I.K1 1 RKS A JOSÉ. Ô
passion est troublante, capiteuse, l'amitié est calmante et douce.
18 janvier.
Hier matin, seul en silence, je me promenais dans les bois dépouillés. Ce soir, dans la ville illuminée, j'ai erré avec le flot des promeneurs. Me voici sur une distance d'un jour transporté en des lieux bien différents. Ecoutant mon désir de connaître, de me communiquer à ceux que j'aime, je veux, avant de me livrer au sommeil, analyser devant vous quelques sentiments qui me pénètrent. Aux champs, s'il m'arrive de souffrir, ma tristesse est différente de celle que j'éprouve en ce moment. La solitude me retranche en ma conscience, me donnant comme une loyauté barbare qui me rend insensible aux délicatesses de la vie. — Ici, j'abandonne cette rigidité dont je me faisais gloire aux champs, je m'effraie de ma rudesse. La fragilité des créatures frivoles me fascine, leur indifférence me trouble, je vais jusqu'à rougir d'une fierté de sentiment qui pourrait les blesser.
g février.
Beaucoup, dès leur enfance, désirent passer pour des hommes faits. Pour moi, à vingt ans, j'aurais voulu n'en avoir que douze. Je craignais
la réflexion qui ride les âmes, et loin d'accentuer ma pensée, je tâchais de me perdre dans une sorte d'innocente rêverie, dût-elle me faire passer pour ignorant. Vraiment c'était une jouissance de me voir en but aux railleries de ceux qui ne comprennent rien à la joie intérieure de l'effacement. Parfois je notais ces rêveries, ou plutôt ces ombres de rêves, sortes de petites esquisses de mes sentiments fugitifs. Puisque vous m'en témoignez si affectueusement le désir, je consens à vous mettre sous les yeux quelques-unes de ces pages juvéniles. Je les extrais de mon premier cahier intitulé : Enfantines :
L'hiver vient.
L'hiver vient, petits oiseaux ! Les feuilles sont tombées, les branches sont nues, la bise gémit au travers des rameaux, et les faucons planent sur les bois dépouillés. Plus de graines, plus de rives fleuries, plus de soleil, plus d'abri!... Qu'allez-vous devenir ?..
— Nous envoler, dites-vous, et chanter ailleurs...
Dans mon âme l'hiver vient ! Mes espérances sont à mes pieds, mes amours pâlissent, mes ennemis sourient, mon cœur est abandonné. Mes joies où sont-elles? — Perdues. — Et mes beaux rêves? — Evanouis ! Envolez-vous seuls, car je ne puis vous suivre, envolez-vous, petits oiseaux !
L\vi prochain.
L'an prochain, c'est alors que la vie sera douce ! C'est alors que l'amour triomphant des sombres présages, fera retentir notre cœur de ses chants de victoire !
Qui donc ici ose parler de tristesse, quand juin , émaillant les prés , rassemble en une joyeuse mêlée, fleurs et papillons? — Tout cela ne peut passer! Le soleil passe-t-il? Les fleurs se balancent avec amour à leurs frêles tiges, les enfants sourient , jouent , dansent en cercle, les oiseaux s'écoutent chanter, perdus dans les rameaux .. Fleurs, enfants, oiseaux, où serezvous l'an prochain?...
Apparition.
Le beau mois de mai convie à la joie. La matinée était claire et sereine ; le soleil venait sourire aux vitres de la croisée, et les oiseaux piaillaient gaîment sur la gouttière.
C'était comme un jour de fête au château ; la grande salle était ornée de fleurs, la mère et les enfants se racontaient toutes les joies de la vie aux champs. Gaston ferait réparer le colombier pour y loger des pigeons blancs. Marie aurait un agneau qui la suivrait partout; elle lui mettrait un collier de soie rose avec un joli nœud. Et la mère, se réjouissant de voir ses enfants si joyeux, disait :
3 7o LETTRES A JOSÉ.
— Vraiment nous vivons heureux en famille ; remercions-en Dieu, mes enfants...
Alors la porte s'ouvre ; sur le seuil apparaît le pauvre père... Il y a un an à peine, on a chanté pour lui une messe funèbre. Son visage n'a pas changé; seulement il est très pâle.
— Chère femme, chers enfants, dit-il, il y a de 1 ongs mcis que je ne vous ai plus vus.., J'étais trop triste au fond de la terre. Il m'a fallu revenir ici pour vous revoir ! Adieu maintenant, je m'en retourne, puisque vous êtes si heureux sans moi. Je m'en retourne...
La mère et les enfants se précipitent vers lui, les bras ouverts... Il avait disparu...
Soir d'été.
Au tranquille village les cloches tintent tristement et de la grand'route s'élève la rêveuse musique d'un orgue d'Allemagne.
Mais les vieillards et les mères en deuil sont sourds à la rêveuse musique de l'orgue, et les jeunes filles n'écoutent pas le tintement des cloches du village. Sur la berge gazonneuse un couple amoureux s'arrête gaîment. Ravie de la mélodie languissante de l'orgue, la jeune hlle dit a u jeune garçon :
— Qui nous empêchera de toujours vivre ensemble ?...
La fraîche vapeur du soir, toute pénétrée de senteurs aromatiques, commence à laver le
LETTRES A JOSE. 37i
poudreux feuillage des arbres, pendant que la voix claire du rossignol s'élève des taillis embrumés.
Au tranquille village les cloches tintent tristement, et de la grand 'route s'élève la rêveuse musique d'un orgue d'Allemagne... Cette musique, jeunes amants, étouffe le triste tintement des cloches, la voix des aïeux et des amis disparus.
Jours passés.
Tous trois, mélancoliquement, s'approchèrent de moi :
— Je suis Erman, dit le plus jeune.
Le second dit :
— On m'appelle Maurice.
— Et moi Henri, dit l'aîné.
Tous trois s'assirent tristement devant moi... Erman me dit :
— J'ai couru par la plaine avec mes filets et j'ai pris une mésange. La voici dans sa cage d'osier ; demain, je l'écouterai chanter.
Maurice me dit :
— Je suis entré dans la forêt. L'ombre des grands chênes dormait sur les plantes sauvages, le ruisseau chantait dans les pierres. Au pied d'un arbre grisonnant je me suis étendu, et bien des heures d'ivresse se sont ainsi écoulées... Chers arbres ! cher ruisseau ! chères ombres !..
Henri me dit :
— Où trouverai-je mon sentier dans la foret ? Sur les cîmes des chênes bataillent les corbeaux, à travers les taillis retentissent les cognées des bûcherons... Vers la plaine déserte je vois s'envoler les petits oiseaux, et c'est par là que je regarde ! . .
Ainsi parla le pâle jeune homme en se tournant vers l'Enfant et l'Adolescent assis à ses côtés ; il leur tendit fraternellement la main, et tous trois se levèrent pour me quitter. Et moi, je serrai tour à tour dans mes bras ces trois formes de ma vie...
