‹ Lettres à l'élue, confession d'un intellectuel;Chapitre 4 sur 5 · LETTRES AL · texte numérisé non relu

LETTRES AL

rant au potager cueillir un melon, je me retournais pour voir la poursuite ailée de nos ombres inégales, et lorsque nous arpentions la plaine brillante de rosée, dans l'éclat humide d'une aube de novembre, pour aller piquer, sous le soleil blanc, l'hypnotique miroir aux alouettes, je m'appliquais à mouler mes petits pieds sautillants dans la trace nette et franche de ses lourdes bottes.

— Mon père^ votre longue expérience des choses et des hommes s'appuj'^ait sur mon épaule. Vous disiez: « Voici une plante qui a soif, mais gardons-nous de lui donner à boire avant que le soleil n'ait éteint ses rayons. — La lune ronge ces murs et leur communique la lèpre. — Ne tire pas sur la tige de cette herbe, tu te couperais. — Il n'y aura pas de vin cette année, mais il sera bon. — On voit trop bien le Mont Blanc aujourd'hui ; demain il pleuvra. — Si tu jettes une allumette enflammée sur cette fourmilière, instantanément les fourmis la souffleront. — C'est le moment de dormir ; dans

une heure il serait trop tard. — Ce cheval est très fatigué ; faisons-le trotter sec, autrement il butera. »

Vous m'appreniez non plus à voir, mais à regarder, à donner un sens à chacune des formes que revêt îa vie, à nommer les objets de ma contemplation curieuse. La nature vous était familière, aussi vous plaisait-il d'accroître d'abord les sujets de mes étonnements, pour les réduire ensuite à ce que vous appeliez des phénomènes naturels.

Vous me sembliez un fameux trappeur.

Le soir, nous nous glissions à travers les buissons, comme à travers les hautes lianes des forêts vierges. Il s'agissait de capturer les hôtes de la nuit. On retenait son souffle. On ne percevait qu'un immense silence venu de très loin et, tout au fond de cette solitude, le choc précipité de nos artères. Mais l'ombre est pleine de mouvements. Bientôt l'obscurité remuait toute.

On entend des heurts, des envols subits, des craquements douloureux. Une minute

qui semble une heure la mort envahit les ténèbres ; on pense qu'un spectre va se lever. Puis reprend le bruit affairé de mille petits travaux sans cause. C'était surtout un trot lé^er sur les feuilles sèches, à intervalles irréguliers. Quand on s'était bien orienté, on fonçait soudain dans la direction sonore, et nous trouvions notre hérisson déjà en boule. Vite, je le roulais dans ma casquette et le portais à la rigole. Ce caractère pointu cédait sous la douche et montrait un fin museau de sanglier sur de jolies pattes d'ours.

Parfois on poussait la cruauté jusqu'à tuer dans leur élan les gambades gracieuses des écureuils voleurs de noix. A notre coup de feu, ces acrobates lâchaient leur trapèze, opéraient un saut périlleux dans le ciel, avant d'étaler sur l'herbe leur pauvre tête ensanglantée, d'où pendait, entre deux incisives blanches, une langue rose. Et lorsqu'on se précipitait vers le mort, ce malin nous laissait d'abord entre les doigts un paquet de puces.

Un jour, mon père, sans rien dire vous êtes parti. Je suis resté à vous chercher au miUeu d'ennemis invisibles, prêts à m'assaillir. J'interrogeais les lieux de nos promenades, nos jeux favoris, les témoins épars de nos leçons délicieuses, tout ce qui pouvait enclore votre mémoire et me tendre votre image. J'ignorais qu'à cette heure votre présence, au lieu de s'éparpiller, venait de se concentrer en ma vie, et qu'après m'avoir conduit à vos côtés dans diverses demeures fleuries^ vous alliez habiter en moi pour jamais.

Je pense, aujourd'hui, que vous teniez sans doute à me donner l'exemple de l'ordre, en me devançant dans un chemin inconnu et qu'il fallait que mon éducation sensible se parachevât dans une connaissance réelle de la mort. Votre enseignement consistait à tout me faire toucher du doigt, car vous placiez le grand secret de l'intelligence dans les yeux et au bout des mains. De la sorte, plus je m'enfonçais sous les tonnelles de la na-

ture, plus j'entendais chanter ma science. Là-bas, au fond, derrière les rideaux de pampres verts, dormait la mort ; par vous je l'ai palpée dans l'ombre.

Hélas ! à l'âge que je traversais, l'esprit se pose avec maladresse sur la vie et son équilibre est plein de timidité. La simple poussée d'une idée un peu évocatrice suffit à faire pivoter la conscience d'un enfant ; ce sont alors tous les espoirs de sa race qui chancellent avec lui.

Mon père se dressait devant l'avenir ténébreux comme un mur hospitalier. Ma faiblesse y trouvait un abri contre l'orage et je m'arc boutais sur sa solide base, avec toute l'énergie d'une foi ardente. Le visage en plein soleil, je regardais monter mes instincts^ Mon rêve folâtrait dans la prairie, semblable au vol étincelant des papillons toujours insatisfaits.

Lorsque le mur s'écroula, je fus projeté contre de nouveaux horizons. J'ai tourné le dos aux fleurs brillantes de ma jeunesse

pour enjamber hardiment l'ouvrage de plusieurs vies. Là-bas m'appelait le mirage d'une raison trompeuse et l'éclat d'une aurore mensongère. Le désir de connaître, c'està-dire de critiquer, l'emporta. Déjà la pieuse certitude, déposée en moi par des mains sûres, dépérissait, étouffée sous la dangereuse fermentation des idées d'orgueil et de rébellion.

Grisé par la joie d'être, avide d'affirmations contradictoires, je me sentais assez fort pour dompter les obstacles élevés en face de mon ambition et pour dissiper, aux quatre vents de l'esprit, le surcroît de mes puissances.

Mad la docile, quelle ne dut pas être votre angoisse le jour où je partis pour Paris, sans presque détourner la tête, oublieux de nos tacites et quotidiens engagements. Je crois bien, Dieu me pardonne, que je vous méprisais un peu, vous et votre charmante naïveté que je prenais pour de l'ignorance.

Certes, vous étiez trop fière pour pleurer

en ma présence, maisje ne puis me rappeler l'allure cadencée de Belle, la vieille jument alezan brûlé, qui m'emporta dans le méchant cabriolet de notre fermier, sans voir votre mouchoir s'agiter au-dessus de notre bonheur, en un déchirant adieu.

Aux heures sombres, ce signe de détresse m'a poursuivi comme un reproche. Ce voile blanc, qu'agitait votre bras nu derrière la barrière du parc fermée sur ma fuite, m'appelait comme une toile de salut plantée sur un roc. Je sentais en mon cœur l'amertume de votre sourire. Mais la fausse croyance en ma mission intellectuelle me commandait d'être dur. J'éprouvais une mauvaise volupté à piétiner le jardin de votre âme où j'avais tant joué.

Mad,Mad, qu'il est besoin de volonté pour faire ainsi souffrir 1

J'avais une telle conscience de désobéir à ma race, que pour me créer un nouveau repos et puiser dans ma faute une paix nécessaire, je jurai de couper les liens suscep-

tibles de me rattacher au rivage du passé. Mon incompétence des affaires, la haine du papier timbré et du style diabolique des notaires empêchèrent seules la vente de ce château, dont l'image me hantait comme un remords. Du moins je voulus me dévêtir de tous les préjugés essentiels à ma conservation, et j'entrepris de gaspiller avec lucidité le trésor de sagesse légué par ces peupliers séculaires, dressés comme des juges le long de la route que, pour la dernière fois, croyais-je, je parcourais en cette froide matinée de novembre.

La veille, il m'en souvient, votre grandpère m'avait retenu à dîner. La conversation fut haletante comme le souffle d'un malade. Les mots allaient de l'un à l'autre, timides et doux, tels des orphelins qui tendent une main vide. Chacun s'absorbait dans l'ombre de ses pensées et fermait les yeux de peur que les visages ne parlassent trop fort. Ah ! tout était bien fini I Je me raidissais dans mon égoïsme pour ne point céder aux sug-

gestions envahissantes. Je croyais marcher au miUeu de cris déchirants, comme un promeneur dont le dos est assailli de prières, et qui évite de se retourner, de crainte d'être attendri. Vous aviez assez d'occupations avec vos larmes à refouler et votre grandpère méditait impénétrable, penché vers la cheminée.

On se quitta de bonne heure. On était très malheureux. J'avais surtout hâte d'échapper à cette atmosphère, de ne plus entendre 'le toc-toc des souvenirs. Cette dernière nuit, je la passai à entasser du linge dans mes malles et, tandis que je fouillais les hautes armoires et les commodes ventrues, obstinément, des objets caressés par vos doigts, se glissaient sous ma main, pour se laisser palper une dernière fois : notre collection de papillons, des feuilles de l'herbier composé durant une excursion à la Grande Chartreuse, des cailloux ramassés au bord du Drac. C'était surtout, à travers ces témoins babillards, la perpétuelle résurrection de

votre grâce ingénue. De partout vous surgissiez comme un lys. Mais je repoussais avec colère dans leurs tiroirs ces fâcheux conseillers, tel un assassin se hâte de faire disparaître les membres brisés de sa victime, car il était dit que pour vous comprendre selon votre désir, je devais d'abord épuiser la coupe de toutes lesphilosophies, et que je ne m'attendrirais sur vous, qu'au terme d'une douloureuse expérience d'intellectuel. Cette expérience, il était nécessaire que je la fisse. Nul n'aurait pu me contraindre, mon père mort, à renoncer à l'aventure. Quel remède immédiat dompterait la rage d'un jeune esprit mordu par le monstre de la métaphysique ! Le temps seul cautérise les plaies de ces « hallucinés de la raison pure » qui, rongés par le doute, assoiffés de réalités, après s'être aventurés au bord des abîmes de la pensée, reviennent tout doucement, par des chemins battus, se guérir de leur vertige et respirer des roses, dans la compagnie de gens simples.

Voilà sans doute pourquoi votre grandpère accueillit mon départ avec sérénité. Lorsque je lui eu appris mon projet de consacrer mes forces à l'étude de la haute philosophie, il ouvrit toute grande la fenêtre de son salon.

