‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 37 sur 93 · Du Médecin de campagne · texte numérisé non relu

Du Médecin de campagne

Polonais monsieur de Wierzchownia, et à le mettre en scène dans la Recherche de F Absolu. Ça a été une démangeaison à laquelle je n'ai pas su résister et je vous demande pardon, ainsi qu'à M. de Hanski, de la liberté grande. Vous ne sauriez croire comme ce nom imprimé me fascine !

Quel bon hiver que d'être loin des ennuis de Paris, acoquiné à uoe tragédie, luttant avec une tragédie, et riant le soir avec vous et déridant le maître, à qui je ferai des Contes drolatiques exprès pour loi. Quand je devrais vous arriver par l'occasion d'un chasseneige, j'irai ! Et j'irai après jusqu'à Nicolas lui-môme pour obtenir que vous veniez à Paris voir tomber ma pièce !

Adieu, vous qui voyez tous les jours de nouveaux pays, tandis que moi je n'en vois qu'un seul 1 Allons, qu'Anna se porte bien, que M. de Hanski n'ait pas de dragons noirs^ que mademoiselle Borel soit riante, que Suzette chante toujours, que mademoiselle Séverine garde sa gracieuse indifférence, et vous, madame, cette nerveuse constitution qui est un principe de joies vives, mais aussi de douleurs; tout ce que je souhaite, c'est que Dieu vous ôte la douleur de votre coupe. N'oubliez pas de me dire où vous ferez séjour après Trieste.

Je vous envoie mille fleurs d'àme et d'affection.

A MADAME HANSKA, A TBIESTE.

Paris, dimanche 13 juillet 1834.

Voilà un bien long temps, madame, que je n'ai vu votre jolie écriture, et ma soUtude m'en parait plus profonde, mes travaux plus pesants. Je regarde d'un air boudeur cette boîte où vous m'avez envoyé du jujube et où sont mes pains à cacheter.

Êtes-vous à Venise ? Êtes-vous à Trieste ? Voyagez-vous ? Vous reposez-vous ? Voyez, je pense à vous, et ne veux pas perdre toutes tes rêveries dans lesquelles je m'enfonce ; je vous en envoie une. Oh !

170 LBTTRES A L'ËTRANGËRfi.

je m'aonuie bien à Paris ! Jamais son atmosphère ne m'a été si

pesante. Je respire l'air que vous respirez avec une enttiousiaste jalousie ! Il est, dit-on, si léger, il irait si bien à mes poumons ! Mon Dieu I le travail m'écrase, et, pour tout hippogrifTe, j'ai cette petite boîte et le petit chien-encrier d'Anna, pauvre chère petite l

Je fais en ce moment un bel ouvrage, la Rechenhé de r Absolu; je ne vous en dis rien ; je veut que vous le lisiez sans prévention et avec tout le neuf de Tignorance du sujet. Où seres-vous alors ?

Mes affaires sont maudites. Rien ne se termine. Ce rost^lieaf ambulant dans lequel Dieu a jeté toutes les pensées que peut avoir la bêtise et qui se nomme Gosselin, noUs arï^te par des petitesses. Mardi prochain nous terminerons peut-être ; je vous écHIfal aussitôt. Mettez d'un côté trente- sept mille francs à payer, de l'autre vingt-huit francs de papier et une bouteille d'encre, quelques plumes que j'ai fait acheter, vous aurez une idée tiette de ma position, actif et passif. Pour arriver à l'équilibre, il me faut une santé de fer, et non pas du talent, mais toujours du bonheur dans mon talent. Encore six volumes pour ladite béchet ft publier et vingt -cinq in-douze pour la première édition des Étttdes philosophiques/ Après tout cela fait, j'aurai quelques écus et la liberté sur la montagne. Quand je dis sur la montagne, c'est la plaine que je veux dire, car l'Ukraine est, selon vous, une plaine.

