‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 11 sur 93 · La Peau de chagrin · texte numérisé non relu

La Peau de chagrin

LETTRES À L*ÉTRANQÈRE. 55

bien ta es aimée, toi qui, venue d'une aile fidèle vers ton époux^ ne Tas pas rejeté après Tavoir vu. Que je craignais de ne te pas plaire ! Di9-moi donc bien que tu aimes Thomme après avoir aimé Fesprit et te cœur, puisque l'esprit et le cœur t'ont plu, je n'en pouvais douter. Mon idole, mon Êva bien venue, bien-aimée, si tu savais combien ioot ce que tu as fait et dit m'a saisi. Oh I non, tu n'aurais pas de ces doutes, de ces craintes déshonorantes. Ne me parle plus comme ta l'as iait, en me disant : « Vous n'aimerez pas une femme qjA vient à votis, qui, qui, qui, etc».. », tu sais ce que je veux dire.

Ange, les anges sont bien forcés de descendre du ciel ; nous ne pouvons pas aller à eus. Puis ce sont eux qui nous enlèvent sur lears blanches ailes dans leurs sphères où l'on aime et où les plaisirs sont des pensées.

Allons adieu, toi, mon trésor, mon l)onheur, toi vers qui volent tous mes désirs, toi qui* me fais adorer la solitude parce qu'elle est pleine de toi. Adieu, à demain. A midi, mes gens seront venus pour le traité. Cette lettre partira pour te porter la bonne ou la mauvaise nouvelle, mais elle te portera tant d'amour que tu en seras toujours joyeuse.

Dimanche 13. Neuf heures.

Mon amour chéri, mon Éva, affaire faite I Us en crèveront tous de jalousie. Mes Études de Mœurs au xix^ Siècle sont achetées vingt-sept mille francs. L'éditeur va faire sonner cela. Depuis les viogt-dnq volumes de Chateaubriand achetés, en réalité, deux cent mille francs pour dix ans, il n'y a pas eu de marché semblable. Ds prennent un an pour vendre...

Ah ! ta lettre arrive. Je la lis.

Mon amour divin, es-tu bête. Madame de S...I Je suis brouillé avec elle pour ne lui avoir jamais voulu adresser la parole ; je n^ai pas même voulu saluer sa fille, madame d'O...? Hélas, je l'ai rencontrée, madame de S..., chez madame d'A... cet hiver. Elle s'est approchée et m'a dit : « EUe n'est pas là (elle parlait de madame de C...), est-ce que vous serez aussi sévère qu'à Aix? » — Je lui dis, en montrant son amant, l'ancien de madame

d'A. . .9 un comte portugais : a Mais il est là. » — La duchesse a éclaté de rire.

Oh I mon ange céleste, madame de S..., si tu la voyais ; tu saurais combien est atroce cette calomnie!... Tes Polonaises ont trop bien vu madame de C... pour faire attention à madame de S... qui lui faisait la cour. Mais j'étais à Aix chez madame de C... et nous dtnions ensemble. Quant à la marquise, ma foi, le portrait que tu m'en as fait m'a fait mourir de rire. Il y a de cela, mais c'est changé. Fraîche, oui ; sans cœur, oui, du moins je le crois. Elle sera toujours sacrée pour moi ; mais il y avait, dans la jaserie de tes Polonaises juste assez de vrai pour faire passer les médisances.

Mon amour idolâtrée, plus de doutes, jamais entends-tu ! Je n'aime que toi, je ne puis aimer que toi. Ëva est ton nom symbolique. U y a mieux ; je n'ai pas aimé dans le passé comme je sens que je t'aime. Toi, toute ma vie d'amour peut t'appartenir.

Adieu, mon souffle ; je voudrais communiquer à ces pages la vertu des talismans, que tu sentisses mon âme t'envelopper ! Adieu, ma bien-aimée. J'ai baisé cette page ; je joins ime feuille de ma dernière rose, un pétale de mon dernier jasmin. Tu es dans ma pensée comme le fond même de l'intelligence, la substance de tout.

Eugénie Grandet est ravissante. Tu auras cela bientôt à Genève.

Allons adieu, toi que je voudrais voir, sentir, presser, adieu. Je ne pourrai donc pas trouver un moyen de te presser ! Comme l'imagination a d'impuissantes richesses ! Ma chère lumière, je te baise avec une ardeur, une étreinte de vie, une effusion d'âme, sans exemple dans ma vie.

