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mais été écrite! He reprocher jusqu'à mon dévouement! Ne croi^tu donc pas que je ne puisse tout quitter et aller avec toi au fond de qodqae retraite? Et tu t'armes de la phrase par laquelle je te sacrifie (le mot ne signifie rien, il n'y a pas de sacrifice) tout!
Pourquoi donc as-tu jeté de la douleur dans ce qui était si doux ! Ta m'as fait donner au chagrin le temps qui appartenait au travail , qui me facilite les moyens d'aller plus promptement à toi.
J'attends, avec une impatience sans nom, une lettre, un mot. Tu m'as bouleversé. Non, tu ne connais pas le cœur d'enfant et de poète que tu as froissé. Je suis honmie pour soufirir alors!
Adieu. Tai-je dit l'histoire de cet honune qui faisait des chansons à boiro pour pouvoir enterrer sa maltresse adorée? Travailler, le cœur en deuil, voilà mon destin jusqu'à ta prochaine lettre. Tu me dois ta vie pour cette fatale semaine. Oh 1 mon ange, la mienne t'appartient! Brise, frappe, mais aime-moi toujours. Je t'adore quand même ; mais grâce pour qui est innocent. Je ne sais pas si tu te lais une idée de ce que j'ai à faire. U faut que j'aie achevé l'impression de quatre volumes avant de pouvoir partir; que j'aie atermoyé cinq difficultés, payé huit mille francs, et les quatre volumes font cent feuilles, ou cent fois seize pages, à revoir chacune trois ou quatre fois, sans compter les manuscrits !
Eh bien, j'y perdrai le sonmieil, je risquerai tout, mais tu me voras près de toi le 26 au plus tard. Demain, j'écrirai ostensiblement à madame de Hanska, pour lui
annoncer mon envoi.
Puis-je mettre ici un baiser plein de larmes? Sera-t-il repris avec
amour? Ne fais plus d'orages sans cause dans ce qui est si pur! D est midi. Pour que tu aies cela & temps, j'envoie à la grande
poste.
À MADAMB HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, mardi 12 noYembre 1833.
n est ûx heures du soir; je vais me coucher, bien fatigué de quelques coorses faites pour de pressantes affaires, car j'ai l'espoir,
78 LETTRES A L'ÉTRANCfiRB.
moyennant trois mille francs d'argent, de transiger sur Taffaire litigieuse qui me cause le plus de chagrin; en rentrant j'ai trouvé ta lettre envoyée vendredi, avec cette bonne page qui efface mes douleurs.
0 mon ange adoré, tant que tu ne connaîtras pas à plein la fraîcheur de sensitive que de constants travaux, une réclusion presque perpétuelle, ont laissée à mon cœur, tu ne sauras pas ce qu'une parole, un doute, un soupçon peuvent causer de ravages. En marchant ce matin à travers Paris, je me disais que commercialement le plus simple contrat ne se brise pas sans attenter à la probité; or, ne brisais-tu pas, sans m'entendre, une promesse qui nous lie à jamais?
Ce sera la dernière fois que je te parlerai de cette lettre, excepté quand je t'expliquerai à Genève ce qui y a donné lieu. Ne crains rien, j'ai Uni toutes mes visites et n'irai même plus chez Gérard. Je refuse toutes les invitations, je m!our8onne parfaitement, etlafenmie la plus ambitieuse d'amour n'aurait rien à me reprocher.
Mais, hélas ! tout ce que je puis faire a été d'ôter une heure à mon sommeil. Il me faut dormir cinq heures. Mon docteur, que j'ai vu ce matin, et qui me connaît depuis l'âge de dix ans (c'était l'ami de la maison), a toujours des craintes en voyant mes travaux. U m'a menacé de l'inflammation du tégument de mes nerfs cérébraux.
— Oui, docteur, lui ai-je dit, si je faisais excès sur excès; mais depuis trois ans je suis chaste comme une jeune fille, je ne bois jamais ni vin ni liqueurs, mes aliments sont pesés et la recrudescence de ma névralgie apaisée venait moins de travail que de chagrin.
U a fait un haut-le-corps et, en me regardant, il a dit :
— Que votre talent coûte cher ! C'est vrai^ l'on n'a pas un regard flamboyant comme est le vôtre en s'adonnant aux femmes.
Voilà, mon amour, un certificat bien authentique de ma sagesse. Le docteur est épouvanté de mes travaux. Eugénie Grandet fait un gros volume. Je te garde le manuscrit. U y a des pages écrites au milieu de mes douleurs. Elles t'appartiennent, comme tout moi.