Le verger, déjà rongé par la rouille de novembre, s'étendait à nos pieds et l'on apercevait en face la demeure de mon enfance, droite, avec ses .tuiles rouges, sous le ciel pâle. Nous contemplâmes, silencieux, les derniers rayons d'un soleil fauve déposant un suprême et grave baiser sur la robe somptueuse de l'automne. Votre grand-père me tenait par le bras. Au bout de quelques minutes, sans avoir prononcé une parole, il me laissa partir.

Il savait bien, le sage vieillard que son geste glorieux envahirait ma mémoire, quand sonnerait mon heure, et qu'aussitôt la nature entière rentrerait dans mon âme...

i" Mai, soir.

Votre oncle Charles, son cheval Marquis et son chien Zut ont fait irruption sur la terrasse et ont sauté au beau milieu de ma narration.

J'avais eu, en effet, l'imprudence de quitter mon grenier et de m'installer sous les platanes. Ma confession se déroulait au milieu d'un concert de fauvettes et des coups de pioche sonores des « manœuvres » en train de remuer la vigne. Votre cher parrain, sans descendre de cheval a, du bout de son stick, saccagé mes feuillets et les a éparpillés sur la table de fer surmontée d'un immense parasol. Un jeune soleil de mai

gambadait au-dessus de ce champignon multicolore et m'éclaboussait d'arcs-en-ciel.

Lorsque j'eus avoué à votre oncle la destination de cette lettre, celui-ci est entré dans une belle fureur.

— Je ne comprends pas ta bêtise, m'a-t-il dit, ni que tu écrives à Madeleine, alors que deux kilomètres à peine vous séparent. Comment ! tu la vois tous les jours et tu éprouves encore le besoin de gribouiller du papier à son intention ! L'amouT t'a donc ôté l'usage de la parole ?

— Chevalier tempétueux, lui ai-je objecté, ignorez -vous que Mad à cette heure déguste du Vouvray et grignotte des tartes aux framboises chez vos cousines de Glacy, à vingt kilomètres de moi, et qu'il m'est doux de tremper dans l'encre la fièvre de mon attente. Au surplus ajoutai-je, je ne vous cèlerai pas plus longtemps qu'aussitôt Mad envolée, je monte au grenier converser avec sa pensée. Il a fallu me résoudre à cette délicieuse habitude. Son départ interrompt

chaque jour quelque communication de la plus haute importance, et j'ai tout lieu de supposer que Mad se glorifie du même défaut de mémoire puisque, à peine rentrée, elle répond à ma lettre qui l'attendait déjà.

L'oncle Charles n'entend ni la plaisanterie, ni qu'on prenne son plaisir où on le trouve, et encore moins à écrire des folies qu'à en faire. Chez lui le mépris est silencieux et se manifeste par des haussements d'épaules qui parlent plus fort qu'une parole. J'ai dû m'incliner et seller Manon.

Nous sommes allés jusqu'à Sassenage par le petit sentier obscur qui lèche le pied de la montagne. Je rentre tout crotté, mais avec des parfums d'acacias fleuris plein le cœur. A présent le sujet de ma narration s'est évaporé dans l'ombre transparente et bleue des glaïeuls. Il me faut un grand effort pour plonger jusqu'au fond de mon ancien moi et en rapporter quelques vieux débris d'états d'àme.

Depuis six mois que je poursuis ma guérison morale, mes plaies se sont si bien fermées qu'à peine me reste-t-il un souvenir confus d'insomnies et d'affres délirantes. Mais pour narguer votre parrain, et tout de même vous complaire, afin que chaque minute de ma conscience résonne éternellement en votre être, chère petite fiancée, je veux m autosuggestionner, revivre un soir ces années passées dans l'agitation intérieure et la dissipation intellectuelle.

Demain, de bon matin, François attelera la carriole et vous portera mes deux lettres avant 'de se rendre à la ville. Votre journée commencera par un sourire. Lorsqu'on vous tendra ce lourd papier à votre réveil, vous caresserez d'abord votre joie et resterez un grand moment à fixer cette enveloppe blanche.

Sachez donc que la rue de Médicis possède, entre autres attraits, celui d'offrir le plus sûr ermitage au sein du plus turbu-

lent des quartiers. Avec la rueSoulflot qui la prolonge et la brusque intersection des deux tronçons du boulevard Saint-Michel, cette avenue bordée d'arbres, du haut de mon quatrième étage, m'apparaissait comme un géant crucitié dont la tête et les pieds reposeraient inertes, tandis que les bras, démesurément étendus, s'agiteraient encore avec frénésie pour grififer les ténèbres.

De rOdéon au Panthéon vous marchez au milieu du silence. Une atmosphère de deuil enveloppe le péristyle, autour de quoi tant de lettrés faméliques ont promené leur détresse. Une ironique solitude pèse sur ces morts illustres que la patrie ne vénère d'aucune reconnaissance — d'ailleurs avec quelques raisons souvent. Seuls l'omnibus Panthéon-Courcelles et celui des Feuillantines, semblables à des hannetons malades issus de l'antre de l'Odéon, grimpent en geignant la pente grasse et se traînent le long du piteux bassin dressé à l'entrée de la rue de Médicis.

Mais les deux zones pacifiques sont brus-

quement coupées par une voie frétillante, allongée soudain comme le coup de poing d'un charretier qui s'étire. Le boulevard Sainl-Michel résonne de cris partis on ne sait d'où. Et quand sonnant du timbre à coups redoublés, surgissent, emportés dans la descente, les lourds tramways à vapeur de Montrouge et de Porte d'Ivry, tout trépide, chacun se gare en courant, la main au chapeau.

Des deux trottoirs de la chaussée surgissent des êtres désordonnés, telles les foules vomies pêle-mêle par les portes d'un théâtre. Les uns se hâtent, une serviette sous le bras ; les autres, ceints du béret et la pipe d'un sou dans le coin de la bouche, chantent avec une fille en cheveux de chaque côté ; ceuxci discutent; ceux-là proposent des plans de Paris, des lacets, des crayons, ou vous mettent obstinément des papiers dans la main. Vous en verriez qui, affublés d'une houppelande et le chef ceint dune casquette originale, portent d'énormes écrileaux bariolés et

qui hurlent, sur un ton de mélopée, pour ceux auxquels l'indifférence fermerait les yeux : « Ce soir au cabaret du Grillon... » Le vent dissout le reste dans la rumeur perpétuée et de partout isse une vie insolente.

Le souvenir de Jean de Tinan n'entra pour rien dans ce choix de la rue de Médicis, mais bien plutôt l'aspect imposant et doux de ce Luxembourg auquel on a conservé le délicieux nom de jardin. Lorsque la concierge de mon futur appartement eut levé les stores, ce fut un éblouissement. Rien qu'un immense lac de verdure avec, çà et là, des rayures semblables à un sillon fiévreux après le passage d'une barque. En bas on avance à travers un dédale de fûts : on se perd parmi les colonnes d'une ville engloutie. De la hauteur de ce quatrième on n'aperçoit plus qu'une mer qui déferle. Chaque vague ondoyante se prolonge dans une autre vague. Tout s'unifie, tout s'absorbe pour n'offrir à l'œil qu'un océan de feuillage^ traversé par trois courants formés par l'allée centrale,

l'avenue de l'Observatoire et le prolongement de la rue de Fleurus. Au milieu, un petit tourbillon, et ce Maelstrom est peuplé d'enfants qui dirigent leurs bateaux à voiles à l'aide de lignes en jonc.

J'aurais pu dormir au centre du « confort moderne ». Mais je croyais devoir à mon intelligence de supprimer tout ce qui respire la dissipation de l'esprit. L'exemple de modestie, proposé par Taine et par Renan à ma studieuse jeunesse, me contraignit à n'occuper que trois pièces et un spendide horizon.

Une seule chambre d'étudiant, blanchie à la chaux, aurait d'ailleurs suffi à mon bonheur, car je nourrissais un cerveau peuplé d'abstractions grandioses et décidé à m'emporter à travers les plus magnifiques palais d'idées. A cette époque je tenais les idéalistes allemands pour les plus sûrs éducateurs de ma conscience et j'avais la certitude de créer les formes comme on crée ses concepts. Mais un plus profond amour de la nature, joint à mon goût persistant pour la poésie, m'avaient

sans mot dire aveuglément conduit au bord de ce Luxembourg, afin que mon âme inquiète, au sortir de trop desséchantes méditations, s'}'^ rafraîchit, sous la chanson de la bise, parmi les rameaux dépouillés.

Une entrée exiguë et morne ouvrait sur ces trois pièces disposées à la file. Au milieu, le salon^ avec son plafond exténué et ses tentures sans indulgence. Les fauteuilsLouis XIII, rangés en demi-cercle, vous inspectaient sévèrement. Les bibelots, épars sur la cheminée recouverte de peluche rouge, n'offraient aucune distraction. Dans un angle, le piano, drapé avec sobriété, ne proposait que du Bach ou du Wagner, c'est-à dire des traités de logique et des poèmes mystiques. L'accueil de la table massive, où dormaient les œuvres de Leibnitz, reliées en veau fauve à coins, et les Principia philosophiae de Descartes, dans l'édition originale d'Amsterdam de 1644, — n'avait rien d'engageant. Dès l'abord, un tapis floconneux captait vospieds

et leur imposait silence. Il n'était pas jusqu'au sopha recouvert de drap garance qui n'offrit à l'intelligence une franche sécurité. C'était le tabernacle de l'esprit d'analyse.

J'ai pourtant passé là des heures chaudes, vautré sur de complaisants coussins, à écouter les graves déductions d'inoffensifs camarades repliés au bord de la même pensée. Au milieu de ces rêves vécus la nuit s'avançait sans qu'on l'entendît passer. Les lampes s'épuisaient plus vite que nos voix. L'ombre abritait nos fantômes courbés au-dessus d'un tabouret tunisien, aux incrustations de nacre, armé de pipes et de rhiim. Mais à travers les ténèbres, nos paroles tombaient lumineuses comme des gouttes de clarté ; nos cerveaux flambaient; tout notre être resplendissait comme l'intérieur d'une cathédrale un soir de Noël.

Si au cours de la discussion, un texte de Platon ou de Spinoza était contesté, j'allais quérir le volume dans mon cabinet de travail situé à gauche du salon, et le rapportais au

centre de notre assemblée. Car nul ne peut se vanter d'avoir jamais soulevé la portière qui interceptait l'entrée du laboratoire de mon âme. J'en ai toujours défendu l'accès, même aux plus chers compagnons d'idées, ainsi qu'une femme défend ses baisers.