Mon ange, je ne te réponds pas sur le cri que j'ai poussé sur le crët^ à propos de madame de C... et du fils M... mort pour sa belle-mère. A demain pour cela. Tu as dû bien rire de ma prétendue sauvagerie.

Ne mets donc pas pour moi: poste restante.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, dimanche 20 octobre 1833.

Comment, mon amour, des craintes, des tourments? Tu auras reçu, j'espère, les deux premières lettres que je t'ai écrites depuis mon retour. Que £ûre donc pour ne pas te donner la moindre peine, te faire des cieux purs ! Comment, tu n'as pas calculé sur on jour de retard, sur une houre de fatigue ! Mon Dieu, mon Dieu, que faire?

Je t'écris tous les jours ; si tu veux recevoir une lettre tous les trois jours au lieu de les recevoir tous les huit jours, dis, parle, ordonne. Je ferai tout pour ne pas te laisser venir au cœur une seule mauvaise pensée.

Si tu savais le mal que m'a fait ta lettre ! Tu ne me connais pas encore ! Tout cela est mal. Mais je te pardonne bien le petit clu^n que m'a causé ta lettre, puisque c'est encore me dire que ta m'aimes.

J'ai une bonne nouvelle à te dire. Je crois que les Études de Maun vont, mardi, être une affaire faite et que j'aurai pour débitrice Tune des plus solides maisons de librairie de la place. C'est quelque chose.

Pardonne, mon Éva d'amour, de te parler de mes affaires mercantiles ; mais c'est ma tranquillité ; c'est ce qui me permettra sans doute d'aller à Genève. Hélas I je n'irai peut-être aussi qu'en décembre, parce que je ne pourrai y aller que lorsque j'aurai achevé la pr^nière livraison de ces Études,

Mon Dieu ! je bénis ce papier que tu tiendras ; je voudrais qu'il le portât tout mon amour et mon cœur, afin que tu n'eusses pas de ces mauvaises pensées. Cela est déshonorant, ma chérie. L'amour Df va pas sans confiance.

Allons, adieu. Ne faut-il pas que je retourne à Eugénie Grandet qui va bien. J'en ai encore pour tout lundi et une partie de mardi.

Adieu, mon ange de lumière ; adieu, cher trésor ; ne me maltraite pas. J'ai le cœur tout aussi sensible que peut l'être celui d'une femme, et je t'aime mieux ou plus mal, car je me repose sans crainte sur ton cher cœur et baise tes deux yeux, — tout I

Adieu ! A demain.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, mercredi 23, — Dimanche 27 octobre 1833.

A toi, mon amour, à toi mille tendresses. Hier, j'ai pendant toute la journée été courant ; je me suis trouvé si fatigué que je me suis permis de dormir une nuit entière, et alors je n'ai fait à mon idole qu'une prière mentale. Je me suis endormi dans ta chère pensée, comme si, mariés, je m'étais endormi dans les bras de ma bien-aimêe.

Mon Dieu ! je suis effrayé de voir combien ma vie est à toi ! Avec quelle rapidité elle se porte à ton cœur. Tes artères battent autant pour moi que pour toi. Chérie adorée, que tes lettres me font de bien I Je crois à toi, vois-tu, comme je crois à ma respiration ! Je suis pour ce bonheur comme un enfant, comme un savant, comme un fou qui soigne des tulipes ! Je pleure de rage de ne pas être près de toi. Je rassemble toutes mes idées pour développer cet amour, et je suis là, veillant sans cesse à ce qu'il croisse sans malheurs. N'est-ce pas de l'enfant, du savant, du botaniste ? Ainsi, mon ange, ne fais pas de folies. Non, ne quitte pas ton piquet, pauvre petite chèvre attachée ! Ton amant viendra quand tu crieras. Mais tu m'as fait frémir. Ne t'y trompe pas, ma chère Eve, on ne rapporte pas à mademoiselle Henriette Borel une lettre aussi noigneusement pliée, cachetée, sans la regarder. D y a d'habiles dissimulations. Or, je t'en supplie, aie une voiture pour ne jamais te

mouiller en allant à la poste. D'ailleurs il fait toujours froid rue du Rhône. Vas-y tous les mercredis puisque les lettres mises à la poste id le dimanche t'arrivent le mercredi. Je ne mettrai jamais, queUeqne soit l'ui^nce, de lettres à la poste pour toi que le dimanche. Brûle les enveloppes. Qu'Henriette gronde l'homme du bureau d'avoir donné sa lettre qui était poste restante^ mais qu'elle groDde en riant, car les gens de bureau sont rancuneux. Us seraient capables de dire, un mercredi, qu'il n'y a pas de lettres et de les remettre de manière à causer quelque malheur. 0 mon ange, les infortunes ne viennent jamais que des lettres . Je t'en supplie, à genoux, aie un endroit, un antre, une mine pour cacher les trésors de notre amour. Fais que tu ne puisses pas avoir une seule inquiétude.