La Chimère et la Réalité.
Drapée dans ses deux aîles d'azur, la Chimère s'avança de son pas de velours vers l'enfant endormi et lui murmura ces paroles :
— Réveille-toi, mon ange, réveille-toi à l'aurore enchanteresse de la vie, raffermis tes premiers pas à travers les fleurs que je sèmerai sur ta route... Jamais tu n'abandonneras les jeunes amis que je te donne et que je nommerai : tendres printemps. Leurs regards sont des rayons de joie, leur haleine a le parfum des violettes, leurs mains forment de gracieuses guirlandes dont ton front pur sera couronné. A toi le bonheur, l'amour, la gloire! Mais l'enfant dormait toujours.
Debout, derrière la Chimère, se tenait une grande femme vêtue d'une robe de bure, et dont
l'œil sévère semblait couver le pauvre endormi. C'est la Réalité. Elle murmura d'une voix sourde ces paroles :
— Dors, pauvre petit, que jamais tu ne chemines triste et inquiet dans cette forêt obscure, parmi les tigres et les vautours. Que tu ne fasses qu'y apparaître, sans même ternir la pointe de tes blanches ailes. Dors!... Un jour l'une de mes compagnes viendra te prendre pour t'élever aux demeures éthérées. Là seulement tu trouveras le bonheur et la paix !...
Ainsi, cher José, je consumais les heures de ma jeunesse, à fixer les fugitifs caprices de mon imagination. Bien que ma proie dût être si petite, quelle difficulté j'éprouvais à l'atteindre. Plus facilement peut-être, j'eusse écrit des pages sérieuses et morales. Je ressemblais à celui qui, armé d'une épée, eût voulu transpercer des mouches. Aujourd'hui je souris mélancoliquement de ces inutiles soupirs, je condamne cette tristesse maladive. Toutefois, ces lignes mélancoliques vous feront voir les sentiers que j'aimais à suivre, aux heures de ma jeunesse. Ces accents désolés ne peuvent troubler l'âme soutenue par le sentiment religieux. Si, emporté par ma curiosité, j'ai exposé parfois témérairement ma barque à se briser au milieu des écueils, rassurez-vous en voyant l'imprudent remonté sur la terre ferme, d'où il vous tend la main.
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1 mars.
Demeuré toute- la nuit dans l'insomnie, j'ai longtemps songé à vous qui, pas plus que moi, ne dormez d'un lourd sommeil. A la réception de votre lettre de la semaine dernière, je voulais vous écrire pour vous souhaiter des nuits de plomb. Mais ce matin je me ravise, et je vous félicite de ne pas dormir comme un bûcheron. Que de salutaires pensées nous viennent par une nuit blanche ! Pendant l'hiver surtout, quand les ténèbres régnent au dehors, et que la petite veilleuse jette dans notre chambre sa clarté vacillante. On songe profondément, on a la perception très claire. La nuit du 29 février a été particulièrement triste. De longues rafales de vent venaient gémir aux fenêtres, et, par intervalles, une chevêche dont la compagne a été tirée par le garde, jetait son vocero aux ouvertures des mansardes. Puis le chien de cour aboyait d'une voix rauque aux passants attardés. Que je me trompe quand je dis que la terre est muette ! Elle a une voix ! Et cette voix éclate durant les nuits d'hiver en lamentations qui semblent formées des soupirs de toutes les âmes malheureuses... — Un journal me tombe sous les yeux. Qui vois-je ? Pendant cette nuit dernière, à l'heure où je m'apitoyais sur la triste destinée des hommes, des créatures innombra-
bles, affolées par une joie fébrile, tourbillonnaient sous les lustres, aux sons d'un orchestre endiablé, et, grotesquement travesties, renouvelaient les orgies du paganisme. — Carni valel Etymologie pleine de dérision, adieu ironique de l'esprit à la chair! Que les natures sont diverses! J'imagine que vous n'avez jamais pu vous associer à ces exaltations joyeuses et burlesques. Je me souviens d'une tentative que je fis un jour, dans ma vingtième année, de prendre part à un bal masqué, pendant le carnaval. Je dis tentative, vous allez entendre pourquoi. Après m'être élégamment costumé en mousquetaire, et grimé de façon à ce que plus rien de moi ne se trahit, même ma chevelure que j'avais recouverte d'une perruque poudrée, je me hasardai, encouragé par un ami, à faire mon entrée dans la salle féerique. A peine avais-je avancé de quelque pas, il me sembla que tous les regards étaient braqués sur moi; chacun me reconnaissait, souriait sous son masque, je croyais entendre mon nom chuchoté partout. Je me sentais perdre contenance sous mon travestissement, et ne pouvant supporter l'épreuve, je me dérobai pour regagner, plein de confusion, mon appartement. Mais pour y arriver, je dus traverser une foule de groupes joyeux, qui allaient se divertir où je n'avais trouvé qu'une ridicule déception.
Pardonnez- moi de vous raconter ici cette
sotte équipée. En analysant bien nos timidités, je ne sais si nous n'y trouverions pas au fond une susceptibilité d'amour-propre. Nous nous croyons le point de mire, quand nul ne s'enquiert de nous. Les impressions que nous causons dans le monde (si tant est que nous en causions] sont bien fugitives. Chacun est trop occupé de soi pour contempler notre personnage. La société n'est pas tant malveillante qu'indifférente. Si l'on pouvait s'en convaincre, on s'aguerrirait au lieu de s'effaroucher , s'épargnant ainsi plus d'un trouble! Admirez ma sagesse : elle n'est qu'accidentelle.
L'un des derniers jours, me trouvant en ville, je dus forcément, pour me reposer, entrer dans une taverne obscurcie par la fumée des cigares. On y entendait le choc des tasses, des dés, des verres, mêlé à des éclats de voix, à des rires sans réserve. J'ai levé les yeux et me suis trouvé dans une assemblée de figures plétoriques, dont toutes les joies, les qualités, la valeur sont sur la peau. Rien, je l'avoue, ne me froisse autant que l'expansion vulgaire et la hardiesse des regards assurés; j'y devine un vice du cœur. Rien ne m'irrite comme la vue de ces gens qui prennent partout leurs aises. En leur hilarité, en leur bonacité, quelle vulgarité, quelle impertinence! L'humanité aperçue sous ce jour me devient à charge. Elle m'écrase de tout le poids de sa matière ! — Que les troupeaux meuglent,
que les agneaux bondissent , que les renards glapissent, que le paon fasse la roue, cela est dans Tordre. Mais les hommes! J'avais hâte de sortir de ce brouhaha. Alors la porte s'est ouverte lentement ; deux jeunes gens au regard fier et doux, à l'air circonspect, sont venus prendre place devant moi. Aussitôt l'atmosphère du local se transforma à mes veux. Je m'imaginai que les deux inconnus partageaient mes sentiments; je me sentis réconforté en leur intimité, l'humanité reprit ses droits sur mon cœur.