Voilà les affaires, madame. Quant aux sentiments, ils sont par suite de la contrainte mille fois plus violents que vous ne les avez connus, puisque vous avez bien voulu être ma confidente. Aussi, cette personne serait-elle bien contente si elle savait tout ce que je lui cache, car il est bien difficile d'exprimer les sentiments comme ils sont au fond du cœur. Il faut, non pas le tête-à-tôte, mais le cœurà-cœur. Entremêlez cette furie de travail d'une furia iamore^ d'une furie d'affaires, de quelques bons souvenirs qui me saisissent quand j'entends de la bonne musique, sans entendre le duc de Brunswick, qui vient quelquefois germaniser notre loge, car ce prince détrôné n'étanl plus lion vient se faire tigre chez nous. (Vous ne saisiriez pas ce pauvre trait, si je ne vous disais que notre loge s'appelle la loge des tigres. Pardonnez-moi cette digression, mais je sais combien vous aimez à savoir les menus détails de la vie parisienne.) Donc

IBTÎBKS Â L'ÉTRANGÈRE. 171

TOUS aurez une vue exacte de la maigre existence que mène votre mougik, qui, du reste, est sage comme une fille sage; la Recherche de r Absolu vous le dira ; Séraphita encore mieux.

Vraiment, je vous écris d'une plume gaie et je suis triste ; mais ma tristesse est si grande que je craindrais de vous en envoyer les expressions. Je vendrais la gloire et tout mon bagage littéraire, si je D avais des obligations, pour les cailloux de la route de Ferney. Si TOUS voulez m'acheter mes livres en gros, je vous les ferai peu à peu en détail, je vous les raconterai au coin du feu. Faites acheter à M. de Hanski une principauté, car je ne voudrais pas être bouffon si je n'étais à un prince. D faut concilier les amours-propres. Vous me donneriez des bonnets très jolis. Quant à des appointements, je les trouverais dans les rires que je verrais sur vos lèvres. Mais vous serez tenue de me donner des éloges et une loge, des sonnettes et un gâteau. Point de Barkschy ; je fais mes conditions. Puis le fou vous cadiera son cœur. Allons, vous ne voudriez pas de moi. Puis j'aurais peur que ma folie ne soit pas en moi . Mon Dieu, que de fois dans ma vie j'ai envié le prince Lutin I

n fiiut vous dire adieu, vous souhaiter les jouissances du voyage. Je Tais, moi, me remettre à finir un Conte drolatique pendant que TOUS vous remettrez en voiture et que vous direz peut-être : « Je ne croyais pas que ce Français que j'accusais de légèreté en allant au lac de Bienne, fût si sincère en me disant qu'il était susceptible d'attache. » Ah ! madame, les pauvres gens n'ont qu'un cœur, ils le donnent, et je suis un pauvre gen^ un manœUTre qui travaille des phrases, comme les autres portent du mortier.

Si j'étais libre, je me baignerais ce soir dans l'Adriatique et reviendrais vous fiure un joyeux conte, repasser les maisons ducales dans VAlmanach de Gotha, ou faire des patiences. Vous m'avez fait adorer les patiences, et je vis par la patience ! Mais je pâtis un peu, beaucoup I

Adieu donc ; je vous envoie les plus gracieuses fleurs de mon âme et vous prie de distribuer à vos compagnes de vopge mes hommages, mes amitiés, mes souvenirs, comme vous l'entendrez. Je ne Teux pas vous dire : adieu ; je n'aime pas à employer ce mot-là aTEc les personnes que je ne veux pas quitter, et où est la châtelaine, là est le mougik !

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, 15 juillet 1834.

Je veux qu'en arrivant à Vienne vous trouviez cette lettre. J'avais envoyé avant-hier à la poste une lettre à Trieste quand, dix mi-> nutes après, est venue votre bonne longue lettre de Trieste. Ah ! voilà écrire I Voilà rendre heureux quelqu'un 1 Pauvre Alphonse Royer, qui a fait Venezia-la-bellay et qui, en deux volumes, n*a pas su m'en dire autant que vous m'en dites de Venise en deux pages! Je dis à un de mes amis, qui entrait quand je remetUds votre lettre dans le joli coffret que j'ai fait faire pour elles, — car pour moi vos lettres sont des créatures, des fées qui m'apportent mille délices ; je suis coquet pour mes lettres^fées, — je lui dis : « Nous sommes des niais, nous qui croyons écrire ! Nous devrions baiser les pantoufles de certaines femmes, du côté où les pantoufles touchent à la terre, car en dedans ce serait tout au plus digne des anges ! »