Maintenant, la comtesse P... n'est^lle pas cette belle Grecque aimée de P..., mariée à un médecin, mariée au général de W..., puis an comte L... P... ? Si cela est, ne lui confie pas la moindre chose de ton amour, ma pauvre brebis sans défiance. Si elle en a des preuves, eh bien, avoue, mais il ne faut faire un tel aveu que quand on ne saurait faire autrement^ et, alors, se faire un mérite de la concession forcée. Tu es juge de l'opportunité ; mais, quand je serai à Genève, tu comprends que les gens qui courent deux idées et qui supposent le mal quand il n'est pas, sauront bien deviner le vrai.

Maintenant, quand je te Us, je suis à Genève, je vois tout. Mon Dieu, que de grâce et de gentillesse dans tes lettres ! Eh, mon ange d'amour, oui certes je serai à Genève précisément quand tu le voudras. Mais calcule qu'il faut quatre jours pour que ta lettre m'arrive, et quatre jours pour que j'arrive ; cela fait huit jours.

Mon ange chéri, ne partage de mes malheurs que ce qu'il faut pour y prendre ta part ; mais le ciel m'a donné tout le courage nécessaire pour les supporter. Je ne voudrais pas qu'une seule de mes pensées te fût cachée, et je te conte tout. Mais ne t'en donne pas la fièvre. Oui, l'envoi des journaux est une indignité. Dis-moi qui a été capable de cette atroce plaisanterie. Ce sera un duel entre moi et lui. Tout ce qui te' blessera sera mon ennemi capital ; mais ennemi à l'arabe, avec un serment de vengeance.

Mon cher bonheur, il n'y a pas une voix ici en ma faveur ; tout est hostile. D faut s'y résigner. Ils me traitent, en vérité, comme un homme de génie ; c'est à en donner de Torgueil. Il faut que je redouble de soins et de courage pour franchir ce dernier pas. Je leur prépare de beaux sujets de haine. Je travaille avec une opiniâtreté sans exemple.

Je ne pourrai t'écrire la lettre ostensible que la semaine prochaine, car je veux que Tenvoi soit complet. Tant mieux que l'on m'accuse, le souvenir n'en sera que plus précieux.

Ma chérie, tu peux bien dire m'avoir vu à Neuchfttel^ car cela ne se cèlera pas plus que le nez au milieu du visage. Cela se saura ; il faut donc le dire, âme de mon âme.

Tu vois que je réponds à tout ce que tu m'écris, mais à bâtons rompus. J'ai hâte de finir ce que j'appelle les affaires de notre amour, pour te parler amour.

Ck)mment, tu as lu les Contes drolatiques sans la permission de ton époux d amour? Curieuse I 0 mon ange, il faut avoir le cœur pur comme le tien est pur, pour lire et savourer le Péché véniel. C'est un diamant de naïveté. Mais, chérie, tu as été bien audacieuse. J'ai peur que tu m'aimes moins. Il faut si bien connaître notre littérature nationale, la grande, la majestueuse littérature du XV* siècle, si étincelante de génie, si libre d'allure, si vive de mots qui, dans ce temps, n'étaient pas encore déshonorés, que j'ai peur pour moi. Je te le répète donc : s'il y a quelque chose en moi qui puisse vivre, ce sont ces Contes. L'homme qui en fera cent ne saurait mourir. Relis Yépilogue du deuxième dixain et juge. Surtout prends ces livres comme des arabesques insouciantes tracées avec amour. Que dis-tu du Succube? Ma chère bien-aimée, ce conte m'a coûté six mois de tortures. J'en ai été malade. Je crois tes critiques sans fondement. Le procès fait aux prétendus empoisonneurs du Dauphin a été fait, à Moulins, par le chancelier Paget, avant la captivité de François P% je n ai pas le temps de vérifier. Elle * fut dauphine, en 1536, je crois. Oui, la bataille de Pavie est de 1825; tu as raison. Je crois que tu as raison pour le Connétable : c'est le duc François de Montmorency qui épousa la duchesse de Famèse;

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