Quelle pauvre créature est la nôtre ! Jouet de tant d'impressions variées, souvent contraires, souffrant d'une sensibilité qui devrait la combler de jouissances ! Quand un homme a longtemps nagé, luttant avec les flots, il éprouve un charme singulier à s'aller asseoir sur la grève déserte, à contempler la mer tumultueuse dont il vient de sortir. Ainsi, rentré le soir dans ma chambre paisible, j'éprouvais une joie profonde à me sentir seul, à pouvoir m'élever librement avec ma pensée, loin du monde trivial, dans les régions de l'affection, des souvenirs et de l'espérance ! — En ces heures bénies, joignons-nous à Virgile dans l'expression de notre reconnaissance : « Deits no'ois haec otia fecit! »
J'espère que la grande inondation de votre vallée n'aura pas causé trop de ravages, que la rivière est rentrée timidement dans son lit après avoir pris des airs de torrent. En lisant la description que vous m'en avez faite, j'ai regretté doublement de n'avoir pu la contempler avec vous. Au décroît des eaux, une colombe vous a-t elle apporté un rameau d'olivier? Ici, préservés des inondations, les paysages n'ont pas été grandioses. J'ai dû faire, ce matin, une excursion de quelques lieues en voiture. Que la contrée était triste! Les bois humides et noirâtres, les chardons frissonnants sur les berges, les terres labourées ne formant qu'une boue jaunâtre, les petites filles revenant de l'école, et s'encapuchonnant de leur robe pour s'abriter contre la pluie serrée, tout s'accordait à faire qualifier le mois des Lupercales des plus tristes épithètes : b?~i(malis,improbiis. malignus, etc.. Au sommet de la montagne s'élève une petite chaumière isolée, abritée par une touffe de vieux saules. C'est là, au bord d'un ravin, dans un petit pré transformé en abattoir, qu'il y a quelques années un écorcheur à mine de belluaire, tuait les chevaux hors de service. Il leur touchait le poitrail d'une longue dague sur laquelle les pauvres victimes s'enferraient d'elles-mêmes.
J'eus le malheur de passer par là, en ces instants tragiques. La bête, frappée mortellement, tombait en silence sur les genoux, répandant des flots de sang d'où s'échappait une épaisse fumée. Le cadavre dépecé, les lambeaux sanglants accrochés aux branches des pommiers, l'on voyait bientôt des nuées de corbeaux tourbillonner en sarabandes, croassant carnage. A quelques mètres de ce pré de sinistre mémoire, au tournant du chemin rocailleux, entre deux sapins tordus par les vents, et dont les rameaux pendent éplorés, se dresse une grande croix où est attaché un Christ revêtu d'une chemise de plomb. Cette chemise pend en lambeaux, déchirée sous les coups de quelque passant sacrilège. Tout autour, une assemblée de buissons hérissés, escaladant la berge, ajoute à la désolation du site morne.
Que le printemps paraisse, ces images sombres seront inaperçues ; une violette, une pervenche réjouiront notre regard, attireront notre attention.
i5 avril.
Joie d'avoir ce complaisant papier pour m'entretenir avec le meilleur des amis ! Pour lui ouvrir mon cœur avec ses défaillances et ses aspirations! Depuis plusieurs années, je marche à l'aventure, à la suite de mes espérances; mais le
bonheur parfait est-il de ce monde?... Est-ce en escaladant de grandes roches froides, est-ce en cheminant sur les rives des fleuves que nous le trouverons? Sera-t-il au tond d'un hermitage solitaire? Ah! toutes ces conjectures semblent tristes, quand je songe à tous les sentiers que j'ai suivis, à l'indifférence des foules, à mes nombreux jours dépensés. Aujourd'hui qu'à la tombée de mes illusions, le ciel de ma jeunesse s'empourpre des teintes fiévreuses du soir, je voudrais répandre ma vie à flots pressés, la réalisant par une prompte volonté. Je m'effraie de voir comment le sentiment qui veut trop s'étendre, approfondit la pensée, l'immobilise et la plonge dans l'abstraction ; comment les rêves se perpétuent malgré les révoltes de l'expérience; comment l'on peut s'éprendre de ses propres sentiments, et comment, devenant la proie des formes, on néglige parfois l'humanité. Savonsnous pourquoi la laideur nous afflige, et pourquoi les belles formes, quand elles ne s'allient point à la bonté nous attristent encore? Et pourquoi nous aimons la naïveté, quelle qu'en soit la forme; pourquoi nous plaît ce morceau de bois informe au bord du chemin et la fleur dans la prairie? Enfin pourquoi tel amour veut se répandre, pourquoi un seul objet ne peut le satisfaire?... C'est vainement que nous voudrions être partout où il y a des faibles à protéger, des beautés à contempler, des victimes à
secourir. Nos affections doivent être limitées ! C'est pourquoi, parcourant du regard le champ de l'amitié, je m'arrête aux cœurs les plus sincères... Allez, ma plume, courez librement sur les feuilles blanches, abandonnée au courant qui vous emporte, livrez-vous à l'amitié !
J'ai lu avec intérêt votre lettre datée de Paris. Je le vois, la variété des distractions qui vous sont offertes dans la ville luxueuse, ne vous empêchent pas de songer à votre ami. Combien je regrette de ne pouvoir aller vous rejoindre !
6 mai.
J'ai reçu les six exemplaires du Juumal de Bruxelles, avec votre bel article sur les Heures de philosophie. Je vous en remercie de nouveau ; votre amitié rend cet article doublement précieux pour moi. Vous avez parfaitement compris le livre grave et sévère que vous appréciez avec le cœur indulgent d'un ami. Parfois je reparcours ces Heurts de Philosophie. Oh ! qu'elles me semblent âpres et amères, comparées à mes Jours de solitude. Comment, séduit par le côté rationnel de l'existence, ai-je pu descendre aux analyses, et m'y dessécher ! Que ne demeurai-je aux cîmes de la pensée, dussé-je y mourir. Je me sens plus seul à mesure que j'accorde davantage à ce maître inflexible, le jugement, et à ce que l'humanité appelle virilité.
Je me reproche d'avoir meurtri cette âme féminine que tout homme porte en soi. Si Dieu me prête vie quelques années encore, j'écrirai un livre consolateur. Mais souvent cette pensée me fait tomber la plume des mains : aimer, se répandre en bonnes œuvres, n'est-ce pas plus humain que de vouloir fixer ses pensées et ses sentiments en discours éphémères ? Est-il utile que nous nous exprimions après Virgile et après Fauteur de Y Imitation?... Le cœur ne s'est-il pas déjà montré dans toute sa noblesse, son intelligence et son amour en des livres impérissables?.. Que les inférieurs travaillent, se résignent et prient. Produire sa personnalité ! Expression ridicule. Quelle poésie, quelle tendresse se devine? Ne vaut-il pas mieux se multiplier, se disperser pour vous, créatures infortunées?... Tâchons d'assurer notre durée dans vos cœurs et devant Dieu.
