‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 51 sur 93 · DAVID · texte numérisé non relu

DAVID

» Rue d'ABSu, n« H, faobourg saiftln^^irmain. >

LETTRES A L*ÉTRANQÈilB. M

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A MADAMI HANSKA, A WIKRZCHOWNIA (uKRAINB).

Cbaillol) Hunedi 18 décembre 1835.

Je reçois aujourd'hui la lettre où vous me dites avoir lu le premier article du Lys, Quand vous recevrez cette réponse vous aurez sans cloute lu le deuxième. (D^indignes tromperies les vendent à Bellizard, et je vais poursuivre de semblables vols, si toutefois j'ai le courage de m'insurger contre un dol qui hâte les jouissances que vous dites prendre à ces choses). Vous comprendrez encore mieux les trois cents heures. Je quitte les corrections énervantes du troisième article pour vous écrire.

Vous avez raison dans vos critiques philologiques. Je m'aperçois tous les jours de mes fautes et les corrige. Vous trouverez, un jour, une grande différence entre l'ouvrage avoué et toutes les éditions précédentes.

Jugez de mon bonheur ! Thomassy * est venu m'embrasser après avoir lu Séraphita. H m'a dit qu'il tenait le Livre mystiqtie pour un des chefs^'œuvre de la langue française, et qu'il n'y avait rien vu à reprendre.

D doit y avoir encore des fautes dans la Grenadière; mais ces dernières taches de la robe blanche seront enlevées avec le savon de la patience et le battoir du courage que donne l'amour de l'art pour l'art. D est inouï de vous dire ce que coûte le Lys. Voici quinze jours employés sur le troisième article et il en faut encore huit.

Un affreux malheur m'est arrivé. L'incendie de la rue du Potrde- Fer m'a consumé les cent soixante premières pages, imprimées à mes frais, du troisième dixain des Contes drolatiques et dnq cents volumes, qui me coûtaient quatre francs pièce, des premiers et deuxièmes dixains. Non seulement je perds trois mille cinq cents francs en

1. Thomassy, littérateur français, élève de TÉcole des chartes, associé aux tra- Hox d'Augustin Thierry.

argent et les intérêts, mais je perds également un marché de six mille francs, que je touchais pour payer ma fin d'année et qui se trouve rompu, puisque je ne puis rien livrer à Werdet, et à un associé, pour cette affaire, qui m'achetaient les trois dixains.

n faut faire face à ce malheur qui arrive au moment où Te^pair n'était pas pour moi un vain mot, ou quelques éclaircies de bleu se préparaient dans mon ciel, à côté de la belle figure qui s'y montre si rarement. Enfin I j'ai toujours présenté un front d'airain au malheur. Il n'y a que le bonheur qui m'attendrisse et que je sache mal porter. Madame de B..« garde depuis le fatal événement un silence obstiné. Cela est encore un malheur. Voilà le voyage à Wierzchownia reculé.

Si vous étiez bonne, vous me feriez un journal, vous qui avez du temps à vous. Moi, je vous écris autant que je peux. Vous n'avez nulle idée de notre civilisation, des peines qu'il faut pour faire ses affaires, quelles distances, que de visites aux gens d'ai^ent perdues, leurs caprices qui font que leur promesse de la veille est anéantie le lendemain I Ma vie est un torrent. Je ne dors plus que cinq heures. Aller vous voir, ce sera un repos, quelque fatigant que soit ce voyage rapidement fait.

J'ai peur que vous pensiez bien étourdiment à votre dévoué serviteur, car vous n'avez pas répondu à des choses que je vous demandais.

J'ai peu d'événements à vous conter. J'ai dtné une fois chez madame Kisseleff. Je suis allé une fois dîner à l'ambassade d'Autriche et suis allé à un raout au même endroit. Il faut entretenir ses relations. J'ai revu la princesse Schonburg. Mais je ne fais que le nécessaire.

Voici un événement qui me condamne à des travaux plus violents que ceux desquels je sors. Mes obligations en janvier, février, mars et avril sont énormes. Trois ou quatre mille francs par mois à payer et mes ressources sont épuisées. Il faut m'acquitter avec la Revue et madame Béchet. C'est de l'ouvrage à faire sans avoir rien à recevoir. Il faut donc en promptement finir pour arriver à faire produire de l'or à cette plume qui vous écrit, et dont les manuscrits s'envolent tous d'une aile fidèle à Wierzchownia.