Merci donc de votre lettre; mais que de choses j'ai à vous répondre et que je remettrai à un autre moment, ne voulant vous parler ici que des plus chaudes à mon cœur I

Vous ne m'avez pas compris pour Séraphita. Je vous déclare, moi, que j'ai plus de jalousie de cœur que vous ne m'en accusez, car, si, m'ayant promis un témoignage d'amitié, vous l'oubliassiez, je souffrirais dans tout ce qui est tendre au cœur, à l'àme et au corps. Donc, j'ai voulu vous éviter une souffrance en vous expliquant que Venvoi serait fait avec le dernier article, afin de rendre mon bonheur plus éclatant. Le dernier chapitre de la Transfiguration doit être pour moi ce que, toute comparaison gardée, était le tableau pour Raphaël. Laissez-moi le droit de mettre votre nom à ce tableau, au moment où la conception presque gigantesque de

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. m

celte œuvre ^ sera comprise. Mais, d'après votre lettre, je croirais qu'il y a eu chez moi fatuité à penser que vous souffririez. Bcista l Je n'y reviendrai plus.

Le deuxième article de Séraphita a été trois semaines à Timprimerie, et j'y ai travaillé dix heures par jour. Je vous enverrai le tout à Vienne, à l'adresse de Sina. Le tout aura paru pour la fin de septembre.

Autre querelle. J'aime mieux être heureux dans un coin, que d'être Washington en France, attendu que nous avons 24/26 Washington dans chaque rue, et vous voyez que je mets un treizième, comme dans le commerce. Cela veut dire que j'aime mieux être au mois de janvier à Wierzchownia que de cracher de la politique à la tribune, place du Palais-Bourbon. Ceci est pour répondre à votre retrocessa sublime, quand vous voulez vous effacer sous la France. Moi, j'efface la France sous votre front sublime. La France, madame, n'est jamais à court de grands orateurs, de grands ministres, de grands en toute chose.

Enfin, l'affaire Gosselin est signée; je suis quitte aujourd'hui de ce cauchemar de bêtise. L'illustre Werdet, qui ressemble un peu à ViUuslre Gaudiêsart^ m'achète une première édition des Études philosophiques (vingt- cinq volumes in-douze, comme le dernier Médecin de campagne) en cinq livraisons, de chacune cinq volumes, pour paraître de mois en mois, — août, septembre, octobre, novembre et décembre. — Vous voyez que pour expédier ceci et madame Béchel, à qui je dois encore trois livraisons des Etudes de Mceursj il faudra avoir le Vésuve dans la cervelle, un torse de bronze, de bonnes plumes, de l'encre à souhait, pas le plus I^er blue devU^ et avoir une constante envie d'aller voir en janvier Strasbourg, Cologne, Vienne, Brody, etc., et de s'y battre avec les chasse-neiges. Je ne vous parle pas de cette bagatelle que Ton nomme santé, de cette autre bagatelle que l'on appelle du talent!

Maintenant vous connaissez le programme de ma vie, et si j'avais une dame de mes pensées^ avouez qu'il faudrait la plaindre, la malheureuse. Mais, heureusement, elle est bien tristement la dame

de me* penséea seulement. Alors, je la sais très joyeuse de me savoir • « empêché » , comme dirait Fauteur des Cent Conte» drolatique».

Pour tout ce beau travail^ M. Werdet me donne quinae mille francs, et ce que je puis attraper de gloriole par-dessus le marché; ce qui, joint au reste des Étude» de MœurSy me libérera complètement et me laissera avec quelques écus, qui sont en ce bas monde les ailes avec lesquelles nous franchissons les distances.

Savez^vous pourquoi je suis si gai qu'il y a de la gaieté dans ma gronde T C'est que j'ai revu les joUs petits pieds de mouche de votre écriture; que je vous sais, sauf les douleurs du passage, bien portante et Anna aussi.