J'ai reçu une très aimable lettre de M. de Haulleville ; il me dit qu'il est pour moi un ami en littérature. J'espère pouvoir l'inviter prochainement avec vous à Acoz. Nous oublierons la philosophie aride et attristante, pour contempler les tableaux séduisants qu'offre, en ce beau mois, la nature toute frissonnante d'amour.
i3 mai.
J'ai fait porter ma table au bord des étangs, sous un vieux frêne. Que ne puis-je vous dé-
LK1 rRES A JOSÉ, 383
peindre le doux et grave paysage qui m'environne. L'automme prochain serait impuissant à l'effacer de cette page. Partout le soleil, la verdure et l'ombre, la liberté et le recueillement. Partout des ramages d'oiseaux se mêlant au bourdonnement des insectes. Comme la nature s'est transfigurée depuis un mois! Alors il n'y avait nulle apparence de feuilles aux arbres, tout semblait abandonné. Le bois dépouillé de sa verdure est comme un pâle squelette ; le feuillage est sa chair, les fleurs son sourire, les mouches et les oiseaux chanteurs sa douce voix. Ce site où je suis, réveillant les contrastes, me reporte au jour où je me trouvais sur le Kreuzberg, près de Bonn. La montagne de la croix est escarpée, une blanche chapelle s'élève sur son sommet, dépendance de l'ancien monastère, et, suivant la crête d'une colline, une ligne de pins séculaires entrelacent leurs lourdes branches. Un orage qui se préparait y rit éclater une sauvage harmonie. Le ciel qui s'était subitement rembruni, s'emplit de nuées, qui roulèrent les unes sur les autres ; les vents se déchaînèrent avec une violence telle que la ligne de pins s'agita comme une verte crinière. Je vis alors la chevelure des Euménides, j'entendis les cris des Gorgones. Quel contraste entre le Kreuzberg tel qu'il m'apparut alors, et la vallée où je suis. Ici, vivante tranquillité, douce moiteur; là, rudesse et fièvre. En ce moment une brise légère effleure
le miroir des eaux ; l'étang se couvre d'écaillés au reflet métallique. Au milieu, sous les sombres murs qui le bordent, deux cygnes se tiennent, graves et mystérieux, on dirait deux hyéroglyphes. Des cannes blanches, au bec jaune, suivies de leurs couvées, agitent les épées vertes des roseaux, pour y trouver des larves que le soleil du printemps fait éclore. Voici l'un des cygnes qui, remuant une patte comme un gouvernail, tourne lentement sur lui-même et s'approche en reployant le col : dédain, fierté, suffisance, froide beauté, bêtise, tout cela se tient. Déjà le jour décline, les oiseaux se hâtent à la chasse aux moucherons. — Les passerinettes sautillent aux branches des saules, pendant que la fauvette des roseaux mêle son chant rythmé au chant libre et sonore de la fauvette à tête noire. Trois papillons se posent à l'envi sur une fleur de jasmin balancée par la brise ; un bourdon au poil fauve vient décrire des cercles rapides autour de moi, puis, tout grondeur, disparaît. Quel mal lui ai-je fait?... Sont-ce ses aïeux que j'incarcérais sous un globe de verre quand j'étais enfant? Sur mon papier, il neige des fleurs de merisier, et, si je porte les regards vers la prairie, je la vois toute émaillée de boutons d'or et de marguerites qui élargissent leur collerette. Mais les tableaux du jour s'effacent quand descend le soir; au lieu des blancs nuages qui tantôt ornaient le ciel comme d'une broderie, plus rien
au dessus de moi qu'une voûte grise, balafrée, où plonge la cîme mélancolique des pins. Plus d'oiseaux, plus d'abeilles butineuses, plus de murmures joyeux; toutes les fleurs closes et en prière. Seul le rossignol continue ses trilles éclatants, pour les chauve-souris et les bêtes de brouillard.
20 mai.
J'approuve vos justes observations au sujet des discussions littéraires dont vous me parlez. Elles sont vaines et stériles. A ce propos, je me rappelle une promenade que je fis, un jour, au jardin de Boboli, en compagnie de quelques artistes. Ils décidèrent avec assurance des plus graves questions, n'apercevant que des rameaux épars de l'arbre esthétique. Les uns se disaient réalistes, ne considéraient que les aspects vulgaires de la réalité; les autres méprisaient la nature qui manque toujours de la squîçitfâa di gusto,et se faisaient gloire de leur idéalisme. L'un d'eux voulait être naturaliste spiritualiste, et ne concevait l'art que dans ses formes gracieuses. Celui qui parlait le plus était un admirateur de Raphaël, un artiste jeune, beau, élégant. Ses paroles étaient remplies de charme, aussi fus-je étonné lorsque, voulant se donner de l'importance, il malmena brutalement et sans raisons, le valet qui ne lui semblait pas assez prompt à le servir. Dès lors s'effaça pour moi,
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son idéalisme, sa douceur et jusque son art. Je ne vis plus en lui qu'un de ces hommes froids, qui se réfugient dans leur distinction pour jeter le mépris à la vie robuste et naturelle. Mille pensées m'assaillirent sur Fart et l'humanité; je les vis aux prises. Je repassais dans mon esprit tous les dédains de l'idéal par la réalité, mais l'idéal que je considérais en ce moment était celui qui eut pu me rendre l'art odieux ; c'était l'idéal capricieux, individuel, inhumain en ses élégances. — Avaient-ils du cœur ces maîtres qui se détournaient des objets vulgaires, ne daignant reproduire que les formes les plus délicates et les plus exquises 1 Avait-il du cœur ce sombre Michel-Ange, ce doux Raphaël qui se désintéressa des luttes de l'existence, pour se fondre en la beauté ? — La délicatesse de ces maîtres n'est-elle pas le fruit de la volupté plutôt que de l'amour ? — Je le crains, lorsque je vois tant d'hommes renommés par leur art, prendre en mépris l'humanité. — Aussi je partage le sentiment qui vous dicte ce passage de votre lettre : « La peinture des misères sociales prises dans l'existence douloureuse des créatures vulgaires,loin de nous causer de la répugnance, nous émeut profondément, quand elle s'inspire de l'amour, de la générosité et de la compassion. Elle ne peut blesser notre délicatesse, si elle remue nos cœurs, et la réalité poignante qu'elle exhibe à nos regards, pour exciter notre pitié,
l'emporte sur le froid idéal d'une beauté parfaite exposée à notre admiration. »
Ce matin la plaine était blanche de rosée et une joyeuse rumeur s'élevait des bois, lorsque je passais devant les forges. Là, de pauvres enfants demi- nus traînaient à la sueur de leurs membres de rouges barres de fer. Ce spectacle navrant m'inspirait une compassion profonde pour l'humanité. O ma chambre d'étude si patiemment ornée, comme je vous méprise alors ! O richesses, comme je vous hais! Que ne puis-je soulager les souffrances de tous ces petits infortunés ! M'arrêtant sur la pente artistique qui m'entraîne, me détournant des charmes de la beauté, je ferme les yeux à cet idéal qui m'a trop souvent éloigné des misères réelles. Que faire, hélas ! dans mon impuissance ? Je songe alors aux écoles obligatoires où ces pauvres créatures iraient grandir et vivre jusqu'à l'âge de leur indépendance. Et l'an d'après ? Et les parents ? Et la liberté?.. Il faudra toujours du fer, il faudra toujours du pain. Les voilà donc retombant dans le malheur d'où je les croyais tirées. Que ne puis-je considérer froidement l'humanité, en économiste. La recherche des misères à soulager n'enfante en moi que troubles et chagrins.
