‹ Lettres à l'élue, confession d'un intellectuel;Chapitre 3 sur 5 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

et des heures de Toscane. Il Jaut, Visan, boucler votre valise et courir bien vite à Florence. Une fois de plus, un jeune celte va se mettre à l'école des latins, mais celui-ci connaît tout le prix des beaux trésors de son cœur.

Maurice Barres, de l'Académie française.

Eclaircissement

Un jeune homme, en proie aux orgueilleuses sollicitations de l'intelligence, décidé à s'affranchir des réalités communes ou nécessaires et à se gouverner selon des principes exclusivement rationnels, c'est-à-dire abstraits, a déserté sa terre et fui le château de sa famille. Il vient à Paris, se fait étudiant d'agrégation, espérant apaiser dans une orgie de spéculation philosophique la soif de certitude dont il se sent dévoré.

Ni la fréquentation de l'université, ni la

familiarité des systèmes métaphysiques ne parviennent à satisfaire un esprit d'abord avide de foi. Henry étouffe dans cetairprivé d'atomes lyriques. Son âme se raréfie sous une pression de logique pure, alors que des trésors de sensibilité demeurent sans emploi, mais non sans protestation : d'où malaise et perte de l'équilibre moral.

Un soir^ le conflit entre la raison elle sentiment s'exaspère jusqu'à créer un désespoir. Après une violente crise d'âme, Henry retourne vers sa loi. Il devine que la nature nous offre un piédestal d'expérience, consolidé par tous les os de nos morts, où peut s'ériger de l'enthousiasme.

Au milieu des sécurités de sa terre et des affirmations environnantes, Henr}^ s'étonne, avec joie^ d'aimer encore l'humilité et la vie journalière. Voici que son esprit, autrefois riche d'images, après avoir traversé un désert de glaces, se repeuple d'intuitions simples et de poétiques surprises.

II retrouve une amied'enfance^ qui l'attend

depuis toujours, et dont l'âme lumineuse va se concentrer sur son existence. Madeleine lui offre, avec son amour, un instinct infaillible, façonné par des siècles de sagesse et de tradition. Cette union consomme la synthèse du cœur et de Tintelligence, de la vie et de la pensée, dans leur plus total rayonnement.

Nos jeunes gens ne se contentent pas de s'admirer chaque jour. Comme cela est naturel pour des amants, ils s'écrivent. Henry raconte à Mad la folle équipée d'une raison droite et saine qui cherche en vain un centre où s'asseoir, et qui ne palpe qu'une série de méthodes dépourvues d'objet vivant. Il lui narre aussi sa conversion, son retour à la sobriété, la conquête de sa paix, la poursuite de son devoir dans l'exaltation.

De ces lettres, il n'a été retenu ici que les plus importantes pour la connaissance des états psychologiques en cause, celles où le développement des diverses phrases de cette personnalité, riche en polyphonies spiri-

tuelles, accapare tour à tour la conscience.

Ou n'a pas cherché autre chose^ dans cette monographie, qu'une analyse un peu poussée et quelque émotion.

Château de Seyssinet, ^906. Paris, 1907.

Lettres à F Elue

25 avril.

Tandis que le sable des allées moulait nos pas nonchalants, et que nous promenions côte à côte nos deux rêves enfantins au caprice des sentiers fleuris, quelle tendre inspiration vous porta à cette demande : « Pourquoi ne m'avoir pas encore admise à visiter votre cabinet de travail ? »

Consciente de votre curiosité, vous penchâtes aussitôt vers une rose pourpre votre visage ému; mais ce pourquoi, où le reproche se faisait câlin d'envie, me surprit joyeusement. Depuis longtemps je l'appelais en silence, ce pourquoi; de tout mon désir

chaste, je le hissais jusqu'à vos lèvres et là, sentinelle timide, je guettais son essor. Caries mêmes scrupules qui avaient scellé votre bouche craintive, m'avaient interdit de m'enliardir le premier jusqu'à cette ofTre intéressée.

— Si je propose, pensais-je, de dépouiller un instant de nos présences heureuses le vieux parc familier, au profit d'une promenade d'intérieur, Madeleine ne croira-t-elle pas que je préfère aux cèdres enrubannés de lierre, aux daturas, à tout ce parterre de fleurs haletantes, la poussière des livres pédants où s'incruste mon esprit ?

Et j'entendais votre raisonnement intérieur : « Henry me conduit, à travers les dédales odorants du verger, le long de la pièce d'eau où baigne la pointe des sapins noirs, vers tout ce qui n'est pas lui. Répugneraitil à introduire la petite fiancée que voici au cœur même de sa pensée ? Ce serait bien mal. »

Ainsi nos deux êtres passionnés se ten-

daient les bras avec amour ; mais un pudique malentendu les retenait encore éloignés Tun de l'autre.

Ma réponse à ce pourquoi fut de vous prendre un peu vite la main et de vous entraîner, en souriant, vers le perron. Nous gravîmes, sans mot dire, la pente rude que longe à gauche le dos d'un petit mur lépreux ; passâmes auprès de la table rustique, dont les deux gros pieds de bois vermoulu supportent une feuille d'ardoise bleue ; fûmes accueillis par un gravier plus lourd, qui nous conduisit jusqu'aux tourelles du château, à cet endroit où la pelouse s'arrondit, comme un bon chien aux pieds du maître.

Plusieurs escaliersaccèdentaux combles où se cache ma solitude laborieuse. En choisissant l'escalier de service aux marches fatiguées et tout usées en leur milieu, j'avais mon projet. C'était que mon enfance vous apparût d'abord en mille petits recoins obscurs et que nous fussions tous deux seuls à

la dénicher gravement, devenus plus attentifs, à cause qu'il y a une fraîche émotion à palper dans l'ombre des souvenirs fragiles.

Alors, j'ai dit sans hâte, car je m'efïorçais à revivre d'anciennes attitudes :

— Avant d'affronter le sombre regard de l'antique cuisine, dont vous apercevez audessus de notre tête les fenêtres taillées en ogives et emprisonnées dans une cotte de fer forgé, veuillez considérer ce mur en soubassement. L'humidité s'est attaquée au revêtement. Des gravats jonchent le sol et la muraille sent le rhumatisme.