Adieu; mille tendresses de oœur. Ahl rassurez-vous; madame de C... tient toujours à n'avoir aimé que M. de M... et elle Taime encore, cette Arthémise d'Éphèse. Ce soir je dis adieu, chez Liszt, à Wolf, cette jeune face de Genève, où j'étais si jeune 1

Quand vous m'écrirez de Vienne, dites*moi, je vous en supplie, combien de temps vous y resterez. Quelque chose me dit que je verrai Vienne avec vous, c'est*à*dire que j'aimerai Vienne. Vous me direz ce que les Allemands pensent de Séraphita. Vous aurez à Vienne ma troisième livraison des Études de Mœurs qui partira pour M. Sina (mon Dieu, que j'aime ce nom-là I) vers la an de oe mois. Ainsi vous l'aurez dans les dix premiers jours d'août.

Mille tendresses.

A MADAME HANSKA, POSTK RESTANTE, A VIENNE

Paris, mercredi 30 juillet 1834.

Oh ! mon ange, mon amour, ma vie, mon bonheur, ma force, mon trésor, ma bien-aimôe, quelle horrible contrainte ! quelle joie que de t'écrire de cœur à cœur ! quelle honte pour moi si tu ne trouves pas ces lignes en temps et lieu. Je suis allé à la campagne six jours pour terminer quelque chose de bien pressé.

Ohimé ! Je ne puis partir pour les eaux de Baden que le

LETTRES A L*ÉTRAN6illE. 175

10 août ; mais j'irai comme le vent ; il m'est impossible de t'en dire darantage, car pour pouvoir aller là, ce sont des efforts de géant. Mais je Vaime d'une force surhumaine l

Ainsi, du 10 au lo, je serai en route. Je n'aurai que trois ou quatre jours i moi, mais je t'apporte cette goutte de ma vie ardente avec un bonheur que Tinfini du ciel peut seul expliquer.

Mon Dieu, que d'heures pleines de toi dont tu n'as eu que des pressentiments I Comme je t'ai suivie partout 1 Gomme je t'ai, à toute heure, désirée ! Oui, mon Eve chérie, ma fleur céleste, ma belle vie, reste aux eaux jusqu*à septembre. S'il faut huit jours pour y arriver et que je parte le 15 août, je n'y serai que le 33 et il faut que je sois ici pour les premiers jours de septembre. Tout dépend de mes travaux et de mes payements. Le désir d'être libre, à toi, m'a fait entreprendre des choses au-dessus de mes forces. Mais, mon amour est si grand ; il me soutient.

Ta Séraphita est belle, grande, et tu jouiras de cette œuvre dans trois mois. Il faut deux mois pour le troisième article ; mais peut-* être le finirais-je près de toi. Tu m'as réchauffé l'âme pour le premier ; tu dois entendre le dernier chant i

0 chère, chérie adorée, dis-toi bien que l'amour que tu m'as inspiré, c'est l'infini. N'aie ni crainte, ni jalousie. Rien ne peut détruire le charme sous lequel je veux vivre. Oui, il y a eu bien des mélaDcolies, bien des tristesses. J'étais un arbre déplanté. Te voir en août me rend du bonheur, du courage !

Allons, pour venir k Baden, il faut faire paraître, dans la Revue (U Paris f le Cabinet des Antiques ^ dont tu connais le commencement Travailler pour t'aller voir, oh I quelle jouissance ! U n'y a plus de travail, il y a l'espoir dans chaque ligne I

Avais-tu reçu les Chouans à Trieste? Mais tu ne peux pas me répondre. Tu recevras ceci le 8 août, à Vienne, et le 10 je veux être en route. Qu'est-ce que c'est que Neuchâtel et Genève en comparaison de Baden? Y avait-il six mois de désirs, d'amour comprimé, de travaux faits en ton nom, ô ma vie et ma pensée ? Il faut être fort pour soutenir le bonheur si longtemps attendu. Oh I oui, sois seule I

D m'est impossible de t'écrire une longue lettre ; il faudrait un jour de plus, puisque j'arrive ce matin, et j'avais peur que Marie de

