‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 13 sur 93 · En · texte numérisé non relu

En

atteadu le vieux monsieur pour qui j'ai été implorer Delphine. U

n*est point venu. U est onze heures, pas de lettre de Genève.

Oodle inquiétude ! 0 mon amour I je t'en supplie, tâche de me

les envoyer à des jours certains : ménage la sensibilité d'un cœur

enfant. Tu ne sais pas combien est viei^ mon amour. Fort est mon

amour, mais délicat, 6 ma chérie. Je t'aime comme tu peux vouloir

être aimée, uniquement I Dans ma solitude un rien me trouble et

m'inquiète. Mon sang s'émeut d'une syllabe.

Je viens d'aller i mon jardin, j'ai cueiUi l'une des dernières violettes qui s'y trouvent ; en marchant je t'ai adressé une hymne d'amour, prends-la, sur cette violette, prends les baisers mis sur la feuiUe de rose. La rose, ce sont les baisers ; la violette, ce sont les pensées. Mon travail et toi, voilà le monde pour moi. Au delà, plus rien. J'évite tout œ qui n'est pas mon Ëva, mes pensées. Chère fleur du ciel, ma fée, tu touches ici tout de ta baguette; ici par toi tout est beau. Quelque embarrassée que soit la vie, elle est unie, elle est plane. Audessus de ma tête, je vois de beaux cicux.

Allons, demain j'aurai une lettre. Adieu, mon àme chérie. Merci nulle fois de tes bonnes lettres ; ne les épargne pas. Moi je voudrais toujours t'écrire; mais, pauvre malheureux, je suis obligé de penser parfois à l'or que je tire de mon encrier. Tu as mon cœur, que puis-je te donner ?

À MABAXB HAflSKA, POSTI RESTANT!, A GENÈVE.

Paris, mercredi 6 noyembre 1S33.

Les angoisses que tu as eues, mon Eve, je les ai bien cruellement ressenties, car ta lettre m'arrive seulement aujourd'hui. Je ne saurais peindre toutes les horribles chimères qui m'ont de moment en moment tourmenté, car un retard d'une de tes lettres met en question toi et moi ; un retard des miennes n'emporte pas tant de malheurs à craindre.

Quant à la dernière page de cette lettre, tâche de Tonblier ; moi, je te la pardonne, et j*ai souffert de ta douleur. Être injuste et méchante ! Tu me rappelles l'histoire de cet homme qui croit son chien enragé, qui le tue, et s'aperçoit qu'il l'avertissait de ne pas perdre son trésor oublié !

Tu parles de mort. D y a quelque chose de plus affreux, c'est la douleur, et je viens d'en subir une dont je ne te parlerai pas. Quant à des relations avec la personne dont il s'agit, je n'en ai jamais eu de bien tendres ; mais je n'en ai pas. J'ai répondu à une lettre fort insignifiante, et, â propos d'une phrase, je me suis expliqué; voilà tout. Il y a des relations de politesse dues aux femmes d'un certain rang que l'on a connues ; mais une visite chez madame Récamier n'est pas, je pense, des relations^ quand on va la voir tous les trimestres.

Mon Dieu, l'homme qui a l'air de se justifier ici, vient de recevoir un coup de poignard au cœur. Il te sourit, mon Eve, et cet homme ne dort, lui, assez dormeur, que cinq heures et demie, n travaille dix-sept heures pour pouvoir rester huit jours de plus sous ton r^ard ; je vends quelques années de ma vie pour aller à toi ! Ce n'est pas un reproche. Mais tu pourrais me dire, toi, que j'aime mieux peut-être les pages que j'écris par nécessité^ que mon amour. Mais avec toi je ne suis point fier, je ne suis pas humble ; je suis, je tâche d'être toi. Tu as souffert, j*ai souffert, tu voulais me faire soufirir. Tu en auras du regret. Tâchons que cela n'arrive pas ; tu briserais le cœur que tu aimes, comme un enfant brise un jouet pour en regarder l'intérieur. Pauvre Éva ! Nous ne nous connaissons donc pas ! Oh si, n'est-ce pas ?

Mon Dieu, me punir de ma confiance, de la propre joie que j'éprouve à me trouver de plus en plus dans la solitude ! Je ne sais où est ma mère ; voici deux mois qu'il n'y a nulle part de ses nouvelles. Point de lettres de mon frère. Ma sœur est à la campagne, gardée par les duègnes que son mari lui forge, et lui est en voyage. Aussi ne puis-je te parler de personne. La dilecta est chez son fils & Chaumont, au diable 1 Je suis moi dans un torrent d'épreuves, de corrections, de copies, de travaux. Et c'est au moment où je comptais me plonger dans toutes nos joies, qu'après tes premières pages je trouve le pompeux éloge de ""''*, mon Dieu 1

et mon accusation, moa jugement, et un coup qui saignera longtemps

dans un cœur comme le mien.

