des misérables que l'on peut y loger et soigner est limité. Le cœur et la volonté se désoleront-ils d'être si petits, si impuissants? Qu'il leur suffise de se savoir humains. On s'apaise par la prière, en recourant à Dieu qui seul peut envoyer des rayons de consolation en tout cœur affligé, donner la résignation aux désespérés, et aussi, sans qu'un miracle soit nécessaire, combler subitement les infortunés des biens dont ils sont privés.

On s'apaise encore par le dévouement à une créature, en cessant de rechercher les objets lointains et inconnus pour étancher la soif de son cœur. Si l'infiniment grand est dans l'infiniment petit, la multitude est aussi dans l'unité ; la force aimante ne serait pas amoindrie parce qu'elle se porterait sur un seul point. Si Dieu est avec elle, de ce point où elle s'est fixée fidèlement elle rayonne invisiblement pour nous sur la foule des âmes vivantes.

Il est temps, mon cher ami, que je termine

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cette digression pour en revenir au roman dont je voulais vous parler.

Chacun sait que, dans ses dernières années, l'illustre poète des Méditations ajoutait des pages nouvelles à ses mémoires, confidences qui doivent nous sembler d'autant plus vraies qu'elles furent écrites sur le bord même de la tombe. Or dans l'une d'elles le poète revient à parler de cette idylle qui parut en 1848, sous le titre de Gra^iella. « Lorsque j'écrivis ce livre, dit-il, j'avais par vanité altéré les premières pages, tout le reste est exact. Maintenant je vais tout dire... » Après cette confession, il raconte comment il fit la connaissance de la petite Procitane. Lors de son premier voyage en Italie, sa mère l'avait muni d'une lettre de recommandation pour un de ses parents, M. de la Chavanne, directeur des tabacs à Naples, qui avait dû s'éloigner de sa famille, demeurée en France, pour surveiller son entreprise commerciale. Le jeune voyageur arriva chez lui à l'improviste, à l'heure du déjeûner. Il fut reçu à bras ouverts. Mais laissons parler l'auteur lui-même... « Deux autres personnes étaient assises à table avec M. de la Chavanne, l'une de vingt à vingt-cinq ans... Sa familiarité avec son maître indiquait une longue habitude dans la maison ; elle avait la surveillance des nombreuses jeunes filles qui travaillaient dans la manufacture à la fabrication des cigares pour le peuple ; l'autre était une ravis-

santé jeune fille à peine sortie de l'enfance. — Celle-ci, dit M. de la Chavanne, en badinant et indiquant l'aînée, s'appelle Antoniella ; c'est une bonne fille qui occupe un emploi nécessaire dans ma maison, et qui choisit, admet et renvoie les novices de mon couvent au nombre de quelques centaines. Elle connaît les familles des Lazzaroni et de pauvres gens qui ont trop d'enfants, et qui demandent à les faire travailler dans l'établissement. Elle s'acquitte merveilleusement de cette tâche. Elle habite et mange avec moi pour recevoir et transmettre mes ordres... on l'appelle dans la ville de Naples la mère des cigarettes. » — A ces mots Antoniella partit d'un éclat de rire. M. de la Chavanne la regarda du coin de l'œil et sourit aussi. — « Cette petite fille qui est encore une enfant à qui Antoniella apprend le français pour servir un jour d'interprète entre l'administration et les directeurs nos compatriotes, s'appelle Graziella. Elle est fille d'une pauvre famille de pêcheurs de l'île de Procida, chargée d'enfants. Elle reçoit la solde d'ouvrière en cigares qu'elle donne à sa mère la Procitane au bout du mois. Elle ne travaille pas avec les autres ; elle mange avec nous pour ne pas quitter Antoniella son amie et sa protectrice. Elle la supplée dans le service de la maison et traduit mes ordres à la servilia, c'est à dire aux domestiques napolitains. Elle est un peu enfant, mais bonne enfant, aimée de tout le monde. Ne faites pas

attention ; elle gouverne tout ici, elle est notre aide de camp ou plutôt notre aide de paroles. Commandez-lui tout ce que vous désirez, et elle est à vos ordres ; seulement ne regardez pas à son costume, c'est celui d'une petite Procitane, d'une paysanne de l'île d'où Naples tire ses plus belles, ses plus charmantes, ses plus laborieuses femmes de peine. Leur costume est servile à Naples, noble dans l'île. Va t'habiller en Procitane, dit M. de la Chavanne à Graziella. Antoniella va faider. La belle enfant sortit avec sa compagne et après quelques minutes elle rentra tout autrement vêtue. Ce fut un changement de décoration qui transforma la scène. Graziella avait à ses pieds des espèces de pantouffles asiatiques en peau de chèvre jaune où les talons n'entraient pas, mais dont le cuir était brodé de lanières rouges parsemées de paillettes d'argent ; ses bas étaient bleus et épais, non pas en mailles, mais en feutre semblable à une grosse étoffe ; un jupon de laine à plis lourds et de teinte brune tombait sur les pieds, une veste échancrée de drap vert dépassant la ceinture et laissant le sein boutonné hermétiquement contre nos regards ; les manches et la ceinture étaient garnies de galons et de riches broderies, égales chez les pauvres et chez les riches. La coiffure ne consistait, excepté en voyage, qu'en une opulente et noire chevelure tressée et enroulée en turban vivant autour de

la tête ; le cou et les oreilles étaient ornés de colliers et de pendants d'un travail grec, large et fin, qui tintaient comme le grelot d'un coursier aux mouvements du torse. La rougeur de Graziella en se montrant ainsi, participait de la pudeur et de la honte, pudeur de se sentir admirée, honte de se sentir belle. Nous restâmes muets et si ce n'eût été presque une enfant nous aurions baissé les yeux nous-mêmes. Elle s'en alla vite reprendre ses vêtements de tous les jours. Mais le coup était porté, la merveilleuse figure avait reçu son accent. Je ne pouvais l'oublier et je ne voyais en elle, vêtue de son costume ordinaire, que sa pâle image. Ce costume ne consistait qu'en une robe négligée de grosse étoffe brune à longs poils fermant jusqu'au menton, sans galons ni broderies, et en un foulard bleu noué autour du cou, les pieds traînaient demi-nus dans des souliers noirs éeulés... »

L'auteur raconte alors que le soir le salon de M. de la Cha vanne se transformait en maison de jeux. Un vieux croupier y venait prendre place. On n'y voyait que cartes , on n'y entendait que trente et quarante. Les amis du maître de la maison, causaient autour du brasier. Antoniella et Graziella assises sur le sopha, travaillaient à des ouvrages de main. De temps en temps Graziella regardait de mon côté, dit le narrateur, et s'efforçait de sourire. Mais elle

reprenait vite son sérieux; elle semblait dire : « Quel dommage qu'un jeune homme si sage ait la folie des cartes! » Un beau jour, après quelques semaines de cette vie oisive, le poète quitte Naples avec un ami, parcourt la Calabre. A son retour chez son parent , il n'y trouve plus qu'Antoniella. Un serviteur lui dit : Vous ne trouverez plus la petite, elle est allée rejoindre ses parents dans l'île. Voici une lettre qu'elle m'a chargé de vous remettre ; on y lisait : Già che sei partito, non posso restar. Non ti rivedro mail Des larmes avaient laissé leurs traces sur le gros papier jaune. Antoniella l'avait cherchée vainement; elle n'était pas chez son père au Pausilippe; elle s'était enfuie chez sa grand'mère à Procida, et c'est là que le poète alla la rejoindre plus tard, et continua l'idylle si mystérieusement commencée et qui se termine si tristement.

Il n'y avait pas de longues années que s'étaient passées ces scènes d'amour et de deuil, lorsque je me trouvai au lieu où elles s'accomplirent. Si les hommes font des pèlerinages aux sanctuaires élevés à la place où expirèrent d'angéliques créatures, ils n'en font point aux lieux imprégnés des larmes des malheureux. Lorsque j'entrepris mon premier voyage en Italie, j'avais lu le livre qui vient de m'occuper. Mais c'était sans but et sans préparation que je m'en allais , pour le seul plaisir de briser la chaîne des habi-

tudes, de m'envoler, de me poser au loin, dans les contrées de la lumière et de la langue sonore. A peine mis-je de l'ordre dans ma valise qui contenait, outre quelques effets, Montaigne, Virgile et la traduction des poètes grecs. Mes parents et mes amis voulurent me donner des lettres de recommandation. Un de mes oncles m'offrit une lettre pour une de ses anciennes connaissances, un Milanais, en ce moment à Naples, le comte Arrivabene , l'ami de Silvio Pellico , homme charmant, que je connus plus tard, et qui me donna une de ses œuvres sous le titre : Souvenir de deux années de ma vie, où il raconte ses angoisses, lorsqu'il était recherché par les Sbires autrichiens. Je refusai, par ce sentiment exagéré d'indépendance dont j'étais comme enivré. Le comte Arrivabene était un vieillard cordial, aux gestes rapides, et au maintien digne ; il avait le son de voix éclatant et nasillard des Lombards. Quand il parlait de mon oncle, il disait : Oh ! Fexcellente amico ! Nul doute que j'eusse été bien accueilli et que le trésor de mes souvenirs ne se fut accru de sa connaissance. Mais je refusai, et j'eus tort. Je continuai à voyager en silence, dans une sorte de béatitude tranquille, à me tenir à l'écart de toute société. Ma timidité augmenta encore, me plaça dans un état d'infériorité vis-à-vis des hommes qui, me voyant timide, me trouvaient sans doute ridicule. Je croyais du moins lire cette impression sur leurs visages, et

lorque des étrangers m'interrogeaient, même avec des signes de bienveillance, je balbutiais, je rougissais et parfois, par une réaction subite, je devenais trop communicatif, ce qui semblait les étonner, étonnement qui ne m'échappait pas et qui me faisait rentrer dans mon silence. Le dirai-je? Je m'enthousiasmais de la beauté, elle me faisait peur. Un seul regard suffisait pour me refouler le sang au cœur. Je me réfugiais dans la contemplation.

Me promenant par les quartiers populeux de villes étrangères, mes yeux ne s'arrêtaient souvent que sur des plaies ou des haillons ? Les moindres scènes de malheur auxquelles j'assistai ont criblé ma mémoire de cicatrices. Je me crus dans le Paradis lorsque je fus dans les belles îles du golfe de Naples, dans toute la liberté de mes rêves. Je séjournai quelque temps à Sorrente, à Capri, à Ischia au milieu des sites les plus enchanteurs non seulement de l'Italie, mais du monde. Il en est sans doute de plus grandioses, mais je doute qu'il en soit d'une harmonie plus parfaite avec la nature aimante de l'homme. A Sorrente mon osteria s'abritait à un bois de lauriers ; on la voyait de loin blanchir à travers les feuillages, au sommet de la falaise dont la base plonge dans une mer de cristal. J'y arrivai un matin de printemps accompagné par le murmure continu des flots. L'air était tout embaumé de l'odeur calmante des orangers. J'y vécus seul.

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les étrangers s'étant logés à l'hôtel de la Sirène. Je passais mes soirées sur l'astrico recouvert d'une treille verdoyante. Parfois l'endormeuse rumeur des vagues était interrompue par le glapissement d'un oiseau de mer, ou le vol harmonieux d'une bande de tourterelles. La félicité régnait en moi puisque plus rien ne me préoccupait, ne me portait à réfléchir. Cependant, au fond de nos bonheurs terrestres, il y a toujours quelque mélancolie. Ma félicité m'effrayait... Je n'imprimerais ma vie nulle part... où m'emportait mon amour universel... ou mt mènait-il '... Evolant, evanescunt, annil... Je me reportais au printemps précédent. Mon destin m'avait alors mené sur les rives du Rhin, à Ehrenbreitstein ; j'y avais dans les alentours quelques amies à la figure sévère et recueillie, qui me tenaient de longs discours sur ces temps d'autrefois : c'étaient les vieilles ruines d'où les habitants avaient émigré, mais qui gardaient comme un écho des paroles, des soupirs et des cris qui avaient retenti. Leurs larges faces balafrées par les rides n'effrayaient pas môme les plus petits oiseaux et les fleurs champêtres ; le roitelet gazouillait gaîment sur leurs épaules et les églantiers, les vipérines bleues appuyaient à leurs pieds leurs corolles. Ces vestiges, d'aspect si fier n'élevaient pas ma pensée comme les plages désertes du golfe de Naples ; elle s'y trouvait enchaînée au souvenir de générations ignorantes et

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guerrières, or le charme de la contrée rhénane n'est pas assez puissant pour que nous ne nous y sentions entraînés par le poids du passé, tandis que dans la plaine de Sorrente, de même qu'au rivage de Pausilippe, le spectacle qui se déploie n'élève que sentiments d'amour et de tendresse, malgré les événements tragiques dont ces lieux lurent les témoins. Les vagues bleues ont lavé sous leurs caresses les taches de sang du rocher de Caprée; la brise embaumée a emporté les plaintes déchirantes des victimes, et leur descendance, tous ces petits pêcheurs de la côte ne vous parlent que par des sourires qui vont audevant de vos paroles. Veux-tu t'en aller pour moi au bout du monde? — Il semble qu'ils vous répondraient vivement : « Signore si ! » Ah ! si la nature nous rend imprévoyants, oublieux, c'est lorsqu'elle nous donne l'expansion heureuse !