VenmU ne la trouvât pas et n'en voulût à celui qui l'adore comme

un martyr aimait Dieu. N'être plus séparé de toi que par dix-huit jours» c'est tout et ce n'est rien I Ta petite lettre m'a rendu fou. Ce sera une grande imprudetice d'aller à Baden, car j'ai mille ducats à payer en septembre, mais te voir un jour, baiser ce front idolâtré, sentir ces cheveux aimés que j'ai gardés autour du cou, prendre cette main pleine de bonté, d'amour, te voir 1 cela vaut toutes les gloires, toutes les fortunes. Si ce n'était pas sur nous, sur un temps de séparation plus long que tombe cette folie, ce ne serait pas une folie, ce serait tout simple.

Chère ange, sauras-tu tout ce qu'il y a de bonheur pour moi dans ces dix-huit jours, et le chemin, mon Dieu I Je t'adorais soir et matin, je t'envoyais toutes les pensées de mon âme, je t'entourais de mon cœur, ne sentais-tu rien? Et mes douleurs de ne pas aller à Florence, enfin tout ce que je te dirai.

Chère ange, sois heureuse si l'amour le plus ardent, le plus infiai que puisse ressentir homme, est la vie que tu as désiré avoir, donner, recevoir 1

A bientôt donc. Oh I quel mot I Trois ou quatre jours de bonheur font supporter mieux des mois d'absence 1 Oh, mon trésor, quel abîme pour moi que la tendresse. Tu es le principe de ce courage effrayant. Aimeras-tu mes cheveux blancs ? Ils s'étonnent tous que l'on puisse produire ce que je produis, et disent que je mourrai. Non, trois jours près de toi, c'est reprendre de la vie et de la force pour mille ans !

Adieu, mille baisers. J'ai tenu ce petit bout de pervenche entre mes lèvres en t'écrivant. A toi, ma chère blanche minette, à bientôt. Mille tendresses et caresses, et, dans chacune, mille autres !

À MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, vendredi 1«' août — lundi 4 août 1834.

Je reçois votre lettre écrite de Vienne. Vous en avez probablement deux de moi chez J. CoUioud, avec les Chouans et le Médecin

de campagne. Les distances sont si peu calculables ! Je vous en prie, ne me jugez jamais mal. Je crois jusqu'à présent avoir eu des sympathies si vraies que mes inspirations ont toujours été semblables à oelies de mes amis. Je n'ai rien oublié, ni Marie de Yemeuil^ ni vos Chouans^ ni M. de Hanski qui a son Médecin de campagne.

Je suis un peu chagrin. Les imbéciles de Paris me déclarent fou sur le vu du deuxième article de Séraphita^ tandis que quelques esprits élevés me jalousent secrètement. Je suis abattu par mes travaux. Trop est trop. Voici trois jours que je suis pris par d'invincibles sommeils, qui annoncent le dernier degré de la fatigue cérébrale. Je n'ose vous dire quel effort je fais pour vous écrire. J'ai une plumophobie^ une encrophobie qui va jusqu'à la souffrance. J'espère néanmoins avoir terminé pour le 15 août ma troisième livraison. Elle aura beaucoup coûté. Aussi, ai-je peur de quelque lourdeur dans le style et dans la conception. Vous en jugerez.

Le Cabinet des Antiques paraîtra dans la Revue de Paris entre le deuxième article de Séraphita et le dernier, car la Revue fait le sacrifice de tenir tout composé jusqu'à ce que j'aie fini. Vous connaissez le commencement du Cabinet des Antiques. Ce fut une de nos bonnes soirées de Genève.

Qoe M. de Hanski se console ; je serai député en 1839 et je poorrai mieux, libre de tout soin et de tout ennui, agir pour rendre à mon pays quelque valeur, si je suis quelque chose. D'ici là je compte pouvoir dominer les questions européennes par une publication politique. Nous en causerons peut-être.

J'ai eu bien des chagrins. Mon frère a fait aux lies un mauvais mariage et le pauvre enfant n'a ni esprit, ni énergie, ni talent. Les hommes de volonté sont rares I

J'irai vous voir à Vienne si j'ai vingt jours de liberté à moi ; mais une jolie montre de Genève donnée à propos à madame Béchet me vaudra bien un mois de libre. Je vais l'accabler de cadeaux pour avoir la paix.