Je vais avoir deux secrétaires, deux jeunes gens qui épousent les

LETTRES A L'ËTRÂNGËREi M

espérances de ma vie politique laquelle^ s'ouvre, hélas ! Je suis bien embarrassé de vous dire par où, comment et pourquoi, car vous m'ayez interdit certain chapitre ^ et vous me devinerez, quand je vous dirai que j'achète dans cinq jours un journal politique '. Ces deux jeunes gens sont : 1® le comte de Belloy, ami de Sandeau, le neveu da cardinal ; âge, vingt-quatre ans, figure heureuse, esprit abondant, conduite mauvaise, misère effroyable, talent et avenir riche, confiance et dévouement entier, noblesse immémoriale. L'autre est un comte de Gramont, dont l'un des ancêtres a cautionné un duc de Bourgogne. U n*est pas de la famille des ducs de Grammont. Je le connais moins que je ne connais de Belloy. Voici deux aides de camp.

Vous vous étonnerez de savoir Sandeau exclus ; mais Sandeau n'est pas, comme ces messieurs, légitimiste; il ne partage pas mes (çinions. Tout est dit. J'ai tout fait pour le convertir aux doctrines du pouvoir absolu. Il est niais comme un propagandiste.

Vous voyez qu'il s'ouvre une seconde mine, une seconde cause de travaux énormes. Vous voyez que Bedotick n'est pas un talisman sans force chez moi. Mais il faut beaucoup d'argent et encore plus de talent. Je ne sais où prendre de l'argent.

Vous avez bien raison d'économiser et je ne comprends pas que TOUS ne battiez pas M. de Hanski pour lui faire renvoyer quarante hommes, à sa fabrique, sur les quatre-vingts que vous avez. Schickler et tous nos grands seigneurs ici, n'ont pas quarante personnes.

Réservez vos sublimes pensées d'analyse pour faire comme votre voisine la comtesse Branicka : Monnaie fait tout pour vaincre les obstacles matériels. Soyez avare par juxtaposition, avare avec vnbut.

Mon beau-frère négocie l'acquisition de ma maison. Je la souhaite vivement. Elle remplit toutes les conditions que vous mettiez à une habitation. Je voudrais bien que vous fissiez vos affaires de telle sorte que vous pussiez y être dans trois ans, sans que M. de Hanski ait un souci. M. Mitgi&las P*** n'est-il pas heureux comme un

1. Toat oe qui avait trait aux questions politiques, par crainte de saisie des lettres à la poète.

1 La Chronique de Paris,

roi ? n a autant de fortune qu'il lui en faut ici et possède tant de fonds qu'il peut faire fléchir la rente par une vente. Rien n'est plus facile à administrer ni à percevoir que de tels revenus, les revenus littéraires exceptés, attendu qu'ils sont si simples, que rien n'est plus simple I

Ainsi, si vous m'aimez (style d'Anna), vous me ferez un gentil journal, jour par jour, et non pas semi-périodique ; que tous les huit jours je recevrai votre lettre, que la mienne croisera la vôtre. Pouvez-vous faire moins pour un homme qui vous écrit à vous seule au monde?

Quant à ma vie actuelle, je suis retourné rue des Batailles ; je me couche à sept heures, me lève à deux heures du matin, el, entre ces deux termes, voyez-moi dans le boudoir de la Pille aux Yeux ior, assis à une table et travaillant sans autre distraction que celle d'aller à ma fenêtre, contempler ce Paris que je veux me soumettre un jour. Et je suis là pour trois mois, jusqu'à ce que, ma maison étant achetée, mes nouvelles dispositions de logement, de vie, soient prises.

J'imagine qu'Anna va bien, que vous florissez aussi dans la cara patria, que M. de Hanski est occupé, que mesdemoiselles Séverine et Denise vont au mieux, que mademoiselle Borel a rendu ses bonnes grâces à l'auteur de Sêraphita et prie Dieu pour lui, après avoir prié pour vous et Anna, que tout va bien, jusqu'à Pierre, et que le confiturier vous fait de délicieuses choses, et qu'enfin il ne manque dans cet éden qu'un pauvre étranger qui s'y coule en pensée ; le soir, et quand un charbon pétille, quand il se détache de la bougie une étincelle, vous vous direz : « C'est lui I » Vous penserez qu'alors un trop vif souvenir traverse les espaces et vient tomber au milieu de Votre table comme un aéroUthe détaché de quelque sphère lointaine,

Addio donc. Il faut retourner à Clochegourde, prendre sa râpe et limer son marbre, polir la statue, et y dépenser sa force, pour que ce soit doux conmie un satin, beau comme votre front, pur comme votre cœur, noble comme votre race, et que, le lisant, on dise: < Où a-t-il pris cela? » Tandis que vous seule le saurez, en vous regardant dans ce que vous nommez le conseiller des grâces.