Après quelques excursions dans le golfe de Salerne, à Amalfi, et en des bourgades pittoresques dont je ne m'enquérais pas toujours du nom, je fis mes adieux aux falaises et aux orangers de Sorrente. Je fus à Capri. La petite capitale de l'île me parut si animée que je m'allai loger au bourg d'Anacapri où l'on arrive par une rampe ardue. Le surlendemain déjà j'avais visité les curiosités consignées dans mon guide, j'étais libre, je n'avais plus qu'à songer. Je gravissais les pentes du mont Solaro d'où la vue s'étend

indéfiniment vers l'Ouest sur la Méditerranée. L'uniformité de sa tumultueuse solitude n'est rompue que par le solennel passage des grands navires, qui se sont bientôt perdus dans les brumes de l'horizon. Le soir je descendais vers la marine où des bandes de petits capriotes tout ébouriffés, les jambes et la poitrine nues, un scapulaire au cou, me pressaient de monter dans leurs barques. Plus d'une fois je livrai ma vie aux mains débiles de ces petits rameurs, qui me menaient admirer les anfractuosités des côtes. Avais-je à tant m'effrayer pour moi? Si nous périssions, c'était ensemble. Leur vie était plus précieuse que la mienne. Si le lendemain à l'aube, des pécheurs eussent trouvé sur la plage nos corps inanimés, ramenés par la marée , que de prières eussent été dites pour les malheureux enfants par des lèvres de femmes à tous les oratoires de l'île. Pour moi, qui sait si cela n'eût pas été inutile ? Les petits naufragés n'auraientils pas supplié le Seigneur, en sa bonté, de me recevoir avec eux dans son Paradis, puisque c'était leur étourderie qui m'avait mené à la mort?... Quand la nuit descendait, que le ciel pâlissant s'émaillait d'étoiles, que la mer assombrie et gonflée semblait du plomb en ébullition, et qu'un murmure confus emplissait l'espace, les pécheurs de thon et de corail venaient sur les roches aux formes bizarres. Ils s'y étendaient immobiles dans des attitudes de sphinx. Si le

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fond de leur esprit ne remue pas, leur attention extérieure est toujours sur le qui-vive, et d'une sensibilité effrayante. Quelques-uns, les jambes reployées, leurs mains calleuses posées sur les genoux, la tête enfoncée dans leurs épaules trapues et remontantes, fai saient songer par leur pose , autant que par les lueurs intermittentes que projetaient leurs regards, aux aigles de mer à l'œil tour à tour demi-clos et dilaté, attendant leur proie comme en sommeillant. Ces hommes me faisaient aussi penser aux corsaires sarrasins : laborieux et pacifiques. Aujourd'hui ils seraient peut-être des pirates, s'ils ne trouvaient à vendre leur poisson aux marchés deNaples. Maintes fois je m'étonnai de rencontrer chez leurs enfants tant d'allégresse jointe à tant de gravité. Comme ils passent de l'enfance à la virilité par une adolescence rapide, aussi rapidement ils se dépouillent de leur naturel expansif. La pauvreté les oblige à chercher leur pain à travers les périls, au milieu des flots trompeurs qui, après un sourire, entrent brusquement en courroux. Je me trouvai dans l'île d'Ischia aux jours où les fleurs des acacias blancs pleuvent sur les sentiers, et où les étrangers quittant Naples, viennent demander la santé aux bains chauds de l'île. Je rencontrai de jeunes Anglaises accompagnées de leur vieille mère ou de leurs sœurs qui, pleines d'espoir en la vertu du séjour enchanteur, marchaient avec tranquillité dans ces sentiments de confiance.

Cependant toutes n'étaient pas destinées à revoir leur patrie. Que de fois j'avais lu dans mes excursions aux Campo-Santo les noms d'infortunées étrangères ! Vous souvenez-vous, cher José, du petit jardin des morts sous la tour du Godesberg ? Quand je comparais ces étrangères aux insulaires d'Ischia, l'observais en leur regard le même sérieux . .mais ce sérieux produit par la franchise d'un caractère que rien n'effraye, et par cet équilibre que donne à l'esprit une éducation sévère; tandis que chez la fille des pécheurs il est le fruit de l'ignorance et de la condensation des instincts en des natures passionnées. Quelles flammes s'échappent parfois de ces yeux aux lueurs métalliques! On y lit l'obstination dans la passion et l'on conçoit qu'elle soit hostile aux immoralités vénales. C'est l'exaltation de la tendresse ou de la piété qu'il leur faut, ou aussi après une cruelle déception, la mort; tantôt celle qui se cherche dans le suicide, tantôt celle que l'on trouve dans le dépérissement, en s'empoisonnant à l'amertume des regrets sans cesse évoques ; quelquefois aussi cette autre mort que donne à la femme l'abrutissement né de travaux virils. Démonstratives et indépendantes comme elles le sont, elles ne s'inquiètent guère si elles ont des témoins aux émotions qui les troublent. J'en vis plus d'une se frapper la poitrine, en sanglottant devant une de ces belles statuettes de madone qui s'élèvent comme des

signes de salut aux carrefours et aux angles des rochers. Si par un soir de fête, rassemblées sous une treille elles dansent la tarentelle au son d'un tambour de basque, c'est sans le moindre sourire. Lorsque tous les sens sont entrepris, l'esprit s'immobilise et ne peut amener la gaieté sur le visage : le bonheur est trop intime. Plus souvent je les rencontrais groupées sur les rampes des rivages, détachant leurs formes sculpturales audessus des vagues agitées. Les couleurs éclatantes de leur vêtement d'insulaires, les faisaient apparaître comme les fleurs pensives de ces rochers. Je les voyais cheminer avec cette lenteur dédaigneuse, qui donne aux mouvements la ligne simple et magistrale admirée dans les bas-reliefs du Parthénon. Mon observation pourrait étonner ceux qui estiment que la gaîté est l'expression du caractère de la race méridionale. Mais je dépeins de pauvres insulaires et non la société napolitaine , expansive en ses habitudes et d'un naturel très enjoué. Il en est du caractère de l'homme comme d'un foyer, le feu y demeure dormant s'il ne s'y établit pas de courants d'air. Or c'est la culture sociale qui réveillant l'esprit, le réjouit et lui inspire les paroles chaleureuses. La physionomie du peuple des montagnes n'est pas celle des salons et des populeux carrefours des villes. Tous les habitants d'une même contrée ne rient pas aux lazzi de Pulcinella.

Gomme vous le savez, pendant mon séjour à

Ischia, je m'étais logé au pittoresque village de Gasamicciola à l'auberge de la Piccola-Sentinella qui domine le bourg de Lecco habité par les pécheurs. En gravissant les premières rampes de l'Epomeo, je pouvais embrasser dans toute son étendue l'incomparable panorama du golfe, et portant les regards du Sud au Nord, les arrêter tour à tour sur Sorrente, Vinci, Castellamare, Torre del Annonziata, Torre del Greco, Portici, Naples, Pausilippe, Pouzzoles, Baïa. Mysène. Ces villes et bourgades sont comme noyées dans la lumineuse atmosphère et l'attention s'y fixe, heureuse de se perdre dans l'espace. La pureté du ciel, le fier et ondoyant profil des montagnes comme vaporisées par la distance et le murmure des flots azurés, font perdre le goût des détails et élèvent la pensée. On s'instruit bien plus alors par la contemplation que par l'étude persévérante. Chacun cherche dans les voyages un aliment à sa curiosité et, suivant ses inclinations, la dirige sur des objets de prédilection. Les uns voyagent mus par le seul désir d'un déplacement qui doit rompre la monotonie de leur existence, pour répandre une exubérance de vie qui les importune calmant ainsi leur imagination inquiète. Ce sont des oiseaux ayant brisé les barreaux de leur cage pour prendre dans l'espace leurs ébats. D'autres s'éloignent de leur patrie voulant orner leur esprit par la vue des chefs-d'œvre de l'art. Beaucoup gagnent les cités étran-

r.i.i îKi-- \ josé.

gères pour se créer des relations nouvelles, étudier les mœurs qu'ils ne connaissaient que par ouï-dire. Quelques-uns cherchent dans leurs voyages un aliment à leur rêverie et à leur mélancolie; ils y trouvent une poésie douce et sereine. Combien de savants et d'artistes partis pour Naples, avec le projet d'étudier les sciences et l'art antique, ont laissé tomber plume et pinceau pour s'endormir dans le doux farniente, dès qu'ils eurent contemplé la magnificence du ciel méridional et respiré ses brises enivrantes! Les vastes musées où ils espéraient élire domicile leur parurent des tombeaux et ils les parcoururent à la hâte. En Allemagne, ils se fussent complus dans ces grands reliquaires des sciences et des arts, la belle nature ne les sollicitant pas à en sortir. Je fis, mon cher ami, comme ces derniers voyageurs et , malgré mon désir de consacrer quelque temps à l'étude de l'estéthique, je me contentai de jouir des rares intuitions que me donnaient les œuvres d'art qui me frappaient vivement. Il faudrait être spécialiste pour s'abîmer dans la multitude des objets offerts à notre admiration. Nous nous détournons des études de détail pour nous transporter dans les champs de' la poésie ou de la métaphysique. La nature se charge de nous donner une leçon de grand art, bien mieux je pense que les chefs-d'œuvre. Les artistes qui obtinrent l'immortalité, s'étaient bien pénétrés des grands

aspects de la belle nature, et l'avaient considérée ainsi que l'humanité dans ce qu'elle a de profondément sévère et serein. C'est en nous abreuvant à la même source qu'eux, que nous marcherons en leur voie.

Dans cette contrée, harmonieuse comme la langue des habitants, vainement j'eusse voulu relire mes illustres amis : Montaigne et Pascal. Comme le premier me paraissait d'esprit trottemenu et le second âpre et incisif. J'eusse voulu donner au premier un peu d'élan, le faire sortir de sa coquille, et tremper le second à des sentiments de tolérance et d'humanité. Quant à Voltaire et aux écrivains gaulois et humoristes, il me déplaisait d'y penser. Comment lire des pages où étincelle le bel esprit mêlé d'ironie, quand on a devant les yeux Sorrente et Misène ? Mais comme on relira avec bonheur Hésiode, Homère. Platon, Virgile, Saint- Augustin parce que leurs œuvres sont dans l'harmonie du site où l'on se trouve. Les charmants épisodes qui les émaillent ne font que mieux sentir la noblesse du sentiment dont ils furent inspirés. Virgile et Lamartine sont les deux véritables chantres du golfe de Naples. Ils en expriment la majesté, la sérénité, la tendresse. Le Tasse enfant de Sorrente, mais élevé à la cour de Ferrare, n'a pas leur sentiment de vaste harmonie. C'est à Pausilippe, à Pouzzoles, que Virgile écrivit ses églogues et ses géorgiques, mais il avait passé

son enfance sur les rives du Mincio, dans les grandes plaines verdoyantes du pays mantouan. De là sans doute cette mélancolie secrète, cette paix qui règne dans ses pages les plus charmantes. Ne vous semble-t-il pas, que nous devrions lire les poètes aux lieux mêmes où ils vécurent ? Aux sonnets de Pétrarque ne faut-il pas, le murmure de la Sorgue et l'ombre du rocher de Vaucluse, Aux odes d'Horace, les cascatelles de Tivoli entourées de collines parées d'arbustes en fleurs ! Aux épopées de Chateaubriand les grèves de l'Armorique, ou les déserts du nouveau-monde ? Aux élégies de Tibulle, de Catulle et d'Ovide les spectacles et les réunions élégantes de l'ancienne Rome. Aux contemplations et aux romans d'Hugo, comme aux songes de saint Jean de Patmos, le fier écueil battu des flots, un burg du Rhin ou la houle des foules tumultueuses. A Dante, une glorieuse cité morte ; on doit méditer son œuvre dans l'ancien forum de Florence ou sur les dalles sonores du Campo- Santo de Pise. Ainsi les poètes, ces porte-voix de la nature, expriment en leurs œuvres les lieux qui ont trouvé en leur cœur la plus grande consonnance. Mais sont-ce les lieux où ils ont le plus longtemps vécu, dont leur voix est l'écho ? Non, ce sont ceux qui les ont émus le plus vivement dans leurs années ou leurs jours d'impressionnabilité. Tel génie nous reflète la contrée où il a passé son enfance, tel autre celle où se

consuma son adolescence ; tel autre encore le milieu ou s'accomplirent les années de sa virilité. Le temps de l'inspiration et des impressions profondes ne pouvant se préciser, il y a des pénétrations soudaines qui illuminent la pensée pour toujours ; un spectacle, un événement donnent parfois à notre âme sa teinte. Cependant la répétition de mêmes images et de mêmes scènes devant nos regards finit presque toujours par donner à nos sentiments leur physionomie ; celui qui a dit : « Voir Naples et puis mourir » a exprimé avec une grande vérité une sensation transformée en extase... Il avait éprouvé ce bonheur de contempler les beaux rivages de Naples, le ciel pur, la mer lumineuse, et il s'était fondu pour ainsi dire en cette contemplation. Que de fois au petit village de Casamicciola, le merveilleux phénomène s'accomplit en mon cœur. En mes heures de songe, je me laissais aller aux impressions fugitives de mes sens ; ma réflexion s'endormait à la cadence des vagues, mon âme pouvait s'épancher avec les brises. Libre comme l'espace, j'étais comblé de félicité, parce que j'avais écarté de moi ce maître tour à tour inflexible et capricieux qui est notre volonté, mon expansion devenait sans limites, je m'anéantissais dans l'immensité sereine. Qu'il est doux de vivre ainsi ! Et pourquoi cela est-il si doux? Parce que toute l'âme s'est élargie, qu'elle règne en nous dans toute son ampleur et que

l'esprit ne se ride plus aux efforts de la réflexion. Il s'est détendu comme pour y laisser pénétrer l'univers en s'animant à sa vie. — Et cependant une lyre est-elle bien accordée et rend-elle des sons harmonieux quand ses cordes sont relâchées? Parfois je sentais se replier les ailes qui me faisaient planer dans les régions heureuses, et, par une habitude née de l'isolement, je m'enfonçais dans la profondeur des siècles écoulés. J'y remuais d'une main craintive la cendre des défunts, recourant à mon imagination pour leur rendre un peu de vie. J'évoquais les foules innombrables qui ont cheminé ici bas, sans laisser plus de traces qu'un frisson dans l'herbe, et qui sont descendues sans bruit dans le sein mystérieux de la terre. Lorsque mes regards, arrêtés d'abord sur le tombeau de Virgile au rocher du Pausilippe, se reportaient jusqu'à l'extrémité du cap Misène,et que se déployait devant moi cette morne contrée appelée champs phlégréens, je devais me dire que c'était là le rivage célébré par Horace comme le plus délicieux et le plus fréquenté de l'univers. Là séjournaient les empereurs, entourés de guerriers, de comédiens , d'esclaves ; là se rendaient toutes les célébrités de la Rome ancienne, et chacun se disputait quelques arpents pour y élever sa villa. Cornélie, Marius, Caton, Pompée, César, Cicéron, Virgile, Horace, Catulle, Propera, Pline. Néron, Agrippine, Senèque, Properce, Caligula.