J'ai bien des ennuis, bien des tourments. Le bon M. de Hanski n'aurait pas de papillons noirs s'il était à ma place. La deuxième ligne de mes opérations va se dessiner. J'aurai dans dix jours imprimé la première livraison des Études philosophiques. Elle paraîtra en même temps que la troisième des Éludes de Mœurs.

ils LETTftES À L'ÉTRANGÈRE.

Est-ce de ractivité? U n'y a que Dieu, moi, et la troisième penoane que Ton ne nomme jamais, qui soyons dans le secret de ces travaux qui épouvantent la littérature. J'entre cette année pour soixante mille volumes dans le commerce de la librairie, et j'aurai touché soixante et dix mille francs. De là, les haines, Mais, hélas I de ces soixante et dix mille francs il ne me restera rien, que le bonheur d'être quitte de toute dette après avoir été ruiné.

Vous êtes bien heureuse, madame, de prendre des bains dans le Danube ; mais écrivez-moi vite s'ils vous ôteront ces épouvantables crises nerveuses qui m'ont tant elTrayé. Ne souffrez pas ; conservezvous bien portante. Surtout, quand vous marchez, n'ayez pas de ces petits souliers qui prenaient l'eau, le jour où nous sommes allés à Ferney.

Savez-vous que je vous en veux un peu de croire qu'un homme, qui a, ma foi et ma volonté^ puisse changer, après ce que je vous avais écrit ? En fait d'argent seulement je ne fais pas tout ce que je veux ; mais, dans tout ce qui tient au cœur, aux sentiments, en tout ce qui est l'homme, vous aurez peu de reproches à me faire.

Écrivez-moi bien lisiblement vos adresses à Vienne ou à Baden, car il m'a été impossible de lire le nom de l'hôtel où vous êtes installée.

Je dois voir, ces jours-ci, un illustre Polonais, Wronsky, grand mathématicien, grand mystique, grand mécanicien, mais dont la conduite a des irrégularités que les gens de justice nomment des friponneries et qui, vues de près, sont les effets d'une misère épouvantable et d'un génie si supérieur qu'on ne saurait lui en vouloir. C'est, dit-on, la plus forte tête de l'Europe.

Lundi 4.

J'ai été forcé d'interrompre ma lettre pendant un jour et demi ; je n'ai pas eu deux minutes à moi pour me recueillir. U y a eu un déluge d'épreuves pressées et de corrections. Ouf! Je vous prie de me rappeler au souvenir de toutes les personnes qui composent votre caravane. Si vous n'avez pas de Trieste les Chouans et k Médecin de campagne^ je vous en enverrai, j'allais dire je vous en apporterai d'autres.

LETTRES i i'ÉTRÂNGÊttfi. 170

Notre Paris est bien plat, bien triste. MM. Thiers et Rigny ont, dit^o, perdu cinq millions à la Bourse, par suite de Tinvasion que Doo Carlos fait à lui seul. Tout le monde parle de guerre ici, mais penoone n'y croit. Le Roi a renvoyé Soult pour rester en paix.

Adieu ; je vous souhaite, madame, de vous amuser aux eaux, d'y trouver la santé; mais il faut marcher un peu. Ma vie est si monotone que je ne puis vous rien dire de moi qui vaille la peine d'ôtre conté. Une pensée, le travail, voilà la vie de votre mougik. Vous, vooi voyei des pays, vous avez un mouvement de voyage qui occupe, qui distrait. Ah I si je pouvais voyager, j'irais en Mcnravie I

Adieu donc. Si vous entendez quelque chose dans les airs, si

quelque caillou roule devant vous, si quelque lumière scintille,

dites-vous que mon esprit et mon cœur font une fugue en Allé-

mague*

Tout à vous,

HONORi.

Lxvn

À MABAIIB HANSKA, A VIENNE.

Paris, lundi 11 août 1834.