II accusait pourtant quelque banalité, ce cabinet de travail rebondi et replet. Les livres encombraient ses murs d'une graisse parasite et obstruaient le visage des tentures.

Mais combien je m'enthousiasmais de cet embonpoint, lorsqu'enfoui dans un confortable fauteuil en cuir marron, devant une table chargée de manuscrits appétissants et bien servie de notes rares, je relevais la tête pour fixer une notion fugitive! Mes 3'eux pouvaient aisément embrasser l'ensemble des civilisations, la totalité du savoir humain. Je me voyais le centre de toutes les métaphysiques, le Dieu des religions, le prêtre de ces diverses morales. Ma compréhension universelle égalait l'effort de chaque créateur. Ces chercheurs d'absolu, je les dominais en-

core par ma synthèse, par mon désir de réconcilier les contraires, de trôner sur leur union après l'avoir accomplie.

Non, personne n'est jamais venu me distraire durant ces bienveillantes après-midi. Le soleil ne frappait pas à mon balcon ; le Luxembourg ne me faisait pas signe. La pluie mince m'avertissait d'avoir à fondre mon âme en sa monotonie. L'espace même, si j'ose dire, tout ce qui vit à l'extérieur, s'amenuisait, coulait en teintes grises, pour mieux se rendre indilTérent.

Alors je me dépouillais peu à peu de mon moi social et superficiel, à la manière d'un médium qui, à force de fixer un diamant, s'évapore de sa conscience relative et descend de degré en degré vers l'état second. Je traversais les couches successives du raisonnement discursif, les régions de plus en plus denses où l'esprit lutte encore avec les objections, pour aboutir à la source ultime de mon âme, à ce que les anglais appellent subliminal self. Sans comprendre que j'étais

l'objet de ma propre hallucination, il me semblait alors que j'avais touché le fond même de la vie, le dernier seuil de l'être, la substance. Je me pensais dans une intuition directe, je n'étais ])\us produit, mais principe universel, l'égal du cosmos et je pouvais à men gré me réincarner dans Hume ou dans Hegel. Je ne croyais plus objectiver une doctrine, mais la réaliser dans un acte pur. C'est pourquoi je choisissais mon siècle au fil de ma fantaisie et prenais la forme concrète, animée, de telle ou telle théorie offerte à mon bon plaisir.

Enfant, je lisais Jules Verne, et le soir, dans mon lit, je partais pour la lune ou parcourais le fond de l'océan. Perdu dans mon cabinet de travail, je n'agissais pas autrement avec le Bruno de Schelling ou le Zarathoustra de Nietzsche. Mais avec quelle intensité mon cerveau mimait les gestes d'un génie disparu ! J'évoquais Plotin, cdmme on évoque un esprit autour du guéridon. J'étais les Eiméades. Un certain

jour, en 1600, je fus brûlé vif à Rome avec Giordano Bruno.

Ce périlleux dédoublement n'allait pas sans m'épuiser. J'ai vu à la Salpétrière des sujets déposer leur sensibilité dans un verre d'eau. Si l'on pique le liquide, les malheureux tressaillent et hurlent ; si Ton jette le liquide, c'est une sérieuse déperdition de calorique constatée chez le patient. Au sortir de ces orgiaques expériences, d'algides frissons m'enveloppaient comme d'un drap mouillé. J'éprouvais quelque difficulté à réintégrer mon moi de tous les jours. Ce dernier semblait étriqué comme une vieille redingote de bourgeois, reléguée au sommet d'une garde-robe, et qu'on n'endosse que les jours de fête. Je me traînais jusqu'à ma chambre, et m'endormais pesamment, en proie à des cauchemars convulsifs.

Cette chambre, à droite du salon, me tendait des bras pitoyables. Elle offrait seule quelques fleurs de mansuétude au pionnier

de l'esprit. Les courtines du lit en toile de Jouy étaient de teinte joyeuse. Les arbres du Luxembourg m'environnaient et mon balcon avait l'air d'un nid de pierre perdu au sein des futaies. De la fenêtre ouverte, je n'apercevais que le ciel et des cimiers de verdure. Pour deviner la rue de Médicis, je devais me pencher au dehors. A la tête du lit, une tablette. Sur le mur, quelques reproductions des fresques de Puvisde Chavannes et son langoureux Pauvre Pêcheur, au maintien résigné en face du paysan endolori. Aucun livre ne chargeait l'atmosphère de ce lieu, excepté les Pensées de Pascal et les œuvres deRavaisson, dispensatrices des lumières de cœur.

Le matin frappait à mon volet pour me conduire au cours. Les amphithéâtres de la Sorbonne nous étaient fort hospitaliers. On éprouvait une certaine joie à pousser le tambour des hautes portes munies d'un œil de verre. Ici on ne laissait point toute espé-

rance; au contraire, on venait demander à la métaphysique cet oubli du tragique quotidien, qu'un bienfaisant opium dispense au marin. On cherchait dans l'idéologie la petite secousse nécessaire à notre désœuvré ment de civilisés. La parole mesurée des maîtres de conférences faisait lever dans nos cerveaux des bandes d'associations d'idées, comme une pierre lancée dans un bosquet donne leur vol à des nichées de rougesgorges. Le cours terminé, la « tangente » nous ouvrait une petite salle où nous pouvions entretenir nos maîtres. Là, à l'abri des bas-bleus et des messieurs frileux, nous tendions nos travaux avec de petits gestes misérables. On déliait la gerbe de ses pensées, on l'étalait sous les yeux indulgents, on sollicitait pour récompense des conseils.

Je crois qu'on se comprenait mal. On nous proposait des leclureset des textes, alors que nous avions faim et soif de conseils moraux d'une règle de vie, d'un principe d'action. — Et, de peur d'être repris par les affres de

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la conscience, on ne donnait pas à l'esprit le temps de se ressaisir, de se réfracter sur soimême. On regardait à trop s'examiner, on craignait l'épreuve d'une confession sincère et l'on courait vers son dernier refuge, la bibliothèque, pour se draper à nouveau dans les plis delà pensée et des chères illusions.

L'après-midi entrait par les hautes fenêtres de cette bibliothèque de la Sorbonne, aux fauteuils considérables, posait sa main de lumière sur nos têtes inclinées, nous soufflait une énergie compliquée. On n'avait rien à craindre. On se savait en sûreté, très puissants en face de ces longues tables aux places numérotées. Les livres causaient fort et nous rassemblaient dans une même ardeur. Lelivre, c'était pour nous, hélas ! le père et la mère auxquels l'enfant abandonne sa main pour s'endormir dans la sécurité. Malheur si, à son réveil, l'âme puérile ne presse plus que l'obscurité ! Elle criera sa détresse jusqu'à ce que la présence connue ramène le sourire sur des lèvres tremblantes.

Oh ! comme nous la comprenions cette intime détresse, dès que le soir venu, il fallait regagner nos demeures, rentrer dans sa vie en désordre ! Comme on redoutait la solitude désœuvrée qui vous jette aux pieds de votre âme ! On était trop entraîné à l'analyse pour qu'une fois les bibliothèques fermées on pût demeurer inaclif. Notre effort critique se retournait donc contre nous. Mais c'était trop d'audace que de penser se prendre pour sujet d'expérience. Un morceau de son cœur engagé dans cet engrenage, c'était s'exposer à être pris tout entier, à être broyé par le désespoir.

Pour nous qui entendions régler nos actes d'après les canons de je ne sais quelle raison pure, et qui avions jeté derrière notre épaule toute croyance, c'est-à-dire tout principe de vie, nous ne pouvions nous empêcher de quelque trouble, lorsque cette raison cessant ses maléfices, la voix fraîche du sentiment s'élevait dans notre être comme le chant du pâtre à l'aurore. Voilà qu'un peu de notre

enfance envolée nous revenait avec les hirondelles et mettait quelques frissons dans la logique de nos théorèmes. Valait-il la peine d'avoir poignardé tout préjugé, pour entendre encore frapper à la porte de notre cœur ?

« Ces souvenirs va-t-il falloir les retuer?

« Un assaut turieux, le suprême sans doute ! »

répétions-nous après Verlaine, et, Ton se hâtait vers les restaurants de la rue Monsieur le Prince, à seule fin de se renvo3^er des syllogismes au-dessus d'un haricot de mouton et de trouver des camarades avec qui discuter, des jeunes hommes désireux comme soi de s'agiter dans l'éristique et d'y reconquérir leur paix.

Mais le moment le plus difficile c'était la nuit, alors qu'on se sent seul, infiniment, à travers le silence des mondes. Finis les paradoxes ; plus personne pour vous donner la réplique ; aucune excitation extérieure ; rien qu'un pauvre moi pantelant, presque usé

d'avoir trop servi, de s'être tant donné aux autres, qui voudrait se guérir du mal de sentir.

La trop jforte tension cérébrale de la journée mettait en fuite le sommeil. Je m'enfermais dans mon cabinet de travail, comme un alchimiste avec ses cornues. Il s'agissait de faire sortir du creuset de mon cerveau le principe de toute vérité. bouillonnante. Làbas Paris s'amusait, chantait, aimait. Par instant la rumeur de cet Immense rut envahissait la pièce. Mon imagination flambait soudain sous léclat impudent des milliers d'arcs électriques, entrevus à la terrasse des cafés, au cours de promenades nocturnes. Puis tout m'abandonnait à nouveau. Je n'étais plus qu'un point d'ombre sous le firmament étoile, derrière ma petite amie, la lampe à huile du solitaire.

Alors j'évoquais mes démons, les philosophes ; je les faisais disserter, se battre. Kant attachait ses bas dans une chambre surchauffée ; Comte se montrait ridicule

avec sa femme, la prostituée ; Nietzsche insultait Wagner. La suggestion n'opérait point toujours rmesfantoches restaient inertes dans mon esprit ; mes livres semblaient très fatigués. Après quelques essais d'exaltation infructueux, je retombais lourdement sur moimême, brisé, anéanti.