Readieu, mais je voudrais pouvoir dire : c A bientôt ». Quand vous conunencerez le troisième article du Lys, vous saurez que si les

premières pages sont mauvaises, ce sera vous qui aurez pris le temps nécessaire à les rendre bonnes, et que rien ne m'a été plus doux que de vous iaire l'abandon de ma vanité d'auteur, et de vous livrer le public.

A MADAME HANSKA, A WISRZGHOWNIA (UKRAINS).

ChaiUot, landi 18 janvier. -- Vendredi 22 janvier 1836.

Malgré ma prière, votre lettre, celle que je reçois aujourd'hui, après miviron un mois d'interruption, n'est ni datée, ni numérotée, en sorte qu'il est impossible de s'entendre en réponses, quand on se trouve à de telles distances.

Cette lettre contient deux reproches qui m'ont vivement atteint et ]e crois vous avoir déjà dit qu'il sufiBrait de quelques expressions hasardées pour me faire aller à Wierzchownia, ce qui serait un malheur dans la situation périlleuse où je suis, mais que j'aime mieux tout perdre que de perdre une amitié vraie.

Et d'abord, quant aux lettres, faites le compte de celles que vous m'avez écrites, de celles que j'ai répondues ; la balance sera très en ma faveur. Quand vous me parlez de la rareté de mes lettres, vous me faites croire qu'il y en a de perdues, et cela m'inquiète. Enfin, vous vous défiez, A distance, de moi, comme vous vous en défiez de près, sans aucune raison. J'ai lu très désespérément le paragraphe de votre lettre où vous faites les honneurs de mon cœur à mon esprit, où vous sacrifiez toute ma personne à mon cerveau.

J'ai beaucoup ri du compte que vous faites de mes travaux par leur ampleur et non par leur quaUté. J'ai ri, parce que j'ai pensé à votre front d'analyste; j'ai ri, parce que j'ai pensé qu'au moment où je lisais ces pages accusatrices à faux, vous teniez peul-étre Séraphîta^ et faisiez, au fond de votre cœur, quelque amende honorable.

Ahl cara, si vous étiez dans le secret de ces séances de travail

2d2 LETTRÉS A L'ÉTRÀNâËRE.

qui commencent à minuit et ne s'arrêtent qu'à midi 1 si vous saviez que l'édition actuelle du Médecin de campagne (troisième in-KX^vo), et la seconde du Livre mystique (in-octavo), viennent de coûter six cents heures, que je dois livrer le 1*' février le manuscrit de deux volumes in-octavo nouveaux, que j'ai des affaires et des procès, vous verriez avec douleur que vous avez à faux suspecté Vamiy que Marie Touchet marche^ que, que, etc.

Votre punition sera sévère ; quelque jour vous aurez à Wierzchownia le manuscrit de Séraphita et les épreuves, et ceUes du Lysj avec le manuscrit. Vous vous demanderez comment vous avez pu soupçonner cet infatigable travail.

Aujourd'hui, j'ai tant sur les bras que je suis contraint à une excessive rapidité. Me voici irréconciliablement brouillé avec la Revue de Paris. J*ai à moi la Chronique de PariSy journal qui pardt deux fois par semaine, et qui répond à mes sympathies royalistes. J'ai commencé l'année par la Messe de l'Athée^ œuvre conçue, écrite et imprimée en une seule nuit. Il faut que je donne, pour février, une œuvre intitulée Vlnierdiction et qui équivaut à soixante-douze pages de la Revue de Paris. Il faut cela malgré les travaux que je dois à madame Bèchet et à Werdet.

J'aurai, d'ici à deux mois, terminé le traité de madame Béchet. Je serai quitte d'elle.