Tibère, tous ces noms illustrés par la valeur, talent, la cruauté ou la perfidie, se réveillaient pêle-mêle en la mémoire. Ces génies si divers, attirés par le charme des lieux, avaient joui de la vue de ce riant promontoire. Ils avaient contemplé ce golfe gracieux, respiré le souffle de cette mer, au bord de laquelle, obscur voyageur, je venais, tant de siècles après eux, m'émouvoir aux mêmes impressions naturelles, perpétuant ainsi en moi leurs propres sensations. Que de scènes tragiques étouffées par des chants d'allégresse! Que de chants finissant en cris d'agonie ! Aujourd'hui plus rien qu'un rivage désert, des temples en ruines, des cavernes, des marécages, des ajoncs et quelques arbousiers battus des vents.

Revenant un jour d'avoir visité l'antre de cet instrument de tyrannie qu'on nommait la sy bille de Cumes, je passai à l'endroit où s'élevait la villa de l'illustre ami d'Atticus et où il écrivit ses Académiques. Puis je fus audessus d'une ancienne nécropole formée de nombreux étages de morts. Les premières couches dataient de quatorze siècles avant notre ère. Ces morts, retrouvés après trois mille ans, étaient des Egyptiens! Race humaine! Vous ne pouvez vous fixer nulle part; vous êtes semblable à ces nuées qui parcourent le ciel, pour se dissoudre çà et là. Pendant que je songeais au dessus de ces muettes multitudes, un chevrier

au teint hâlé par la fièvre, fit chevroter sa corne-muse; cette voix nasillarde régna sur le silence des morts. Que dis-je! Qui règne véritablement sur les terres et sur les mers, sinon le silence, compagnon du mystère? Qu'est-ce qu'un vain bruit que l'air emporte de son souffle? Quelle voix terrestre pourrait jamais troubler le sommeil des endormis à toujours? C'est dans le silence que nos âmes doivent trouver l'éloquence souveraine et la parole même de l'Eternel.

ier décembre.

J'ai contemplé longtemps un tableau dont le sujet m'enchante : Un chevalier et sa fiancée. Devant, marchent deux enfants accompagnés d'un page portant un flambeau. La lune argenté les silhouettes. Les nuages sommeillent; quelques arbres touffus dorment à l'horizon, une rivière transparente réfléchit le ciel entre ses rives montuées. Le vent de la nuit penche avec mélancolie la flamme du flambeau. Les grands songent , les enfants aussi , pendant que la levrette demande une caresse à la petite fille. Quelle obéissance dans l'attitude du page ! Quelle affectueuse tristesse sur les lèvres de la petite fille. Un enfant triste sans le savoir, y at-il une poésie plus profonde ? Elle, frêle, naïve, qui ne s'habille pas seule, on l'a vêtue d'une longue robe de satin, on a couronné de fleurs

sa blonde tête; cette parure, ces honneurs ne l'ont point empêchée d'être triste. Sa levrette s'est approchée, et l'enfant a posé sa main sur le col de l'animal fidèle. Cependant la jeune fiancée s'avance avec recueillement , écoutant les yeux baissés de tendres paroles, pendant qu'apparaît dans le lointain la tour gothique d'une cathédrale allemande qui leur sonne les heures pour qu'ils songent à éterniser leur amour.

Que le peintre est puissant, lorsqu'il fait concourir tous les détails de son œuvre à l'expression d'un noble sentiment, et qu'il peut composer son tableau de quelques regards profonds. Le monde du regard est infini comme la. pensée! Tendre, craintif, franc, ouvert, où trouver une lueur plus merveilleuse ? Les créatures possédant le charme du regard, qui naît surtout de la pureté de l'àme, cheminent les yeux baissés. Faut-il y voir la timidité ou l'indifférence? N'est-ce pas plutôt la sensibilité de leur cœur qui fait monter la rougeur à leurs joues? Pourquoi rougiraient-elles, si ce n'est parce que leurs yeux parlent et disent trop haut? Comment donc oses-tu croire qu'elle te craint, la jeune fille modeste qui baisse les yeux en traversant la foule. C'est la tendresse de son âme que cette paupière recouvre, c'est la loyauté, la pudeur que sa démarche accuse. Elle qui ignore la feinte, ne saurait regarder sans que la sincérité

43o LETTRES A JOSE.

de son regard étale son cœur aux yeux des passants. Heureux les peintres qui savent saisir et perpétuer ces traits fugitifs et ces délicatesses!

Dimanche.

« Depuis quelque temps, je croyais languir » me dites vous poétiquement. Je veux le prendre aussi poétiquement. C'est le quotidie morior. Tous nous dépérissons à chaque instant du jour. Lorsque vous m'aurez revu, vous remarquerez que de nous deux ce n'est pas vous qui avez le plus pâli. Le plus fort apparemment, c'est celui qui reconforte son ami. Or votre lettre m'a été précieuse à mon retour de Bruxelles, où j'avais dû me trouver au milieu de tous ces flâneurs qui agitent immodestement leur huppe ici-bas! — J'aimerais à me faire précéder d'un heiduque armé d'un grand balai, qui ferait le chemin net devant mes pas! Qu'ai-je dit? J'oublie que nos amis habitent la cité brabançonne. A cause d'eux, que la ville soit sauvée! Pardonnez-moi cette boutade. Oui, cher José, votre lettre m'a reconforté ; vos impressions sur la vie mondaine à laquelle vous vous êtes mêlé, ne me surprennent pas, vous connaissant, et malgré l'accueil que le monde vous fait, je m'explique la joie que vous éprouvez en vous retrouvant dans le calme de notre vallée. S'il était possible, cher ami, je vous estimerais et vous aimerais davantage

A JOSÉ. 43i

après avoir lu ces paroles, à la seconde page de votre lettre : « J'aime peu les élégances mondaines, hochets brillants, art mesquin d'un décor trompeur. La richesse, la somptuosité ne m'émerveillent guère; le vain éclat du monde ne saurait m'éblouir. Ce sont les élégances de l'àme qui mecharment,cesontles qualités du cœur que je nombre, c'est l'aristocratie des sentiments qui excite mon admiration et ma sympathie. Fanez vous dans vos vases précieux, sous la clarté des lustres, fades bouquets de fleurs artificielles ; nos regards vous dédaignent, pour se porter avec amour sur les fleurettes vermeilles écloses dans la fraîcheur de l'aube printanière,et s'épanouissant aux rayons d'or d'un jeune soleil. » Heureux, cher José, ceux qui préfèrent la fleur des champs, les soupirs de la brise, le murmure de la rivière et le chant des oiseaux aux pâles beautés, aux vaines rumeurs du monde. Pour moi, j'aime à contempler la nature, loin de la vie théâtrale. Voyez ce jonc qui s'incline à la brise fluviale, n'est-il pas plus gracieux que cette poupée faisant la révérence? Ecoutez ces deux ramiers qui se lamentent dans les branches de l'orme, n'ont-ils pas la voix plus émue que ce couple élégant qui babille sur unsopha? Respirez cette branche fleurie de merisier; trouverez-vous un aussi délicat arôme en une dentelle parfumée?

Lundi.

Comme vous le dites, cher José, la nouvelle poésie d'Emile Van Arenbergh, Les Cy dopes, est remarquable. Involontairement on songe à la Légende des siècles. On sent que l'auteur s'est pénétré de la Divine comédie. C'est une grande et belle page. — Je partage aussi votre sympathie pour les charmants petits poèmes en prose, publiés par Mme Anatole Scarsez sous le pseudonyme de Mysola. Il y règne une grâce et une sincérité touchantes! J'ai écrit au gracieux auteur pour l'encourager en sa voie. De nos jours, on raille la tendresse de l'âme, et l'on se rit de la poésie. Parfois, en voyant le triomphe de la vulgarité savamment attifée, je me sens affaibli et comme découragé. Heureusement je vous ai rencontré et je puis m'épancher en votre présence. Continuons donc à écrire ; nous ne valons guère ici-bas que par la puissance d'affirmer notre cœur. Qu'importe la grandeur du paysage, pourvu qu'il soit harmonieux? Qu'importe aussi que nous nous adressions seulement au petit nombre ?

Maintenant que la biographie de mon jeune frère est publiée, je forme un projet qui me fait frissonner de plaisir. Je veux écrire une étude sur diverses œuvres qui m'ont charmé. Puis, je publierai une brochure pour les enfants des villages. Ils la liront sur la colline, au bord des

ruisseaux. J'y enchâsserai des pages prises aux œuvres qui me plaisent et que je crois propres à former les jeunes cœurs. Les pauvres enfants, sevrés par leur condition de tous les sentiments délicats, me sauront gré de les avoir initiés à cette vie nouvelle. Pourvu que l'horloge de mes jours soit de mon avis!

Mercredi matin.

Laissez-moi vous écrire aujourd'hui sur ce petit bout de papier, pour vous dire que j'ai reçu votre lettre la semaine dernière, ainsi que votre brochure, et que j'ai lu votre discours... présidentiel.

Quelle douceur pénétrante dans vos paroles, mais quelle fermeté, quelle dignité ! Puis quelle force ne faut-il pas pour braver l'attention de tant de regards attachés sur votre personne! Pour moi, je m'évanouirais! Ou bien, mes cheveux se dresseraient sur ma tête !.. Ce seront là, mon cher José, de beaux témoignages de votre passage sur la terre... On n'en peut dire autant de l'éloquence rageuse des meetinguistes. A ce propos, les journaux deviennent impossibles à lire ; on s'y gâterait le goût.

J'espère que vous ne souffrez pas de ce vilain temps, que vous en profitez pour écrire en vos cahiers. J'espère aussi que vous n'avez nulle cause d'ennui... Au ciel seulement il n'y en n'a

pas, je crois. Encore faudrait-il qu'on lût seul, ou à deux. Mais je me rétracte. Une femme célèbre n'a-t-elle pas dit : « Que ferait, dans le ciel même, une âme isolée? »

Je suis claquemuré dans ma chambre, remplissant des cahiers, les uns rouges, les autres verts, bleus, bruns, pour ne pas confondre mes divers enfants. J'ai pour copiste le petit messager que vous connaissez. Je songe à republier mes livres. Pour le reste, il me suffira d'avoir en cahiers mes principaux manuscrits.

Samedi.

Lorsque je suis quelque temps sans recevoir de vos nouvelles, je m'inquiète ; écrivez-moi, rien que pour que je revoie votre écriture. Emile est ici avec ses enfants. Ceux-ci sont heureux de pouvoir pêcher dans les étangs poissonneux. Dans le filet des affections, nous n'avons jamais riche butin. Que de menu fretin dans les amitiés d'autrefois ! Seuls, les grands amis nous restent, ils n'ont pas passé entre les mailles. Je l'écris à Emile Van D... qui demeure un de mes plus chers correspondants.

Savez-vous, cher José, que vous commencez à mener une vraie vie de Bohémien! Mais comme ce sont les affections de famille qui vous font pérégriner, vous méritez d'être félicité. Comme il serait heureux le mortel qui pourrait faire le

tour du monde en ayant toujours pour étapes des demeures de parents et d'amis. Ce mortel, il ne faut pas chercher loin pour le trouver : c'est le chrétien ! Ne rencontre-t-il pas partout des frères'*...

Sans date

Votre charmante lettre m'a causé un double plaisir, car elle me tirait d'inquiétude. Je comprends que vous êtes demeuré quelque temps sans m'écrire. Le courant des affaires (le ruisseau? le torrent? le fleuve?) est si différent de celui de la poésie! A qui le dites-vous? Je l'ai en horreur. Et cependant, c'est une nécessité de s'y livrer parfois sauf à se repêcher soi-même. Nous avons trop bonne opinion des hommes. Vous devez le remarquer quand vous compulsez vos papiers chiffrés. Homo homini lupus. Je suis convaincu que vous vous laisserez prendre bien des fois encore. Ne vous arrêtez pas à cette pensée des Feuillées : « Il peut y avoir de la gloire à être dupe. » — Oui, devant Dieu . Ne m'écoutez pas ; placé devant des hommes cupides, défendez-vous, unguibus et rostro. Après cela, laissons ces ténèbres, saluons le fécondant soleil de la sincérité, celui de l'affection surtout; tournons nous aussi vers notre grande amie : la nature! Celle-ci ne peut mentir.