C'était maintenant l'inévitable passage en revue de mes acquisitions intellectuelles, le dénombrement de mes connaissances, l'inspection de mes réserves. De quelle utilité ma science? Vers quelle fin tendaient mes actes ? Avais-je seulement appris à bien mourir, comme le veut Montaigne? Je prenais mes pensées à deux mains et je pleurais... Oh! comme je pleurais! Le susurement de l'air dans les arbres, un insecte entré par la fenêtre et prisonnier sous la cloche du chapeau de la lampe, le moindre parfum détaché d'un bouquet suffisaient à m'attendrir, à me rappeler les Alpes.

Certes, je ne regrettais rien encore; je me prenais seulement en pitié. Je maudissais

cet attendrissement comme un reste de sensibilité héritée, partant, disais-je, de valeur nulle. Je ne croyais pas aux avis de ma conscience, de cette conscience façonnée par les siècles et incapable de s'évader de sa courbe. Endolori par l'impuissance, j'attribuais pour cause à mes larmes un âpre désir, sans cesse déjoué, d'atteindre la voûte de la vérité, de m 'endormir enfin dans la certitude, méconnaissant celle que je portais en moi de toute éternité. Mad, je souffrais bien.

A ces instants de crise aiguë, comme seuls en peuvent compter les cérébraux pour qui Tavenir s'édifie sur la logique, il me plaisait de relire cette admirable page de la Nouvelle Idole :

« Au mois de mai dernier, pendant le séjour que j'ai fait dans ma propriété du Dauphiné, j'allais souvent m'asseoir au bord d'un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tar-

dive, le niveau d'eau est resté très élevé, et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les basfonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait, sous une mince couche d'eau, des centaines de boutons, à coutures blanches, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, mais tendus à se rompre. Tous les jours, les tiges s'allongeaient mais s'effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l'effort. Leur désir de vivre avait quelque chose d'héroïque. Je disais au soleil qui les attirait : « Soleil, triompheras-tu ?» Et puis, je voyais l'eau qui ne diminuait pas assez vite, et je tremblais : ils n'arriveront pas ; demain je les verraimorts sur la vase... à la fin, le soleil a triomphé. Avant mon départ, toutes les belles fleurs de cire s'étalaient sur l'eau. Voyez-vous, devant cela, je n'ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous un lac d'ignorance. Et nous tendons le cou vers une lu-

mière passionnément voulue. Sous quel soleil s'épanouiront nos intelligences, lorsqu'elles arriveront au jour?... Car il faut qu'il y ait un soleil. »

— Soudain, il me prenait des envies de courir me mêler à la tourbe bruj^ante, de changer l'horizon de ma vie par l'intoxication de savants coktails, d'oublier dans des bras indulgents l'amertume des heures de spéculation recueillie.

Les restaurants de nuit où l'on brise son verre, où l'on scande la musique satanique des tziganes du manche de son couteau contre le seau à Champagne, où l'on se persuade de la nécessité des actes éphémères, m'offraient de faciles atermoiements. Mais sitôt dans la rue, j'étais pris d'un affreux dégoût à contempler la démarche titubante des noctambules au chapeau disloqué, le rire crapuleux des fards, les offres calmes du vice. Les ampoules électriques des cafés m'éclaboussaient d'une lumière anémique, cerclaient

92 LETTRES A l'kLUE

mon visage reflété par les glaces d'un halo jaunâtre. La réalité vulgaire de vivre me souffletait. J'avais honte de ma lâcheté, et je venais m'effondrer dans un regrettable cabaret des halles, où le colloque brutal des maraîchers enveloppait mon isolement dun linceul souillé.

Mieux valait encore trouver dans l'amitié mon refuge. Quelques camarades et moi nous nous cramponnions les uns aux autres avec l'épouvante des naufragés. Parmi quantité d'appartements d'étudiants découpés sur le même patron, le mien passait pour le moins banal,, pour le plus « riche ». On y entrait chaque lundi soir, quelquefois aussi durant la semaine, et c'était comme l'illusion d'un foyer. Les plaisanteries et les charges coudoyaient les notions transcendantes et le tout se bousculait au passage. Une grave discussion entamée au sujet de la natura naiiirans et de la natura naturala de Spinoza, c'est-à-dire au sujet de la substance de Dieu et de l'ensemble de ses modes, se

termina un jour, j'ignore pourquoi, par une critique du Quo Vadis de Sienkiewicz. Aussitôt Georges de la Marfé d'improviser ce quatrain idiot :

« Dix enfants amoureux du grand Sienkiewicz «Brûlaient du beau désir délire Quo VadîSy « Mais hélas ! ils n'avaient aucun maravédis ; « Ils occupaient, transis, la même alcôve à dix. »

Une boutade lancée en l'air reboridissait mettant en branle notre attirail d'analyses psychologiques. Nous appelions cela dissocier nos idées. A l'extrémité de ces dissociations, il ne restait plus dans l'esprit qu'un calembour, image concrète de notre panlogisme hégélien.

Si, au lieu de jeter nos bonnets par dessus la Sorbonne, nous avions émigré à Heidelberg ou à Berlin, l'accoutumance, l'atmosphère respirée auraient fait de nous à la longue de vrais Allemands, je veux dire des métaphysiciens purs, sans remords, sans défaillances, sans regards obliques. Mais le ciel

de France pesait sur nos têtes et nous ne pouvions heureusement songer à nous prendre toujours au sérieux. 11 restait quand même, adhérentes aux racines de nos âmes, quelques mottes du terreau nourricier. Voilà pourquoi on souffrait tant.

Heureuse soufTrance, si nous en avions supposé la cause ! L'excès de nos cogitations avait exalté nos désirs sans apporter plus de calme à l'exigence de nos cœurs. Peut-être mourions-nous lentement d'inaction? Toutes nos énergies latentes, celles sur quoi le raisonnement n'a pas de prise, mais qui palpitent dans nos plus intimes profondeurs, demeuraient désœuvrées^, comme des bras sans emploi.

Un soir de juin, après une promenade péripatéticienne autour du bassin du Luxembourg, nous avions échoué sur un banc de l'Avenue de l'Observatoire. Ce lieu désert témoignait de l'amitié à nos paroles, et nous aimions, après le dîner, sentir descendre sur nos épaulesla fraîcheur des arbres immobiles.

avant de retrouver la lampe et l'essaim des lourdes pensées. A l'instant où les premiers roulements de tambour de la garde républicaine annoncent la fermeture des grilles, le plus illustre compagnon de mes années d'apprentissage et l'esthète le plus délibérément sceptique, Georges de la Marfé, s'écria : « Il nous faudrait une guerre. »

Ce cri d'intellectuel en flagrant délit de suprême détresse, lancé par un jeune homme de vingt-cinq ans, au bruit du tambour, nous aurait diverti à tout autre instant et procuré la mauvaise joie de renchérir sur l'ironie. Mais nous étions si las de nous-mêmes, si courbés sous le découragement, qu'aucun n'osa protester au nom de cette détestable philanthrophie humanitaire qu'en idéologues endurcis nous pensions de notre devoir de professer.

Que sont-ils devenus ces amis ? Certains furent charmants, leurs regards de moines sécularisés disaient la sincérité ; tous souffraient. Plusieurs, forcés de vile gagner leur

vie, abandonnèrent leurs cahiers, sitôt licenciés en philosophie. Les uns ont sombré dans la bohème sous le regrettable prétexte « d'écrire du théâtre». Les autres se sont lancés dans le vaudeville, cette variété de la bohème. Un ou deux ont déjà goûté le baiser de la Mort. Aucun n'est retourné en arrière. Ah ! quand Paris vous tient ! Ceux-ci trop engagés dans les buissons du journalisme, fonçaient au plus épais des fourrés et demeuraient prisonniers de leurs entraves. Ceux-là par lâcheté se sont laissés caser dans un ministère. Les autres, plus favorisés par le talent et promus au grade d'agrégés, demandaient l'oubli à une thèse de doctorat et ne voulaient pas qu'on leur parlât de là-bas.

Je songe beaucoup au livre de Jules Verne, intitulé De la terre à la lune, lorsque je soupèse mon ancien état d'âme. De modernes Jasons se sont enfermés dans un boulet confortable. Un canon gigantesque leur tend une gueule bourrée de fulminate et les

lance vers cet œil blanc qui regarde le sommeil des hommes. Le début du voyage s'effectue dans d'excellentes conditions. Or voici qu'avant d'atteindre le satellite, séjour inviolable^ le boulet doit traverser une région raréfiée. Aura-t-il la force de percer cette enveloppe étouffante? Non, hélas ! et les cadavres des Argonautes aériens, saisis dans le rythme de l'attraction universelle, sont condamnés à graviter éternellement autour de la toison pâle.

Voilà, Mad, à quoi servirent ces trois laborieuses années : à me projeter loin de moi même pour tomber dans une inclémente atmosphère. Mais comment vous narrer en détail cette lutte inégale? Pour vous introduire clairement dans ces minutes, il faudrait que vous les ayez comptées sur mes tempes, que vous vous fussiez immiscée à l'écoulement de ma conscience, que vous ayez été cette conscience même. Ah ! vous ne pouviez que me suivre de loin par le cœur, devinant mon émoi sans en saisir les causes. Mais si mal que

j'aie pu, en ces pages, fixer cet instant de mon existence bouleversée, je tremble d'en avoir trop bien esquissé les contours et de m'étre suggestionné au point d'avoir commis le péché du souvenir.

« Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?» « Si la vieille folie était encore en route ?»

Mais non, Mad, je suis votre force et votre image ; cette vie évoquée ne saurait me reprendre à votre amour, me dérober encore à vos caresses offertes. Car cette expérience fut définitive et voici comment je vous fus rendu sur cette terre.

Le corps humain ne résiste pas à l'orgie répétée ; au dérèglement de l'intelligence, pas plus qu'au libertinage des sens. Un psychophysicien accorderait qu'abuser de ses « circonvolutions » constitue un danger pire que le surmenage du « bulbe ».. Au sortir de ces états d'ivresse cérébrale, je tombais dans l'hébétude et le dégoût de vivre. Mon

esprit me semblait pâteux comme une langue d'ivrogne. Des migraines fréquentes aménageaient ma tète pour l'installation d'une définitive neurasthénie. Le temps des vacances consacré à la visite de la Belgique, de l'Angleterre ou de l'Allemagne n'apportait plus qu'un léger dérivatif au travail de cette lente désagrégation. J'étais trop familiarisé avec les nouvelles méthodes de la psychothérapie pour n'avoir aucune illusion sur les ravages de la maladie. Il m'aurait fallu marcher vers ce calme que seuls la nature et la vie animale procurent au rêveur. Mais au-dessus de mes instincts de poète s'érigeait avec trop d'orgueil la pensée, pour admettre sa déchéance. Mes longues méditations n'avaient point encore réussi à me pousser jusqu'au bon sens. Je me drapais donc dans mon nihilisme et me dressais immobile à l'entrée du nirvana, comme un bouddhiste résigné à la mort.