14 juin.
Je comprends, cher José, la joie que vous éprouvez en vous retrouvant sur cette terre
d'Allemagne ! Que n'ai-je pu vous accompagner! Son souvenir seul éveille en moi un monde de rêves. Si je me promène par les rues de la ville, mon âme s'illumine aux regards des passants; si je suis aux champs, les vents, les oiseaux, les arbres ont une voix mystérieuse que je n'ai pas entendue ailleurs. J'ai tour à tour habité le nord et le midi ; or c'est au sein de la rêveuse Allemagne, non loin du Rhin dont chaque bruissement est une élégie que je voudrais planter ma tente, cherchant une concordance à la mélancolie de mes pensées. Tous les soirs, j'irais écouter la douce musique de l'orgue sous les voûtes de l'antique cathédrale. Mais je voudrais y voir mes amis autour de moi. Qu'ils soient heureux où la destinée les garde ! Ah ! comme en cette contrée mes sentiments s'approfondissent ! J'ai vu partout resplendir la jeunesse, mais là mieux qu'ailleurs j'ai vu le rêve sur des fronts de seize ans ! Cette jeunesse grave et sérieuse semble marcher recueillie à travers les fleurs. Sous ces figures songeuses, sous ce calme et ce silence, règne peut-être plus de vraie joie que dans les bruyants plaisirs des villes gauloises. Ici, tout est brillant, rapide, fiévreux! Là tout est grave, aimant, profond ! Profondes et aimantes sont les prières des fidèles agenouillés sous le dôme de la vieille cathédrale. En Allemagne les passants cheminent le regard baissé, les jeunes gens s'abordent en
silence, se regardent comme du fond d'un rêve. Les cloches des églises murmurent d'un son plaintif, les fidèles y connaissent la voix de leurs amis! Aimer pour une vie seulement, quel insensé voudrait bâtir sur ce sable !
C'est ainsi que plus tard, quand mon corps, quand cette main qui tant de fois a serré la vôtre, seront tombés en poussière, c'est ainsi que je viendrai m'entretenir avec vous, pour qu'en songeant au grand voyage que vous devrez à votre tour entreprendre, vous vous souveniez encore de moi qui comme vous aurai vécu, pensé, souffert.
i5 juillet.
En échange des livres que vous m'avez envoyés, je vous adresse deux charmants volumes : La Mer élégante de Georges Rodenbach, le gracieux et délicat auteur des Tristesses, et les vivantes Nationales du docteur E. Valentin.
J'ignore si vous avez un projet de séjour dans quelque ville d'eaux. L'an dernier, nous nous promenions ensemble sur la plage, nous assistions à des scènes charmantes ou grandioses, contemplant la mer en ses heures de calme et de tempête ! Les soucis qui agitent le cœur de l'homme ne sont guère moins nombreux que les vagues qui font tressaillir l'océan. Notre âme n'est-elle pas comme une mer vaste et mysté-
rieuse, tour à tour bouleversée par les tempêtes ou endormie dans un calme trompeur? Ici sombreront nos pensées aventureuses , englouties par la réalité ; là elles dépériront dans l'immobilité et le silence. Jusqu'au jour de notre mort, nous sentirons errer en nous comme des fantômes inquiets qui cherchent à dévorer nos illusions, belles sirènes défendues par l'éloignement ; ces fantômes rodent avec leurs formes étranges au fond de notre âme, ternissant les joies pures que nous pourrions goûter.
J'ai passé cette soirée à compter les étoiles filantes. Leurs livides lueurs sillonnaient le ciel sombre. On dirait des âmes rebelles qui viennent recommencer sur la terre leur douloureuse existence. Pourquoi les pauvres gens frissonnentils à ces apparitions nocturnes?... Les météores, gouttes de feu, continuent à tomber dans la silencieuse atmosphère...
2 septembre.
Comme je vous l'ai promis, je viens vous donner de mes nouvelles. Je me suis levé et je commence à m'alimenter. Dans quinze jours j'espère être guéri. C'est la première fois que je suis sérieusement malade". Mais parlons de vous. Vous aurez je pense cent belles distractions à Bruxelles, par ce temps de fête et d'expositions. Merci pour votre compte-rendu, j'aurais voulu.
LETTRES A JOSÉ, ôgi
comme naguère, visiter avec vous l'exposition de tableaux et échanger nos observations. Enfin, il faut se résigner.
J'ai reçu deux lettres de Paul D... et une petite fleur des Alpes. Ses descriptions sont fort belles, notre jeune ami a vraiment une grande maturité de sentiment. — Tantôt, je recevais aussi une autre lettre qui m'a bien attristé. Il y a deux ans, j'avais une petite correspondance avec un poète, professeur de philosophie à l'Université de Genève, M. Frédéric Amiel. — Hélas ! il est mort ! — Mademoiselle Berthe Vadier, dont vous avez lu les livres gracieux, me raconte en termes touchants les derniers moments de Frédéric Amiel. Un portrait accompagne la lettre. Vous connaissez l'œuvre de Frédéric Amiel, Jour à jour. C'est très pur de forme. Tenons-nous toujours dans les régions élevées, loin des esprits pittoresques qui éclaboussent la tendresse et le sentiment
24 septembre.
Je me hâte de répondre à votre affectueuse demande : Je me sens mieux, cependant ce n'est pas encore la convalescence, je ne puis sortir avant quelques jours. Je profite de ma réclusion pour corriger mes épreuves. Rémo va paraître sans nom d'auteur. C'est l'autruche se cachant la léte dans les sables. J'avais presque renoncé à
publier mon manuscrit, mais j'ai cédé aux instances de mon ami Adolphe Siret, dont je connais le goût parfait, et en qui j'ai toute confiance. Il m'a dit qu'il considérait Remo comme ma meilleure œuvre. Je ferai ensuite une édition populaire. Après cela, je travaillerai au livre dont je vous ai parlé, si Dieu m'accorde encore quelques années de vie.