Je vous remercie, cher José, de vos conseils

que je veux prendre pour des ordres, malgré les termes craintifs dont vous vous servez par excès de modestie, et défiance exagérée de vousmême. La nouvelle édition n'aura ni ornements ni frontispice selon votre désir. Les éditions coquettes conviennent mieux aux païens qu'à nous ! Ce que vous dites à l'occasion de mon changement d'édition qui « désoriente celui qui s'est attaché à la forme d'une première édition qui lui révélait l'âme de l'auteur » est bien juste, et bien gracieux pour moi. Mais cela me fait peur. Les amis, que l'on a pu connaître jeunes, les regarde-t-on du même regard bienveillant, lorsque leur extérieur a changé?. Cette seconde édition plaît-elle autant que la première?. . Enfin je me rassure, car vous l'avez dit un jour : « Il y a toujours quelque chose du cœur sur le visage. »

Je compte avoir l'agréable visite de Charles et d'Amable ; j'ai également invité notre sympathique et délicat ami Jules de W... Ne viendrez-vous pas vous joindre à nous? — Si vous n'étiez pas libre ce jour là, venez jeudi; j'aurai Clément L. . . , dont vous connaissez l'esprit lettré .

1 1 mars.

Cruelle alternative où nous nous trouvons quand nous nous élevons en notre pensée et en notre style. Nous ne sommes plus compris de

ceux-là mêmes pour lesquels nous voudrions écrire, pour tous les pauvres déshérités de ce monde, les créatures misérables et comme abandonnées qui errent çà et là dans une sorte d'égarement ! Nous devrions abaisser notre langage au leur, faire taire ce qu'il y a en nous de trop délicat. Mais pouvons-nous ainsi sacrifier à l'humanité vulgaire ce je ne sais quoi de divin que Dieu à mis en notre esprit, la Vis ignca'f Pourrons-nous laisser s'évanouir en notre sein, comme des ombres inutiles, ces inspirations, ces doux mirages, et d'artiste, de poète, devenir simple artisan!... Soit, au lieu de t'élever en toutes les élégances et les puretés de ton âme, ô poète, tu écriras de simples histoires populaires, animées d'honnêtes sentiments. Tu te confondras avec la foule des modestes narrateurs, de tous les pionniers littéraires. Mais cela même ne suffit pas, il faut descendre plus bas encore ! Lisent-elles toutes ces créatures dans l'opprobre et l'abandon qui, éplorées, l'œil hagard, cherchent leur subsistance par les chemins perdus et les carrefours, sortes de sauvages orphelines de l'humanité ? — Tu ne parviendras jamais à parler aux créatures les plus misérables, à celles que tu voudrais tirer du puits de l'ignorance et de l'abjection. Laisse donc la place au prêtre, chaque village a le sien, nulle victime des hommes ne doit échapper à sa vigilance paternelle ; son regard a vite mesuré l'étendue de

sa paroisse. Que ton esprit s'apaise ! Remonte sans remords en ces lumineux espaces où ton génie se complaît et où il puise ses forces. Dieu répand des dons variés parmi les hommes, chacun doit garder le sien, sans aller sur les brisées d'autrui. Pourquoi te plaindre, si tu n'es entendu que de quelques créatures privilégiées? Celles-ci n'ont-elles pas une multitude et une variété de sentiments qui les rend elles-mêmes multitude ? Tous les esprits souffrants ne vivent-ils pas en leur pensée, tous les cœurs malheureux ne vivent-ils pas en leur âme ? En leur parlant, c'est à l'humanité entière que tu as parlé.

L'aimable père Lebrocquym'a écrit une bonne lettre et m'a envoyé de Tronchiennes un livre consolateur : La Journée des malades. — Dans mes heures de tranquillité, j'ai pu le lire. — Je me réjouis de l'affection que mes amis me témoignent ; la sympathie de dix coeurs vaut plus que l'admiration de cent mille esprits.

Sans date.

Merci pour l'envoi de Y Ami de l ordre avec la superbe étude sur Rémo. Je suis bien heureux de tous ces beaux témoignages, car il me semble que la sympathie que l'on manifeste pour ce livre rejaillit sur le jeune frère que j'ai eu le malheur de perdre, et que j'ai voulu faire revivre dans ces pages. Puissé-je l'avoir arraché à l'oubli ! —

i .1 • i l RES A JOSÉ.

Je me réjouis maintenant d'avoir accompli un pieux devoir, en donnant une forme à ma reconnaissance! Fernand a été pour moi d'un dévouement sans bornes. Que de soins il me prodigua pendant une cruelle maladie ; quel intérêt et quelle affection tendre et chaleureuse il me témoignait sans cesse ! Mes écrits l'occupaient plus que les siens, il s'exagérait mes succès et rien ne lui plaisait davantage que d'en parler. Aujourd'hui tous ces souvenirs se représentent à mon esprit, et je sens encore dans mon cœur le vide de son absence.

Je suis charmé d'apprendre que vous êtes en relations avec le sympathique auteur de Max Volmar. Ma mère est plongée dans la lecture des beaux livres de l'éminent philosophe.

20 mars.

Le printemps approche, mais avec une certaine timidité. Les fleurs sylvestres sont les plus braves ; elles viennent se montrer à la lisière des bois et sur les berges ; les perce-neige, les anémones, les pervenches vont bientôt finir leur règne ; voici les primevères et les jonquilles ! La procession des petites villageoises, leur bouquet à la main, recommence depuis quelques jours. Hier, j'assistais à un spectacle qui me montrait bien que nous ne sommes pas de purs esprits. On avait mis les étangs et les fossés à sec,

et traîné les filets. La pêche a été fructueuse. On a trouvé de belles truites et quelques ogres, je veux dire de grands brochets qui décimaient les petits poissons blancs. Je me suis amusé à faire une petite distribution, à M. le curé, aux sœurs des écoles, à l'instituteur et aux habitants du village.

22 mars.

Tantôt je chevauchais à ma fantaisie, sous le regard de Dieu. Emporté par le trot rapide de mon cheval, j'ai passé à travers les champs et les bois embrumés, éclaboussé par la fange des chemins. Me voici de retour, rentré au logis et dans mon for intérieur. A quoi songeais -je pendant cette longue chevauchée ? A une parole de l'empereur Marc-Aurèle dont voici l'esprit, sinon les termes : Si quelqu'un te demande : A quoi penses-tu? Sois toujours prêt à lui répondre : A ceci, à cela.

Donc, me disais-je, que ton intérieur soit bien éclairé. Que la place soit blanche, nette, préparée à recevoir la Vierge ou le Dieu. Mais sur cette réflexion, je me sentais comme abîmé dans cette blancheur, je ne voyais plus que l'infini, c'était comme un vaste champ de neige où n'apparaissaient plus les accidents de la vie. Par trop d'idéalisme, nous délaissons l'humanité. Il faut que la compassion nous ramène au

monde extérieur, à la foule, à ses espérances illusoires et à ses opinions éphémères. Je songeais à moi, à cet être qui dans sa sincérité est un petit miroir reflétant la vie universelle. Ce Moi que les esprits superficiels croient être le mot de l'égoïsme est pourtant le fond du cœur de l'humanité, le souffre-douleur où tous les coups que l'on porte au sentiment humain viennent se répercuter. En ce Moi, je sens s'entrechoquer les flots de la vie générale : antagonisme, rivalités, combats, haines, révoltes — et, à la fois, conciliations, pardons, trêves, résignation. Je m'en allais ainsi à travers les champs et les bois, tout au dehors et tout en moi, car, en un sens le dedans c'est le dehors, et vice-versa, comme le dessous c'est le dessus et le bas le haut, phénomènes que ne saisissent guère ceux qui s'imaginent qu'aux antipodes les hommes marchent la tête en bas. Dans cet état d'esprit où le songe et la réalité se mêlent, je revois subitement toute ma vie et, d'un regard, j'en fais l'examen. Je suis comme l'homme foudroyé par la chute d'un toit, où brusquement submergé dans un fleuve, et qui, au moment où la vie va lui échapper, tressaille à toutes les émotions de son passé, dans une remémoration dernière. C'est cette remémoration que la Ste-Écriture nous annonce pour le jour du jugement dernier. Tu es sorti du sein de la nature élaborante, cette mère mystérieuse ; tu as grandi, te fortifiant chaque jour. Tu es devenu

homme. Bientôt la virilité déclinera, ton sang pâlira, tes membres faibliront, tu seras poussière. Qu'as-tu fait durant ton passage? Qu'as-tu édifié? Ton édifice (s'il existe! sera-t-il un enseignement pour ceux qui te survivront? N'est-ce que durer obscurément, sans enseigner ce que tu as voulu? Ne seras-tu pas la tombe de Cecilia Metella ? Ne seras-tu que la pyramide de Cestinuo qui dit au voyageur : Ici reposent les os d'un mortel fortuné. — Le désir de la durée, dans un coin solitaire, a-t-il été ta seule aspiration ? Ah ! je le vois, tu ne le sais toi-même. Tu as agi selon ton âme, exprimant ton affection sous cent formes, écrivant comme la plante croît, comme l'arbre s'effeuille, dans un tranquille abandon, impersonnalisé par l'universel amour. La préoccupation de ta destinée sociale n'a jamais été le ressort de ton activité. Tu as laissé tomber dans le creuset de ton cœur toutes les banalités de la vie journalière, et aussi toutes les témérités de la passion ; terres et métaux, tu les a mêlés instinctivement, et cependant consciencieusement, car ta conscience s'est naturellement formée de tes bons instincts, et non scientifiquement pour avoir étudié les vertus et les vices des foules versatiles. — Les hommes ne sont rien qu'en Dieu. Cette pensée engendra ta philosophie, inspira quelques-uns de tes actes. — Véritablement tu ne sais donc ce que tu as édifié; cela t'importe peu si tu es chrétien. Ayant été véri-

dique, espère que l'avenir te réserve ce qui t'est dû. Un jour tu te coucheras dans ta tombe comme un homme qui, après avoir longtemps voyage pour nourrir sa famille, trouve son gîte sous un chaume hospitalier. La nature, à la fois ta mère et ta fille, continuera sans trêve l'œuvre que tu as commencée ; de son sein sortiront des êtres dont les paroles rediront les tiennes, car tous les cœurs se rencontrent dans la sincérité.

2 avril.

Je commence à remuer mes vieilles ailes pour revoler vers vous. Les jours et les heures nous pressent, nous sommes traqués sans cesse par cette meute sonore et invisible. J'ai été charmé d'assister à votre conférence et d'applaudir votre diction claire et élégante. J'ai été heureux aussi de revoir le savant et digne président de Y Emulation, M. Kervyn de Lettenhove. Il m'a écrit de charmantes lettres, et l'amabilité qu'il m'a témoignée me ferait croire à mon importance. Mais les honneurs me tentent peu, j'ai surtout besoin de repos et d'affection. Qu'irais-je faire à l'académie? Je ne désire aucune position officielle, d'autres d'ailleurs ont beaucoup plus de titres que moi, car ils ont pu être utiles au monde des lettres et des arts. Je ne suis qu'un songeur. Mon avis est celui-ci : ce qui est bon

demeure. Tôt ou tard, on est apprécié, favorablement ou défavorablement. Je ne suis pas pressé.

D'autre part, je n'aime pas plus les concours littéraires que ceux de pinsons! C'est à mon insu qu'on m'a proposé un jour pour le prix quinquennal. Pascal n'eût pas peut-être obtenu une voix. Les œuvres sont ce qu'elles sont. L'avenir en décide. Les forts seront ceux qui résisteront à la morsure du temps.

Je termine mes jardins de Villers. Deux familles sont installées dans mes maisons. Devant les portes, je vais maintenant placer des bancs, pour que pendant les soirées d'été, les enfants viennent s'y reposer près des parents.

26 mai

Hier, j'ai eu la visite de X... grand remueur de livres. Il me disait que pour lui le corps n'existe point, qu'il défiait la douleur physique ne redoutant que la souffrance morale. Cet idéalisme me semble de commande. Ah ! répondais-je, pourvu que le ciel me préserve de souffrances physiques ; celles-ci je ne puis les supporter. Quand mon âme souffre , je pleure ; quand c'est mon corps, je me tords. Le plus violent désespoir a son ferment qui fait bouillonner l'amour; la souffrance du corps nous dégrade, en donnant du relief à l'animalité.

Intolérable, elle nous prive de notre volonté et nous emplit de sentiments lâches. — Il continua en me parlant de la puissance de l'homme, de l'universalité de son génie, de son expérience qui sans cesse s'accroît, de la science glorieuse I — Des hirondelles voltigeaient à ma croisée... Rien n'est beau comme ces oiseaux fidèles qui vont, viennent, tournoient, gazouillent autour des toits, volant par instant à leur nid, s'y dressant pour y appuyer leur blanche poitrine. — J'étais inattentif au discours de X... Je songeais, avec joie, que c'étaient ces mêmes oiseaux qui, l'an dernier, aux mêmes jours, accomplissaient leur doux travail.

On me remet, à l'instant, le Journal des Beaux-Arts. Il s'y trouve une belle et élogieuse appréciation de votre dernier livre : Eveline. Je m'en réjouis avec vous, cher ami, et vous félicite de tout cœur. Prochainement, j'espère vous procurer le plaisir de faire la connaissance de l'éminent directeur du journal, mon excellent ami Adolphe Siret. Je ne doute pas qu'il vous soit sympathique. Il s'est toujours vivement intéressé à mes travaux littéraires, et a beaucoup travaillé à faire connaître et aimer mes livres.