Le glaive du Temps qui s'est plu à couturer le crépi comme une nuque de paysan, à mettre à nu cet estomac de briques, s'est offert, entre autres, cette blessure. Penchonsnous. Vous voyez ce petit trou. Ce trou n'a rien qui doive attirer ra,ttention. Ce trou semble banal. Il est comme tous les trous. Eh bien ! mes premières années, silencieuses et contemplatives, sont enterrées là. Si cette

simple bouche de plâtre pouvait parler, elle vous narrerait avec transport les heures les plus pures de ma vie.

Mon jeu favori consistait, sitôt levé, à puiser de l'eau au ru de la grotte en tuf dont la polyphonie mouillée nous arrive à travers cette plate-bande de mille-pertuis, et à venir vider ici mon arrosoir grand comme une boîte à lait... Précoce aptitude à tirer parti de la vanité des choses I Cet étrange tonneau desDanaïdes absorbait alors le perpétuel loisir de ma pensée. Il m'est doux de considérer, à cette heure, les débuts de mon existence très occupée à ne rien oser de profitable. Profonde image de l'activité humaine ! A la base de toute destinée, nous trouvons du néant. Vers rien s'orientent nos gestes, et ce trou, où chacun de nos actes se précipite, ne sera comblé enfin que par la cendre de nos corps.

Admirez un peu, je vous prie, avec ma naissante logique, cet instinct de contradiction de quoi se passionne un homme en

puissance. Lorsque j'apercevais un trou, mon suprême désir me commandait de le remplir de pierres. C'est ainsi que je ne pouvais passer devant une bouche d'eau sans racler un peu de terre avec la pointe de mon soulier et l'y faire choir, au grand désespoir du vieux jardinier François. Au contraire, je prenais un grand plaisir à ravager de ma pelle une allée bien unie comme un jour d'été. J'avais donc pensé plomber de terre grasse ces dents de pierres déchaussées. Mais c'eût été terminer trop tôt un jeu agréable. Du mortier dans un trou, c'est un point final au bout d'une page. Or, un orifice qui bâille, c'est une âme qui a soif. Versons-lui donc des perles de cristal : et l'arrosoir se vide avec un joli gazouillis. Toutes mes facultés s'étaient concentrées là. J'attachais une grande importance à l'inanité de ce labeur. Il faut une fameuse habikté pour que le liquide soit proprement englouti. Si l'on verse trop fort^ le puits, soudain rassasié^ se met à vomir, et c'est de l'ouvrage gâché.

Est-il besoin d'ajouter qu'entre tous les travaux permis à ma jeune vigueur, celui-ci m'était spécialement défendu. Je m'y complaisais donc outre mesure. Mais si mon front mentait candidement, c'était toujours mes pieds qui me trahissaient. J'avais beau affirmer, d'une voix mâle, un sournois dédain pour l'élément liquide, mes souliers parlaient plus vite et quittaient la fontaine, tachetés de ces points noirs que font les larmes de l'eau sur la poussière.

Dès lors que le compagnon de ma joie eut été relégué, par des soins cruels, au sommet d'un vieux bahut, j'oubliai mon arrosoir. Les absents ont toujours tort. Mais le trou subsistait et appelait encore mon industrie. Ne pouvant continuer à l'inonder d'eau, je pris dessein de le gorger de feu. Ce trou devint une mine.

Vous savez combien, à cette époque, étaient nombreuses, dans notre région, les sonores entreprises de ciment et de pierre à chaux. La paix de nos nids, le recueillement de nos

sources en étaient fort troublés. Les Naïades blondes et les Dryades peureuses avaient déserté leurs fontaines de mousse et le mystère de nos bois vénérables. Seul, M. l'Echo gonflait sa voix babillarde et jetait à tous les horizons le cri de mort des carrières.

Aux alentours du château, une nuée d'êtres noirs, la plupart d'origine italienne, s'engouffraient dans la montagne, la criblaient de coups, la fouillaient en tous sens, et lorsqu'un de ses tendons se raidissait sous le pic dévastateur, on en venait à bout avec de la dynamite. Sans doute, la nitro-gljxérine fut inventée en vue d'autres usages plus humains, par exemple pour réduire à la plus impalpable obéissance des nègres qui «feraient du pétard». Mais l'on ne saurait davantage garder de ménagement avec une personne qui a la tête aussi dure qu'un roc. Et, dans un grand mugissement, les blocs de calcaire roulaient jusqu'au bord du chemin et s'y brisaient.

Du haut de la terrasse accotée aux pre-

mières rampes de la colline, je contemplais, infatigable, ce spectacle titanique. J'aurais tant voulu mêler ma fièvre inemployée aux mille bras levés sur ces quartiers élastiques ! être un de ceux-là qui frappent, dans une tension de tout le corps, la tête rejetée en arrière, alors que le pic a rebondi et que le bruit du choc vous parvient seulement! Dieu merci, mon imagination a toujours travaillé plus que tous mes membres, qu'elle fait pourtant trembler et qu'elle fatigue sans cause. Je revivais donc auprès de mon trou les fortes émotions d'uncarrier. Jamais peutêtre je n'ai autant dépensé d'énergie à m'enlourer d'un tumulte fictif.

Ce carré de bégonias, aux larges feuilles vert-de-gris, dont s'enorgueillit la façade du perron, offrait un riche magasin d'explosifs. Je tirais sur les tiges, les déterrais sans pitié, entrouvrais les lèvres roses de ces fleurs onctueuses et chipais la langue de feu que forme l'ensemble des étamines. Ce petit point d'or qu'on dirait une étincelle, me servait de car-

touche. Je le glissais avec précaution dans l'ouverture complaisante de ma mine, puis courais le long de ces ifs qui semblent toujours pousser la tête en bas jusqu'à la porte du jardin, gonflant mes joues et, la main haute, sonnant d'une trompette d'un sou. C'était pour avertir des promeneurs imaginaires d'avoir à se méfier et de passer au large, ainsi qu'ont accoutumé de procéder nos terrassiers lorsqu'ils font sauter un gros pan de muraille rebelle. Je revenais, haletant, constater la violence de la détonation.... Je demeurais silencieux. Je ne simulais pas l'éclat d'un explosif. Je ne faisais pas pciim avec la bouche. Mais mille millions de canons ! quel tonnerre ébranlait mes oreilles ! Gomme j'entendais un coup formidable résonner dans ma cervelle ! J'étais obligé de m'accrocher au banc, de peur déchoir, vous comprenez, à cause du déplacement d'air.