Et vous, cher ami, avez-vous une œuvre nouvelle en préparation?... J'ai demandé à votre éditeur quelques exemplaires de Un souvenu', pour former le cœur des jeunes campagnards dont l'existence obscure et laborieuse m'intéresse et me préoccupe souvent. On vous lira dans les chaumières, le soir, à la veillée. Vous vous en réjouirez en songeant que les pauvres ont comme nous une âme immortelle, et que cette terre, avec ses situations sociales, n'a qu'un temps.
Emmanuel de Saint Albin, m'envoie le Polybiblion où je lis un très bel article de lui. J'y suis, je l'avoue, admirablement traité. Pourvu que mes docteurs me traitent aussi bien...
Quel temps superbe ! Heureuses les bonnes santés !
i octobre.
Je viens de faire la connaissance spirituelle d'un charmant écrivain, M. de Prins, qui a écrit une remarquable étude sur Longfellow,
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un poète qui m'enchantait autrefois avec ses allégories saisissantes. C'est Longfellow qui a exprimé cette grave pensée : « Que le passé mort ensevelisse ses morts ! Agis, agis dans l'heure présente ! » Par malheur, nous croyons puiser la force aux images de l'innocence, et cependant le temps marche et nous oblige à d'autres affaires. Hoc qnod loquor inde est! Pendant que nous oublions le temps, la meilleure partie de nous-mêmes nous abandonne. A quoi bon les regrets? Jouissons de l'heure présente, puisque nous ne possédons ni le passé, ni l'avenir. Vivons sérieusement et attentivement. Mais le présent où est-il, sinon dans l'écoulement insensible de l'avenir dans, le passé. Vainement voudrions-nous nous y fixer. ; plus rapide que l'idée, il ne se laisse pas saisir même du regard instantané de l'àme. Nous ne pouvons vivre que dans le passé et dans l'avenir. La première partie du temps est la plus heureuse, mais elle s'enfuit chaque moment davantage ; la seconde nous est inconnue, mais l'espérance peut l'embellir. L'une se hâte d'accourir, l'autre fuit à regret. — Si je me laissais aller à ma pente naturelle, je serais aux choses lointaines; j'évoquerais les ombres du passé, je tenterais d'envelopper mon idéal, par la contemplation du monde qui palpite autour de moi. Ce n'est qu'en mes heures de sentiment intense que je me prends aux charmes de cette vie. A
froid, je suis d'une philosophie aride et attristante. A chaud, je suis peintre; j'aperçois alors les tableaux séduisants que m'offre la nature. Mais souvent ma pensée remporte et m'entraîne vers le passé. Qu'adviendra-t-il quand nous serons lassés de nos souvenirs? Ne nous repentirons-nous pas alors d'avoir peu activement vécu? Ne trouverons-nous pas, en feuilletant le volume de nos jours, bien des pages blanches sur lesquelles, hélas! nous ne pourrons plus rien tracer? Les jouissances que nous demandons au passé, nous les payons de notre avenir. Le souvenir des choses écoulées ne peut être pour nous une source de joie que si nous leur sommes étranger, car si nos yeux se portent vers nous, ne devons-nous pas déplorer les injures incessantes du temps. D'ailleurs, les souvenirs ne sont, le plus souvent, que des réminiscences faussement colorées par l'imagination du moment, qui font ressortir la pâleur de la réalité. La philosophie nous conseille de chercher nos points de comparaison hors de nous , en un monde moins heureux. Que les riches considèrent les pauvres, que les jeunes gens considèrent leurs aînés ; cette vue, calmant nos ambitieux désirs, nous montrera le chemin du bonheur. Peut-être le suivrions-nous, si les mouvements de l'âme n'étaient indépendants de l'esprit qui d'ordinaire ne fait que les encourager ou les blâmer, sans avoir la puissance de les reprimer.
Il se contente de voir et ne veut point agir, son propre étant de comprendre, de raisonner non de sentir, et encore de raisonner sur des effets, car il ne peut deviner par quelle force inhérente à notre nature, nos sentiments s'agitent et s'enflamment. Heureux ceux qui trouvent dans leur conscience un juge impartial qui les console du passé en les rassurant sur l'avenir. Sachant qu'ils gagnent en sagesse ce qu'ils perdent chaque jour physiquement, ils verront avec indifférence s'enfuir les heures de la vie, ils n'envisageront plus les plaisirs passés comme des joies perdues, mais comme d'utiles enseignements pour l'avenir; ils ne regretteront plus les inconstants attachements de la chair, parce qu'ils sauront que ces sortes de passions se flétrissent avec le corps. Néanmoins, ils ne perdront point leur amour ; leurs sentiments se régleront en choisissant mieux leur objet; ils ne s'attiédiront pas ; ils connaîtront mieux la noblesse de leur âme, la réflexion les rendra soigneux de leur dignité d'homme. Ils se tiendront à l'écart tant qu'ils ne verront autour d'eux que des êtres satisfaits, mais si quelque part un infortune a besoin de leur appui, ils seront là pour lui tendre une main secourable. Ceux-là seuls méritent le nom de philanthropes qui, au lieu de répandre leurs sentiments avec ostentation, par orgueil ou par intérêt, cherchent dans l'ombre des faibles à soutenir, des opprimés à défendre.
L'âme irréfléchie qui se livre tout entière à la passion, a deux écueils à éviter : le rocher et le calme plat... Si elle a le bonheur de ne s'y point perdre, gagnant la haute mer, elle vogue à pleines voiles vers les vastes horizons. Après les troubles et les ardeurs de la passion, l'amour religieux prévient les désespoirs et les jalousies; il nous pénètre d'un sentiment ineffable, nous comblant de bonheur et d'espérance au milieu de nos sacrifices.
20 octobre.
Un charme inexprimable s'empreint sur les paysages en ces derniers jours d'automne. L'art est impuissant à en rendre la pénétrante tendresse. Il faut que l'on soit là, les cinq sens bien éveillés au milieu de la nature pâlissante ; un monde séparera toujours la sensation de son expression. De blanches vapeurs errent dans les bois, il tombe des arbres une pluie d'or qui couvre les sentiers et les berges. La douce figure de l'été va s'effacer bientôt, nous ne verrons plus au-dessus de nous qu'un ciel tout ridé de blanches nues. J'ai traversé la prairie. Les trembles s'élevaient comme de hautes flammes, sur les touffes encore sombres des aulnes et la verdure sévère des pins. Par intervalles, à une brise légère une volée de feuilles argentées tombaient en tournoyant sur le gazon mouillé. Cette grâce en
cette agonie éveillait en moi des sentiments d'une profondeur infinie, et je croyais entendre les adieux d'une jeune mourante.