28 mai.

Souvent je marche à travers les branches, m'arrêtant aux clairières, aux ravins, aux roches

creuses. Je heurte par mégarde aux fourmillières secouant devant moi les noires travailleuses. Je me dis alors que nos idées sont semblables à ces fourmis qui, à la chaleur du printemps, remontent au jour, actives, courageuses, fiévreuses de vie, élevant un tertre que le moindre événement bouleverse. Au souffle du printemps qui fait tressaillir le bois, je me rappelle mes courses des ans derniers ; telle matinée de juin où j'escaladais les anguleuses falaises de Capri ; et mes promenades le long des côtes, d'où je contemplais la mer, épris des voiles inconnues que j'y voyais balancées. Tout plein d'un sourd bonheur, j'allais alors me perdre dans les foules nouvelles me laissant flotter sur l'océan des regards de rencontre. Regards, expression des âmes, vous peuplez notre esprit de chimères, en éveillant un monde de pensées! Ils ne périront pas ces regards qui nous ont pénétré comme des flèches ardentes ; ils brilleront toujours, ils seront notre lumière lorsque la fatigue des ans nous fixera au logis, et que nous n'aurons plus d'autre compagnon que le souvenir de notre jeunesse.

3i mai.

Depuis votre affectueuse apparition à Acoz, quelques semaines de jours printaniers se sont déjà noyés dans les ténèbres du passé. Elles ont

fui, ces rapides clartés aperçues ; ils se sont éteints, ces bruits variés de la terre ; ils sont entraînés à jamais dans le gouffre sans cesse approfondi, ces rires et ces pleurs d'une multitude d'hommes. Nous croyons anéantir les expressions de la vie sensible ; cependant elles continuent à vivre dans l'éternité des siècles, sous l'œil de Dieu. Nous, pauvres éphémères, pris dans l'engrenage de ce temps mêlé à notre chair, en permanente métamorphose, nous nous agitons dans les curiosités vaines, serrés entre le passé et l'avenir, ne possédant pas même l'instant présent. Plus heureux que nous est l'oiseau qui se repose sur la branche indifférent à sa destinée. Nous croyons vivre quand nous roulons l'énigme de la vie, comme des torrents solitaires, vers l'océan mystérieux. Oui, il est disparu ce beau mirage des premières semaines du printemps, emportant avec lui une somme incalculable de joies et de douleurs. Et vous voudriez, cher ami, qu'occupé de semblables pensées, je contemple paisiblement la floraison des plantes, et qu'attentif seulement aux formes et aux couleurs, je me complaise dans la vue des rameaux qui s'enfeuillent, et me promène à leur ombre ! Je ne le puis. Une voix me crie que je ne fais qu'effleurer le rivage de cette existence terrestre, sur laquelle nul passager n'a pu encore fixer son ancre ; que ma voix qui vous parle bientôt vous ne l'entendrez plus. Si j'ose encore

écrire c'est en prenant exemple sur ces flots rapides du ruisseau qui babillent entre eux au milieu du courant qui les emporte. Je saisis mes joies au vol, sans m'abuser sur leur valeur décevante, j'aime de sacrifier la philosophie et ses abstractions aux affections humaines. Je ne sais si le sentiment de leur fugacité n'en double pas le prix en mêlant à leur saveur l'amertume des appréhensions. Nous aimer en Dieu, de loin, sans nous revoir, sans nous entendre, cela peut-il nous suffire, ô mon cher ami ? Tant que des horloges mesureront notre vie serons-nous jamais des anges ? Si parfois dans la solitude et le silence, nous prions les uns pour les autres, du moins aimons-nous de sentir la douce pression de mains amies.

J'arrive du bois de Monplaisir. Je suis descendu par le sentier bordé d'arbres vénérables, très lentement, car à peine convalescent je me sens bien affaibli. Quelle transformation la nature a subie depuis la pluie d'orage ! J'ai pensé que notre cœur était comme la terre, qu'il lui fallait parfois des bouleversements, des émotions violentes pour qu'une foule de sentiments latents en jaillissent. Il se féconde aux larmes qui tombent de nos yeux. Les bois se sont épaissis ; on y marche dans un demi jour, foulant les hautes herbes et les fleurs inaperçues. Mille cris d'oiseaux sortent des jeunes taillis, un arôme indéfinissable sort des mousses et des tendres écorces.

Le croiriez-vous, nulle saison ne m'inquiète davantage ; toute cette efflorescence dérange les perspectives de ma pensée, distrait mon attention qui ne voudrait voir que de loin en loin un objet qui la frappe. Je me sens comme à l'étroit au milieu de ces poussées du monde inconscient. Vous répandez vos parfums, humbles fleurs ; vous chantez, jolis oiseaux, sans songer à l'ennemi qui vous flétrira et vous rendra muets. Et toi aussi, homme, tu parles, chantes et ris, sans t'imaginer que tu n'es par toi-même que pur néant, pas même une ombre — « l'ombre d'une ombre » comme disait je ne sais quel écrivain.

Tu ne veux pas dans ton ignorance, ô mortel, qu'on te le dise, mais qu'est-ce qui me porte à me répandre devant toi en discours sévères et attristés, sinon l'intérêt même que tu m'inspires? Puis-je te voir dans ton illusion sans me représenter le fatal instant où se dissiperont tes rêves? Comme tu te trompes si tu vois en moi l'oiseau de mauvais augure, alors que tu ne dois m'accuser que d'une excessive vigilance. Est-ce d'une voix grondeuse et ironique que je m'adresse à ton âme? N'est-ce pas avec affection et pitié. Que ne suis-je doué de quelque talent pour t'amener à réfléchir !

Mais je m'arrête ; occupé de l'humanité, j'allais oublier, mon cher José, que c'est à vous que j'écris et qu'autant que moi vous êtes pénétré de ces sentiments qui nous font chercher nos

espérances et notre félicité dans la contemplation de la destinée des âmes. Mais vous ne devez pas supporter le poids de mon chagrin, lorsque je me tourne vers l'indifférence et l'orgueil des hommes. Vous ne devez pas y méditer prématurément aux jours sereins de votre jeunesse. L'amant de l'automne et de l'hiver ne doit pas vous apporter ses brumes. Oublier ensemble le passé et l'avenir, jouir ensemble de l'heure présente, nous parler de nos travaux littéraires, tel devrait être le but de notre correspondance.

Eblouissons-nous donc, mon cher ami, en cette riante saison. Que la terre est belle au printemps ! Que l'humanité est heureuse ! Vous et moi nous vivrons toujours sur la terre, nous nous aimerons toujours et toujours nous nous écrirons.

i3 juin.

C'est au milieu d'une réunion de famille que cette lettre commet l'indiscrétion de venir vous retrouver. Pourrais-je retarder l'expression du plaisir que m'a causé votre visite à Acoz? Ma mère autant que moi, avons été touchés de votre arrivée par ce temps pluvieux. C'était du dévouement d'entreprendre le voyage par un aussi vilain jour ! J'espère que la petite Eveline ne se sera pas ressentie du déplacement. Nous avons pu la contempler, avec sa belle tête de chérubin,

LETTRES A JOSÉ. 45i

jouant dans toute sa grâce enfantine, riant et pleurant tour à tour, comme le ciel alors. Mais les pleurs dans ses jolis yeux bleus ne nous attristaient pas plus que les perles de rosée que l'on voit par moment briller aux corolles des fleurs. Seules les larmes de la virilité sont amères. Vous avez pu remarquer, cher José, que mon état s'améliore un peu depuis votre dernière visite ; peut-être même vous êtes vous fait illusion en me voyant alerte, malgré ma faiblesse. C'est que la présence de mes amis donne à nos nerfs plus de ressort. — Après votre départ et celui de nos amis, j'eus quelques heures d'abattement, et la nuit, de l'insomnie; mais aujourd'hui l'équilibre s'est rétabli et le balancier de mes jours a repris son mouvement monotone. J'aspire au retour du soleil inconstant, autant pour vous que pour moi, car je m'imagine l'ennui que vous devez éprouver de ne pouvoir vous promener dans vos bois de F... à présent que vous êtes tous réunis. Et pour les enfants, quel plaisir ce serait d'aller cueillir des fraises. Ils n'ont pas comme nous à se courber avec effort pour s'en approcher, et quand les fleurs sont dressées sur leurs tiges, ils semblent ne faire qu'une même famille avec elles, étant de la même taille. Ce que Virgile disait des agriculteurs, on peut le dire des enfants : Nimium felices... Je voudrais, cher José, être dans votre cœur, quand vous vous retrouvez comme à

présent, au pays natal. Que d'objets frappent vos yeux et réveillent en vous les tendres et tristes souvenirs. Le souvenir peut-il ne pas être triste? — Quelque doux que soit le visage du passé, n'est-ce pas celui d'un défunt? — Il faudrait qu'une puissante et vive espérance pût tenir tête à tous ces souvenirs qui affluent sans cesse à nos fronts, et nous avancer vers l'avenir pleins de confiance. Cela n'appartient sans doute qu'aux âmes innocentes et pieuses. Peut-être aussi n'avons-nous pas assez de foi en la bonté de Dieu et le découragement nous détourne-t-il de notre salut.

Mais, cher José, je m'embarque sur le cours des réflexions morales ; je vous laisse à votre conscience. — Je n'avais d'autre but, en vous écrivant, que de vous dire toute la joie que votre présence m'a causée.

Sans date.

Bien que je n'aie aucune nouvelle importante, je vous écris, rien que pour être près de vous. Vous m'avez charmé en me disant les impressions heureuses que vous cause votre retour à F... Ces sentiments sont bien vrais et tout cœur sensible doit les ressentir. Nous sommes toujours attachés au paradis perdu : notre enfance, et les lieux qui nous la rappellent nous donnent la tristesse des exilés. Mais ce ne sont pas les

paysages qui nous attristent, c'est le souvenir des jours passés, de notre confiance en l'humanité et en l'avenir, et toutes nos expansions qui s'exerçaient sans contrainte, sous des regards bienveillants. Chacun, dites-vous, vous abordait, un bon sourire aux lèvres et venait familièrement vous parler. Vous vous plaisez à croire à la sympathie et à l'affection de ceux qui vous ont connu dès votre plus tendre enfance; vous vous intéressez à leur vie, les accueillant avec des marques d'un profond intérêt. Combien ce sentiment me plaît ! Comme il est véritablement chrétien ! Tant d'autres n'ont qu'indifférence, froideur et mépris parfois par ce qu'ils appellent dédaigneusement les gens de glèbe. Et pourtant ceux-ci n'ont-ils pas comme nous des âmes immortelles ! — S'ils pouvaient lire et comprendre les belles pages que vous leur consacrez, ils vous en aimeraient davantage. Hélas! il leur arrive d'être victimes de l'ignorance et de l'obscurité de leurs sentiments; de là bien des irritations qu'exploitent trop souvent d'habiles ambitieux!

Vous dirai-je que vous êtes dans l'illusion sur ces braves gens? — Certes non, et j'espère que vous n'aurez jamais l'occasion de ressentir l'amertume de l'ingratitude!

Je compte toujours, si mes forces me le permettent, changer d'air. J'irais d'abord en Allemagne, et, plus tard, je me rendrais dans le

midi, pour revoir les contrées des langues sonores et des ciels lumineux.

L'éditeur Quantin m'envoie la Revue Le Livre avec un magnifique article de Camille Lemonnier sur Rémo. Cet article m'est précieux, à cause de la valeur de l'écrivain qui le signe, et de ce passage que je veux vous transcrire : « . . . Le cours de ses idées incessamment le reporte vers ce frère qui n'est plus et dont il trace un portrait si touchant qu'on est pris, en le lisant, d'une désolation, comme devant la perte d'un être supérieur auquel on aurait été lié soimême. » On ne peut faire un plus bel éloge, d'une œuvre qui m'a été inspirée par l'affection fraternelle.

17 juin.

Je veux vous émettre une réflexion à propos de ces livres de voyage dont je vous ai parlé. De nos jours le talent littéraire étant répandu dans toutes les classes, et la facilité de voyager très grande, il se publie quantité de relations de voyages, pour la plupart intéressantes, car elles nous mènent en des lieux qui nous sont inconnus et que nous ne sommes pas destinés à parcourir. Toutefois, on ne relit guère ces livres de voyage , par le fait que leurs pages sont purement objectives, et que la personnalité de l'écrivain ne s'y révèle pas. Grâce à cette faculté

d'observation et d'analyse externes dont, à notre époque frivole, la plupart des esprits sont doués, on ne médite plus sur la destinée, on ne s'élève plus aux généralités, ce qui demanderait un effort de réflexion, mais on emploie toute son activité spirituelle à se procurer du bien-être et de rapides plaisirs. On a vite produit (si l'on se donne la peine d'écrire) une œuvre qui abonde en détails plus ou moins curieux qui satisfont la foule des lecteurs. De tant de récits cependant, combien en est-il qui parlent au cœur, élèvent l'esprit et nous éclairent? Il y a une infinité de choses à voir dans le diorama qui se déroule aux yeux du touriste, mais il en est bien peu qui méritent d'être relatées, et il n'appartient qu'aux génies de découvrir dans le spectacle de la nature et celui de l'humanité, les traits qui soient dignes d'être mis en lumière. Deux lignes sur un site, contemplé à travers notre âme, peuvent être plus éloquentes qu'une description minutieuse. Il en est du paysage comme de la figure de l'homme, c'est sa physionomie, son regard qu'il faut bien voir si vous voulez qu'on l'apprécie. Ainsi la description d'une contrée faite par le styliste et le coloriste le plus expert peut être une œuvre morte; la profusion des images, leur éclat, ne suffisent pas à l'animer de ce sentiment poétique qui nous la fait aimer, et qui doit se répandre du cœur même de l'écrivain. C'est à ce cœur à comprendre les œuvres

de Dieu dans leur unité et leur variété, et nonv à l'observation extérieure.