Dans l'énumération des travaux que vous faisiez, vous ne comptez pour rien les énormes corrections que me coûtent les réimpressions. Ainsi, le volume dont j'avais apporté les épreuves à Vienne, vous savez, où se trouve Gobseck^ a autant coûté que la Pleur des Pois. N'est-il pas triste d'avoir à compter ainsi avec vous? à faire avec l'amitié les calculs que je fais avec mes libraires? Vous avez mal pris ce que je vous disais en vous priant de pas me faire de chagrin à faux, parce que je plie sous le poids des chagrins réels. Pour vous les dire, il faudrait vous écrire des volumes. Ds sont tels que le succès de Séraphita n'a pas causé dans mon âme la plus légère joie . N'y a-t-il pas eu un instant où Sisyphe n'a plus ni pleuré, ni souri, où il a participé de la nature des rochers qu'il soulevait toujours?

Ma vie devient par trop celle d'une machine à vapeur. Du travail hier, du travail aujourd'hui : toujours du travail, peu de

LETTRES Â L*ÉTRÂN6ËRE. 293

résultats. Voici 1836 commencé, j'am^ bientôt trente-sept ans. J'ai encore six mois pendant lesquels j'ai accumulé cinquante mille francs, ou cinq mille ducats, â payer. Après, j'aurai fini d'acquitter ce que je dois à des étrangers. Restera ma mère. Mais j'aurai vécu pendant neuf ans au bord d'une table, devant une écritoire. Je n'ai en que trois distractions, permettez-moi de dire trois bonheurs, mes trois voyages, trois récréations arrachées, volées, dérobées périlleusement au milieu de mes combats, et qui ont laissé l'ennemi faire des progrès. Trois haltes pendant lesquelles j'ai respiré I

Et vous accusez le pauvre soldat qui a repris sa vie d'abnégation, sa vie militante, le pauvre écrivain qui n'a pas pris une plumée d'encre depuis trois ans, sans voir votre carte de visite plantée au-dessous de son encrier I

Non^ certes, je ne voudrais pas que vous me cachiez une seule des pensées tristes ou gaies qui vous viennent; mais si je sympathise* vivement avec tout ce qui est de vous, croyez que je souffre horriblement des chagrins que vous vous faites à cause de moi, en supposant des faits ou des sentiments qui sont faux ou me sont étrangers. Alors, je mesure la distance qui nous sépare, et je baisse la tête. La blessure est faite, ici, à l'instant où, à Wierzchownia, vous devez, en recevant une lettre, regretter d'avoir été trop prompte à juger un cœur qui vous est tout dévoué. Voilà bien des explications.

Je désirerais bien que vous eussiez la deuxième édition du Livre nyslique^ où j'ai fait quelques changements, mais tout n'est pas fini en fait de corrections. Madame de B... m'a envoyé trop tard ses observations, et je n'ai pu refaire le deuxième chapitre, intitulé Séraphita. Elle seule pouvait avoir le courage de me dire que Fange parlait trop en grisette; ce qui a paru joli quand la fin n'était pas coimue, a paru mesquin, et je vois maintenant qu'il faut synthétiser la femme, comme j'ai fait pour le reste de l'œuvre. Malheureusement, il me faudra six mois pour refaire cette partie, et, pendant ce temps, les âmes nobles me reprocheront toutes cette faute, qui leur sautera aux yeux.

J'envoie à Hammer un exemplaire de la deuxième édition, en souvenir de ses bons procédés et de son amicale réception.

Vous ai-je dit que la princesse Scbonburg a mis son enfant ici,

dans ma maison^ à cause du voisinage de TOrthopédie? Hier, je l'ai rencontrée dans notre jardin et j'ai causé de Vienne; elle ne m'a pas dit un mot de vous, mais beaucoup de Loulou. Elle m'a appris que Lady E... venait encore de se sauver avec un Grec, que le prince Alfred l'avait empêchée d'aller plus loin que Stuttgart. Le mari est venu, s'est battu avec le Grec et a ramené sa femme. Quelle singulière femme I

Pardonnez-moi ce cancan. J'étais si heureux de la solitude de ma maison rue des Batailles I Mon propriétaire me dit un matin qu'il est venu un prince Schudenburg. Je lui dis : c Non, il n'y a que des comtes Schuttenbourg ». Le lendemain, sur l'escalier, je vois un valet de chambre allemand qui me regarde en souriant, et trois jours après, le prince Schonburg m'apprend, chez madame Appony, qu'il a mis son héritier sous la garde de notre bon air et dans notre jardin.