Je crois que je n'aurais pas étendu le bras pour saisir ma délivrance. Mais il suffit d'une

si simple secousse pour éveiller au fond de nos cœurs l'énergie endormie, qu'une pauvre parole, tendue avec émotion, me projeta vers l'avenir. Jésus apprenant la mort de Lazare pleura, et ses larmes, tombées sur l'ami déjà rongé de vers, le dressèrent debout ; on n'eut plus qu'à couper les bandelettes.

C'était, il m'en souvient, un vendredi soir de la mi-novembre. Les cours reprenaient en Sorbonne. Licencié depuis deux ans, j'avais fait dans la journée ma première leçon d'agrégation : un assez curieux exposé de la théorie des mythes de Platon. De retour chez moi je me sentis environné d'un tel silence queje pris peur. Je me précipitai dans la rue. Ma promenade dut ressembler à la fugue de ces hystériques, qu'on retrouve au terme de leur voyage accompli dans la plus stricte inconscience. Après avoir longtemps erré, au gré de mes pas, je repris connaissance et me trouvai assis devant le bar Maxim's, buvant avec avidité la musique ca-

naille d'un orchestre dissimulé derrière la salle où l'on soupe.

On me frappa sur l'épaule. Je pivotai sur ma chaise haute et me trouvai face à face avec mon ami de la Marfé. Ce dernier, plus dilettante que moi, ne répugnait pas à endosser un frac au sortir d'une dissertation sur la « relativité de la connaissance». Bien au contraire ces contrastes l'enchantaient et son scepticisme déluré lui permettait la fréquentation des restaurants de nuit, où, disait-il, se parachève toute sagesse. Mais pour lui l'étonnement fût tel que j'éclatai d'un rire nerveux.

— Vous ne vous attendiez pas à celle-là, fis-je, et je pense monter aujourd'hui d'un échelon dans votre estime ?

— Mon cher, me répondit Georges, je suis assez comme Socrate : je ne m'étonne plus que d'une chose, de pouvoir encore m'étonner. Tout de même, que je vous félicite. Votre

eçon sur la Caverne de Platon fut excellente et j'aime vous voir en goûter les fruits dans

cette demeure éclairée avec quelque raffinement.

— En fait de caverne, repris-je,je ne suis pas à plaindre. Chacun habite la caverne qu'il peut. La mienne est située au sommet de mon poumon gauche.

Cette inepte plaisanterie ne dérida que le barman. Une si grande détresse creusait mon visage que les yeux de Georges cillèrent de pitié. Il congédia le grand chapeau blanc de mousquetaire orné de plumes d'autruche qui l'accompagnait et, m'ayantfait asseoir sur la banquette de velours cramoisi, il retint mes mains dans les siennes.

« Laissez-moi vous parler, dit-il, avec une sourde gravité dans la voix ; demain il serait trop tard, car chaque demain apporte à nos vies de nouvelles exigences, et celui qui ne se relève pas dans l'instant où il tombe devant le rouleau de pierre, promène sur sa poitrine les sanglants hiérogliphes des cailloux de la route humaine en perpétuelle construction. Vous voyez devant vous un de ces écrasés.

« Oh ! je ne plaisante plus, ajoula-t-il, amer. Bien souvent, alors que je célébrais la messe de ma pensée et que j'immolais aux dieux inconnus, aux mânes des métaphysiques, dans l'église désaffectée de mon espoir, bien souvent le remords a frappé à ma porte- D'abord il cognait à grands coups de pieds, puis les heurts devinrent moins fréquents. Peu à peu je m'habituai à ce bruit ; à présent je n'entends plus que de faibles gémissements. Je me suis barricadé de mon mieux derrière mon indifférence. Vous pensez bien que notre « meilleur ennemi » veille deprière les planches disjointes de ma conscience. Je me prétends fort contre ses larmes, mais son regard me gêne, et je tressaille lorsque ce geôlier inspecte ma cellule au cours de ses rondes fréquentes.

« Car vous savez que notre prétendue indépendance d'esprit n'a servi qu'à nous aider à bâtir une prison ; nous voici nos propres otages.

« La chair est triste hélas ! et j'ai lu tous les livres. «

« Pour moi, du moins, il ne faut plus songer à m'évader de cet état d ame. Je serais bien vite rattrapé parle gendarme que je me suis donné. Je secoue donc mes fers avec insistance, afin de m'entourer de quelque harmonie.

(( Ah ! s'il s'était agi de scruter la philosophie comme on apprend un métier, nous aurions fait de joyeux apprentis. Les loisirs d'un boursier d'agrégation sont trop minces pour lui permettre de raisonner ses connaissances. Il étudie et il enseigne en bon ouvrier, sans désirer plus. Nous deux, étant riches, crûmes de notre devoir de poursuivre la vérité jusqu'à notre épuisement, en braves chiens de chasse désintéressés, et Ton s'est égarée jamais.

« A vous comme à moi il ne suffisait pas de scier des pensées ou de raboter des jugements ; nous avons voulu construire notre cathédrale avec les rognures de notre intelligence ; nous ne piétinons aujourd'hui qu'un gros tas de copeaux Que d'excellentes matières

LETTRES A LÉLUE 105

premières gâchées, mon pauvre ami, que de temps décidément perdu ! Au moins aurions-nous pu réaliser des chefs-d'œuvre, si l'on avait su transformer l'entrepôt de nos rêveries transcendantes en fabrique d'objets d'art. Voilà, voilà, on était des « lyriques ». Poètes, nous nous établissions au centre de la vérité: toute sagesse affluait au cœur. Philosophes, nous courons à l'intérieur d'un cercle mobile, en écureuils têtus.

« Remarquez, • ajouta Georges, que mes actes sont indépendants de leur lucidité. Je vous établis un diagnostic qui regarde mon état et aussi le vôtre, je crois ; mais je me trouve votre aîné dans un mal identique. Je touche au troisième période de conta;;cn. J'ignore si je pourrais encore me sauver ; en tout cas, connaissant le chemin du salut, je ne tente rien pour m'y engager. Je ne me soigne ni ne m'inquiète. Je vous parle donc avec un certain désintéressement et vous fait juge. Vous savez mes actes en parfaite contradiction avec mes paroles. Suivrez-

VOUS mon exemple ou mes conseils ? Voilà la question.

« Or, le déséquilibre apporté dans voire moi par de vaines recherches est un avertissement.

« Attardez-vous moins à poursuivre des sirènes qu'à accomplir des gestes utiles. La spéculation phisophique emploie pour vous charmer des accents auxquels on ne doit pas répondre, sous peine d'être entraîné vers des plages mouvantes et de s'enlizer. Combien j'admire le subtil Uh'ssede s'être fait attacher au mât, de peur de céder aux enchantements de la science !

« Je vois bienla tendance commune de notre génération : confondre la vérité avec la certitude. Au lieu de vous enfermer dans le fiacre de l'idéal et de vous laisser emporter par nn cheval aveugle, sachez monter sur le siège et manier le fouet. La raison humaine ne doit servir qu'à vous mettre en mains les rênes de l'instinct. Les préceptes philosophiques ont chance de vous aider à verser et

suscitent des encombrements. Agissez donc, vivez ; vous filerez sans encombre. Tandis que vous vous épuisez à contourner un tas de pierres au milieu du chemin, l'existence vous pousse doucement à droite et résoutpour vous la difficulté. Ou, si vous voulez à tout prix vous donner l'illusion de dogmatiser, soyez avec ces gentlemen qu'on nomme pragmatistes et qui écrivent non pour des cerveaux, mais pour des hommes. »

EtdelaMarfé s'amusant, mais avec sérieux, à parodier le fameux passage du Tuela de Dumas et à reproduire- le mouvement de la célèbre tirade de Y Homme Femme, s'écria :

« Et maintenant, si trompé par les apparences ; si désabusé des phrases creuses sur « l'idéal moral »,« la conscience universelle », le « devoir présent », chères aux romantiques attardés ; si écœuré par un style détestable auquel vous avez cédé jusqu'à ce jour, en proie au psittacisme des prétendus savants; si désireux de reconquérir votre paix, de

vivre dans la foi et l'inébranlable certitude, d'entendre comme jadis la nature vous murmurer des paroles de joie, — vous voulez remplir votre rôle, chanter la terre, glorifier la force, exalter l'ordre, aimer d'amour, en un mot déployer toutes vos énergies, — eh bien, mon vieux, fous le camp. »

A tout autre instant, j'aurais admiré la tenue de ce langage ; — ai-je dit que Georges aimait les contrastes? — et si j'ose, chère Mad, vous reproduire ce discours avec ses longueurs, son raffinement d'images et sa crudité dernière, c'est que je le retrouve aujourd'hui enregistré profondément sur les rouleaux du souvenir. S'il vivait encore et qu'il pût avancer la tête au-dessus de votre épaule, ce curieux ami se relirait avec quelque plaisir.

Mais à cette minute de mon destin où deux solutions me sollicitaient à la fois : me jeter dans la Seine ou dans le vagabondage intellectuel, le conseil énergique d'un « qui s'y connaît » me sauva.

Je n'écoutais guère la mercuriale, les yeux perdus et l'âme absente. Pourtant j'entendais se lever en moi, du fond de ma tristesse, comme une entraînante mélodie. Ce n'était plus la voix de Georges^ mais celle de ma propre conscience, qui m'interpellait avec quelle violence ironique ! Un dernier accord foudroyant et la toile bariolée que j'avais dressée avec mes mains, avec mon esprit, avec tout mon vouloir, se déchira. Par de là, un frais décor était planté. J'eus la vision confuse d'un verger fleuri dans un cirque de montagnes étincelantes. Deux formes silencieuses et hiératiques contemplaient la fusée du jet d'eau menu au centre de la pelouse. Je me penchai à mon tour sur la vasque de pierre et ne vis que le reflet de nos deux enfances, Mad, la vôtre et la mienne, à peine troublées dans leur songe par la chute murmurée des perles blanches sur le miroir liquide. En une seconde je découvris, à la manière des moribonds, un immense pan de ma vie, etje crus réintégrer d'anciens états d'âme.