Merci, madame, de votro I)onne et aimable lettre du 3 de ce mois. Votre écriture m'a répandu mille parfums dans Tâme. L'enveloppe m'a ravi avec ses hiéroglyphes, où vous avez mis de religieuses idées.

J*ai bien des réponses à vous donner. Mais, mille millions de eoups d' c ascensoir > pour vos idées sur Philippe le Discret. Vous avez partagé mes jugements sur Schiller et mes idées sur ce que je dois faire. Oh! passer l'hiver à Vienne! J'y serai, oui. — Vous avez les livres ? Bien.

Non, je ne vois personne, ni homme, ni femme. Mes tigres m'ennuient; ils n^ont ni griffes ni cervelles. D'ailleurs je vais rarement à l'Opéra.

Combien votre lettre est douce ; avec quel bonheur je Tai lue ;

cette description de votre maison, ces fleurs, ce jardin, votre vie bien arrangée, et jusqu'aux blue devils qui guettent M. de Hanski. Merci de ces détails que vous me donnez.

Au moment où je lisais la partie pieuse de votre lettre, celle où de bonnes pensées m'allaient au cœur, mes religieuses carmélites qui, par la chaleur ont ouvert les fenêtres de leur chapelle, se sont mises à entonner un hymne qui a traversé notre petite rue et ma cour. J'ai été singulièrement ému^

Votre écriture a relui dans mes yeux et a pénétré doucement à mon cœur, plus vivant que jamais. Ceci n'est pas de la poésie, mais une de ces réalités rares dans la vie.

La Recherche de F Absolu me tue. C'est un immense sujet, le plus beau livre que je puisse faire, disent aucuns. Hélas ! je ne puis pas en être quitte avant le 20 de ce mois, dans neuf jours. Après, j'étends mes ailes et je prends vingt jours de congé, car ma tête ne supporterait pas une idée. Le 21 je crie : Vive VAlmanach de Gotha! Dieu veuille que dix jours après je vous présente moi-même l'Absolu. Je ne vous en veux rien dire. C'est une coquetterie d'auteur que vous me pardonnerez, quand vous aurez posé le livre.

Ma vie, c'est quinze heures de travail, des épreuves, des soucis d'auteur, des phrases à polir ; mais il y a une lueur lointaine, un espoir qui m'éclaire.

Enfin la France commence à se remuer pour moi. La gloire viendra trop tard ; j'aime mieux le bonheur. Je ne veux être quelque chose de grand que pour augmenter les jouissances de la personne aimée. Je puis vous dire cela à vous. Vous me comprenez et vous ne pouvez pas être jalouse de cette pensée.

Madame de C. . . se meurt : la paralysie gagne l'autre jambe. Sa beauté n'est plus ; elle est flétrie. Oh ! je la plains. Elle soufTre horriblement et n'inspire que de la pitié. C'est la seule personne du monde que je voie, et encore, une heure toutes les semaines. C'est plus que je ne peux ; celte heure est arrachée par le spectacle de cette mort lente. Elle vit avec un cataplasme de poix de Bourgogne qui la prend de la nuque à la chute des reins.

1. Ce voisinage inspira sans doute à Balzac Tidée de placer le dénouement de la Duchcêse de Langeais^ 2 rue Cassini, dans un couvent de Carmélites.

Je vous donne ces détails parce que vous me les demandez.

Ainsi, travail constant, quelques chagrins, Tétat de madame de B... qui, de son côté, penche la tète comme une fleur dont le calice est chargé d'eau. Elle ne résiste pas à ses derniers chagrins. Jamais une femme n'en a eu plus à supporter. Se sauvera-t-elle de ces crises? Je pleure des larmes de sang de la savoir nécessairement à la campagne et moi nécessairement à Paris. Il se prépare pour moi de grandes douleurs. Ce doux esprit, cette chère créature qui m'a mis dans son cœur comme son enfant le plus aimé, dépérit sans que notre affection (son fils aîné et moi) puisse adoucir ses plaies. Oh, madame, si la mort m'enlevait cette lumière de ma vie, soyez bonne et généreuse, recevez-moi. Je ne penserais qu'à aller pleurer près de vous. Vous êtes la seule personne (Borget et la dame du Berry exceptés) chez qui j'aie trouvé cette amitié vraie, onctueuse. Et, dans ce cas, la France me serait horrible. D'ailleurs Borget est loin, madame Carraud n'a pas en elle cette mollesse féminine qui plaît. C'est une probité antique, une amitié raisonneuse qui a ses angles. Vous sentez, vous!

