livre ai-je lu qu'un jour nous mourrions
A présent je comprends de quels vains tourments j'ai jadis surmené mon intelligence. Je faisais de cette dernière le plus
haut sommet de la vie, alors qu'elle n'est qu'un cap enfoncé dans la mer. De toutes parts le réel nous submerge ; la nature ne nous a prêté la raison que pour nous permettre de mieux palper nos limites. C'est plutôt par la certitude de nos transports que nous nous élevons jusqu'à l'unité de la création. La vraie métaphysique ne se trouve pas dans les livres, mais en chacun de nous, je veux dire non pas tant dans notre esprit que dans nos cœurs.
S'il m'arrive de relire un de ânes philosophes préférés, je m'adonne à cette lecture en toute sécurité. Il n'est point de phrase de Kant que je ne contrôle par un vers de poète, pas un vers que je ne pèse au poids de la nature.
En ce matin fleuri et parfumé j'ai conscience que mon être va plus loin que la pensée, jusqu'au vécu. Quand mon esprit se repose, mon âme apparaît. Je la sens là, au bord de mon corps, venue des profondeurs de ma vie, prête à s'élancer vers tout.
Il m'a fallu beaucoup de simplicité pour arriver jusqu'à moi-même. Les premiers temps de mon séjour ici, trop de pensées disparates s'étaient accumulées en mon esprit pour me permettre d'être seul.
Tandis que j'errais dans la campagne, m'appliquant à vivre les phénomènes environnants, à goûter la nature sans réflexion, des nuages de souvenirs s'interposaient entre le réel et ma conscience qui sont pourtant un seul être.
Je m'asseyais au bord du Drac, décidé à m'absorber dans la contemplation des eaux bourbeuses du torrent et à pousser cette vision pittoresque jusqu'au sentiment pur. Or soudain je me surprenais en train de spéculer, d'assembler des raisonnements :
— Que diraient mes amis de Paris s'ils me voyaient ? Sans doute que nous parlerions de l'espace, réceptacle des choses et synthèse de nos perceptions. Nous avancerions que toute la nature ne vaut pas un bon tableau, et qu'aller à la campagne, c'est se
rendre au Louvre. On ferait des citations; on rirait avec retenue. J'aurais grande envie de tous les précipiter dans îe gouffre mugissant; ils seraient pris du même désir à mon endroit. On finirait par s'en aller chacun chez soi, après s'être serré la main et caché avec soin ses sentiments.
Ainsi chacune de mes impressions était entachée de mémoire. Ou bien, lorsqu'il m'arrivait de cueillir une fleur, en même temps que son parfum je respirais une élégie de Desbordes-Valmore. Un tel poids de littérature m'avait accablé qu'à présent, débarrassé de cet odieux fardeau, je pensais encore le porter sur mes épaules. Tous mes soins tendaient donc à être sincère et à sentir sans phrases.
Ce n'est qu'à vous mieux connaître, vous et la nature votre sœur, que j'appris à ne plus faire de phrases, à être vrai, à vivre des émotions conduites à leur paroxysme, jusqu'à la sérénité, à cet état où toutes les facultés s'équilibrent dans leur plus haute tension.
Au contact de voire foi j'ai resplendi d'aurore. Voilà bien cette grande supériorité dont je fus d'abord jaloux : vous n'avez jamais douté de rien, ni vous, ni votre grandpère, ni ceux de ce pa3's. Votre vie est un tissu de certitudes, un écheveau d'évidence qui se déroule. Ici les gens ne palpent que des réalités, — les dauphinois sont des roublards. Un savant ne saurait atteindre à ce positivisme enthousiaste.
Lorsque j'eus dit : «je pars pour Paris », les villageois me regardèrent avec confiance, comme s'il s'agissait d'une excursion en ballon captif. Il était manifeste que j'allais revenir, que je ne pouvais toujours demeurer suspendu entre ciel et terre et qu'il me faudrait bien descendre un jour de ma nacelle.
Mon retour était prévu, chacun l'avait prédit. C'étaitla chose la plus simple du monde. L'on me vit, en effet, atterrir après trois ans de silence; il n'y eut d'étonné que l'aréonaute. Même vous, qui en secret pleuriez ma
fuite, vous n'avez pu blasphémer l'espoir. Mon absence vous parut un peu prolongée, simplement.