0 ! ce bonheur frénétique de mon enfance hallucinée ! Pouvoir jouir en une minute de tout l'univers mouvant ! Plier le

monde à ma volonté despote ! N'avoir besoin que d'une fleur, d'un clairon, et d'un trou pour égaler le plus fougueux géant et dompter la nature I J'étais un dieu féroce et très simple, au centre du Paradis terrestre, et qui le peuple au gré de ses désirs ! Un seul regard trop interrogateur de mon père bouleversait mon visage, me tirailles larmes au bord des cils ; mais lorsque personne ne m'observait, lorsque caché par un tuya, je recouvrais l'assurance que la solitude procure aux rêveurs, alors, comme ma chimère animait la terre et le ciel ! Mon prestige découpait l'espace, ce lieu des corps, en autant de forêts enchantées, de monstres biscornus, de fées trop pâles qu'en peut souhaiter un esprit libre.

Pourquoi, hélas ! le vent qui souffle du côté de la vie dissipe-t-il, ainsi que le pollen d'une fleur, la poussière vermeille où se réfractent las premiers rayons d'une aurore puérile? Que ne puis-je, en vous narrant les accès de mon génie créateur, me replonger dans

l'Absolu, ce bain de lumière de mon enfance ! J'ai conscience d'avoir vécu dans le Réel. Je crois bien que je voyais mon âme. J'étais un unique sentiment qui se déroule dans la pure durée. Je ne respirais que du côté du ciel. Quelle faute obscure ai-je commise depuis, pour être condamné à vivre dans le relatif? Oh ! Madeleine ! je comprends à présent le sens de votre intervention. Vous êtes venue à moi sous la forme de l'ange que j'ai dû être, et voilà que vous allez m'aider à me retrouver. Laissez-moi donc vous précéder jusqu'à mon cabinet de travail, tout au bord du toit, comme un colombier. Venez, venez. Il y a là-haut encore une porte qui ouvre sur llnfîni.

Pénétrons d'abord dans cette cuisine hospitalière. Le temps et la fumée ont donné à ces voûtes un goût de mystère. Par un curieux effet de mimétisme, les carreaux, le bahut, la muraille, l'évier, tout a revêtu une couleur de légende et de pain bis. Ce lieu,

aux senteurs fades, compte parmi les plus somptueux palais où chanta mon enfance.

La bretagne luisante, passée à la mine de plomb, que vous apercevez au fond de l'àtre abandonné et qui porte les armes d'un prieuré avec la date 1650, n'a jamais attiré mon attention comme le banc et la table massive en no3'er verni, au centre de la pièce. Là s'asseyent les domestiques, le cocher et le jardinier à l'heure des repas.

Voir manger la valetaille était une de mes joies réservées. J'arrivais à pas de loup par cette porte, et je ne discernais qu'une rangée de dos courbés. Ce spectacle ridicule m'émerveillait toujours. Pour reconnaître les visages rasés, il me fallait ressortir et rentrer par la porte en face. C'était alors une armée de couteaux en train de sabrer un gros pain en forme de tourte. Chacun taillait semblablement la chose ronde sans l'épuiser, puis déchiquetait son quignon, suivant l'inspiration de son génie individuel. Les uns mordaient à même ; les autres fendaient propre-

ment une tranche de mie, pour accompagner chaque bouchée; d'autres préparaient la besogne une fois pour toutes, au début du repas, et divisaient leur morceau sur la table en quantité de petits cubes blancs qu'ils entassaient auprès de leur verre et où la main piquait au fur et à mesure.

Nul ne remarquait ma présence. Je m'intéressais à d'étranges conversations, sans parvenir à en saisir ni le style, ni l'esprit. C'est égal, Mad, ces gens là étaient bien heureux ! Comme je les enviais avec fureur! D'abord ils ne mangeaient jamais les mêmes viandes que la sa//e, et dans des vaisselles autrement jolies. 11 y avait surtout une immense casserole rouge en terre de Marseille, remplie d'os coupés ras et de dragées grises nageant dans une sauce brune, et le tout fumant, fumant, qui m'intriguait fort. J'ai su depuis, grâce à un certain restaurant d'étudiants de la rue Monsieur le Prince, nommé Polydor, où Leconte de Liste, Louis Ménard, Barrés, Bourget et des nihilistes russes avaient accoutumé

de fréquenter, qu'il s'agissait d'un haricot de mouton. A cette heure, la vue de ce mets me rassasie ; jadis, quel droit d'aînesse n'eussé-je pas cédé pour y goûter !

A peine faisais-je remarquer ma présence, en sollicitant qu'on apaisât ma curiosité gourmande, que dix regards courroucés me couchaient en joue. Les conversations bizarres s'arrêtaient court, et ce prudent silence me remplissait d'effroi. Je m'enfuyais à toutes jambes ; jamais assez vite pour ne pas recevoir au derrière le mouchoir du fourneau^ un sale torchon que la main crochue d'une immense et sèche cuisinière au verbe aigre, aux yeux rouges comme un pique-feu, serrait toujours.

Cette vieille fée Carabosse me poursuivait jusque dans mon sommeil. J'aimais pourtant bien me glisser dans son antre, mais elle, — songez à mon sort infortuné ! — détestait ma venue. Du plus loin qu'elle apercevait ma mine fureteuse, m'appelait gâte -sauce, brùlerôti, torche-cul, et de quantité d'autres vo-

cables amers et composés. Ainsi, j'ai souvent semé de la tendresse sur mon passage pour ne récolter que de l'ivraie. Certains mettaient leur joie à décourager mes sympathies. Voilà ! on ne se comprenait pas ; nos âmes manquaient d'accord ; c'étaient des dissonnances perpétuelles, jamais résolues sur la dominante. J'espérais retrouver dans quelques cœurs arides un peu de mon idéal obscur, de ma conscience encore mal éveillée, mais l'expérience se chargeait de me détromper rudement. J'avais été dupe de ce que nous appelons en psychologie « un phénomène de fausse reconnaissance ».

Pourtant, j'avais mes jours de fête. C'était lorsque mon père et ma mère allaient déjeuner chez vos parents. On me laissait naturellement à la maison. Cela m'était égal, dès l'instant que je mangerais à la cuisine. Aujourd'hui, Mad, je pense autrement. Me voyez-vous obligé de garder le logis, alors que d'autres iraient se caresser à vos yeux? Mais, à cette époque, je« transvaluais l'ordre

des valeurs », tout comme Nietzsche. Je songeais peu à vous, qui n'aviez encore que deux dents, et beaucoup à la cuisinière, qui n'en possédait plus aucune.