Me voilà triste et mélancolique, blessé, pleurant et attendant la

sérénité qui ne viendra jamais pleine et entière. Si tu as voulu cela, si tu as voulu verser sur ma vie autant de douleurs que j'y aTais assumé de travaux, impossibles maintenant, Éva, tu as réosâ. Quant à de la colère, non ; des reproches ? à quoi bon. Ou tu es au désespoir de m'avoir fait de la peine, ou tu en es contente. Je ne doute pas de toi ; je voudrais pouvoir te consoler ; mais tu as cruellement abusé de la distance qui nous sépare, de la pauvreté qui m'empêche de monter dans une chaise de poste, des engagements d'honneur qui m'interdisent de quitter Paris avant le 23 ou le 26 de ce mois-ci. Tu as été femme ; moi, je te croyais un ange. Je t'en aimerai peut-être mieux: tu t'es rapprochée de moi. Dans toute la vie à deux que tu laisseras à mon constant amour, je te sourirai sans cesse. Depuis que j'ai connu l'axiome indien : c Ne frappe même pas avec une fleur la femme coupable de cent fautes », j'en ai fait la règle de ma conduite. Mais il ne m'empêche pas de sentir au cœur, plus violemment que ceux qui tuent leurs maîtresses ne sentent, les injures, les soupçons mauvais ! Moi, si exclusif, entaché de banalité ! Me faire assez petit pour me ravaler à la vengeance ! Hé quoi, cet amour si pur, tu le taches d'un soupçon, d'un reproche, d'un doute I Dieu lui-même ne peut effacer ce qui a été ; il peut s'opposer à l'avenir et non au passé!

Je ne puis plus écrire; j 'extravague. Voilà mes idées qui se brouillent. Après douze heures de travaux il faut un peu de repos, et, aujourd'hui, il faut se reposer dans la souffrance. Oh, mon oniqpie amour, quel chagrin de regarder à ce que je t'écris, de peser mes mots, de ne pas dire tout ce qui est sans détour, parce que je sois sans reproche I Oh, je souffre ! Je n'ai pas une passion passagère, mais un unique amour I

A HADAMX HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, dimanche matin 10 novembre 1833.

J'ai fait mettre hier soir» une lettre à la poste ^, ne comptant plus pouvoir écrire; je souffrais trop. Quelques atteintes de ma névralgie sont venues. C'est un secret entre moi et mon docteur, qui m'a fait prendre quelques pilules. Je vais mieux ce matin. Quoiqu'il ait attribué cela à mon travail excessif, et il m'en coûterait trop de croire que les souffrances du cœur réveillent les nerfs de la tête, je pense à supprimer encore deux heures de sommeil sur les six que je m'accordais. Que veux-tu, ta lettre me br&le le cœur. J'irai à Genève, j'y passerai mon hiver. Au moins tu n'auras pas le droit d'émettre un soupçon. Tu verras ma vie de travail et tu concevras toute la barbarie qu'il y a eu à t'armer de ma confiance à fouvrir mon cœur. Moi qui voudrais penser en toi ! Moi qui me détaches de tout pour être mieux à toi !

Te tromper I Mais, comme tu l'as dit^ ce serait trop facile. D'ailleurs, est-ce mon caractère? L'amour est, pour moi, toute confiance. Je crois en toi comme en moi-même. Ce que tu me dis de ce compatriote me fait souffrir, mais je ne doute pas. Je ne te parlerai plus de la cause de cette imprécation : Va aux pieds de ta marquise... ^ que verbalement.

J'ai cinq affaires majeures à terminer, mais je sacrifierai tout pour être le 25 à Genève, dans cette auberge du Pré-l'Évêque. Mais nous nous verrons bien peu. Il faudra que je me couche à six heures du soir pour me lever à minuit. Mais de minuit à quatre heures, tous les jours, je serai à toi. Pour cela, il faut que je fasse ici des choses impossibles; je les tenterai. Dûton me causer ici mille peines, j'irai à Genève, et j'y oublierai tout pour ne voir que la seule chose, le seul cœur, la seule personne par laquelle je vive.

Je donnerais bien ma vie pour que cette horrible page n'ait ja-

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