Jamais, comme en ce soir de mai, où je m'efforce de décomposer sous vos 3'eux ce geste décisif de mon existence, je n'ai mieux compris la supériorité de Siiakespeare sur nos auteurs classiques. Racine et Molière nous proposent sur la scène des caractères toujours égaux à eux-mêmes, selon un principe cher à Boileau : l'unité d'action. Cette simplification artificielle est encore due à un excès de logique. La vie s'impose autrement complexe, avec ses sautes brusques et ses décevantes volte-face. Chez l'auteur du Marchand de Venise, au contraire, le type humain se dépouille de tout schématisme. Dans le même personnage les contraires se donnent rendez-vous et les actes obéissent à des poussées inconscientes.

Sans doute des milliers d'êtres, même aux instants les plus décidés de ma rage individualiste, n'ont jamais cessé de me tendre des bras suppliants. Mais j'aurais aussi bien pu demeurer toujours enchaîné à mon rocher, avec le vautour de la métaphysique acharné

à me déchiqueter. J'ai subitement rompu mes liens et rebroussé chemin. Cette conversion m apparaît un cas psychologique miraculeux, et je dois un beau cierge au dilettante professionnel qui daigna, en souriant, prononcer un peu académique « lève-toi et marche ».

... Sur le moment, j'étais si attentif au bouleversement de mes pensées', que j'oubliai de remercier Georges. Ce d.ernier n'avait pas encore rejoint le chapeau aux plumes d'autruche, que je m'élançais au-devant du trou noir de la Place de la Concorde.

Au sommet de mon désarroi une résolution fixe venait de se poser, comme un aigle au-dessus d'un précipice : m'enfuir loin de ma pensée, n'importe où, vers un paysage de repos; demeurer à l'abri des livres, et des folles tentations dans un havre compatissant. Une phrase de Goethe fit de Tair en s'ébatlant dans ma tête : « Toute théorie est grise, dit Méphistophélès; mais l'arbre précieux de la vie est vert.... Un individu qui

spécule, est comme un animal promené par un génie malin sur une bruyère aride, tandis qu'à l'entour s'étend un gras pâturage, d

Où mènerai-je paître le troupeau de mes désirs? Tiendrai-je mon cœur en laisse et l'attacherai-je à l'arbre de la science, au milieu de la lande? Alors il mourra de consomption, rêvant de forêts vierges et de hautes lianes. Ou bien le rendrai-je à la vie, au soleil, au lieu triomphant de ses premiers ébats. Là, dans un parc baigné de ciel, sous l'émoi des palmes heurtées et des fleurs vacillantes, il bondira avec docilité ; la joie de se reconnaître créera son ordre, et sa liberté ne sera que discipline.

L'ardeur avec laquelle, trois ans plus tôt, par une semblable nuit de novembre, j'avais saccagé des tiroirs et dis adieu à vos montagnes, je la retrouvai devant mes malles béantes. L'instant était identique. J'entassais en hâte les objets, témoins familiers, de mes souffrances, de peur de me laisser apitoyer. Au fond je n'hésitais pas plus, que jadis je

n'avais tremblé en vous quittant. Un même élan de vie me poussait à regagner cette ancienne sécurité, que j'avais immolée, dans l'espoir de plus hautes satisfactions. A présent l'expérience était concluante ; c'était bien dans mon premier séjour que résidait mon véritable accroissement.

Au matin, je sautai dans le premier train en partance, après avoir télégraphié à François. Tassé dans un coin du compartiment, comme on s'enfonce dans l'oubli, je ne désirais qu'une âme d'enfant. A mesure que la locomotive, après avoir traverse le jour, bondissait au-devant des ténèbres, une nouvelle inquiétude courait à ma rencontre : comment allais-je me retrouver? Ne serai-je que la proie des fantômes et sombrerai-je encore dans un désespoir, calme cette fois mais non moins annihilant? Me réveillerai je avec les goûts fainéants d'un hobereau raté et traînerai-je sur le sol de ma petite patrie un ennui égal à celui de mes camarades demeurés sur le boulevard? Ou bien

pourrai-je^ enseigné par la sagesse acquise dans les déboires de l'esprit d'orgueil, soutenu enfin par les charmantes et profondes réalités de ma terre, donner libre cours à mon exaltation, sans perdre pied ; manifester mon intelligence au contact des champs et parmi la fumée des chaumières ?

Un lourd manteau de nuit broché

d'étoiles drapait la petite ville, donnait un air de capitale emphatique à cette petite bourgeoise vaniteuse et cancanière qu'est Grenoble-la-Fourbe. Les remparts, à mi-coteaux, mettaient des nœuds de velours sur la robe de voile noir de la plaine. Au loin les gazes diffuses enrubannaient, les Alpes, et tout là-haut la lune secouait des lambeaux de tulle blanc pailleté.

Sur le quai le même commissionnaire trapu, la tête dans les épaules, la nuque relevée jusqu'à l'occiput, le regard bigle, semblait m'attendre avec sa casquette écrasée sur le crâne et son pantalon de velours à

larges côtes. Sur la place de la gare, dans la rangée des omnibus, je distinguai aussitôt la vieille jument grise attelée au « panier » surmonté de son dais à franges et, sur le siège, le fils du fermier. Ce dernier me salua avec ce même chapeau de premier communiant, en paille jaune, cerclé d'un ruban, que je lui ai toujours connu. Jadis, il venait ainsi m'attendre à ce train de neuf heures du soir, lorsque le temps des vacances fermait mon collège de Lyon. Ces trois ans d'absence n'avaient pas accru ni ralenti l'enthousiasme de mon cocher. Notre reconnaissance se fit sans longues phrases, avec les mots banaux et nécessaires qui accueillent toute bienvenue.

Je fus enchanté de cette attitude. J'avais si peur qu'on me sautât au cou 1 Ainsi donc, rien n'était changé autour de moi ; les êtres et les choses m'entouraient des mêmes présences et dégageaient les mêmes pensées.

C'était le même serviteur malin à l'air niais, la même jument pommelée, la même voiture bien dauphinoise ; je n'avais qu'à prendre

les rênes en main, pour retrouver la joie éprouvée jadis lorsqu'on me permettait de conduire.

Pour mieux savourer en silence mon propre spectacle intérieur et observer le retour de mes impressions une à une, je laissai la voiture prendre les devants avec les bagages et m'engageai à pied sur le cours Berriat. Cinq kilomètres ne m'effrayaient plus dès maintenant, et j'avais hâte de sentir comment j'allais me comporter avec la campagne.

Les lumières se firent plus rares ; je pressentis le Drac derrière les peupliers de la digue. Un instant, je l'eus sous mes pieds. Le pont de bois dont on change chaque jour quelques lattes et qui n'a jamais cessé d'être en réparation, me laissa apercevoir, par ses fentes, un tourbillon noir entre deux bancs de cailloux. En me penchant au-dessus du parapet pour deviner la fuite du torrent, je songeais à mes nuits passées loin de ce fracas et les vers de la magnifique Hérodiade de Mallarmé chantèrent dans ma mémoire ;

« Que de lois et pendant les heures, désolée «Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont « Comme des feuilles sous ta glace au trou profond, « Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine. <r Mais horreur ! des soirs, dans ta sévère tontaine, « J'ai de mon rêve épars connu la nudité ! »

A présent la route s'enfonçait dans les champs. Les labours d'hiver étaient commencés. La plaine encadrait des milliers d'écorchures et les mottes s'alignaient comme de légères vagues ; çà et là le soc luisant d'une charrue renversée. Je marchais vers la montagne. Le Moucherotte papillotait dans la buée transparente, presque immatériel. Soudain la lune découvrit votre maison, à travers les squelettes des arbres, et sembla entrer par les fenêtres. Mon pas réveilla le terre-neuve Mirabeau, qui donna furieusement de la voix contre la grille ; son museau soufflait la colère par-dessous les lances de fer. Peut-être vous êtes-vous à demi réveillée, Mad, pour donner en votre cœur une prière aux vagabonds qui

voyagent la nuit par les routes froides, le havresac sur l'épaule et le gourdin en main?

Quand même une heure plus propice aurait éclairé mon retour, je n'aurais pas sonné à la petite porte de votre clos. Avant de goûter les surprises de votre cher accueil et de m'assurer jusqu'à quel point l'image d'un absent peut grandir dans une mémoire aimante, je voulais d'abord pousser droit au château de mon père, d'où je repartirais absous, prêt à mieux m'agenouiller sous votre pardon.

Au dernier coude de la route, la pauvre vieille croix dressée à l'entrée du village m'apparut. Le poing du vent ni les coups de tête de l'orage n'étaient parvenus à la jeter à terre. Devenue seulement plus branlante, on eu dit qu'elle s'était encore inclinée pour me tendre sa couronne de houx. Je laissai à droite le chemin qui monte au bourg et pris par le sentier d'en bas, où vient buter la dernière pente de notre parc.

Mad, de quelle inquiétude de pensée était faite cette claire nuit d'automne ! A travers quelles contradictions je poussai ma fortune 1 Les saules du ruisseau, les mûriers, les chênes rabougris, dont le pied s'entoure d'une corbeille de ronces, sollicitaient mon émotion, tentaient de me donner des larmes. La montagne embue de lune et le paysage houleux sous les étoiles achevaient mes sentiments, les tiraient jusqu'au lyrisme, cependant que mon esprit, craignant la duperie facile, s'analysait encore et ricanait.

— Si j'allais ne plus me reconnaître ! Si mon effort pour rentrer dans le passé m'abandonnait soudain ! Peut-être que je m'abusais sur le sens de mon excitation, et qu'une attitude romantique créait ma sincérité, comme un geste voulu de menace déchaîne dans l'âme une colère factice. N'avaisje pas enterré ma foi sous le poids des livres ; et pouvais-je encore renaître dans la simplicité?

La peur de me jouer la comédie de l'en-

fant prodigue tenait à distance les baisers de la grâce, me défendait tout abandon et de prononcer avec emphase :

« Salut ! champs que j'aimais... >>

Je comptais beaucoup sur le cimetière pour lier mes impressions disparates et me composer une pacifique unité.