Souvent, en lisant ces récits de voyage, je me suis cru au milieu des étalages d'une maison de confection, je ne voyais autour de moi que des vêtements sans corps, je me trouvais dans un vestiaire abandonné de la vie. Le même reproche peut s'adresser à bon nombre de romans modernes , où sont multipliées les descriptions d'objets inutiles qui empêchent la réflexion de naître et qui semblent nous enlever tout l'air respirable. On se croit perdu dans un fouillis de jeunes arbres qui entravent la marche, arrête les souffles de la brise; au fond d'un bois où tous les horizons sont masqués, où l'on ne rencontre que de loin en loin une clairière qui permet de découvrir un fragment du ciel. L'écrivain doit pouvoir apprécier ce qui mérite d'être décrit ou raconté, sinon il fera une vaine dépense de talent, sans produire aucune œuvre vraiment forte et durable.

3o juin.

J'ai reçu vos lettres du 2 3 et du 26 juin. Seize pages de fine écriture consacrées aux souvenirs et à l'amitié. — Avec votre cordialité habituelle, vous me remerciez pour l'intention qui m'a dicté la petite biographie que je vous ai adressée. Votre remerciement me rend confus : si j'ai écrit

ces pages, c'est pour mon bonheur à moi. C'est pour le seul plaisir de reparcourir à vos côtés les chemins de votre vie, voulant vous faire reparaître à mes yeux aux années où notre amitié n'était pas née encore. Je gémis sur le manque d'autorité de mes paroles. Si vous aviez pour ami un écrivain renommé, un illustre critique, les lignes qu'il vous consacrerait vous feraient vivre dans les générations à venir, si vous même vous ne prenez pas soin d'écrire vos mémoires. Le plaisir de l'amour propre, je ne pourrai jamais vous le donner, mais je sais que vous estimez davantage celui de l'affection. Souvent en regardant, mon cher José, votre volumineuse correspondance, je songe avec chagrin que peutêtre après ma mort les sentiments qui animent ces pages ne seront plus réveillés. Vous me dites que le jour où nous nous liâmes d'amitié fut un jour heureux pour vous ; plus heureux encore fut pour moi l'événement. Que ne vous ai-je connu intimement plus tôt! Mais lorsque je voyageais en Allemagne et en Italie en proie à un romantisme échevelé dans sa timidité, vous n'étiez qu'un enfant ! Vous avez atterri à ce globe bien des années après moi ! Eût-il voyagé à mes côtés, cet enfant? Par un concours de circonstances je devais vous connaître à l'époque où vous alliez descendre dans le tournoi littéraire, et j'eus le bonheur de reconnaître en vous un frère d'armes. Nous ne tuerons ni ne

blesserons pas nos rivaux, mais nous tâcherons d'inspirer à tous le courage des sentiments sincères. Vous continuerez le bon combat pendant que je me reposerai dans quelque loge obscure.

22 septembre.

Est-il possible que je n'aie pas répondu à vos chères lettres. Je pense tous les jours à vous ; j'ai commencé plusieurs pages, mais je voulais vous écrire longuement, tout dire à la fois ; puis je m'arrêtais me sentant mal disposé. Ma mère m'apporte la lettre que les inquiétudes de l'amitié vous ont porté à lui adresser. J'en suis vraiment touché ! Et je prie ma mère de me laisser répondre à sa place. J'ai beaucoup souffert dans les derniers temps, je ne vois aucun danger. Si vous voulez me venir voir au milieu de la semaine prochaine, j'en serai heureux.

Quel cruel événement que la disparition de Raphaële de G... si brusquement ravie à la tendresse de sa famille ! J'oublie mes propres douleurs pour compatir à l'immense chagrin de cette mère infortunée...

Vendredi.

Je vous écris quelques lignes, pour vous parler de la petite italienne Pasqua Maria dont

je vous ai donné un jour le portrait par Hébert. Il y a quinze ans, elle fut adoptée par la Duchesse de Noailles, et il y a peu de jours elle épousait un lord anglais. La Duchesse avait été frappée de sa beauté, en voyant son portrait. Ce portrait transporté à Ferrière dans la galerie de Rotschild, fut brûlé en 1870, dans l'incendie du château. Quelle destinée pour une petite vagabonde ! Sera-t-elle plus heureuse pour cela ?

Je vous envoie deux volumes et quelques lignes de moi. J'avais aussi destiné mes livres à M. Ferdinand Loise, l'éminent critique qui est venu me voir ici. Les livres se sont égarés, je ne sais donc en quelles mains étrangères je suis tombé.

Il est temps de profiter des jours d'hiver pour vos manuscrits. L'enivrement du printemps me donnera peut-être le coup de grâce! Quelle cruelle maladie ! Jamais trois heures de bienêtre ! Une sorte d'anxiété permanente... Je n'ai du reste pas à me plaindre, d'autres sont encore plus affectés que moi. La volonté de Dieu soit faite !

Je vous quitte — non pour toujours — et vous envoie mille souhaits pour votre santé.

Au moment où je vais vous écrire, on me remet une lettre de notre cher et illustre ami. le

46o LETTRES A JOSE.

chanoine Van Weddingen. Je veux vous copier ses premières lignes qui semblent devoir me servir d'excuse auprès de vous, si vous me reprochiez de tarder parfois à répondre à vos lettres : « J'ai souvent pensé que les amis les plus chers sont ceux avec qui nous nous entretenons le moins, tandis que nous prodiguons des lettres banales à ces compagnons d'affaires ou d'études que le hasard semble comme avoir jetés sur notre route... C'est qu'aux premiers, nous n'entendons offrir que les plus élevés de nos sentiments, tandis qu'il nous suffit de donner aux autres de simples témoignages de souvenir. »

J'ajouterai que les heures de sérénité où nous pouvons nous réfugier dans la lumineuse région des affections pures, hors des bruits, des soucis, des appréhensions de la vie active, sont de plus en plus rares. Frappé par la maladie, menacé de disparaître à jamais, nous demeurons la proie des agitations vaines de l'existence ; nous consumons nos dernières forces — les plus précieuses — en soins et en préoccupations dérisoires. Notre âme qui ne devrait plus vivre que d'affection et prendre un libre essor vers Dieu, laisse couvrir ses ailes de la poussière des chemins fréquentés des foules aveugles ; elle se laisse chaque jour souiller dans la fange; les hautes aspirations l'abandonnent, et elle se sent comme accablée sous mille impressions fugitives. Mais pouvons-nous lui en faire un grief?

N'est-ce pas la bonté même qui la désarme, lui fesant perdre de vue sa haute destinée — la gloire, le ciel — pour disperser ses forces autour d'elle et ne pas déplaire aux vivants qui encombrent son chemin? Plusieurs ne s'imaginent jamais que les instants qu'on leur consacre sont précieux, ils se croient dispensés de la reconnaissance ! Mais n'importe, nous avons écouté nos bons instincts, notre sociabilité en nous prodiguant. Rien n'est perdu de nos bonnes intentions.

Lorsque nous étudions la vie et les actes de ceux qui ont acquis la renommée, qui ont pu s'éteindre dans la satisfaction d'un amour-propre assouvi, ceux dont les œuvres occupent ou passionnent encore les générations présentes, nous ne sommes pas toujours édifiés, car nous remarquons tous les sacrifices humains qu'ils ont faits à cette pâle déesse qu'on appelle la gloire. — Toutefois, s'il est des écrivains calculateurs, qui thésaurisent les moindres moments de leur existence pour accroître leur renommée, qui vivent pour ainsi dire enchaînés à leur but ambitieux, il en est d'autres qui sont d'une telle exubérance qu'ils se donnent journellement à tous, et l'on peut dire que leur vie, par la multitude des actes qui la remplissent, est presque aussi étonnante que la multiplication des pains dont la Sainte-Écriture nous montre le miracle. Mais ces sortes de génies n'appartiennent guère

qu'à la démocratie et au catholicisme ; ils partent d'âmes ardentes, de cœurs passionnés, toujours prodigues ; un grand but, supérieur à celui d'être applaudi des foules et d'obtenir des lauriers académiques, les soutient, les enfièvre, en décuplant leurs forces et leurs moyens d'action. — Rappelez-vous la visite que fit saint Augustin à saint Ambroise à Milan. Il le trouva dans une maison ouverte à tous , dans l'allée et venue des visiteurs, toujours prêt à répondre à leurs demandes, à leur donner des conseils et, à la fois, toujours occupé à ses œuvres littéraires, sans que rien pût le distraire ou l'importuner. Lorsqu'on feuillette les œuvres du grand évêque d'Hippone, de saint François de Sales, de Fénélon, de Bossuet, de Lacordaire ; lorsqu'on lit leurs sermons et leur correspondance et que l'on songe à tous les soins de leur ministère, on s'étonne qu'ils aient trouvé le temps de tant entreprendre et de tant réaliser. — On m'objectera que les œuvres de Voltaire, de Sainte-Beuve et de vingt autres écrivains profanes, poètes, critiques, romanciers, sont bien volumineuses aussi, mais elles nous étonnent moins. Nous savons que leurs auteurs vivaient pour la gloire bien plus que pour l'humanité ; qu'ils ont utilisé toutes les heures dans ce but, et qu'ils n'ont fait aucun sacrifice à la foule malheureuse en entretenant avec elle des rapports personnels. — Qu'est-ce pourtant que la

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gloire?... Que sont les belles pages bien stylées des génies illustres?... Un pur néant. Les regards des vivants qui donnent la gloire s'éteindront. Dieu seul demeure. Il n'y a qu'une Pensée et un Juge éternel devant les cœurs qui ont battu !

Pour moi, cher José, si j'ai parfois ambitionné le génie, ce n'est pas pour obtenir la gloire ni une réputation qui m'attirât les honneurs. J'aurais désiré me survivre dans quelques esprits sympathiques des générations à venir. Je crains le bruit autant que la clarté intense. Les regards étrangers attachés sur moi me pèsent ; un applaudissement public me trouble. Je le sais, le silence se fera bientôt sur ma tombe. Sauf mes proches, mes amis et les pauvres habitués à recevoir mes aumônes, bien peu s'apercevront de mon départ, de mon absence. L'humanité est comme la mer; une vague ne peut s'effacer sans qu'aussitôt une autre vague ne la remplace. Néanmoins le désir d'une obscure et longue durée me possède. Mais il ne me plairait pas tant d'élever un superbe monument commémoratif, que d'attacher mon souvenir à l'un de ces petits oratoires gothiques ombragé d'aubépines que l'on rencontre dans les champs, au bord de quelque sentier.

i3 octobre.

Bientôt peut-être, cher José, vous n'entendrez plus ma voix. Je n'ignore pas combien cette

pensée vous afflige, mais mon affection me porte à vous faire songer à une séparation qui serait plus cruelle, si elle était inattendue. Hélas ! qui peut compter sur le lendemain? A plus forte raison doit-on être prêt à toute éventualité , quand on se sent affaibli par une longue maladie. M'est-il réservé encore une année? Je l'ignore. Aussi je veux profiter des jours que Dieu me donne pour m'entretenir souvent avec vous. Laissons aujourd'hui la philosophie aride, transportons nous dans le champ de l'affection et des souvenirs. Parfois je regrette tant d'heures perdues pour mes amis, employées en vaines réflexions. Si je guéris, j'écrirai de belles pages sur l'amitié. Quand je nombre les joies de ma vie (joies rares et toujours mêlées de quelque tristesse) je constate que les meilleures sont dues à l'affection. La vôtre surtout, cher ami, m'a été précieuse. Je me le redis souvent, me plaisant à reparcourir les chemins que nous avons suivis ensemble, me rappelant la profonde et constante sympathie que vous m'avez sans cesse témoignée. Je me souviens de nos promenades champêtres, de ces excursions et de ces voyages pendant lesquels nous échangions nos impressions et nos idées. Je me rappelle avec reconnaissance le cordial accueil que je recevais toujours sous le toit hospitalier de F... Nos bonnes causeries à votre foyer, et ces agréables soirées passées au milieu de votre chère famille. Parfois,

à ma prière, et après bien des hésitations, vous consentiez à me lire quelques pages de vos manuscrits. Mais le rôle d'auditeur vous plaisait davantage ; vous aviez hâte de fermer vos cahiers, pour ouvrir les miens avec un gracieux empressement, et en lire quelque fragment d'une voix claire et émue. Vous aimiez plus encore à m'entendre et je crains bien d'avoir abusé souvent de votre attention sympathique. Parfois aussi, je me faisais un jeu de vous communiquer telle page où se trouvaient exprimées des idées auxquelles je savais que vous ne pouviez applaudir, me plaisant à voir votre franchise aux prises avec votre bienveillance ; écoutant vos observations si réservées, si timides, et pourtant si sincères ! — Mais bientôt l'harmonie se rétablissait. Emporté par votre passion pour la musique, vous me faisiez entendre de belles improvisations pleines de gravité, de tendresse et de mélancolie. Je saisissais alors l'archet d'une main fiévreuse, pour mêler les accords de mon violon à ceux de votre orgue harmonieux. Ainsi s'écoulaient de belles heures qui peut-être ne reviendront plus ! — Enfin, je l'ai bien mérité... Je suis victime de mon imprudence. J'avais passé la journée à courir dans les bois, oubliant mes années, parmi les fleurs et les enfants ! La maladie est venue, elle ne m'a plus quitté depuis. A présent je suis bien accablé. J'ai perdu la voix e( je soutire de la poitrine.