On ne m'a ni fêté, ni parlé de cette escapade. Il s'agissait de bien autre chose, puisque j'étais là. En vérité, je n'avais jamais bougé. Une migraine avait dû me garder l'après-midi sur ma chaise longue, et voici qu'à l'appel de la cloche du soir je reprenais ma place à la table de famille.
Mais rien n'a su mettre mon âme à votre diapason, mieux que notre amour partagé par ce qui nous entoure. Il semble que chaque chose de la nature, nos châtaigniers, nos prairies, nos fleurs, le parfum de cette plaine et jusqu'aux gens, tout se soit concerté et uni pour nous précipiter de tout temps l'un vers l'autre.
A mesure que vos yeux m'attiraient davantage et que mon cœur palpitait plus vite entre vos mains, je prenais une plus belle conscience du travail de notre sol. Les paj^sages d'alentour élevaient leur voix pour me dire :
148 LETTRES A l' U
« Nous étions là avant ta naissance, guettant ton premier regard afin de le façonner à notre mesure. Lorsque tu gambadais dans les allées paisibles du parc, nous nous rangions en cercle autour de ta fantaisie, car nous voulions attirer ton attention et te pourvoir sans te lasser, d'un enseignement irréfutable. Peu à peu nous pétrissions ton âme mutine de graves principes ; toute seule elle se pliait à nos lois, elle devenait nous-mêmes, si bien que dans ta liberté tu étais encore notre prisonnier. Pour ne pas faire sentir nos chaînes, nous nous sommes changés en guirlandes de lierre et de chèvre-feuille, et par l'incessante variété de notre unité nous tenions tes sens en perpétuel émoi. Qu'un jour tu sois parti, cela nous était bien indifférent puisque nous t'avions marqué de notre sceau indélébile. A contempler des pensées étrangères à ta race, tu n'as fait que mieux nous approfondir et il nous a suffi, un soir, de resserrer un peu plus l'étau de notre nécessité, pour t'amènera récipiscence. Notre vie
était la tienne. Tu n'as fermé un instant les yeux à nos joies, que pour mieux voir ta douleur,
« Or, songe que dans l'instant où tu tendais les bras à notre rencontre, les yeux de Mad buvaient aussi notre lumière. Nous relevions pour toi, comme nous t'avons cultivé pour elle ; nous la chargions des mêmes liens, confondant volontairement vos âmes dans la même attitude... Comment penserais-tu échapper à un cœur pourvu de toutes les images qui te composent? »
Mad, ce jour que nous voyons, d'autres l'ont vécu avant nous. Ceux-ci ont donc pu prévoir de façon infaillible la position, sinon l'étendue de nos sentiments, et de quel côté unique nous inclinerions. Il n'a jamais fait aucun doute dans l'esprit de mon père qu'une fois je vous épouserais.
La précision de ce déterminisme psychologique me confond. J'admire le plus l'influence irrésistible qui nous environne. Votre petite main est venue toute seule se blottir
dans la mienne, et je nai pas conscience d'avoir jamais boutonné une redingote, ni fait éclater des gants pour ma demande officielle à votre grand-père, comme c'est l'usage. Pourtant Mad^ dans huit jours nous serons fiancés, y songez-vous?
Ce cher grand-père, dans son coin, épiait ma première audace. Dès qu'il nous eut surpris échangeant des regards connus, non plus de ces regards morts, incapables d'embrasser quelque chose, mais de ces fameux regards qui se posent sur les yeux, la bouche, sur tout le visage et qui finissent par se creuser un nid dans le cœur de l'aimé, alors il se frotta les mains, huma une prise et nous tourna le dos. Vos amies souriaient malicieusement. Les gens de la maison s'empressaient. C'est vraiment fort : tout le monde connaissait la nouvelle de notre mariage avant moi.
Comme nos morts doivent être contents, Mad, de sentir nos mains se chercher au-dessus de leur tombe !
17 Mai.
Depuis hier nous sommes fiancés, Mad. Je m'habillais pour vous porter dans un écrin cette goutte de sang figé qu'on nomme un rubis et dont la vertu est de dissiper la tristesse, lorsque François, devinant mes désirs, a passé au bas de ma fenêtre avec une corbeille jonchée de fleurs.