Si la pièce de Marie Tauchel réussit, je pourrai avoir la maison que j'ai en vue. Avec quelles délices je jouirai du chez moi! Mais le damné vendeur ne veut pas accepter mes conditions de payement ; il exige vingt-cinq mille francs comptant et je ne sais quand je les aurai. Si je les ai dans six mois, il aura peut-être vendu. Enfin, il faut se soumettre.

J'ai encore pour vingt jours de travaux sur le Médecin de campagne ; je n'ai qu'un volume d'imprimé ; il faut achever le deuxième. J'espère que, cette fois, le texte sera fixé, que ce sera pur, sans faute ni tache.

Vous le voyez, rien n'est plus monotone que ma vie, au milieu de ce Paris si agité. Je refuse toutes les invitations ; j'achève péniblement mes travaux; j'amasse, pour avoir quelques jours de liberté. Encore un voyage que je voudrais faire l Avec quelques nuits de plus, peut-être pourrais-je aller vous voir au milieu de cette année. Ce ne pourra être qu'après l'acquittement de ma dette. Je ne voudrais pas vous montrer une seule fois ce front soucieux qui vous a frappé le jour où vous chantiez et que je regardais à travers le jardin Walter.

Non, vous ne m'aviez point parlé de ce Roger. Vous avez de petits péchés que, comme les enfants gâtés, vous ne déclarez qu'après un long temps écoulé.

Je TOUS en supplie, écrivez-moi donc d'une manière fixe. Faites partir vos lettres tous les huit jours, le même jour. J'y répondrai toujours à rinstant. Datez-les et numérotez-les, parce qu'ainsi il n'y a ni équivoque ni erreur ; accusez-moi réception des miennes eu relatant le numéro, et moi j'agirai de même. De la sorte, nous pouyons avoir, en un mois, réponse à une demande, et nous éviterons toute cause d'erreur. Vous voilà avec du temps à vous, dans votre solitude où les loups mangent les propriétaires (mon Dieu, envoyez-moi ces bons loups ; nous leur donnerons quelques propriétaires qui nous ennuient); ainsi, vous pouvez mettre cette glorieuse exactitude qui est la vie du cœur. Je vous en supplie, si les semaines sont impossibles, dites-moi pourquoi, prenez les quinzaines. Vous ne sauriez croire, pendant que vous vous inquiétiez, comme je m'inquiétais de mon côté. Les distances qui existent entre mes lettres sont la fidèle reproduction de celles que vous mettez entre les vôtres, car je vous réponds à toutes dans la nuit du jour où je les reçois et, en vous répondant, je vous fais mon histoire pendant l'intervalle.

Je suis en proie en ce moment à cette horrible coqueluche que j'avais à Genève, et que, depuis cette année-là, j'ai eue tous les ans à la même époque. M. Nacquart m'a déclaré que je devais faire attention à cela, que j'avais gagné quelque chose qu'il ne définissait pas, dans mon passage à travers le Jura. Et le bon docteur va m'étudier la poitrine. Cette année je souffre sensiblement plus. Si l'année prochaine je suis à cette époque à Wierzchownia, TOUS aurez infailliblement en moi un vieillard à soigner.

Je suis bien désolé du retard que mon procès avec la Revue de Paris fait subir au Lys dans la Vallée. Jamais œuvre n'a plus coûté de travaux. Le Lys^ Séraphita^ le Médecin de campagne sont les trois grands gouffres où j'ai le plus jeté de nuits, d'argent et de pensées. La plus belle partie, la fin, est celle qui n'a point paru.

Nous réimprimons en ce moment le quatrième volume des Scènes de la Vie privée^ où j'ai fait de grands changements par rapport au sens général de Même Histoire. Ainsi, la fuite d'Hélène avec le meurtrier est rendue presque vraisemblable ; il a fallu longtemps pour trouver ces derniers nœuds.

Pour résumer les questionSy la santé n'est pas bonne en ce

moment; les affaires se sont multipliées, les travaux ^[alement; nous sommes en suspicion auprès de vous, tandis que nous nous exterminons à gagner notre argent ici. Pas de plaisirs, beaucoup d'ennuis. Rien n'a varié depuis ma dernière lettre, ni mon cœur, ni mes occupations. Je suis en attendant un résultat. Je m'étais figuré mille maux ; je croyais Anna, vous et M. de Hanski malades. Je vois que vous souffrez effectivement au cœur. Songez à ce que je vous ai écrit là-dessus. Évitez les émotions, ne faites pas de mouvements violents, et il n*y aura pas de mal. Quant à la guérison, quand vous viendrez à Paris, elle sera complète ; nous avons des médecins savants sur ce point. I faut des doses de digitale appropriées au tempérament.