Et moi qui aurais tant désiré passer près de vous les derniers jours de ce mois ! — Merci pour toutes vos chères lettres, je ne les reçois jamais sans songer au temps précieux que vous me consacrez, malgré vos relations nombreuses.

A propos de publications, je suis heureux d'avoir le livre de M. Benoît Quinet qui a bien voulu vous parler de moi avec sympathie. Quelle verve et quelle cordialité dans les pages de l'aimable écrivain. — Avez-vous lu l'Amour sceptique? L'auteur est un ami du chanoine de W... C'est son premier roman.

Les perdreaux d'Acoz étaient trop heureux ! Emile et Amable sont venus hier leur faire la guerre! Amable vous racontera ses exploits. Charles m'écrit de R... Il est très heureux dans son aire pittoresque.

4 novembre.

C'est le mouvement qui attire les hommes; ils se sentent repoussés par cette immobilité qui leur est représentée par la mort. Nous regardons les feuilles se détacher des branches et tomber en tournoyant, mais une fois qu'elles sont éparpillées sur le sol nous n'y jetons plus qu'un regard distrait. En l'humanité, où toutes les saisons se mêlent , les bourgeons et les feuilles mourantes couvrent les mêmes rameaux. Nous nous affligeons de voir chaque jour des

créatures choir dans l'éternel abîme, mais bien vite nous les perdons de vue, et nos regards se hâtent de se reporter sur les vivants. Remémorons-nous .ceux qui nous eurent pour témoins de leur trépas et dont beaucoup semblaient destinés à nous survivre. Nous serons étonnés de nos cœurs. Eh quoi ! à peine trois années ont passé, et cet ami mêlé à tant de jours de ton existence et qui en fesait pour ainsi dire partie, n'est déjà plus à tes yeux qu'une ombre muette. Cette part de toi même est détachée de ton sein, et il te semble que tu es demeuré entier? — Hélas oui ! la somme de tes émotions et de tes pensées n'a guère diminué. La nature conservatrice et renovatrice y a pourvu. L'écorce verte de l'érable se dessèche pour s'éparpiller et une écorce nouvelle vient cacher ses déchirures. En dehors de la passion, ou de l'affection chrétienne, nous oublions vite les créatures qui ne peuvent plus nous être utiles. La foi seule perpétue l'affection par delà la tombe ; le souvenir de ceux que nous avons aimés se mêle alors à nos prières.

10 décembre.

J'ai lu votre conte de Noël dans la Revue générale. C'est plein de vérité et de tendresse! C'est d'une grâce inimitable. Involontairement, je songeais à Graziella et à Fior d'Aliza. Ah ! le voilà le véritable réalisme uni au plus noble

romantisme ! On croit contempler une peinture ombrienne de l'époque qui précéda la renaissance. Si je ne craignais de produire une antinomie, je dirais : c'est poignant de candeur! Mais cela ne peut bien s'exprimer, cela se sent. Courage et persévérance donc en votre voie, mon cher José, vous avez trouvé le filon d'or. Pourquoi n'écririez-vous pas un volume de nouvelles semblables ? Ce n'est pas la longueur d'une œuvre qui fait sa valeur et son charme. La mosaïque, n'est-ce pas un ravissant bijou? — : Mieux vaut d'ailleurs charmer les âmes tendres et toucher les jeunes cœurs qu'émerveiller les savants à lunettes ! — Votre nouvelle me plaît d'autant plus qu'on s'y sent en pleine nature et que les intrigues mondaines n'ont rien à y voir ! Les Messieurs gâtent les prairies et les paysages. D'autre part, nos bergers sont souvent de petits drôles qui deviennent à vingt ans cabaretiers et électeurs. Il faut savoir unir la vérité à un sentiment élevé et chaleureux.

Je voudrais, cher José, travailler jour et nuit à l'œuvre que je rêve, réaliser les tableaux variés dont je sens en moi les lignes et les couleurs. Je voudrais immobiliser en un marbre les images qui flottent en mon esprit. J'élèverais une statue d'albâtre qui exprimât l'union de la nature et de Fart. Elle serait un monument de mes sacrifices passés. L'œil songeur s'y marierait aux lèvres mutines , et dans la transparence des

formes, on verrait resplendir toutes les larmes de la vie ! Je l'appelerais volontiers : Dolorosus amor. Nulle pierre tombale n'aurait plus d'éloquence parce qu'elle serait profondément marquée des ciselures de l'amour. Ceux qui la contempleraient puiseraient un sentiment de force dans cette image d'une faiblesse cherchant son appui dans la réalité et s'épanchant dans la mélancolie de l'idéal et des songes.

12 décembre.

Quand je repasse en mémoire par tous les jours de ma vie, pour en nombrer les joies et les chagrins, combien elles m'apparaissent rares les heures de sérénité parfaite! Je ne les ai guère goûtées que lorsque je me retirais du courant des choses mortelles. Je me laissais ravir en esprit par le sentiment de la beauté infinie. Il se passe alors en mon âme un phénomène dont sans doute d'innombrables créatures ont subi le charme, dans ces belles contrées de l'Orient surtout, où la nature y prédispose. Plus je m'immobilise, plus je sens la vie fermenter en mon sein ; plus je me détache des formes apparentes, plus j'obtiens de faveurs spirituelles; plus je m'éloigne du jour terrestre, plus la lumière intérieure m'éclaire. Et je reconnais ainsi que mourir à cette existence agitée , c'est véritablement vivre. Cependant avant de pouvoir jouir

47o LETTRES A JOSE.

de ce retour sur soi-même, que d'années de sacrifices inaperçus. Ne fallait-il pas s'éprendre d'abord avec passion de ce monde extérieur dont plus tard on se détourne?

Ouvrant son âme admirative aux paroles d'autrui et au spectacle varié de la nature, on se sent abreuvé de déceptions par sa confiance extrême, et dans son observation silencieuse, on est criblé par les petitesses humaines. Un sentiment d'humanité autant que d'humilité empêchant de réagir on en reçoit l'impression avec patience. Il m'a toujours répugné de contredire, sachant que les hommes sont pleins d'eux-mêmes, et que la contradiction ne peut que les renforcer en leurs erreurs. D'ailleurs pénétré de mon néant, tourné vers l'affection plutôt que vers la science, dédaigneux du bel esprit, sans désir de jouter avec lui, c'est une sorte d'amusement pour moi de voir des gens satisfaits, fussent-ils ridicules. C'est en me diminuant que j'ai pu apprécier la vanité qui mène les hommes, et l'orgueil qui les soûle, car nul ne se cacha pour moi et chacun put faire le brave en ma présence, me croyant aveuglé par mes songes. Ainsi, je n'eus pas à chercher beaucoup pour découvrir les ressorts qui font mouvoir l'humanité : sa présomption se livrait d'elle-même à ma timidité.

i5 décembre.

Souvenir d'un temps qui n'est plus, pourquoi venir m'accabler sous le poids de vos regrets ? Pourquoi vous raviver si douloureusement? Pourquoi me faire reparcourir les sentiers aujourd'hui solitaires où j'imprimai mes premiers pas. Je n'ai cessé d'être votre proie, depuis le jour où mon esprit se contempla dans le miroir de mon âme. Je n'avais pas atteint ma quinzième année que déjà je me complaisais à regarder fuir mes jours. Mon enfance nourrie de songes hostiles à la réalité, n'envisageait l'avenir qu'avec effroi. Mon imagination cherchait avec une ardeur inquiète les heures de plaisir çà et là semées dans le passé, et d'un instant de joie faisait des siècles de bonheur. Et qu'était-ce que ces jours mémorables qu'il me fallait sans cesse ranimer? Ceux où, frêle enfant, prisonnier dans ma robe blanche, je cheminais le long d'un vert sentier bordant un ruisseau où tremblait l'herbe d'avril ; ceux où je me réfugiais avec ma bonne sous le porche d'une chapelle pour échapper à une pluie d'orage; ceux où jouant dans les foins, nous nous poursuivions avec d'autres enfants autour des meules ? Aucun incident de ces journées qui ne fît empreinte dans ma mémoire et n'évoquât mille rêves. Voici la haie et les épines qui déchirèrent ma robe, voici

l'herbe penchée par l'eau rapide, les grandes libellules, le papillon rouge étalé sur le mur brûlant, le papillon blanc qui vole à la fleur épanouie ; voici la chapelle et sa lucarne grillée où je fis un signe de croix; voici l'orage, l'éclair, la pluie, le reluisement des branches, l'inondation du sentier, l'affreuse catastrophe de s'y mouiller, voici le vent tiède de septembre, l'odeur des foins...

J'aimais beaucoup alors. J'aimais comme un enfant qui n'a jamais aimé. Lorsque je me promène par les bosquets d'autrefois, chaque arbuste me remémore un souvenir d'affection. Que de sentiments dépensés parmi ces arbres et ces pelouses! Qui les a recueillis? Le vent. Je revois l'allée de noisetier, où, à la tombée du jour, j'allais me promener en silence... Comme ils ont grandi !

Coupez, brisez, fauchez, bûcherons et moissonneurs, pour que j'oublie la candeur d'un passé qui fait honte à ma science présente

21 décembre.

11 y a des années, je m'emportais par les champs et les villes à la suite de je ne sais quel vaste désir et m'enfonçais chaque jour davantage dans ma tristesse. Qui me possédait? Un esprit de découverte, un démon d'aventure qui me faisait errer par les contrées inconnues. J'allais çà

et là, me prodiguant à des êtres et à des images fugitifs, toujours plus meurtri et jamais découragé. Si aujourd'hui je voulais me redresser et vivre hautain parmi les hommes, je le pourrais. Je vois la vie sous tous les aspects. Je sais que pour l'accomplir j'ai choisi une voie peu sûre, mais lorsque je tente de la reformer, en m'abandonnant à quelqu'art, ou en me faisant obscur laboureur, une pensée de philosophie vient se jeter au travers de mes beaux projets. Qu'importe, me dis-je, que tu sois artiste ou que tu t'enracines aux champs pour y ensemencer une terre que d'autres connaissent mieux que toi? Ton labeur sera-t-il de quelque adjuvance au monde; tes amis pourront-ils s'en réjouir? Serais-tu plus utile ici-bas, et ta montée au ciel sera-t-elle plus prompte? La paix n'est-ce pas le sommeil? Et qu'est-ce que la gloire? Des os qui reluisent. Tu auras consumé tes jours dans la fièvre, et ni Dieu ni les hommes ne pourront te tenir compte d'une ambition qui n'avait en vue que ton bonheur. Vois-tu cette ombre qui glisse sur le mur du chemin? C'est la tienne. Quel prompt évanouissement !

Hélas ! ne la sais-je pas cette dure vérité, et mieux que d'autres! Mon néant si souvent m'apparaît que je me tourne vers les arbres et les oiseaux pour qu'ils me distraient de moi ! A la vie, pourquoi tiendrais-je? Quels sont les divers buts auxquels enfant je pouvais tendre? Il y

a la famille, la patrie, l'amour, les honneurs; deux voies, celle des cœurs et celle des esprits. L'ambition des honneurs, je l'ai méprisée; de la famille je n'en ai pas goûté toutes les joies; la patrie ne m'a pas offert l'occasion de combattre pour elle ; et l'amour je ne le connais que trop ! J'aime cependant, et le désir d'un dévouement universel disperse mes sentiments. Toute notre misère naît de notre sensibilité. Etre sensible, c'est n'être déjà plus de ce monde. Victime de la réalité, on rase d'un vol tour à tour emporté et craintif les événements qu'on devrait pouvoir braver. Mais plutôt la souffrance que le bonheur des âmes muettes !

26 décembre.

Il y a pendant l'automne des ouragans qui font gémir les forêts ; dans l'existence humaine il est aussi une saison où de grands tremblements troublent nos cœurs. C'est lorsque, nombrant nos années et rapprochant l'image de notre adolescence de celle de notre maturité, nous y voyons la dissemblance produite par le passage des jours. Aux rameaux de l'arbre de notre vie s'agitent encore bien des feuilles vertes, mais elles se décolorent rapidement, et un petit souffle suffirait pour les détacher. Nous découperons nos branches dénudées et envahies par le givre sur le ciel morne de l'hiver, et ni l'enfance, ni la

jeunesse ne prendront plus plaisir à venir jouer à notre ombre et tous les chantres ailés nous auront déserté...

Ce départ de tout ce qu'il y a de tendre et de confiant en nous serait- il sans consolation ? Rien désormais ne remplacera-t-il ce qui fut le charme de notre adolescence ? Nos illusions dissipées ne laisseront-elles plus au fond de nos âmes que fumée et débris ? Périrons-nous à mi-chemin de notre vie, et cette âme privée d'illusions ne serait-elle plus qu'une morte menée par un aveugle?

Reprends ton bâton et persévère en ta marche, ô pèlerine sans foi. Ta douce promenade est finie, il est vrai ; tu t'es éloignée des paisibles parterres; tu ne regarderas plus les petites fleurs joyeuses aux corolles éphémères qui gracieusement assemblées semblaient nées pour te sourire. Garde-toi de te retourner vers elles avec regret, si tu ne veux te transfigurer en une amère statue de sel. Voici ouverte à tes pas la région des torrents et des montagnes. Si en tes heures printanières tu as su aimer et méditer, tu es bien armée pour affronter les fatigues et les périls. Que le seul but digne de ta vie f apparaisse : être utile à tes frères. Quel que soit ton outil, porte-le toujours sur toi. Mille occasions de t'en servir te seront offertes. Et un jour, la dernière et inéluctable année viendra opérer en ta chair la métamorphose, mais elle te sera douce et consolante

lorsque tu songeras que tes pas n'ont laissé derrière toi que des empreintes fertiles.