Celle-ci, obligée de m'accueillir, taisait ses jurons. Je m'imaginais la flatter de ma présence, et mon individu portait haut sa tête. Je réfléchis que l'absence des maîtres et la perspective dune après-midi de liberté éclairait son visage d'aménité, beaucoup plus que ma visite aux fourneaux. Sans doute, ma bonne ne me laissait pas piquer ma fourchette d'étain dans le haricot de mouton, — il n'est point de joie parfaite sur terre ; — au moins, pouvais-je singer la canaille, causer de chevaux avec le cocher, contrefaire le visage abruti du jardinier, mettre les coudes sur la table comme tout le monde. Et tandis que ma mouillette tamponnait un jauned'œuf, je riais tout bas en songeant que si quelqu'un pénétrait subitement dans la pièce, il n'apercevrait aussi que mon dos.

Mais poussons le verrou de cette porte. Voici l'escalier de service aux marches valétudinaires. Combien de fois ne me suis-je pas laissé glisser le long de cette rampe de bois, avant de rouler sur la pente de la vie ! Les jours de pluie^ je prenais là mes récréations. En me haussant sur la pointe des pieds jusqu'à la fenêtre du premier palier, j'apercevais le clocher de l'église et, derrière les abatvent disjoints, la cloche de bronze avec sa langue pendante. Le dimanche matin, un paysan tout cassé, qui remplissait à la fois la charge de bedeau, de chantre et d'enfant de chœur, pénétrait sous le porche, se pendait à une corde, et l'airain se mettait à chanter. Par un court récitatif et d'une voix chevrotante, la cloche annonçait son désir de marteler des sons. Peu à peu elle s'enhardissait, entonnait son antienne, entraînait le clocher dans sa danse, vibrait toute. Je la voyais de mon appui dodeliner sa tête énorme, battre elle-même sa mesure. En bas, les mains et les sabots du sacristain. Ils accompagnaient le

rythme de la volée. Les bras tiraient sur la corde qui, de rage, les entraînait vers la voûte pour les briser, les jambes gigotaient dans le vide, crispées de peur.

Ce pantin vivant, ce bain d'ondes tièdes, le travail du pilon dans ce mortier agité, le craquement des poutres rondes me plongeaient dans l'hébétude. Je restais accoudé, jouissant d'une exquise torpeurjusqu'à ce que les sabots aient définitivement reconquis le sol aimé. Le vieux sonneur réapparaissait tout entier sous la voûte, abandonnait la chanteuse au milieu de sa pathétique mélodie. La cloche ralentissait le mouvement, pleurait son propre glas, filait ses dernières notes, coptait, puis retombait épuisée dans son repos. Au loin un chien hurlait à la mort.

Le choix de chaque palier correspondait à la qualité de mes jeux. A mesure que j'avançais dans la vie, je montais quelques marches de cet escalier vétusté et mon pas devenait plus pesant. J'ai gravi pour toujours, il y a quelques années, les derniers degrés. A pré-

sent je prends mes récréations dans un grenier chargé de livres. Un jour viendra, Mad, où franchissant la limite du monde, nous grimperons jusqu'au ciel pour aller jouer l'éternité dans le jardin du Seigneur.

Ma première culotte s'usa au pied de la rampe. Assis sur les plus basses marches, je jouais au cheval. Ce divertissement est, je crois bien, de mon invention. Vous pensez peut-être que j'attelais une chaise renversée ou quejechevauchais un accessoire de sabbat? Vous oubliez encore une fois le rôle de l'imagination dans mon existence et qu'elle commande tous mes actes. Pour prendre part au plus brillant carrousel quatre cailloux me suffisaient. Je les disposais proprement en carré. Puis j'avançais successivement le premier de droite et le dernier de gauche. Car j'avais observé le pas des chevaux et la marche de leurs jambes qui manœuvrent en diagonale. Ainsi j'ordonnais toute une cavalerie et la faisais évoluer à travers des plaines immenses.

Longtemps je ne dépassai pas ce palier. Jamais je n'aurais osé pénétrer seul dans les divers galetas qu'abritent les combles. Le lieu me semblait plein d'ombres et mystérieux. Je l'imaginais hanté de fantômes, de cliquetis de vertèbres.

Il faut vous dire que je n'étais pas très franc avec les ténèbres. Déjà certains appartements du rez-de-chaussée, hauts de plafond et inhabités, la chambre rose, la chambre verte, la chambre bleue, cette dernière si délicieuse pourtant avec sa vue sur la terrasse, m'en imposaient fort. Je les traversais en courant, lorsque je rejoignais mon institutrice qui m'attendait dans la classe, et j'avais soin de ne pas me retourner.

Je me souviens encore d'un soir d'automne. Je me trouvais avec ma mère et mon père dans le petit salon au coin du feu. Soudain on entend un bruit étrange dans la chambre verte, des frôlements bizarres, comme un frou-frou d'ailes précipité et des chocs mous. Mon père se lève, prend sa canne ; ma mère le suit avec

une lampe. On pénètre dans la pièce abandonnée. On furette dans les coins, on soulève les meubles, on écarte les rideaux, on frappe contre les boiseries,... rien, et toujours cet horriblebourdonnement, ce clapotis boiteux. On se regarde avec anxiété ; ma gorge refusait ma salive, mon visage devait ressembler à un drap. Enfin mon jDère a l'idée de déplacer le paravent qui masque la haute cheminée... C'était un pauvre pigeon qui, en tombant, s'était froissé une patte et qui ramait avec désespoir à travers les chenets. Je savais qu'une vieille tante était morte dans cette chambre. Malgré que lejardinierappelé,ait sur le champ été reporter l'oiseau domestique dans son gîte, après l'avoir reconnu pour un de ceux dont le vol blanc neige sur la tourelle, j'ai toujours cru, entre nous, avoir contemplé l'âme inquiète de cette pieuse dame.