Vendredi 22 Janvier.

Depuis la nuit où je vous ai écrit, la lettre est restée sans que j'aie eu un moment pour la finir et la fermer. Il faudrait me voir pour concevoir cette vie de roue, de machine. Werdet a vu la mère de la femme qui est près de lui, brûler, le premier jour de Tan. U a voulu l'éteindre, et s'est brûlé les mains. La pauvre vieille est morte, en dix minutes, brûlée. Mais Werdet est resté vingt jours au lit, pour guérir ses mains brûlées. Il a fallu que je fisse ses affaires, car Werdet, c'est moi. J'avais cinq mille francs à trouver pour moi ; il a fallu en chercher huit mille pour lui. Nous avons encore dix mois de souffrances, lui comme moi. Ces quatre jours-ci ont été dissipés en courses et en démarches. Que d'heures perdues ! Je n'ai pas pu être ici autrement que pour y dormir quelques heures. J'ai un mois de février horrible, plein de travaux qui ne donneront pas un liard.

Allons, il faut vous dire adieu, à vous et à tous ceux qui vous entourent et auquel mon souvenir peut être agréable, car le travail est là ; la case aux épreuves est pleine et je suis en arrière de plusieurs feuilles de manuscrits à faire. J'ai bien plus de travaux que n'en avaient les généraux en campagne ; mais ces travaux sont obscurs. Vous concevez bien que le militaire en campagne ne puisse pas écrire, et vous voulez que l'écrivain emporté, par quatre causes de combats, soit libéral. Mais je vous affirme que le problème de mon teinps est plus que jamais iqsoluble. Quand je serai

chez VOUS, demandez-moi le pourquoi, je vous le dirai, car, pour récrire, il faudrait des volumes, et maintenant je me repose sur la confiance qu'on doit avoir entre amis, pour mettre mon dévouement, mes témoignages de cœur et toute mon âme sous la plus simple expression, certain qu'elle suffit, malgré la distance, pour que nous nous comprenions. Est-ce vrai ? Dites oui, si vous m*aimez.

Allons, adieu ; acceptez tous les vœux que je fais pour le bonheur comme vous le voulez. Si j'étais Dieu ! Ah I

Vous n'ignorez pas combien sont rares les sympathies élevées ; je ne parle pas ici de talents; non, je ne veux entendre que les sentiments éclairés par une pure intelligence.

Vous ai-je dit que ce petit crayon d'argent auquel je tenais tant et sur lequel j'avais fait graver YAve^ ce Faber gracieux et religieux, je l'ai perdu en dormant dans une voiture publique? Je n'en ai point voulu d'autre. J'y tenais bien ! Il est sorti de mon gousset; il y fallait une chaîne ; j'y ai pensé trop tard.

La chaîne lézard de ma montre est détachée. Elle était trop susceptible de se casser ; elle écorchait tout. Je vous l'ai rendue en idée. Lecointe y attache une cassolette. Je vous la garderai précieusement et vous la porterai.

Pardonnez-moi de vous parler de ces babioles, mais je voulais ▼eus expliquer l'absence de Y Ave, une prière que je fais néanmoins souvent.

Chère, je voudrais qu'en voyant vos fleurs, vous entendissiez les paroles douces que mon cœur trouverait en ce moment pour vous ; je voudrais qu'en respirant des parfums vous sentissiez l'esprit qui console ; je voudrais que le silence fût éloquent ; que toute la nature, dans ce qu'elle a de caressant, fût mon interprète. Mais ce ne sont peut-être pas toutes ces choses qu'il faut consulter ; nous vivons trop heureux à leur contact. Il faut se sauver sur les endroits élevés, sur des pics nus et orageux, où tout nous écrase par la grandeur et par l'attestation des luttes inmienses. Vous trouveriez dans ce que je vous tais de moi quelque chose de semblable. Mais je n'ai pas le triste courage de vous découvrir toutes les plaies.

Allons, adieu ou à bientôt. 11 faut, comme le pécheur de Walter- Scott dans U Antiquaire, scier ma planche au risque de me tromper d'un pouce ; il faut écrire, Ob ! cara, écrire, quand on a l'âme en

deuil, et que l'âme sœur est en deuil aussi et que Toa a perdu quelque chose de sa foi en perdant rftme qui l'inspirait I... Enterrons ce secret-là dans nos cœurs.