— C'est pour votre promise, m'a-t-il crié, et ce nom de « promise » m'a fait tressaillir comme les Hébreux à l'approche de la terre de Chanaan. N'élions-nous pas promis de toute éternité, Mad, et n'allons- nous pas nous perpétuer en d'autres de notre race ?
De quel pas allègre je franchis ces deux
kilomètres qui séparent nos regards ! Dans cette corbeille, encore humide de rosée, et nouée au sommet d'un ruban blanc, comme on en devine au cou des agneaux de pastorales, j'avais déposé la clef de ma vie, ma joyeuse soumission. Je marchais sans hâte, sous Tardeur étincelante de la bonne journée. Les paysans me saluaient au passage et riaient avec sobriété.
Je sentais bien que les champs, les vignes et là-haut les sapins, étaient accordés au diapason de mon âme, et que rien ne manquait de mesure. Je constatais avec plaisir l'harmonie de mes transports et que j'avais enfin atteint la certitude au bout de la simplicité. Aussi n'avez-vous nullement été étonnée de m'entendre vous offrir, avec ces fleurs, ce compliment :
— Mad, vous n'êtes pas de ces jeunes filles qu'on est obligé de corrompre pour les rendre un peu intelligentes. Vous portez en vous toute votre compréhension, et celleci est infinie ; voilà pourquoi je vous aime
mieux que ma vie, qui demeura longtemps embarrassée d'entraves et d'obscurité voulue.
Nous nous acheminâmes vers la petite
allée, au fond de laquelle votre grand-père nous attendait, à l'abri des lances du soleil. Nous nous tenions étroitement enlacés, tout en avançant sous le dôme de feuillage, et nos pensées se complétaient sans heurt.
Je songeais à cette fameuse page des Martyrs, que je vous avais lue quelques jours auparavant :
« Tu croyais peut-être que dans mes songes de félicité, je désirais des trésors, des palais, des pompes? Hélas ! mes vœux étaient plus modestes et ils n'ont point été exaucés ! je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes, dont les Druides m'ont conté l'histoire, nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude et notre
demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. »
De votre côté vous teniez vos yeux fixés làbas sur votre grand-père. Celui-ci, en nous apercevant, s'était levé^, et nous tendait les bras. Comme poussée par les générations qui sont derrière nous, il a bien fallu que vous vous dégagiez de mon étreinte pour courir vers lui, l'aïeul, et faire plier sa tête sous le collier de vos bras, afin d'amener toute votre race jusqu'à votre bouche. Moi, j'étais plus lent, moins spontané, j'arrivais le dernier.
.... On est resté un grand instant sans rien se dire ; chacun souriait de toute son âme épanouie. On pensait tout bas : C'est le jour des fiançailles. Mais personne ne parlait de cela, car ce mot n'avait de sens qu'en notre cœur. Il aurait fallu que des violons invisibles laissassent couler entre les arbres l'air d'amour de Tristan, pour nous exprimer avec quelque vérité.
Le devoir de cette après-midi était que
LETTRES A l'kLUE 155
vôtre-grand père parlât, comme un tabernacle qui s'ouvre. 11 ne convenait pas que nous troublions la sérénité de nos êtres de paroles inutiles, mais il importait qu'il élevât la voix sur nos têtes, lui, le gardien des vertus de ce paysage complet, et qu'il nous excitât à fondre nos senliments dans le même idéal.
Pour bien nous prouv-er que nous n'existions qu'en fonction de cet idéal incrusté dans notre vie par des siècles de discipline, votre aïeul me prit p$ir le bras et, s'appuyant de l'autre main contre un platane, me dit lentement :
« Votre grand-père fut toujours mon meilleur ami ; pendant vingt ans nous parcourûmes ensemble la contrée, aidant les paysans de nos conseils, semant quelque bien sur notre passage. Lorsqu'il mourut, je regardai votre père comme mon fils ; ce dernier s'intéressait aux choses de la terre ; après son père et après moi il nourrissait un bel amour pour la nature et ses enseignements. Il a vécu
sans emphase, sachant plus de choses que moi et que ceux qui m'ont précédé, carii eut le temps de recueilHr notre expérience et de l'accroître de quantité de preuves personnelles.