Au reste, j'étais trop habitué à vivre au milieu de la vie, à me complaire dans la société d'êtres fictifs, à converser avec les esprits, pour n'être pas la dupe de leurs exigences sinistres.

lorsque je pénétrais dans Tombre qui les vêt. Ma meilleure sécurité je la trouvais m'attendant au jardin baigné de lumière. Là j'étais maître de moi comme de l'univers enchanté. Pourtant, avec les année, je m'enhardis à observer la porte delà tour. Mon regard la dévisageait, telle une personne de qualité dont le visage grave h5^pnotise. Cette porte m'appelait en silence. Je finis par lui obéir. Dès lors, j'ai consacré tous mes loisirs à explorer les divers greniers. Chacun- m'offrait sa joie propre, son idiosyncrasie. Visiter ces cases successives, c'est comme si vous vous promeniez à travers les ventricules de mon cerveau,

Celui-cià gauche, petit et trapu, se nomme le grenier de l'avoine. On y mettait en réserve le dessert des chevaux. Les rats, et aussi les fouines, le préféraient à tout, et les gros pièges en fer, dont le ressort est si dur qu'on a toujours peur, en les tendant, de se couper les doigts, ne chômaient guère. Les mulots

croquaient les grains secs des graminées, les carnassiers dévoraient les rongeurs etlestrébuchets les uns et les autres. Sur le vantail de la porte, un cousin qui avait des lettres a écrit le motaÎTô'-puXa/.eîov, l'endroit où l'on serre le grain.

Enfonçons-nous dans ce couloir. Jadis une galerie conduisait directement à la tribune de l'église accotée à cette paroi, en sorte que le seigneur et maître, comme Louis XIV à Versailles, pouvait entendre la messe sans avoir à traverser la place. L'intelligente Révolulion, mère de la plus précieuse des républiques, a poussé la dilection pour son peuple jusqu'à faire abattre le passage, trouvant indécent et peu égalitaire qu'un homme bien né puisse assister aux offices en pantoufles, alors que les sabots des paysans claquent sur les dalles. Un couvent acquit ce château et les nonnes établirent ici leur cuisine. Vous apercevez encore dans le fond, une pierre d'évier abandonnée.

Lorsqu'on fit recrépir ces murs, les maçons

ne manquèrent pas de signaler leur passage par toutes sortes de figures grotesques et d'afficher un goût exagéré pour les profils de femmes nues.

J'ai beaucoup aimé les maçons. Ces gens là ont le visage et les mains pâles, mais dans le fond ils sont francs et s'amusent beaucoup à remplir d'eau de jolis petits bassins cravatés de sable fin, où ils gâchent ensuite à coups de brillon. Vous les entendez toujours siffler, chanter, faire sauter des briques. Un de ces bousilleurs devait descendre du Sphinx. Le monstre fabuleux lui légua, en plus de son amour pour les poitrines opulentes, le souci de poser des énigmes. J'en prends à témoin ce plâtre où nous lisons :

Qu est-ce qua un corps de bois?

Une jambe de bois ?

Une robe rouge ?

Je vous supplie de ne pas vous précipiter du haut d'un rocher. D'ailleurs, on eut la dé-

licate attention de faciliterla tâche des œdipes futurs en dessinant à côté, avec un crayon de couleur, une superbe cerise.

Mais pénétrons dans le grenier des oignons. Je ne crois pas que le souvenir des Egyptiens soit pour quelque chose dans cette appellation qui, pourtant, se perd dans la nuit des temps. Du jour où mes pieds osèrent m'élever jusqu'ici, je suis venu fréquemment rêver dans ce galetas. Je n'y ai jamais pleuré, et ne l'ai toujours vu occupé que par ces caisses, cette voiture d'enfant, ce chariot d'osier, cette cage à oiseau, dont la forme rappelle la façade du capitole de Rome ; ce tourne-broche mécanique qui, lorsqu'on le remonte, imite en tournant le cri de la pintade ; ce gigantesque plan des Alpes en relief, posé sur deux tréteaux et orné de quantité de petits drapeaux piqués sur les cimes majestueuses. C'est incroyable comme ce lieu est demeuré le même Je m'y plaisais fort. C'est plein de jouets.

Un pressoir à main m'occupa longtemps à lui seul. Chaque jour il me sollicitait de le

remplir de pommes. Les fruits que le vent, la grêle ou la maturité précoce abattaient dans l'herbe, et dont les petites sœurs des pauvres ne voulaient pas pour régaler leurs vieillards, étaient miens. Je les coupais en tranches, avec une dame les pilais dans une benne de vendangeurs qu'on nomme en patois benate, puis et surtout les arrosais d'eau. — Ah ! quel rôle ce liquide aura joué dans ma vie ! Je n'ai jamais compris le commentaire de Lamartine au sujet du Super fliiinina babylonis: « l'eau est l'élément triste». Moi j'ai toujours navigué à travers les rigolles en chantant. Mon enfance est entourée de ruisseaux.

Alors je pressais cette marmelade. Des bouts de pelures, des pépins, des macaroni noirs jaillissaient à travers les fentes du collier. Une boue épaisse coulait le long de la tranchée qui entoure le plateau de bois. Aucun décantage ne parvenait à clarifier cet alcoolat consistant, cette vase brune. Mais que m'importait ! L'essentiel n'élait-il pas

d'accomplir un geste séculaire^, de mettre en bouteilles toute la nature ?

Le cidre, c'est nos coteaux , nos vergers ensoleillés, les tresses blondes de nos paysannes, de l'urine de vache qui rit dans un verre. Ma boisson fermentée avait, en plus, l'avantage de ressembler à cette matière féconde que les enfants ramassent sur la grand'route, dans leurs chariots à deux roues, après le passage des bœufs,... la quintessence de l'univers.

En face s'ouvre le fruitier. Cette bibliothè que des gourmets fleure un exquis parfum de reinette, de bergamote, de beurré, de crassane etdelouise-bonne. Sur des rayons divisés en petites cases de la largeur d'un gros fruit, s'étalaient les plus belles collections de notre clos. Durant les longues soirées d hiver, les dents déchiffraient le sens de chacun de ces. exemplaires de luxe. Je vois encore le dos en chagrin des virgoulcuses, le cartonnage vert des bons-chrétiens, le tissu parcheminé des canada A droite, sur un réseau de fils

tendus séchaient, proprement triés, les muscats poétiques et les orgueilleux chasselas.