D n'y a qu'un autographe que je veuille donner pour enveloppe à ma lettre. C'est une lettre de Silvio Pellico.

Mille gracieusetés à M. de Hanski et à tous ceux qui vous entourent. Puisse le ciel leur dicter ces paroles de miel, ces silences tendres, ces grâces du cœur, ces efforts religieux de l'intelligence, qui sont nécessaires dans les jours de transition terrible que nous nommons les mauvais jours, les jours douloureux.

Acceptez un bien affectueux serrement de main.

A MADAME HANSKA A WIERSGHOWNIA (UKRAINB).

Paris, 30 Janvier 1896.

Cara^ je reçois à l'instant votre lettre du 24 décembre (vieux style), où vous me parlez de la princesse 6..., la petite bête. J'aurais ri de vos soupçons, si vous ne m'aviez pas accusé le déplaisir que vous en conceviez par les trois pages furibondes dont j'adore la furibonderie. En effet, je n'ai mis qu'une fois dans ma vie les pieds chez cette petite béte^ et, sans avoir lu vos adorables recommandations relativement au monde, elles étaient suivies à la lettre. Tout ce que vous me dites à ce sujet me démontre que nous avons des pensées identiques. Pour la dernière fois, laissez-moi vous répéter que, dans la situation où je me trouve, je suis l'objet de cancans et de calomnies sans fondement, que les gens qui veulent m'abattre ne seront jamais dans les secrets de mon cœur. Je puis leur livrer mes œuvres, leur laisser dire ce qu'ils voudront sur ma personne, sur mes affaires ; mais, tout ce que vous ne saurez pas directement de moi sur les choses dont vous vous êtes chagrinée,

tenez-le pour faux. Je me hâte de vous écrire ce peu de mots afin de ne pas retarder ce document, si important en amitié.

Jai vu hier madame Kisseleff, aux Italiens, qui m'a parlé de vous et de votre frère ; elle m'a chargé de vous rappeler son souvenir, avec force aimables choses. Elle ne m'a jamais rien dit de mal sur vous et me loue beaucoup, au contraire, de l'attachement que je vous porte, sans rien faire qui puisse m'en distraire. Mais elle m'a dit de votre frère ce que vous m'en aviez dit à Vienne. Je partage toute la douleur que vous m'exprimez sur le fatal événement; mais je ne partage pas entièrement votre opinion. Chez les spécialistes, les jugements vont plus au fond des choses. Si le comte Henry est tout ce que vous me dites, il faut faire la part aux nerveuses dispositions des poètes, des gens qui vivent par la pensée. Oui, le monde entier le condamnera, surtout dans les dernières phases de cette affaire. Mais croyez qu'il est quelques âmes qui, sans l'absoudre, car un homme ne peut pas être absous d'avoir manqué de caractère, le plaindront comme on plaint Louis Lambert, de qui vous me parliez. Sans comparer votre frère à un voyant, il est dans le caractère des hommes d'impressions changeantes et mobiles, des lacunes, des lassitudes, des solutions de continuité sous le poids des malheurs, dont il faut leur tenir compte. Juge, je le retrancherais, comme vous le faites, de la communion des fidèles ; mais je lui ouvrirais mon cœur de poète et le consolerais, comme vous le faites. Oui, cara, l'accord du talent, du génie, de la poésie, de l'amour et d'un grand caractère indomptable, d'une volonté rectangulaire, sont des miracles de nature, des effets de tempérament peut-être. Je ne vais pas plus loin sur ce douloureux sujet.

La Chronique de Paris me prend tout mon temps. Je ne dors plus que cinq heures. Mais si vos affaires et celles de M. de Hanski vont bien, les miennes commencent à prospérer. Les abonnements se font en une abondance miraculeuse, et ce que je possède a pris une valeur de quatre-vingt-dix mille francs de capital, en un mois. Il m'est impossible d'aller dans le monde ; je fais même des impolitesses. A peine puis-je voir mes plus intimes amis. Vous êtes dans la plus grande erreur à mon égard. Si vous étiez témoin de ma vie, vous me plaindriez. Mais ma soif de travail est en raison directe avec ma soif d'indépendance. J'ai renoué pour la maison de

aOO LETTRES A L'ÉTRANGÈRE.