« Vous voici à l'heure où cet héritage collectif va passer en entier dans vos mains. Nous n'avons travaillé que pour vous; à votre tour de ne vouloir que le bonheur de vos descendants. Je sais que vous me comprenez mieux que moi-même, car avec votre diable de philosophie et ce que vous appelez, je crois, l'esprit d'analyse, vous expliquez et rendez lucide ce que je sens. Yoyez donc si, en accumulant sur un point qui est votre personne, cette masse de sentiments obscurs transmis de cœurs en cœurs, vous ne réaliseriez pas la formule bizarre inscrite sur le mur de votre « grenier » : un principe d'ordre avec de V amour partout ».
Jamais je n'aurais pensé être si bien deviné. Votre grand-père s'efforçait d'employer mon langage ; il disait les mots qu'il faut. Il
aurait voulu parler encore, mais, de crainte de noyer son émotion dans une fâcheuse abondance et des développements faciles, il s'arrêta et essuya sur ma joue son visage humide de larmes.
J'atteignais ainsi le sommet d'un bonheur lucide. A ce trésor, offert pieusement par des générations, je devais ajouter quelques brillants et le passer ensuite à d'autres qui viendraient le compléter. Ou mieux, la vie m'apparaissait un accroissement perpétuel, comme une longue chaîne de perfections, attachée solidement selon une méthode sûre à une borne immuable, et se déroulant à l'infini. De cette accumulation successive d'énergies tendues vers une même fin, naîtrait sans doute le surhomme.
Ah! je pouvais bien tirer de toutes mes forces lyriques sur cette chaîne à jamais scellée dans la pierre de la tradition ! Cet effort en tous sens^ constitutif de ma personne, ne faisait que décupler mon originalité et consolider de nouveaux nœuds. Dès
l'instant qu'il m'était impossible de m'égarer, j'avais le droit de travailler à la satisfaction de mon individu et d'intensifier mes sentiments de toutes les émotions acquises par ma race.
Parla j'avais enfin résolu mon antinomie : vivre dans l'exaltation sans contrarier l'ordre des choses ; en un mot vous aimer, Mad, avec mon esprit et mes sens, avec mon tout moi, vous dont les pensées sont celles de cette terre et dont l'amour est toute poésie.
Il n'était pas bon de s'attarder en des réflexions composées. A cette minute nous étions des êtres complets et uns. Nos fiançailles étaient celles que nos pères avaient prévues : la réconciliation de l'intelligence en possession de sa certitude et du cœur sachant où se satisfaire sans s'épuiser.
Personne n'avait rien à ajouter à ce qu'il devinait chez chacun. On rentra faire un whist sous la véranda. Mes yeux, Mad, étaient sur les vôtres et non au milieu des
cartes. Je jouais surtout avec votre sourire. Cela déplut à votre grand-père, qui entend qu'on se donne tout entier à chacun de ses actes et qu'on ne courre pas deux lièvres à la fois.
Je fis même une fameuse gaffe : je coupai une de ses cartes maîtresses. Le bon vieillard murmura : « Faut-il que ce garçon soit idiot ! » Cette exclamation ne m'humilia point, car il me plaisait d'être déjà considéré comme un vieil habitué et que nos fiançailles s'achevassent dans la familiarité.
10 juin.
Mad, ma petite Mad, avez-vous entendu les cloches sonner pour nous, pour nous deux seuls, aujourd'hui, et pour tous nos morts?
Suivant la jolie coutume de ce pays, qui veut que chacun s'associe à la joie des futurs époux, on a tiré des pétards devant le château, les paysans ont allumé des feux de Bengale sous ma terrasse, puis sont allés fleurir votre portail et pavoiser de branches vertes l'entrée de votre demeure, pour que demain votre premier pas foule des roses et que l'hommage de la nature caresse votre premier regard.
A présent tout repose dans l'ombre. De
ma fenêtre ouverte je ne perçois que les grésillements des grillons et la petite note flûtée des crapauds, mêlés au large souffle de la nuit. Je songe aux heures exquises passées à vous écrire, à causer avec votre présence éparse dans cette pièce, à prendre conscience de mon amour, à le voir éclore, s'épanouir et colorer de sa nuance tous mes autres états d'âme.