Je louchais peu à ces éditions rares, non pas d'abord parce que cela m'était défendu, mais parce que je préférais à ces recueils délicats et sans vie, la lecture en plein air, sous les branches succulentes, retenues par des tuteurs. J'enseignais mon goût au hasard des rencontres, je nourrissais mon estomac de quantité de brochuresjuteuses. Mon palais autodidacte, réfractaire à une éducation méthodique, engloutissait pêle-mêle la saveur polissonne des étrangle-chats, le fumet chaud des cnpendus rouges, le jus noir et sucré des morillons.

Oui. j'ai vraiment vécu et digéré ma science. Mais, serablalile à ces enfants dont parle La Bruyère, « drus et forts du bon lait qu'ils ont sucé et qui battent leur nourrice », j'ai pendant longtemps désappris le chemin de l'école buissonnière, oublié les leçons proposées par les arbres, mes aînés. Il m'a fallu revenir de très loin, exécuter de périlleux cir-

cuits, pour aboutir à mon point de départ, séjour de toute sagesse. Mad, j'ai humé la fleur de votre âme ingénue, et me revoici, simple comme un enfant, tout épanoui. Vous m'avez pris par la main et les voix joyeuses, les voix éternelles des ancêtres peuplent à nouveau la charpente de mon rêve.

A l'autre extrémité du couloir siège un grenier ventru. Il ne porte aucune désignation particulière et j'ignore son histoire. Je l'ai souvent fréquenté, mais sans grande intimité, et seulement pour satisfaire mes instincts carnassiers. L'été on péchait les pigeons avec une longue ligne et un hameçon dissimulé dans une boulette de pain. Les pauvres volatiles « bichaient » rarement, mais enfin nous avions le cruel bonheur d'en héler parfois un et de le promener le long des parois de la tour. Ce braconnage n'allait pas sans danger pour nous. Car si par malheur le jardinier relevait, de dessus ses semis, son dos voûté, pour inspecter la direc-

tion delà girouette, nous étions sûrs de notre « volée » et de renouer connaissance avec les coups du père François.

L'hiver offrait à notre fureur des grappes de chauves-souris. Ces habituées des ténèbres se fichaient dans les poutres, semblables à des têtes de clous, formaient des paquets informes dans lesquels nos bâtons travaillaient. Au premier heurt des cannes contre les solives les essaims se dissipaient. Des nuées de diables velus se mettaient à clignoter follement autour de nos visages, avec de petits cris stridents et des bruissements de satin chiffonné. Nous les pourchassions en nage, sautant, nous bousculant et, sitôt qu'on avait froissé leurs ailes membraneuses, les mammifères se précipitaient sur le sol brusquement.

..., Quelle chevauchée sylvestre sous cette toiture ! Une forêt de sapins et de chênes a dû s'abattre ici, traverser les tuiles, rester suspendue dans un chaos savant. J'admire cette scolastique d'autrefois et la voudrais voir ré-

gir ma vie, ordonner mes puissances. Nos pères avaient bien le génie et l'amour de la construction. Un édifice de logique dominait chacun de leurs actes ; la terre de France leur procurait de fortes assises. Je me plais à retrouver la règle de leur esprit dans cette charpente massive, compliquée et nécessaire. L'œil se perd parmi ces traverses, ces lattes, ces moises, ces encastrements. Là resplendit le foyer de notre âme commune, l'inéluctable idée du Temps.

Nous touchons au terme de notre voyage. Un seul grenier reste à traverser, celui des noix. En octobre des gens hàlés appliquaient des échelles aux branches séculaires des noyers et s'y perdaient. Une tempête se déchaînait à travers les feuilles. On entendait le bruit des gaules et, tombait dru une grêle de fruits oblongs qui, en touchant le pré, se dépouillaient de leur écale verte. On vidait ici les sacs sonores ; avec un "râteau on étendait sur le plancher, en nappes denses, les

chabertes et les franquettes, jusqu'à ce que le meunier vint les acheter pour en extraire l'huile fauve.

Mad, les vieux noyers du parc sont morts, la foudre a étêté leurs cimiers touffus ; ils craquent sous la bise. Les piverts promènent la lame de leur langue dans les flancs béants. Mais la moisson neuve frissonne en nos cœurs sempervirides, et peut-être qu'au passage de nos corps enlacés, les branches desséchées reverdiront, comme le rameau de Tannhaiiser, au souvenir d'Elisabeth; comme dans le jardin de légende, les fleurs inclinées par le vent d'automne, au souffle embaumé de Joy selle.

Restait une seule porte délabrée. Comprenant que c'e/a// /à, vous avez fait sauterie verrou et levé le loquet. L'instant était extraordinaire. Nous venions de traverser le matin de ma vie et nous allions pénétrer la forêt bruissante de ma pensée. Derrière nous folâtrait mon enfance ; de celte chambre,

nous devions encore entendre son rire frais, à travers les visions d'avenir et le songe plus hautain de mon intelligence. Votre cicérone s'était tu, abandonné au fil de sa propre suggestion, en proie à la hantise des fantômes du passé. Sous les fleurs de votre robe en zéphir Pompadour vos petits seins sautaient comme les chevreaux de la Sulamite, et la gerbe de lilas, sommeillant entre vos bras nus , se reflétait sur vos lèvres et vos joues.

Vous êtes entrée comme vole un oiseau et tout de suite, sans vous laisser distraire par aucun désordre, vous avez sautillé jusqu'à la balustrade en fer de la baie entr 'ouverte. D'instinct votre œil a cherché sa sécurité vers la maison de votre grand-père, tapie dans un bouquet de peupliers, là-bas, au bout de la plaine ; puis confiant s'est reposé sur les carrés de labours, au pied des coteaux fertiles, sur les pentes des collines parsemées de taches vertes et mordorées, sur les crêtes aiguës des Alpes violâtres.

Oh! toute philosophie de ce double re-

gard ! de quelle profonde sagesse il étincelle ! Votre premier geste est un salut à votre race ; le second, un hymne enthousiaste à la nature. Ces deux actes consomment l'harmonie de vos transports, l'unité de cet être frêle que vous habitez, vierge, et régi par un déterminisme si perfectionné par des siècles de tradition que, spontanément, sans savoir, vous vous projetez avec véhémence vers les deux plus essentielles certitudes humaines.

Ayant ainsi assuré votre dévotion, vous êtes revenue au centre de la pièce et vous avez jeté sur ma table de travail, avec un gracieux abandon de tout vous, les lilas cueillis au bord de la pièce d'eau. Cette offrande avait le parfum de votre âme. Ne pouvant encore permettre que je goûtasse à votre chair, vous teniez, par une pudeur coquette, à me satisfaire avec cette gerbe amoureusement pressée contre votre poitrine.