3i décembre

Vous lirez avec grand plaisir les pages superbes d'Edmond Picard sur l'Ardenne, dans la Revue que je vous envoie. C'est vraiment beau, admirablement écrit. — Vous vous rappellerez comme moi notre excursion de l'an dernier, et les bonnes heures que nous avons passées ensemble,contemplant ces « grands paysages muets et souffrants en singulière harmonie avec les pensées sévères et tristes. » — Souvent je me dis que ces pensées sont les plus salutaires. C'est à nos heures de mélancolie que notre âme est le plus clairvoyante, et que nous sommes le plus enclins au renoncement. Lorsque je me rappelle le temps où j'étais accablé par un accident qui devait, sans la faveur de Dieu, m'éloigner du monde, je ne le trouve pas le plus malheureux de ma vie. J'étais si anéanti par la certitude d'un malheur irréparable, que je n'avais plus nulle inquiétude à l'endroit du monde et qu'il ne naissait plus en moi de ces désirs profanes qui ne peuvent trouver sur la terre leur réalisation parfaite. C'est donc avec une certaine émotion que je me rappelle le printemps où, privé de toute espérance mondaine, je me promenais par les bois renaissants, regardant bourgeonner

les branches et écoutant chanter les oiseaux. Le contraste de mon état et de celui de la nature, ravivait ma sensibilité et m'emplissait de fierté et de mélancolie. Je me promenais en silence, oublieux de moi, tout entier aux beautés qui peuplent la terre. C'était mon propre sacrifice qui m'enivrit ainsi et je m'abandonnais à la volonté de Dieu. Aujourd'hui mes souffrances me rappellent ce passé et me replacent dans les mêmes circonstances. C'est à présent que j'ai besoin du secours de Dieu et que je suis accablé du sentiment de ma fragilité. Ce n'est pas, qu'en esprit, je ne puisse franchir les espaces, et à cette heure même, je me souviens de nos excursions lointaines et du charme que leur donnait votre amitié.

Vos bonnes lettres sont toujours très reconfortantes pour moi qui vis dans la souffrance. Il me semble que je languis, la terre dévorante ne veut pas de moi. Le grand duel continue. Je me trompe en disant : la terre, car hélas ! c'est dans un caveau que j'irai et où je demeurerai dans une longue agonie de dissolution. Pas de fleurs donc n'écloront sur ma tombe! Je regrette aujourd'hui d'être possesseur du chœur de l'ancienne église de Villers....

2i janvier

Un mot, c'est tout ce que je puis vous écrire... Je dicterai demain une lettre pour vous. Je

garde toujours le lit, il m'est impossible de me mouvoir, je suis comme brisé. Je vous renouvelle, en vous embrassant, l'expression de mes meilleurs vœux, et vous remercie pour les belles fleurs que vous m'avez envoyées.

i5 février.

Je reçois votre chère et bonne lettre, elle me touche profondément. Les craintes, les inquiétudes que vous inspirait mon état; la joie que vous donne l'espoir de ma guérison, sont exprimées en termes si émus que j'ai cru reconnaître le timbre sincère de votre voix, et je n'ai pu retenir mes larmes. Le cœur seul, cher José, trouve de ces élans affectueux, et, parmi les bonheurs de ma vie, votre amitié a été l'un des plus grands ! — Cependant, s'il plaisait à Dieu que je disparaisse, consolez-vous par la belle et chrétienne pensée que vous exprimez dans votre lettre : « L'âme étant immortelle, l'amitié doit l'être aussi. » La chère compagne de vos jours partage d'ailleurs vos goûts et vos aspirations ; elle saura adoucir toutes les douleurs de votre vie. Le chagrin trop prolongé affaiblit le cœur et la volonté. Ce serait de l'égoïsme d'exiger de nos amis une tristesse continue sur notre tombe : c'est assez qu'ils se souviennent de nous et qu'ils mêlent notre nom à leurs prières. — Pour moi, cher ami, je trouve qu'il est bon

T.ETTRES A JOSÉ. 47c

de songer parfois à sa fin prochaine. La pensée de la mort entre en mon cœur et le pénètre; elle arrête le mouvement trop libre dicté palmes instincts et tue en son germe l'amourpropre. L'humilité s'impose à celui qui bientôt peut-être sera mêlé à la poussière des défunts. La cloche tinte, l'oiseau rapide passe, le flot bondit, une brise fugitive plie l'herbe, une parole expire sur des lèvres, un char s'éloigne, le soleil décline, un bel enfant disparaît au détour du sentier... Où mes regards se porteront-ils, sans que je voie l'annonce de mon départ inévitable. Aussi n'ai-je pas attendu l'arrivée de la maladie pour méditer sur la mort. Et vous, cher ami, que ces parties attristent peut-être, songez qu'en vous les adressant je vous donne l'une des meilleures preuves de mon affection. — Tantôt je voyais passer lentement un cortège de religieux fantômes. Ils m'apparaissaient un instant au bord de leur tombe, puis ils se couchaient sans bruit et vénérablement dans ce second berceau du chrétien : le sépulcre. — Je lisais le nécrologe du couvent de Saint-François, ad Sabim ou ad Sambram, près de Pont -de -Loup (Tome X des Analectes hist. ecclés. un Liber defiinctontm, portant cette épigraphe :

Memoria justi ettnt laudibus Nomeu autem impiorum putrescet

Ceux qui ont longuement médité en contemplant l'universelle métamorphose, arrivent à trouver, soit en leurs cœurs, soit dans les écrits de l'antiquité, la parole profonde et pénétrante qui doit exprimer le passage de la vie à la mort. On ne peut lire sans quelque émotion d'esprit ces brèves paroles de l'Obituaire, annonçant pendant plusieurs siècles les morts successives des frères et des prieurs, paroles pour la plupart empruntées à l'Ecriture-Sainte. Tour à tour adolescents et vieillards voient arriver l'implacable trépas, au visage de bronze. Les survivants font alors briller, aidés du lapidaire, une auréole de tendresse sur la tombe des jeunes, et gravent leur vénération sur le sépulcre des vieux :

Anno Domini 1518 dira mors rapuit nobis...

Obiit dilectus nobis /rater in Christo...

Eodem die, mors inopinata rapuit in aetate Jlorida

dilectum fratrem...

Juvenis bonae indolis immatura morte prœventus, ou : Morte e vivis sublatus est.

On trouve aussi les expressions si vivantes : cordialissimus, carissimus, eximius, vigilantissimus, /rater... omnium fratrum amator... Et si le moine est frappé aux jours de sa sénilité, on marque sa longue souffrance, son départ paisible d'une feuille jaunie, tombant sur le gazon, à une brise d'octobre. Toujours la mort

LETTRES A JOSÉ. 48i

apparaît comme une loyale créancière et le mortel doit sans murmure payer sa dette en s'endormant dans le Seigneur : Pie obdormivit in Domino.

Et quand c'est à la mémoire d'un bienfaiteur de l'ordre :

Anima illius et omnium suorum aeterna requiescat in pace!

Mot terrible pour qui ne regarde qu'au sens apparent, et ne songe pas au côté divin de l'immobilité éternelle. Mais parole douce et consolante pour qui a reconnu que la vie n'était pas le mouvement, que la parole n'était pas le bruit et que notre jour n'était pas la lumière! — Requiescat in aeternumï — C'est à dire qu'il tombe en l'immuable félicité !

Si je lis Montaigne et Marc-Aurèle, je les vois cherchant à se rassurer sur la mort : « Comment crains-tu la mort, s'écrie le premier, puisqu'elle ne nous concerne ni morts ni vifs, parce que nous ne sommes plus. D'ailleurs, ajoute-t-il, comment est-il possible de craindre de perdre une chose qui, une fois perdue, ne peut être regrettée? » — Le second dit à son tour : « Vivre trente ans ou trente mille ans est tout un, car tous ceux qui meurent font la même perte. Nous ne possédons ni le passé ni l'avenir ; le présent seul nous appartient ; or, celui qui a vécu trente ans ne perd, comme celui qui

a vécu trente mille ans, que son présent qui est le même pour tous. »

O grands moralistes, vos raisons sont ici impuissantes ! Combien nous écouterons davantage la voix de l'humble religieux ranimant notre foi et raffermissant notre espérance !

18 mars.

C'est avec une bien grande joie que j'ai reconnu votre chère écriture sur l'enveloppe de votre lettre.., Mais, je vous en prie, ne vous fatiguez pas. J'aurai de vos nouvelles par votre famille. Ces dernières semaines m'ont semblé longues comme des années... J'étais bien affligé, bien inquiet, et j'oubliais mes souffrances pour ne songer qu'aux vôtres. Chaque bulletin de votre santé était attendu ici impatiemment. Pourtant je me rassurais à la pensée qu'un ange veillait sur vous, ne quittant pas votre chevet. Grâces aux soins délicats et affectueux qui vous ont été prodigués et à la jeunesse qui triomphe de tout, bientôt vous entrerez en convalescence. Mais il faut une prudence extrême ; imitez les jonquilles qui se referment à la bise. C'est demain le jour de votre fête. Je voudrais aller au bois vous cueillir un bouquet de jacinthes qui puissent vous annoncer le printemps ainsi que votre guérison. J'ai chargé un enfant de ce soin et demain vous recevrez mes modestes fleurs. —

Mon état s'améliore. Peut-être guérirai-je, et aurai-je encore le plaisir de vous accompagner dans l'un de vos voyages... Peut-être... Espérons. .

20 mars.

Notre amitié doit nous survivre. J'ai rassemblé les lettres que je vous ai écrites. Elles forment une volumineuse correspondance. Si je viens à disparaître, assurez-en la durée afin que mon souvenir reste uni au vôtre et à celui de mes amis... Offrez ce recueil à ceux qui m'ont aimé et qui se souviendront de moi en recevant cette preuve dernière de mon affection.

Samedi-Saint.

Je ne veux pas laisser passer le Samedi-Saint de cette année, si triste pour moi, sans vous envoyer quelques paroles d'amitié, sans vous dire que bien souvent, depuis l'automne dernier, j'ai pensé aux belles heures que nous entendions sonner ensemble et qui me paraissaient bien courtes ! Nous voici dans la semaine solennelle de l'année. Que de prières s'élèvent de tous les points du globe ! Que d'âmes tendres s'envolent pour ainsi dire tout entières vers le ciel, avec les prières qui s'échappent de leurs lèvres, ne laissant sur les chaises et les bancs d'église que

des corps abandonnés. Mais il faut y rentrer, hélas! dans cette chair, sorte de prison homicide qui, pour peu de vraies joies qu'elle nous donne, nous cause mille tourments jusqu'à l'heure où elle nous étouffe. Oui, pendant ces jours de la Semaine-Sainte, pleins de navrants et glorieux souvenirs, un silencieux concert se produit dans la multitude des créatures humaines qui n'est perçu que de l'ouïe de Dieu. Et ce sont les plus simples mortels, les plus ignorants qui prient le mieux ! Nous , nous avons mordu au fruit défendu, à l'art, à la science. L'opinion de l'humanité profane nous a préoccupés. Et que de vains sacrifices n'avonsnous pas faits à ce qui doit tôt ou tard périr! Voilà, me direz-vous, le langage d'un saint homme. Hélas ! oui, et c'est pour vous dire que je regrette de ne l'avoir jamais été, et de ne point l'être encore, malgré la cruelle épreuve que Dieu m'envoie. C'est de loin que j'entends résonner les beaux cantiques, et la crainte m'empêche d'y mêler ma voix. Je prie et je m'anéantis tout tristement dans mon petit coin.

Déjà, cher José, une semaine nous sépare du beau jour des Rameaux. J'ai dû regarder par ma fenêtre les enfants de chœur dépouiller mon vieux buis de ses petites branches, j'ai dû écouter de loin le son des cloches. Tantôt je les entendais aussi les cloches. Je voyais les enfants du jardinier, regardant curieusement sous cha-

que touffe d'herbe, pour y trouver les œufs de couleurs que j'y avais fait déposer. Heureuse l'innocence!

J'apprends avec joie que votre santé se raffermit. Remercions donc le Dieu des malades. Pour moi, je ne souffre plus que de la faiblesse. Mais voilà les arbres qui bourgeonnent. Il est temps que je déchire mon linceul.. La nature est bien ingrate de refleurir sans me permettre de me réjouir avec elle... Les petites fleurs, premiers sourires de la saison, ornent le gazon vert; je n'ai pu aller vers elles, mais elles sont venues vers moi, ma table en a été couverte. Quand nous ne serons plus, elles continueront à fleurir, les petites insensibles ! — Avons-nous pleuré, lorsque l'automne dernier elles se flétrissaient? — La vie! cher José. Que de tristesse en ce mot-là. En pesant le bien et le mal, s'écrie Chateaubriand, on serait tenté de désirer tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à soi-même! Il ajoute : Religion à part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir senti la vie!

26 avril.

Dieu soit loué! Subitement la mort a été écartée, le moment du départ est ajourné. Je pense souvent à vous, aux vôtres, à mes amis... Combien votre amitié me touche! Rien que

pour vous je voudrais continuer à vivre longtemps encore. Il y quelques jours, je ne pouvais tenir une plume. La vie revient en ce moment. Priez pour votre ami!...

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