Vous ne vous hâterez pas, je pense, cher José, de partir pour la ville ; il faut butiner, comme l'abeille, pour former son trésor d'observations, et je ne connais pas de saison plus inspiratrice que l'automne.
Ils ont des yeux pour ne point voir. Cette parole biblique me revient chaque jour à l'esprit, en voyant la diversité des opinions et des jugements. Que les aveugles se trompent, il n'y a là rien qui doive nous surprendre, mais ceux qui passent pour experts sont sujets aux mêmes erreurs. Tel critique croit voir la vulgarité où il y a simplicité charmante, confond l'élégance avec la recherche, l'originalité avec la singularité. Il loue sans réserve la froide habileté, et parle dédaigneusement de l'écrivain sincère dont la profondeur de sentiment lui échappe. Sans doute, il est des hommes de talent qui peuvent faire à nos récits des corrections utiles ; du moins ils ne laisseraient passer ni barbarismes ni extravagances de style, mais ne pouvons-nous craindre que les jets de la pensée et les élans du cœur ne soient sacrifiés à la pureté de la forme? Et cependant, n'est-ce pas ce que beaucoup
veulent : une œuvre irréprochable pour la forme plus encore que pour le fond. Irréprochable? Quelle est la valeur de ce mot? — Je me rappelle un concert auquel j'assistais. Le soliste, artiste distingué, avait chanté avec une expression admirable. Le solo terminé, on ne parla que d'une chose : la fausse note échappée dans un élan passionné. Trop souvent on s'attache au détail, portant ainsi sur l'œuvre entière un jugement erroné.
De même aussi, tel peintre, tel écrivain, regarde un paysage sans le voir, s'en fait une fausse représentation. — Fortunati nimiam si sua bona norint agricolœ, dit Virgile parcequ'en effet ils ignorent la paix heureuse où ils vivent, tous les charmes champêtres qui les environnent. Ces bois, ces pâturages, ces arbrisseaux gracieux, ces berges émaillées de fleurettes sont inaperçus du laboureur. Il semble lui suffire de constater la sécheresse ou l'humidité de la terre, la direction du vent et des nuées. Son âme demeure aveugle. Ce qui me surpasse, c'est que certains artistes, certains poètes, puissent non seulement ignorer les expressions de la vie naturelle, profils variés des roches, lignes brisées des montagnes, couleurs de feuillages, forme particulière à chaque arbre, nuances changeantes du ciel et des eaux, mais que, mis en leur présence, ils ne les voient point objectivement et continuent à les reproduire faussement. Placez
cet homme dans un site austère, au bord d'un sombre vallon obscurci d'arbres vénérables, si un rayon de soleil vient à y faire étinceler un caillou, il qualifiera peut-être ce passage des adjectifs : riant, étincelant, pétillant, etc. — Ayant porté toute son observation à un détail éclairé, il ne s'est pas laissé impressionner par la sévérité de l'ensemble.
Hâtons-nous donc d'écrire de notre plume notre biographie, si nous ne voulons être métamorphosés par ceux qui nous jugeront d'après l'une de nos pages ou l'un de nos travers.
24 novembre.
J'ai lu avec un vif intérêt les belles pages que vous consacrez à vos anciens maîtres. Le portrait de l'un d'eux, si délicatement tracé par votre plume, m'a rappelé un précepteur que l'on me donna pour faire mes classes de poésie et de rhétorique. Il se nommait M. Dehoux. Il avait été durant de longues années professeur au séminaire de Soignies, et avait, depuis peu, renoncé à l'enseignement, pour vivre avec une de ses soeurs. C'était bien le caractère le plus heureusement doué qu'on put rencontrer. Ame toute rayonnante de bonne humeur, esprit d'une sensibilité extrême, il cherchait sans cesse à lire dans vos regards pour deviner ce qui pouvait vous plaire, et par là entretenait toujours en
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vous la crainte de lui déplaire. Jamais il ne manifestait d'impatience, et lorsque nous étudions ensemble nos auteurs, on n'eut pu dire lequel était le maître, nous semblions être deux amis, cherchant à nous éclairer mutuellement. Cette admiration qu'il avait pour les classiques grecs et latins, il me l'avait fait partager. Je chérissais l'immortel poète de Mantoue, je le traduisais avec une impatiente ardeur, et c'est avec non moins de charme que, armé d'un dictionnaire, je lisais le tendre poète de Leyde, Sidronius Hoschius, qui, en une langue souvent digne du poète des Eglogues, nous révélait toutes les intimités des âmes sensibles et pieuses. Ignorant écolier, je voulais les imiter. Je composai quelques idylles. Je dois l'avouer, elles étaient émaillées d'emprunts faits au poète que je viens de citer, et à mon Gradua ad Parnassum. Le sentiment de la beauté, en ce qu'elle a de simple et de naïf, et par cela même d'impérissable, s'empara insensiblement de moi : mon esprit se tourmentait sans cesse à chercher de belles formes. Ce n'était pas ma pensée ni ma réflexion qui produisaient ma diction, mais l'instinct de la forme. Je remarquais avec quelle scrupuleuse exactitude les anciens avaient reproduit la réalité objective, pour nous communiquer vivement leurs impressions. Je comprenais que les plus fiers de mes sentiments se fondraient dans la vapeur de mes songes, si je ne m'efforçais, avant
de les fixer par la plume, de me pénétrer des réalités objectives. Les heures que je ne dépensais pas à fureter dans les taillis, emporté par l'amour de la liberté, je les consacrais à remplir des cahiers de notes. Étendu sur le gazon, en un doux nonchaloir, j'observais les formes multiples de la nature, j'écoutais les moindres bruits pour les exprimer en peu de mots, car c'était la sincérité même du spectacle que j'avais sous les yeux qui m'enchantait. Je me livrais ainsi à une sorte de travail préparatoire, semblable à celui du peintre qui dispose ses couleurs sur sa palette. J'avais écrit une façon de calendrier où je notais le jour de la floraison ou de la chute de telle fleur, celui de l'arrivée et du départ de tel oiseau. — En sentant la vie s'épanouir en moi, je me plongeais librement dans ma rêverie — je pouvais alors me dire avec le poète Sidronius : Etiam in solitudine turbam.
Mêlant mes études obligées à celles de ma prédilection, je terminais mes deux dernières années d'humanités, aidé des conseils du précepteur aimable dont je viens de vous parler. Le jour de l'examen arrivé, nous allâmes à Mons, le maître et l'élève, assez incertains sur l'issue de l'épreuve. Je pus franchir le pas difficile; peu s'en fallut, carie chef du jury observa que j'aurais certainement échoué à cause de la faiblesse de mon discours français, si je n'avais regagné en géométrie tous les points perdus. Cela ne m'é-
tonna pas. Lorsqu'on nous dicta le sujet de la composition : « Exhortation d'un général à ses troupes, pour les porter à vaincre ou à mourir, » j'avais vu tous mes compagnons enfoncer leurs plumes dans leurs encriers et écrire à la volée de grandes pages, tandis que ma plume restait immobile. Craignant de dire des paroles banales, voulant tirer de mon imagination des réflexions personnelles, j'attendais le moment favorable de l'inspiration. Mais l'aiguille tournait sur le cadran et quand chacun dut remettre sa copie, je n'avais qu'une misérable page toute raturée à offrir à mes juges.