« Ma tête et mes sens vous ai-je dit, ont élu ce Heu comme le plus apte à couver ma conscience. Une douce chaleur, qui me vient

du large horizon entrevu et des livres feuilletés, émeut mon esprit. Il n'est pas de pièce dans le château plus religieuse. D'ici on jouit de la vue la plus cyclique. Lorsque j'ouvre ma fenétre, toute la belle vallée du Grésivaudan et celle, plus tendre encore, que sillonnent les eaux glacées et lourdes du Drac, tout le massif de la Grande Chartreuse, les pics de Belledonne, la cascade de l'Oursière, le dur glacier du Tailîefer, les sauvages précipices des monts de la Salette se jettent à la fois sur moi, me saisissent dans une sombre symphonie panthéiste. Si je lève la main vers ces rayons, ce sont toutes les joies et tous les soupirs de l'humanité que j'entends.

« Jadis cette chambre s'appelait celle au linge. Des pitons fichés dans le mur attestent encore l'usage, après les grandes lessives fa-, mihales, — elles avaient lieu trois fois par an, — d'étendre sur des cordeaux la bonne toile, amie de nos corps, après que le soleil Tavait bleuie et que la prairie l'avait impré-

gnée de son arôme. Vous devinez là le doigt habile du hasard et l'aimable symbole qui se cache, à mon insu, dans le choix de cet asile chaste. Pour atteindre ma paix et communier sous les espèces de la nature et de l'univers humain, je dois traverser tous les espaces habités par mon enfance, revivre mes ancêtres, me faire une âme candide, semblable à celle des bambins qui suivaient le Fils de l'Homme dans les rues de Jérusalem. Je ne puis parvenir au seuil de ma pensée que purifié par la vision nécessaire d'un âge écoulé dans l'allégresse.

« La lecture d'un roman, en face de la vérité de ce spectacle lyrique, serait un trop impudent blasphème. Vous ne me verrez donc causer qu'avec des poètes et leurs frères, les philosophes.

Le vulgaire qui ignore l'art de méditer un sentiment, ne comprendra jamais qu'on puisse s'élancer avec la même fougue sur un rythme métaphysique comme sur une strophe élégiaque. Vous-même oserez-vous

m'accorder que cette plaine chatoyante n'est que le produit d'une inconsciente affirmation de mon moi, et qu'en vivant je projette cette houle de montagnes? Non, car vous tempérez mon enthousiasme d'un sourire moqueur. Mais Fichte vous apprendra à vaincre votre timidité, lui qui commençait un cours par ces mots : «Aujourd'hui nous allons créer Dieu ». Mazeppa galoppe dans le steppe ; Ganj^mède s'élève dans les cieux et j'écoute encore Fichte me dire : « Rien n'existe qui ne soit un produit de l'imagination ». Voyez-vous une différence entre Schelley et Schelling? Croyez-vous qu'Hegel soit plus vrai que le divin Mallarmé? Ces vers sont-ils de Bergson :

« Vielé-Griffin ne signerait-il pas ces

De cette heure-ci, vers celle-là, il n'est

Il n'est qu'un pauvre instant — le'seul ! — Le dernier né

Peut-être, en fixant ma cécité

Sur la nuit qui vient ou le jour qui point,

(Tel d'une barque on voit venir la côte au loin)

Verrai-je venir l'Eternité...

phrases : « La philosophie transcende les concepts pour arriver à V intuition... L'objet de la métaphysique est d'opérer des différenciations et des intégrations qualitatives... La durée intérieure est la vie continue d'une mémoire qui prolonge le passé dans le présent. »? Et si Francis Jammes oublie de se pencher sur un papillon, j'aperçois la main osseuse de Spinoza pleine de poudre d'ailes.

«Oh ! Mad ! dans le silence de vos nuits ferventes, alors que vos sens baignent dans le sommeil et que votre conscience s'écoule dans la pure durée, n'avez-vous pas senti monter du fond de votre être translucide les accords d'une lyre infinie et les frissonnements d'un Verbe divin? Cette mélodie continue, cette émotion d'Absolu, Mad, c'était au fond de vous-même un subit épanouissement de la Réalité mobile, fuyante, insaisissable de quoi nous sommes faits ; une prescience vécue de l'Etre cosmique; une fusée d'or qui éclate en étoiles au ciel subhmé de

notre esprit et qui retombe aussitôt dans l'ombre du souvenir. Seuls les poètes et les philosophes ont mission de perpétuer,, en nos âmes obscures ce feu d'artifice transcendant. Ils illuminent nos méditations de millions de soleils éphémèresdontle tourbillon enflammé s"évanouit tout à l'heure, mais dont l'éclat instantané suffit à nous faire entrevoir l'intérieur de notre propre temple. Hors ceux-ci et ceux-là, tout est chimère ; rien iiest que par eux ; l'unité de leurs émotions déchaîne une musique et celte musique fait tourner les sphères. »

Mais pourquoi insister? Je crois bien que vous ne m'écoutiez pas, m'avez-vous seulement jamais entendu ? Vous vous laissiez gagner par les Gémissements émanés de l'ambiance, vous étiez cette atmosphère même, vous sentiez bien plus de choses que n'en peut réfléchir votre raison, vous voyiez plus loin que tout, carie lieu parlait plus fort que mes paroles, et vous songiez :

« Le cœur de mon aimé est là sur l'appui

de la fenêtre, au milieu de la table où j'ai déposé ce printemps en bouquet, parmi ces volumes éparpillés selon les minutes de sa fantaisie. Moi aussi je suis là, j'avais hâte de mêler le battement de mes artères aux pulsation de ce recueillement, de ces choses qui sont des actes. La science ardente des peuples, le cantique des nations me pénètrent. Je bois un peu de cette liqueur dont s'enivrent les hommes et qui les fait pleurer. Voilà que ce trésor de croyances, que cet océan de désirs ont traversé les siècles pour affluer jusqu'à ma lièvre et s'engloutir dans mon rayonnement. Henry, vous êtes tout l'amour de la terre, toute la poésie des mondes, toute la philosophie des cerveaux torturés d'idéal. Vous êtes tout cela et vous vivez de m'aimer. »

Et comme un chant d'action de grâces gonflait ma poitrine :

« A présent Madeleine va regagner son repos, elle s'enfermera dans sa chambre de jeune fille aux mousselines de première communiante. Mais elle n'y sera plus seule.