Lorsqu'on s'aperçut que les tombes, rangées jadis autour de l'église comme des barques au pied d'un phare, descendaient dans les vignes voisines, et que les squelettes voulaient encore saisir les grappes vermeilles, on pensa enclore dans la vallée un champ pour les morts. Nul ne se hâta de céder un coin de terre florissant à la rapacité des vieux paysans défunts et ne se soucia de voisiner avec des feux follets.

Mon père, au contraire, se montra satisfait que la grande barrière de son parc ouvrit sur le lieu du repos éternel, et que, du haut de notre terrasse, le regard ébloui par la

chaîne limpide des Alpes pût s'abaisser sur quelques cyprès. J'ai idée, Mad, qu'en offrant ce terrain au village, mon père avait voulu que mon premier pas vers la désobéissance me forçât à enjamber sa tombe, et qu'en rentrant dans la demeure confiée à mes soins pour l'embellir et l'accroître, je dusse aussi longer ce petit mur semé de croix noires.

Pas plus que la place de la gare, le Drac, la vue de votre maison, — le cimetière ne m'émut. J'en éprouvai quelque dépit. Etaitce vraiment la peine, d'avoir en une minute, rompu avec trois années de débauches spirituelles et renoncé au narcotique de l'intelligence, pour ne pas goûter des impressions simples et ne pouvoir s'élever à la joie robuste d'un campagnard 1

J'oubliais, Mad, qu'au centre de ma conversion prématurée siégeait un esprit rebelle, et que le sentiment de la nature ne parle qu'à l'humilité. Il y avait trop d'Hamlet en moi, je veux dire trop de volonté cérébrale

et trop d'aboulie vis-à-vis de l'action. Je crois bien qu'à l'instant où je doublai le cimetière, je ne pensais à rien autre encore qu'à Jules Laforgue.

François m'attendait sur le perron, très calme, sa vieille casquette de loutre dans une main, la lanterne de l'écurie dans l'autre.

— Belle nuit, Monsieur Henry, me dit-il ; belle nuit, mais ça sent la gelée. J'ai fait du feu dans la chambre verte. Il y a de la soupe et un morceau de jambon.

Là-dessus, il me montra un dos voûté et se dirigea à pas pesants vers la ferme tapie dans le lierre, car depuis longtemps l'angélus du repos avait sonné, et François, levé à quatre heures du matin, n'aime pas se coucher tard.

Notre conversation avait été plutôt brève, mais c'est alors seulement, en face de tant de certitude, que je sentis l'émotion m'envahir.

6 mai.

Mad, Mad, comment aurais-je pu supposer que ma dernière confession retentirait en votre âme au point d'y faire saigner d'anciennes blessures ! Prévoit-on jamais la vibration de ses actes dans les consciences environnantes ! Sans le vouloir, j'ai brutalement ré eillé des soucis poignants, que votre amour travaillait à endormir, et ce chagrin que vous m'aviez caché, comme on cache un mort, s'est levé les yeux grands ouverts.

Lorque jadis j'ai déserté les vieux noyers du parc, je croyais bien ne faire de mal qu'à moi-même. Tout rentrera dans le calme, pensais-je^ comme après la chute d'un corps

dans rOcéan glauque. Derrière ma fuite, les vagues se refermeront, et l'oubli me prendra dans ses brouillards, pour me dérober aux mémoires inquiètes...

Chère petite lampe qui brûliez, humble et fidèle, au seuil de ma nuit et que j'avais pensé éteindre d'un souffle dédaigneux ! A l'heure des adieux, un instant vacillante, vous continuâtes à éclairer un sanctuaire désespéré, et votre souffle de lumière ne se lassa point de trouer l'ombre solitaire, comme une flèche d'or. Ainsi donc, quelque part à travers le monde, une clarté veillait pour moi ; une coupe d'huile essentielle était préparée, comme on dispose, aux confins des horizons désolés, une petite cabane pleine de vivres, qu'on renouvelle avec confiance, afin que l'explorateur égaré, dont on espère toujours le retour, trouve enfin un abri et se repose dans la joie.

Avec quelle tendresse votre lettre d'hier me laisse deviner votre angoisse des anciens jours! J'aperçois trop tard de combien de

larmes furtives se compose votre sourire d'aujourd'hui. Ce sont trois années de mortelle résignation, qui ressurgissent derrière cette plainte toute simple, jaillie d'un cœur qui s'est donné à jamais : « un instant j'avais cru que la vie n'était pas pour moi ». Parole troublante dans une bouche de dix-huit ans, qui retentit au delà des douloureux sanglots du prophète.

Ni le soleil au-dessus de vos montagnes, ni les prairies suspendues aux flancs des collines, ni le fifre des bergers qui paissent leurs troupeaux aux clochettes aériennes, ni la plaine charmante couchée sous nos pieds, ni les figuiers de notre vigne, ni cet obscur instinct qui nous précipite vers toujours plus d'existence — n'ont eu raison d'un souvenir palpitant. Chacun de vos rosiers tressait à votre âme une guirlande de mélancolie : votre jeunesse était vide, car vous la remplissiez d'une absence.

Voilà pourquoi sachant le don des larmes et qu'une conversion ne s'annonce pas par

l'épanouissement d'une vie nouvelle mais par des sanglots, vous me posez encore, avec une sagacité digne du plus pénétrant des psychologues, cette capitale question : « Ce n'est point tout d'être rentré dans vos limites et votre rôle, je veux savoir quand vous avez pleuré pour la première fois. »

Mad, je vois bien que vous voulez toute mon âme. Ce n'est point assez d'admirer les sorciers, les hérésiarques et tous les grands convertis du moyen-age, qui vidaient, aux yeux du peuple, sur la place publique, la hotte de leurs détestables péchés et qui clamaient avec volupté le détail de leurs fautes ; il est encore besoin de les égaler par l'humilité et de laver ma coulpe dans un dernier aveu. Il n'est aucun de mes sentiments successifs qui doive vous demeurer ignoré, puisque c'est toute ma vie que je veux déposer au pied de votre tribunal, avant de m'asseoir à votre droite.

Je vous ai narré la sécheresse de mes émo-

tions, le soir de mon retour à la maison hospitalière de mon enfance. La nature se taisait, les vieux murs, les chambres vides dégageaient des fragances inefficaces. J'étais encore mal préparé à cette docilité rayonnante, que réclame la terre pour manifester son enseignement de vie. C'était comme si l'on m'eut placé soudain devant un chef-d'œuvre. Je me doutais bien que de ce château émanait une foi consolante et une pleine certitude, mais je ne percevais encore que de ternes avertissements. Les choses m'accueillaient sans hostilité, mais je ne pouvais encore me dire leur ami.

Le souvenir de mes trois années d'exploration, au pays de l'intelligence pure et de la vérité dépouillée d'oasis faisait trop de bruit autour du sage murmure de mon jet d'eau. Je passais donc mes heures à me promener dans le parc, semblable à un morphinomane subitement privé de son poison, qui éprouve quelque trouble à rentrer dans la voie commune. Je me cramponnais à mon désœuvré-

ment, ayant répudié nion ancien principe daction sans avoir pu fixer ailleurs mon industrie, et je m'ingéniais à me créer une volonté neuve.

Pendant cette fin de novembre, je manquai d'enthousiasme et d'attendrissement. J'étais vaguement ému mais sans confiance, sans extase. Je pense que j'avais honte. Je fuyais la société des voisins.

Enveloppé dans une peau de chèvre et coiffé d'une toque fourrée, je passai le mois de décembre à chausser des skis et à dévaler les pentes des prairies, raidies comme un grand cadavre, sous un linceul de neige rude. Ce fut mon meilleur exercice spirituel. J'y acquis une nouvelle vigueur et de réparer l'usure de mes organes limés par la dent des concepts. Ainsi la nature m'avertit qu'avant de transformer mon intelligence, elle voulait d'abord pénétrer dans mes poumons, et qu'il n'est pas de plus sûr moyen pour se laisser éduquer par l'air de nos montagnes que d'en avoir la saveur plein la bouche.

J'en étais donc à ma première leçon de vie, lorsqu'un mot me fut remis un matin par votre jardinier. Votre grand-père me priait de venir chez lui passer la veillée de Noël,

Cette lettre m'irrita par l'excès de bonté dont elle récompensait mon ingratitude. Depuis quarante jours que j'étais là, je n'avais fait aucune visite au plus cher ami de mon père, au meilleur des voisins, au plus indulgent conseiller de mon enfance. J'étais demeuré tapi dans mon antre, et voilà qu'on ne me gardait pas rigueur de mon air maussade, qu'on ne me faisait expier mon absence que par des bras tendus, que loin de se réjouir de ma misère on m'aidait à me retrouver en m'entourant de sympathie !

Il était neuf heures du soir comme je m'acheminai, une lanterne à la main, vers votre maison dont j'apercevais les lumières à travers les arbres immobiles, enlacés sous leurs banderoles de givre. Les Alpes se dressaient contre la bise, comme les vagues gi-

gantesques d'un lac bleu d'opéra-comique ; les maisons du village se tassaient avec leurs toits blanc écru, comme des pots de crème sous un linge ; la nuit me regardait fixement. La neige cédait un peu sous mes bottes en craquant, les deux rangs de mûriers ététés indiquaient seuls le chemin: toute la plaine en première communiante priait sans bruit.

Dès ([ue j'eus mis le pied dans ce grand salon embrasé, je sentis l'immense solitude que je venais de traverser se fondre comme la boue de mes semelles, se peupler de doux regards. Je n'étais plus seul et quand même chez moi.

Il n'y eut pas d'exclamation, pas de « ah ! » de surprise, rien que des sourires attendus, les mêmes braves sourires d'autrefois que je connaissais bien et qui accouraient à ma venue du fond de ce foyer éclaboussé de flammes.