Je veux que demain malin dès votre réveil et avant qu'Annette, votre vieille nourrice qui sollicita le bonheur d'apprêter vos cheveux, apporte le voile blanc et la robe de crêpe de chine, — vous trouviez comme jadis, devançant ma venue, ce petit mot, le dernier d'une longue suite de confidences chères.
Et que vous dirais-je, à vous qui possédez toute ma pensée et qui m'avez aidé à descendre dans ma plus pure retraite, où je nous retrouve tous deux étroitement confondus, — que vous dirais-je, sinon qu'il fait bon, qu'il fait doux autour de nos vies et que nos âmes se liquéfient de tendresse?
Il n'est pas possible d'exprimer avec des phrases la suave émotion qui m'étreint en ce soir capiteux, mais je crois assez bien la dépeindre en disant que Tétat psychologique où nous nous trouvons à cette minute, est très propre aux souvenirs. Je suis sûr que votre chambre, où vous attendez votre dernier sommeil de jeune fille, est pleine de votre enfance, et que ce sont ces chants du passé qui vous tiennent éveillée, plus que l'attente angoissée d'un my«itérieux lendemain.
Pour ma part, il me revient du fond de ma mémoire quantité de petits faits insigniliants, dont l'ensemble résume mon existence écoulée, et qui prennent de l'importance à mesure que je les situe à leur place dans la ligne de mes jours.
Je me trouvais en une semblable disposition durant cette après-midi où nous fîmes un pèlerinage à mon cabinet de travail, vous le rappelez- vous? De chaque lieu visité surgissait un ancien était d'âme, et c'était la
meilleure explication de moi-même qui s'offrait ainsi en exemple, au seuil de notre amour.
Il importe de ne point les négliger, Mad, ces réminiscences par quoi nous demeurons si fermement enracinés à nos origines, car notre être est lourd de cette conscience qui se déroule en se continuant, comme un son qui se prolonge et s'accentue avec insistance.
Pourquoi vous dis-je tout cela ce soir? D'autres, qui ont rompu tout lien avec leur milieu et qui manquent d'esprit de suite, s'imagineraient qu'une vie toute neuve s'offre devant nous. Vous, au contraire, habituée de bonne heure à l'expérience de la réalité, vous savez qu'il s'agit moins d'inventer que de continuer notre transport. C'est toujours la même vie, mais poussée cette fois à sa pleine expansion. Jusqu'alors notre amour ne projetait qu'une lumière éparpillée et diffuse ; à présent cette lumière a trouvé son foyer et va se concentrer en un point. C'est
précisément sur ce point que doit porter notre exaltation.
Le chef-d'œuvre que je ne réaliserai jamais dans mes vers, voulez-vous que nous essayons de le vivre? Tous les souvenirs communs que nous chérissons nous y aideront.
J'ai souvent rêvé devenir un génie ; je vois qu'il est préférable de rester un habile artisan d'un bonheurenperpétuel printemps. J'oublierai les livres que je pensais écrire, — grave sacrifice aux yeux des artistes vulgaires, — pour jouir tout de suite de leur substance entre vos bras. Chaque jour apportera à nos rêves d'immédiates réalisations.
Nourri de mon amour et de notre instinct, je vivrai enfin cette vie lyrique, vers quoi j'ai tant aspiré. Je ferai du réel l'objet de mes chants, au lieu, comme autrefois, d'aller chercher mon excitation au milieu d'un troupeau de chimères.
Votre sentiment et le mien nous suffisent
pour peupler notre existence, par ailleurs si pleine de nos morts. L'amour ne se renouvelle que par l'amour, et je ne vois pas où se heurterait notre satiété, puisque dans notre instinct, dans nos souvenirs, dans notre air, nous puiserons toujours de nouvelles forces, et que nous ne saurions manquer d'ailes.
Chère petite Mad chérie demain je vous dirai tu et pour mieux observer, au contact d'une terre étrangère, la solidité de notre enthousiasme ou de quelle expansion notre moi est capable, — dans trois jours nous serons à Florence.