Ma pensée dort sur Toreiller immaculé, comme un halo autour de ses tresses blondes. Nous nous connaissons tout. Nous ne saurions nous donner au-delà. Aujourd'hui nous avons conjugué nos vies dans le même délire. Je l'ai traquée jusque dans les plus secrètes retraites de son cœur; je l'ai ployée pantelante sous mon rêve et l'ai mieux possédée que mon propre souffle. Ah ! le soir qui vient a la saveur d'un viol d'âme ! »

... Cette dernière halte au sein de ma jeunesse pensive n'avait duré que quelques minutes. Mais nous nous étions si fougueusement offerts l'un à l'autre en silence, que vous avez rougi, dès que nos regards se sont rencontrés pour la première fois, comme après une faute délicieuse, et je n'ai bientôt vu que le ruban de votre ceinture en faille rose qui voltigeait à travers le couloir.

Je n'ai pas quitté cette pièce parfumée de

LEETRES A l'ÉLUE 51

votre présence, de peur que ma vision dazur ne se ternisse au spectacle des laideurs quotidiennes. A cette heure, votre image chère émane diffuse de la lampe familière, s'étale en nappes pâles sur ce papier blanc, se réfugie aux solives du plafond^ sommeille dans l'ombre des étagères. Voyez-vous, il m'indifférerait presque d'être muré pour toujours dans ce repaire et que vous fussiez morte. Car, en vérité, Mad, je vous vis éternellement...

Et pour mieux m'incruster le souvenir présent de cette après-midi de soleil, je goûte une suprême volupté, le visage enfoui dans cette gerbe de lilaS; à recommencer ce soir, en vous le racontant, notre pèlerinage sentimental, à travers mon enfance et nos cœurs émus.

lei- Mai.

Mad, il nous faut bénir plus puissant, plus profond que la raison, cet instinct où notre être puise sa lumière et son orientation infaillible, au milieu des incertitudes de la vie.

Il ne sert de rien de penser toujours échapper aux voix de nos morts, à l'enseignement de la terre. A travers nos pérégrinations, loin des sentiers connus où demeurent gravés les pas de nos aïeux, nous ne parvenons pas à étouffer le cri vengeur de notre race. Des foules impérissables hurlent leur désespoir, se jettent à notre poursuite, domptent notre effort pour leur échapper, nous cap-

tent dans leurs filets et nous ramènent au carrefour de la tradition.

Un jour vient, où las de chercher la vérité en dehors des roules longtemps frayées, nous entendons, dominant les dissonances de nos cervelles individualistes, le concert héréditaire, l'harmonieuse mélodie des ancêtres, gardiens de cette dernière certitude sur quoi repose chaque tige de nos efforts. Etvoici que vaincus, non? nous abandonnons, décidés à poursuivre cette piste, que ni les vents de l'esprit, ni les orages du cœur n'ont pu recouvrir.

A vous, Mad, qui poussez vos jours dans la lumière d'une foi inébranlable et qui ne cessâtes jamais « d'entendre vos voix », ne dois-je pas être un sujet d'étonnement quelque peu complexe? Car, pour votredocilité lucide à vous laisser conduire par la main depuis votre iiaissance, ma désobéissance volontaire aux préceptes d'un ordre supérieur à moi-même, est d'un bien détestestable exemple.

S'asseoir par terre, voilà un geste simple et nécessaire que nous accomplissions jadis avec volupté, alors que nos esprits, non encore dressés par l'orgueil, s'occupaient exclusivement à pétrir de la boue et à manier du sable. Notre enfance caressait avec amour un peu de la substance de nos champs et de nos corps. Pour mieux manifester notre obscur désir de ne point nous détacher de nos origines, combien de fois nous est-il arrivé de courir à quatre pattes sur le sol!

Souffrez donc que je vous offre ma confession, comme autrefois je vous tendais un fruit, après y avoir mordu. La nacre de vos dents rieuses creusait l'empreinte de mes dents et je vous regardais, heureux et tranquille, boire le suc de mes pensées.

Ces pensées, Mad, étaient les vôtres. A vrai dire ce n'était point encore des pensées claires, des pensées turbulentes, de ces impérieuses pensées qu'on sent courir dans le cerveau ; mais plutôt une douce chaleur^

semblable à celle que dégage, à midi, l'eau du bassin où l'on trempe son doigt.

Je ne me distinguais de vous que par mes bas troués et par ma force à lancer des pierres à la cime des arbres. Nos yeux dardaient les mêmes rayons. Nous marchions, très sages, au milieu des allées dorées, nous tenant par le bras, en proie à des extases perpétuelles. On ne se disait jamais : je t'aime. Notre mutuelle affection s'élevait dans le ciel bleu, comme la fumée tranquille, qui déjà monte du toit à notre réveil et à laquelle on ne prend plus garde. Nos jeunes vies nous étaient si familières ! Nous poussions notre joie dans la certitude, si sûrs du lendemain ! On préférait goûter en silence le bonheur d'être cela.

Cela, c'était la chanson du vent dans les sapins hérissés d'aiguillettes; cela, c'était le brùle-gueule du jardinier François, le tablier blanc de la petite servante, la mie de pain jetée aux carpes centenaires, le violon de votre grand-père ou sa canne torse, le

cri d'adieu des paons sur les branches des cèdres, dans le soir qui tombe; cela, c'était toute la paix qui étreint deux cœurs d'enfants et qui défend aux fiévreuses pensées d'approcher, Mad, absolvez-moi d'avoir oublié une heure que nous nous sommes aimés depuis toujours.

Tout le malheur est venu de la mort de mon père, ou plutôt de Dieu qui ôta trop tôt à mes jeunes ans leur tuteur. Un père ressemble au robuste tilleul qui se dresse devant la maison grande ouverte, les soirs de juin, et au pied duquel on écoute sans rien dire l'approche du mystère de la nuit.

Le mien était un grave camarade qui ne dédaignait pas le sourire, ni d'ébranler le roc de sa voix sonore, à la seule fin de taquiner l'écho. Sa puissante main abritait ma sécurité. J'aimais lui abandonner mon poignet, pour quelle m'élevât brusquement audessus d'un ruisseau caché sous les racines du saule. Lorsque nous descendions en cou-

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