Oui, je suis accablé de ce chagrin qui s'avance, et cette âme divine m'y prépare pour ainsi dire par le peu de mots qu'elle peut écrire. Oh? je n'ai que votre cœur où je puisse verser les larmes que j'ai dans les yeux en vous écrivant ici, à Paris. Je suis horriblement seul, personne ne connaît les secrets de mon cœur. Je souffre, et, devant les autres, je souris. Ni ma sœur ni ma mère ne me comprennent.

Void des pages tristes. J'ai quelque espérance. Madame de B... a une si riche constitution ! mais l'âge me fait trembler ! un cœur si jeune dans un corps de soixante ans bientôt, c'est un contraste violent. Elle a des inflammations affreuses entre le cœur et les poumons ; ma main, quand je la magnétisais, augmentait rinflammation. Il a fallu renoncer à ce moyen de guérison, car, je vous l'ai écrit, j'ai pu, dans les derniers jours de juillet, y aller passer dix jours. Oh ! portez- vous bien, vous, vous et les vôtres! que je ne tremble pas pour les seuls êtres qui me soient chers, pour tous à la fois !

Il me fallait votre lettre ce matin, car j'ai reçu ce matin une lettre où un ami commun de madame Béchet et de moi me parle de ses

angoisses commerciales. Si je ne parais pas, elle veut déjà des dédommagements pour les retards. Et l'Absolu aura été fait en deux mois ! Cela m'avait irrité. Je pleurais de rage, — car il pleure, ce tigre, il crie, cet aigle ! — quand votre lettre est venue. Elle est tombée dans mon cœur comme une rosée. Je vous ai bénie I Je vous ai serrée comme un ami. Vous m'avez rasséréné, rafraîchi Tâme. Soyez heureuse! Puissé-je jamais vous causer pareille joie. Mais non. Je serai toujours votre débiteur en ce genre.

J'ai eu d'autres chs^ns. Mou Boileau S mon hypercritique, mon ami, qui me juge et me corrige en dernier ressort, a trouvé considérablement de fautes dans les deux premiers volumes in-douze du Médecin de campagne. Ça m'a désespéré. Enfin, nous les ôterons. L'œuvre sera quelque jour parfaite. J'ai été deux jours malade quand il m*a fait voir les fautes. Elles sont réelles. Nous savonnerons à nous deux la Peau de chagrin *. Il faut que dans celte édition il n'y ait plus de fautes. Joignez à cela les inquiétudes d'argent, qui ne me laisseront tranquille qu'en janvier 1835, et vous avez tous les secrets de ma vie. Il en est un dont je ne vous parle pas. Celui-là, c'est le ressort même de ma vie, c'est mon ciel bleu, mon espérance, mon courage, mon talent, ma force, mon étoile, enfin c'est tout ce qu'on ne peut pas dire, mais c'est ce que vous devinerez. C'est le laurier-rose, une jolie forme adorée dessous, l'heure du soir, une rêverie !

Adieu ; je vais reprendre mon sillon, mon soc, mon fouet et dire à mes bœufs : a Huel » j'en suis en ce moment à la mort de madame Claes I je vous écris entre cette scène de douleur, intitulée la Mort dune Mère, et le chapitre intitulé : Dévouements de la Jeunesse. Souvenez-vous de ceci. Vous vous rappellerez qu'entre ces deux chapitres votre souvenir, votre lettre pleine d'amitié est venue me redonner un peu de courage, et faire enfuir mille fantômes noirs. Là, vous aurez brillé comme une lumière.

Le marié heureux et non plus coquebin Spachmann vous reliera le manuscrit que vous ajouterez à celui d'Eugénie Grandet. Quant à celui de la Duchesse de Langeais il a été dispersé, je ne sais comment. On ne m'a jamais rendu les feuillets de F Écho de la jeune France

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