Voilà donc que je me réveillais de ma léthargie ; j'avais dû vivre à l'état second des minutes inconscientes, car hier encore j'étais

là, n'est-ce pas, assis sons l'auvent de cette haute cheminée peuplée de grès et de faïences antiques ; votre grand-père fumait la même pipe en terre à deux sous, et sa calotte, au gland arraché, coiffait toujours la tête féroce d'un nègre en plâtre, bourrée de tabac. Les mots venaient on ne sait d'où, éveillant en tombant des idées pauvres : « Le père Martin a pris un lièvre ; la fille de Giraud tousse et crache le sang ; j'ai fait fendre la glace du bassin pour que les carp.es puissent respirer ; le curé doit venir manger une oie aux marrons ; mon fermier a tué un cochon », et tous de crier en chœur « ah ! le sale cochon ! » pour satisfaire, par une amphibologie facile, une manie chère à votre grand-père, qui consiste à détester par derrière un déloyal serviteur, qu'on garde quand même et aux supplications duquel on cède, chaque fois que l'instant d'un terme problématique ramène toute une famille d'yeux larmoj^ants.

Chacun reprit la conversation à l'endroit où mon caprice l'avait rompue trois ans plus

tôt. Vous seule étiez plus rougissante, grandie de tout votre amour surélevé, et si je reconnaissais à votre grand-père la même robe de chambre à brandebourgs violets, je découvrais, en même temps que des yeux trop brillants, une longue robe de drap vert amande, serrée à la taille par une haute ceinture, que je ne vous avais jamais vue.

Je vous avais quittée petite fille ; je vous retrouvais femme, avec un rire plus mesuré et des paupières plus langoureuses. Vos mains me tendaient toute la bonté qu'étalait votre regard. Vos yeux parlaient très vite, mais vos bras disaient encore plus de secrets; vous les mouviez comme on dispose des guirlandes autour d'un socle.

A mesure que la veillée avançait, les heures se faisaient plus recueillies. On s'écoutait marcher au bord de son attendrissement. J'étais très étonné.

Je m'attendais à voir une petite provinciale limpide et bête, et je découvrais une âme parfumée par toutes les senteurs de la

vie journalière et du devoir accepté avec transport. L'air était chargé de vertus claires. Les murs, tendus de velours rouge, sous la lueur des grosses bûches reflétaient moins des visages que des évidences consolantes. Il y avait beaucoup de caresses éparses, et la parole de saint Luc berça mon esprit : Si cognovlsses et tu, et quidem in hac die tua, qiiœ ad pacem tihi ! Nuiic aiitem abscondita sunt ah oculis tuis.

C'est alors que rejetant la bande de flanelle blanche qui bordait les touches jaunes du piano carré, vous laissâtes vos doigts parler comme des milliers de cœurs. Qu'alliez-vous dire et que préparait ce prélude d'arpèges? Un vieux Noël sans doute ou une complainte paysanne. Soudain je reconnus les premières mesures de la musique que Reynaldo Hahn adapta au chef-d'œuvre de Sagesse :

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre par-dessus le toit

Berce sa palme.

Mêlée à cet accompagnement monotone et menu, si bien approprié aux langueurs d'une âme désolée, votre voix s'élevait dans la nuit, pure comme les désirs d'une vierge.

Ah ! ces vers, comme ils me précipitaient à genoux en face de mon passé palpitant ! Ce n'était plus Verlaine dans sa prison de Mons, qui, du bord de sa lucarne brisée, contemplait ee lambeau de ciel triomphant et cette branche pacifique remuée par la brise, mais moi-même détenu dans la geôle de la vie, captif de ma raison et condamné par mon orgueil à ne plus apercevoir, par le soupirail grillagé de mon entendement, qu'un pan d'azur et le rameau vert de l'arche sainte.

La cloche dans le ciel qu'on voit

Doucement tinte.

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit

Chante sa plainte.

Cette cloche, comme elle se lamentait au fond de mon âme ! comme je l'entendais^

cet oiseau, regretter son nid fauché et les hautes herbes du printemps ! Et pourtant, et pourtant il aurait fait si bon vivre comme tout le monde ; manger du pain de chacun ; venir avec les autres puiser à la fontaine sur la place du village; marcher le long des peupliers, les mains grandes ouvertes ; dire des choses communes qui retentissent si loin î

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur là Vient de la ville.

Ah ! ce gémissement chargé d'indicibles regrets, ce soupir d'envie vers tout ce qui est lumineux et calme ! et ce sanglot final :

— Qu'as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

Ce fut subitement comme une pluie de lu-

cioles dans la nuit de ma pensée, comme une gerbe de flammes au sommet d'une meule dans la campagne nue.

Assis devant le piano, la tête dans les mains, je ne me demandais pas, sur l'instant; quel secret avertissement avait dicté votre choix, ni comment vous connaissiez cette musique. C'était bien mon mal qui s'essorait en notes térébrantes. Je racontais ma vie moi-même, je la revivais toute dans une magique intuition. Comment dire cela? Je ne raisonnais plus, je ne pensais peut-être pas, je frissonnais. Puis quand feus tout oublié, alors je pleurai comme jamais je n'avais pleuré.

Je ne savais pas qu'on pût pleurer ainsi. Je n'étais secoué par aucun spasme. Aucune contraction ne me faisait hoqueter ni verser par saccades un torrent de larmes. Non, c'était tout autre chose et d'infiniment doux. Je pleurais lentement, très lentement sans arrêt.

Les larmes glissaient sur mes joues et là»

tombaient égales sur mes genoux. Elles coulaient silencieuses et tranquilles, comme une petite source qui sort d'une touffe d'herbe et qui serpente dans le sentier. On eut dit que j'allais me fondre en eau peu à peu, que mon sang, le sang de mon cœur et de mes artères s'était changé en rosée, perlait sans discontinuer à mes paupières.

J'aurais voulu demeurer ainsi^ pleurer comme cela toute ma vie, jusqu'à mon dernier soupir. J'étais si heureux, si calme ! ces larmes me procuraient une telle quiétude ! Plus je pleurais, plus je me sentais ivre de pleurs. Je cherchais à en trouver d'autres. J'avais peur qu'elles ne me manquassent. Mais elles s'étaient si bien accumulées dans ma gorge que, lorsqu'elles eurent toutes coulé, il ne me resta plus qu'une immense joie et le sentiment d'une paix magnifique.

Combien de temps restai-je en cet

état? Lorsque je relevai la tête, le feu s'alanguissait dans la haute cheminée. Votre grandpère se tenait toujours dans sa bergère

brodée au petit point/pensif et solennel. Il avait compris. Aucun mot de pitié ne troubla la douceur de l'atmosplière. Pour combler mon âme, il ne fallait que du silence, un de ces silences infinis du fond desquels accourent des processions de lumière. Vous, vous étiez retirée dans votre chambre, tellement impressionnée par la vue de mon visage effondré que le cœur vous faillit.

Cependant la cloche de la vieille église du village se mit à se réjouir. Avec son unique note grêle elle martelait le rythme d'un noël dauphinois et c'était comme des milliers d'agneaux bondissant sur la neige des prés.

Votre grand-père se leva et m'entraîna par le bras. Les enfants du fermier nous attendaient à la porte avec des torches pour nous précéder par les chemins glissants jusqu'au portail du presbytère. Çà et là des ombres s'agitaient; des lanternes dansaient dans la plaine, brandies par des mains invisibles. On n'entendait que des cantiques.

Vous vous teniez sous le porche de l'église,

enveloppée d'un grand manteau de loutre. Je vis votre main me tendre an petit livre par-dessus la pierre creusée du bénitier et, tandis queje leprenais,nos doigts senlacèrent machinalement comme pour prosterner nos cœurs dans la même prière. Dès cette minute, je me sentis bien à vous, car au milieu de mes larmes vous veniez de vous lever ainsi qu'un nymphéa sur un étang.

La messe de minuit commença. Le sacristain agitait dans le chœur un petit carillon qui montait jusqu'à la voûte en or, pour de là s'égoutter sur les têtes des paysans. J'ouvris le livre où il voulut. Sur une feuille volante était écrit : Prière de Ernest Hello, et je lus :

« Petit enfant de Nazareth qui vivez dans le silence, la paix et V humilité, venez en moi me donner la douceur, le silence, la paix, rhumilité ; faites que j'aime les petites choses, les petits enfants, vos outils, votre table ; queje travaille avec vous, sous vos yeux, dans votre amour; que je nevous perde pasde vue ; que je

vwe,que je pense, que je parle, comme sachant bien que vous êtes là, Marie et Joseph, à côté. Donnez-moi le goût de la petite maison, avec sa douceur, son ordre, sa modestie et le soulagement qui vient de l'humilité.

« Donnez-moi, la paix, la jeunesse, le calme, V enfance, la petite maison.

« Donnez-moi Nazareth.

Ainsi soit-il. »

C'était la réponse inspirée au « qu'as-tu fait de ta jeunesse »; l'illustration vécue du

Mon Dieu, mon Dieu la vie est là Simple et tranquille :

la vérité enfin conquise, descendue à jamais dans mon âme comme la première hostie.

Et la troisième messe basse me surprit

transfiguré par la vision du devoir librement consenti, inondé de paix et de certitude, répétant dans une sorte de ravissement céleste : « Donnez-moi le goût de la petite maison. »

12 mai.

Tout à l'heure, en ouvrant ma fenêtre, j'ai senti la nature entière m'entrer par les yeux. Pour la première fois je crois contempler la lumière du jour et m'apercevoir que c'est le printemps.

J'ai envie de tomber à genoux devant les arbres, comme le bon saint François, et de dire au soleil : mon frère.

Il est encore très matin et des quantités de jeunes vies se hâtent vers l'action, accomplissent leur loi.

Des abeilles sortent en masse du rucher, pour se répandre dans le jardin; des mouches zigzaguent dans un rayon ; des insectes

vrombissent au bord de la gouttière ; un train siffle dans la plaine, on le devine à un petit bouquet de fumée toute blanche ; j'entends quelque part François ratisser une allée ; les huppes pupulent et les pies-grièches s'appellent au creux des cerisiers ; un coq s'enroue à chanter et je songe à son cou allongé, comme pris d'étranglement. La pluie de l'autre semaine a étoffé la verdure des arbres ; l'herbe est haute.

Je participe à ces existences multiples, étant leur somme, et une parcelle de cette conscience universelle dont je perçois les pulsations à travers le rythme des choses. Je respire avec les campanules bleues, je baigne dans l'air comme les abeilles, je saute au milieu des prés avec le grillon. Je suis peutêtre ce marronnier touffu qui regarde le ciel —

et je vous aime Mad, dans quel mauvais

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