La morale de ceci c'est qu'en ce monde ceux qui se contentent des à peu près réussissent souvent mieux que ceux qui cherchent à réaliser la perfection. Aussi que de jeunes gens, bien plus occupés d'obtenir un diplôme que de s'éclairer la pensée, se réduisent au rôle de machine, se mettent dans la mémoire toutes les paroles qui leur sont dictées, et dont parfois ils ne comprennent pas le sens. Que d'hommes n'admirent que le succès, appellent vanité tout ce qui est hostile à la vulgarité, se croyant moralement supérieurs par cela seul qu'ils ont passé de brillants examens ou obtenu quelque faveur gouvernementale !
Je me rappelle avec émotion et reconnaissance, un professeur que j'ai connu au Collège S1 Michel, et qui m'avait pris en affection.
Je vois encore ses yeux bleus et profonds, éclairant sa douce figure. Lorsque j'étais souffrant, il venait m'exhorter à la patience, et ses dernières paroles étaient toujours : Surswn corda, mon cher enfant. Il me prêchait d'exemple, car, gravement malade, il supportait son état avec un noble courage. Il mourut l'année suivante d'une affection de poitrine, sans avoir jamais proféré une plainte, sachant bien que Dieu entendait ses moindres soupirs. Combien d'autres avant lui avaient péri prématurément à l'ombre du croître, sans laisser ici bas d'autre trace de leur passage que dans la mémoire d'un enfant recon naissant! — Tous ces religieux, malgré une discipline sévère, étaient d'une politesse exquise et savaient s'attirer le respect et la sympathie. Ils saisissaient toutes les occasions de nous procurer des distractions instructives. Tantôt on représentait de petites comédies morales, tantôt on faisait venir quelque prestidigitateur de passage en ville ; d'autrefois, c'était quelque savant étranger ou quelque voyageur qui nous intéressait au récit de ses expériences ou de ses voyages lointains. Des missionnaires, revenant d'Amérique, s'arrêtaient au pensionnat, et venaient agréablement nous surprendre pendant l'étude pour nous raconter leurs aventures et leurs missions. Je me souviens encore du vaillant Père Desmet. Que n'avais-je mon expérience d'aujourd'hui pour mieux apprécier cette rare figure de missionnaire !
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Quelle joie, quand la distribution des prix arrivait! Tous se dispersaient ensuite, les uns chargés de livres, les autres les mains vides, ce qui ne devait pas les empêcher de recevoir de leur famille un cordial accueil, car beaucoup étaient-ils plus coupables que des soldats vaincus dans un combat?
Notre vie paisible fut un jour troublée tout à coup par la révolution de France dont on craignait le contre coup en Belgique. Le bruit se répandit que le collège serait assailli pendant la nuit. Aussitôt les pères surveillants nous empruntèrent nos vêtements pour éviter les insultes de la populace, et nous évacuâmes le pensionnat pour aller loger à l'hôtel de Flandre. Mais tout se borna à une petite émeute, nous regagnâmes nos bancs dès le lendemain.
J'en reviens à votre lettre, cher José. Je partage votre sympathie pour les maîtres dont les cœurs ont été formés par le christianisme. L'âme sans enthousiasme est comme un fruit sans saveur, l'esprit froidement railleur comme une fleur vénéneuse. Or, c'est le propre des maîtres qui n'ont pas le respect de la religion de former de telles âmes et de tels esprits.
3o novembre.
Vous me demandez, cher José, ce qu'il y a de réel dans la navrante histoire de la petite
Procitane, de la malheureuse Graziella... La confidence de l'auteur fût-elle mensongère, nos larmes ont-elles coulé devant un mirage?... Que de fois, moi aussi, je me posai cette question. Nous nous sommes déshabitués à croire aux préfaces des romanciers. Mais pourquoi tant s'attacher à cette Graziella?... diront quelques-uns. Il y en a eu des milliers d'autres, aussi innocentes, aussi malheureuses. Il y a de par le monde, à l'instant même où j'écris, d'innombrables Graziella, et il y en aura toujours. Les fatalités, ou du moins ce que nous appelons de ce terme, étant plus fortes que nous, nous ne pourrons jamais tirer du malheur les victimes inconnues. Trop souvent j'ai voulu voir le ciel sur la terre ; j'aurais sans doute désiré plus sagement, en voulant voir l'humanité se préparer pour le ciel. Dans ces heures ardentes de la jeunesse où l'on se réfugie dans la solitude pour se livrer à la rêverie, j'ai souffert sourdement, de la douleur d'une compassion universelle, mon imagination me représentant les pleurs versés par toutes les victimes de l'égoisme, et ces muets désespoirs de créatures chérissables, désespoirs qui se produisent à chaque minute du jour, sur tous les points du globe. Un écrivain humoriste railla un jour ceux qui, ne souffrant pas de l'estomac, ont mal à l'estomac des autres, et ces philanthropes qui oublient de regarder autour d'eux, pour
s'apitoyer sur l'abandon des petits Chinois. Ce sont là des réflexions de surface, car l'amour humanitaire est de sa nature insatiable ; ni le temps ni l'espace ne peuvent l'arrêter en son essor. Celui qui aime l'humanité aime tous ses frères; il voudrait les préserver d'injustes traitements, les tirer de l'opprobre immérité dans lequel beaucoup sont tombés.
Cervantes a mis en présence, dans son original roman, le chevalier de la triste figure et son jovial écuyer. La foule s'est moquée du premier, ne remarquant pas la noblesse de son amour chevaleresque, elle a admiré l'ironique bon sens du rusé valet. Autre est le jugement porté par les grands cœurs qui ne voient que la générosité de l'intention. C'est une qualité de l'imagination charitable d'être toujours inquiète, de se vouloir transporter partout où il y a des faibles à protéger; mais le sentiment de notre impuissance nous apporte infailliblement le découragement. Cette aspiration à mêler sa vie à celle de tous ses semblables serait insensée, si l'on tentait de la réaliser. On endurerait le supplice d'Ixion, de Sysiphe, des Danaïdes, et l'on devrait dépérir dans son impuissante et maladive ardeur. Nul ne doit se croire obligé à faire plus qu'il ne peut. Imaginons une grande maison de plaisance, habitée par un philanthrope... ou plutôt imaginons un hospice, élevé en des temps calamiteux, sur un chemin fréquenté, et