‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 52 sur 93 · La Chronique de Paris · texte numérisé non relu

La Chronique de Paris

302 LBTTRBS A L'ÉTRANOÈRB.

Aussi, littéralement parlant, je me tue. Les forces physiques commencent à me manquer. Si j'avais de l'argent je serais déjà en route, car il n'y a plus pour moi d'autre ressource qu'un voyage de trois mois, au moins.

Vous ne m'avez encore rien dit de Séraphiia. Encore tm mois, et le véritable Lys dans la Vallée sera terminé et paraîtra. A l'avis de tous les critiques et au mien, ce sera l'œuvre la plus parfaite comme style , en regardant Séraphita et Louis Lambert comme des exceptions.

Il arrive que l'on a fait, d'après la mauvaise chai^ de Dantan, une horrible lithographie de moi pour l'étranger, et que le Voleur en a publié une aussi. Me voilà dans l'obligation de me faire peindre et de sortir de mes habitudes de modestie. Après avoir examiné l'état actuel des artistes français, et à défaut de votre cher Grosclaude qui m'a planté là, j'ai élu Louis Boulanger pour me pourtraire. Comme vous aviez désiré une copie de ce que devait faire Grosclaude, je vous demande naïvement si vous voulez un second original du portrait que va faire Boulanger. Je vous en parle d'autant plus à l'aise que le prix sera bien inférieur. Je ne crois pas qu'il demande plus de quinze cents francs pour cette toile; mais remarquez que ce sera un portrait en pied, grand comme nature. Si vous ne voulez que le buste, dites.

Je suis dans ce moment dans un état d'affaiblissement moral cl physique dont je ne puis vous donner d'idée. J'ai même des souffrances excessives. Chaque soir une inflammation aux yeux, à la gorge, m'avertit que j'ai outrepassé mes forces, et jamais je n'en ai eu plus besoin.

Jamais aussi je n'ai passé par de telles angoisses d'espérance et de désespoir. Tantôt l'affaire des Cent Contes drolatiques qui me liquiderait en entier, se fait, tantôt elle ne se fait pas. Les affaires d'argent tantôt ont l'air de s'accommoder, puis, tout manque. Autour de moi tous mes amis souffrent, et je ne puis aider personne. Depuis la perte de son fils, madame de B... n'a pas encore voulu me voir. Elle ne veut recevoir que son fils aîné. Mon gros rhume m'a repris. Ame et corps tout est tenaillé. Il y a dans les journaux un redoublement de haine et de malveillance. Ceci n'est rien pour moi, mais il y a bien des gens qui ne seraient pas aussi philosophes.

Enfin, pour couronner toute cette poésie de malheur et cette situation douloureuse^ vous me laissez un grand mois sans lettres, parcourant pendant deux jours (les deux jours où j'avais l'habitude de recevoir vos lettres), l'échelle des suppositions, et, chaque autre jour, croyant qu'U arrivera quelque nouvelle chagrinante. Depuis quelques jours surtout, la vie, ainsi faite, m'est devenue odieuse. Neuf ans de travaux sans résultat immédiat, sans bien-être conquis, cda me tue, en l'ajoutant à toutes ces causes de chagrin que je vous énumère.

Je ne suis pas sorti trois fois de chez moi cet hiver. Je suis allé dîner diez madame Kisseleff, une fois chez madame Âppony, et je suis allé à un bal costumé chez un Anglais, puis, six fois en tout, aux Italiens. Rien d'ailleurs ne me distrait ni ne m'amuse. Depuis le plaisir que j'ai eu en voyageant si rapidement à Vienne, j'ai goûté les dâices de la nature vue en grand, j'ai conçu le plus vaste des arts, celui qui vous met en l'&me le sentiment de la nature. Enserrer des paysages immenses, voir la terre sous toutes les couleurs, sous mille aspects, et avoir un but au delà de cette kaUidoscopiey je ne sais plus rien qui vaille une telle course à travers les espaces. Il y a des moments où je suis la tête ensevelie à ma cheminée, occupé à me rappder les vastes incidents de mon dernier voyage.

Je vais me commander une voiture et j'attends mon premier sac de deux mille ducats et mon premier mois de liberté.

Je vous en supplie, quoi qu'il arrive, ne me laissez jamais un mois sans nouvelles, et, si vous étiez malade, dictez im mot à M. de Hanski. Vous ne savez pas quels troubles cela met dans ma pauvre existence de reclus.

Jules Sandeau a été une de mes erreui^. Vous n'imaginerez jamais une pareille fainéantise, une pareille nonchalance. Il est sans énergie» sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps. Quand j'ai eu dépensé pour lui ce qu'un grand seigneur aurait dépensé pour un eapriœ» et que je l'ai eu mis dans mon giron, je lui ai dit :

— Jules, voici un drame, faites-le. Après celui-là, un autre après cela, un vaudeville pour le Gymnase.

Il m'a dit qu'il lui était impossible de se mettre à la suite de qui que ce soit. Comme cela impliquait que je spéculais sur sa recon-

d04 LETTRES À L*ÉTRÀN6ËiiË.

naissance, je n'ai point insisté* Il ne voulait pas même prêter âon nom à une œuvre faite en commun.

— Eh bien, vivez en faisant des livres ?

Il na pas, en trois ans, fait un demi-volume 7 De la critique T II trouve cela trop difQcile. C'est un cheval â Técurie. U désespère Tamitié, comme il a désespéré l'amour. C'est fini ; aussitôt que j'aurai la Grenadière, je quitterai la rue Cassini.

Les deux jeunes gens, de Belloy et de Gramont, n'ont pas non plus cette volonté forte qui permet de s'élever au-dessus de la misère, des hommes, et de se faire les événements de sa vie. Us ne veulent pas non plus se subordonner, pour arriver à un résultat. En France , les associations d'hommes sont impossibles , soit â cause des prétentions individuelles, soit à cause de l'esprit, du talent, du nom et de la fortune, quatre causes d'insubordination. Depuis que j'ai pris la lanterne de Diogène, pour chercher dans ce Paris si vanté des hommes de talent, j'ai entendu beaucoup de cris de misère ; mais quand on offrait à ceux qui criaient de l'argent contre un travail bien fait, on ne pouvait pas^ et je ne puis pas obtenir le travail.

N'allez-vous pas vous estomirer beaucoup, moult ! Capefigue est mon rédacteur, prend mes mots d'ordre ^ Quel bon petit condottiere politique ! Mon Dieu, comme vous ririez de bon cœur, si j'étads à Wierzchownia au coin de votre cheminée, vous expliquant tout ce que j'apprends chaque jour !

Vous trouverez, de votre côté, que vous êtes restée quelque temps sans lettre de moi, car j'attendais toujours une lettre de vous pour vous écrire, et, plus vous tardiez, plus je croyais fermement que, le lundi, j'allais recevoir un bienheureux papier. Mais ne m'accusez pas. Je vois que les fêtes de Kiew vous auront entraînée comme si Kiew était Paris.

Allons, voici des épreuves entassées à expédier, et bien de la besogne à terminer. Il faut que mon esprit, un moment déchaîné, voyageant à travers vos contrées, reprenne son collier de misère. Je suis rue Cassini ; je n'ai point d'autographe à vous envoyer. J'ai

Page 1