Mon cher amour, ma fleur, dis, — écoute! Il faut te résoudre à n'avoir que quelques phrases par jour, — un mot même, — si tu veux me voir en novembre à Genève. A propos de cela, écris-moi donc ostensiblement, en réponse à ma lettre ostensible^ de venir à
Vaobage du Pié-rÉvêque, et donne-m'en Tindication et le nom. Je Tiendrai pour un mois. J'y ferai le Privilège. J'ai toute une bibliothèque à y transporter.
Mon amour, à bientôt. Néanmoins, j'éprouve mille contrariétés, les imprimeurs, et il y a trois imprimeries occupées à ces quatre volumes, eh bien, ils ne vont pas. Moi, de minuit à midi, je compose; c'est-à-dire que je suis douze heures sur mon fauteuil à écrire, à improviser, dans toute la force du terme. Puis, de midi à quatre heures, je corrige mes épreuves. A cinq heures je dine; à cinq heures et demie je suis au lit, à minuit réveillé.
Merci de ta bonne page ; tu m'as ôté mes souffrances; ô mon bien, mon trésor, ne doute jamais. Jamais une pensée ni une parole en contradiction avec ce que je t'ai dit avec ivresse ne troubleront les paroles et les pensées qui sont à toi. Âh ! fais d'humbles réparations à madame P... Bulwer, le romancier, n'est pas du Parlement, il a un frère qui est au Parlement et dont le nom a induit en erreur même nos journalistes; mais rien n'est plus vrai. J'ai commis la même erreur que toi, mais j'ai vérifié soigneusement. Bulwer est à Paris, le romancier s'entend. U est venu hier à l'Observatoire, mais je ne l'ai pas encore vu.
Tu me fais aimer Grosclaude^ Ce que je veux, c'est le tableau qu'il te fait, et une copie qui vaille l'original ! Je le mettrai devant moi, dans mon cabinet, et quand je chercherai quelques mots, une correction, je verrai ce que toi tu vois.
D y a une scène sublime (à mon avis, et je suis payé pour l'avoir), dans Eugénie Grandet qui offre son trésor à son cousin. Le cousin a une réponse à faire; ce que je te disais à ce sujet était la plus gracieuse *• Mais mêler à ce que les autres liront un seul mot dit à mon Eve! Âh! j'aurais jeté Eugénie Grandet au feu!
Oh ! mon amour, je ne trouve pas assez de voiles pour le voiler i tous les regards ! Oh ! tu ne sauras que dans dix ans que je t'aime et combien bien je t'aime!
Ma chère gentille, quand je prends ce papier et que je te parle^ je me laisse couler dans le plaisir; je t'écrirais toute la nuit. Je
1. Groscltude (Louis), artiste peintre, né au Locle, près NeuchâteL 1 Voir plus haut la lettre XVII.
suis obligé de marquer une certaine heure à mon réveil, et, quand il sonne, je dois m'arréter, et il a sonné depuis longtemps. A demain.
Mercredi.
Passé le 22, y compris le 22, ne mets plus de lettres à la poste. Je ne les recevrais pas. Oh! je voudrais pouvoir m'enivrer afin de ne pas penser pendant la route ! Trois jours à se dire : « Je vais la voir! » Ah! tu sais ce que c'est, n'est-ce pas? C'est mourir d'attente, de plaisir! Je viens de Renvoyer la lettre patente^, et je me mets à faire ton envoi, à arranger la caisse. J'ai renvoyé les restes de cailloux ; je n'avais pas le droit de perdre ce qu'a touché, ramassé Anna, et je ne voulais pas compromettre mademoiselle de Hanska en les gardant !
Oh ! laisse-moi rire après avoir pleuré ; je vais bientôt te voir. Je t'apporte le plus sublime chef-d'œuvre de la poésie, une épitre de madame Desbordes-Valmore dont je tiens l'original ; je te le réserve. Demain jeudi, j'espère être délivré d'Etigénie Grandet; le manuscrit sera terminé. U faudra immédiatement achever Ne touchez pas la hache.
Je ne sais pas comment tu peux t'aller mettre si souvent an milieu de cette atmosphère de pédantisme genevois. Mais aussi je sais qu'il n'y a rien de si agréable que d'être au milieu du monde avec une grande pensée qu'ignore le monde, A mon bel ange, mon Éva, mes trésors!
Rien n'est plus faux que ce que la voyageuse a dit de moi et de madame de C... Tu comprends, mon amour, que la manière ambitieuse dont maintenant je me produis doit engendrer mille calomnies, mille versions absurdes. Pour t'en donner un exemple, j'ai un verre auquel je tiens, une soucoupe, dans laquelle ma tante, un ange de grâce et de bonté, morte à la fleur de l'âge, a bu pour la dernière fois, et que ma grand'mère, qui m'aimait, a eue sur sa cheminée pendant dix ans. Eh bien, mon avoué a entendu dire à quelqu'un dans un cabinet littéraire que ma vie était attachée à un talisman, à un verre, à une soucoupe que j'avais, et mon