Beaujon. Mon procès s'appelle demain au tribunal. Il est cinq heures du matin ; je prépare les moyens [de défense] de mon avocat. Je vous remercie bien de votre bonne longue lettre. Voilà une lettre» une jolie lettre, où l'affection gronde, où elle caresse en grondant, où vous me dites tout ce que vous faites !

J'ai rompu les dernières et faibles relations de politesse avec madame de C. . . Elle fait sa société de MM. J. Janin et Sainte- Beuve, qui m'ont si outrageusement blessé. Gela m'a paru de mauvais goût, et me voilà bien heureux.

Marie Touchet avance. Vous devez avoir en ce moment Séraphiia. La deuxième édition du Lit^e mystique paraît le 1^ février. Je suis fâché que vous lisiez la mauvaise première édition avant celle-ci, quoique celle-ci ait encore des fautes et subira certes des changements. Werdet est assez content ; il a vendu, pour l'étranger, cent cinquante exemplaires hier; il espère en vendre autant avec les annonces. J'ai encore pour dix jours de corrections sur le Médecin de campa^Tie, troisième édition in-octavo. Demandez-la; elle est belle comme impression, comme papier, comme caractères, et, sauf quelques petites taches imperceptibles, le texte est arrêté, fixé, de même que Louis Lambert est fixé. Il est bien changé, Louis Lambert; le voilà complet. Les dernières pensées se raccordent avec Séraphita ; tout est coordonné. Puis, la lacune entre le collège et Blois est remplie ; vous verrez cela.

La Messe de F Athée a eu le plus grand succès dans la Chromqve de Paris. Demain parait le premier chapitre de ï Interdiction. Et vous croyez que je courtise le monde ! Je crois que c'est vous qui êtes la petite bête I

Baisez Anna pour moi au front. Nous voilà bientôt en février, moment où j'ai quitté Genève ! (Je n'ai plus mon rhume). Il faut maintenant achever, pour février (Interdiction, la livraison d'Études de Mœurs de madame Béchet et l'J^cce Homo de Werdet Mais demain je finirai YEcœ Homo ; mais Werdet aura grand besoin de sa troisième livraison à* Études philosophiques^ car il en vend beaucoup de la première. J'ai le Lys dans la Vallée à finir ; il y a peu de chose; mais peu, c'est toujours beaucoup. Puis il faut faire César Birotteau.

Vous voici au courant de mes travaux. Ceux de la direction d'un journal sont do tous les jours.

LETTRES À L*ÉTRÀNGÈËË. SOl

Mille gentilles fleurs d'aflection ; prenez-les, cueillez-les ; parezvous-en ce front d'intelligence qui se refuse à une seule compréhension, celle de découvrir retendue des affections que vous inspirez. Vous les voyez, à Vienne, et vous suspectez celle de Paris. Oh I oed n'est pas bien, surtout quand il s'agit de quelqu'un qui vous est dévoué de tout point, comme Test votre pauvre mougik.

Vous ne m'oublierez auprès de personne, et M. de Hanski trouvera ici d'affectueux compliments, mille amicales choses.

A MADAME HANSKA, A KIEW

Paris, mardi 8 mars 1836.

Rien ne peut vous peindre mon inquiétude. Voici plus d'un mois que je n'ai reçu de vos nouvelles. Un silence d'un mois ne peut guère être causé que par quelque accident grave. M. de Hanski est-il malade? Est-ce Anna? Est-ce vous? Que vous est-il arrivé? Êtes vous si fort occupée à Kiew que vous n'ayez pu trouver quelque petit moment à donner à une vieille amitié si dévouée? Y a-t-il quelque lettre perdue? Y a-t-il quelque sot conte auquel vous ayez cru, comme celui d'un voyage à Pétersbourg, car, devant moi, quelqu'un que je ne connais pas et qui disait me connaître, disait que j'y étais. D'autres prétendent que je suis à Naples.

Le vrai, c'est que je travaille plus que je ne l'ai encore fait dans toute ma vie, que jamais je n'ai eu tel désir d'indépendance. Avanthier, Rossini m'encourageait en me disant qu'il n'avait respiré à son aise que le jour où il avait été assuré d'avoir du pain. Et moi je n'en suis pas là encore.

Mon procès avec la Revue me donne beaucoup de tracas. Il faut soutenir le journal S dominer ma crise financière, courir voir des juges, travailler pour Werdet et pour madame Béchet. C'est à mourir.

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