I SO
Quand Auguste est venu me réveiUer, à cinq heures du matin, je lui ai dit :
— Et où sont les pommes?
Il a vu que je continuais un rôve. Je voudrais pouvoir expliquer ces rêves.
Je vous envoie mille fleurs d'amitié, mille souvenirs, et les miUe choses que je ne puis vous dire, car il faudrait couvrir une rame de papier. J'ai déjà rêvé au jardin des Walteritchey et vous ne sauriez croire comme je suis bon pour les La Rochefoucault.
Allons, adieu. Mille choses à ceux qui vous entourent. Que tout vous soit bon.
À MADAME HANSKA, A KISW.
Paris, dimanche 20 mare. — Jeudi 24 mare 1836.
J'ai enfin reçu votre dernière lettre (numéro cinq), à un grand mois de distance de la dernière. Étant ici, rue Gassini, je ne puis vérifier si j'ai reçu le numéro quatre, et je ne sais quel numéro donner à la mienne, parce que toute ma correspondance est à Chaillot.
A ce que vous me demandez, l'ami dit non; mais, il est en moi un autre personnage, trop fier pour répondre autrement que par out, toutes les fois qu'il s'agit de quelque chose qui vous amuse. Il y a deux choses dans mon caractère : une confiance d'enfant et un manque total d'égoïsme.
Vous vous amusez à Kiew, tandis que je me suis même interdit les Italiens ! Jamais ma solitude n'a été aussi complète, ni mes travaux si cruellement continus. Ma santé s'est tellement altérée que je n'ai plus la prétention de recouvrer cet air de jeunesse auquel j'avais la faiblesse de tenir. Tout est maintenant dit. Si, à mon âge, on n'a pas goûté le bonheur pur et sans entraves, la nature s'opposera plus tard à ce qu'il soit possible de tremper ses lèvres dans la coupe. Les cheveux blancs n'en approchent point. La vie
LETTRES Â L*ÉTRÂNGËRB. 801
aura été pour moi la plus douloureuse des plaisanteries. Mes ambitions tombent une à une. Le pouvoir est peu de chose. La nature avait créé en moi un être d'amour et de tendresse, et le hasard m'a contraint à écrire mes désirs au lieu de les satisfaire.
Si d'ici à trois ans rien n'est changé dans mon existence, je me retirerai paisiblement en Touraine, vivant au bord de la Loire, caché à tous, ne travaillant que pour remplir le vide des jours. J'abandonnerai même mon grand ouvrage. Mes forces s'épuisent dans cette lutte ; elle dure trop . longtemps ; elle m'a usé.
Cependant, l'affidre des Cent Contes drolatiques parait devoir s'arranger et rendrait ma situation financière supportable ; mais elle traîne en longueur d'une manière désespérante. EUe me sauvera quand je serai mort. J'ai, en masse, pour cette année, une somme bien supérieure à ce que je dois ; mais les dettes ont des échéances fixes, et les recettes sont capricieuses.
Autour de moi personne, ou des amitiés impuissantes, car le propre de certaines &mes est de ne s'attacher qu'à ceux qui sooffirent.
Effirayé de cette lutte et ne voulant pas même la voir, Jules Sandeau s*est enfui d'id, me laissant son loyer et quelques dettes sur le corps. C'est un homme à la mer, comme on dit sur un vaisseau perdu sur l'Océan et battu par la tempête. Comme Médée, je n'ai que moi contre tout. Rien n'est changé dans ma situation ; je puis vous écrire pendant six mois, je ne vous dirais qu'un mot : je travaille, Je n'ai plus ni distractions, ni amusemenâ ; le désert et le soleil I
J'ai souri en pensant que madame Eve de Hanska, à qui Séror phita est dédiée, jouait au lansquenet, et que cette personne si solitaire tombait dans toutes les mondanités.
Mercredi 23.
Mon procès avec la Revue de Paris se juge après-demain vendredi; le jugement me permettra de fixer le jour de la mise en vente du Lys dans la Vallée qui, sous un mois, sera tout à fait achevé. Vous ne pourrez savoir ce qu'est le Lys dans la Vallée qu'en le lisant en entier dans l'édition de Werdet, qui fait deux
beaux volumes in-octavo. Le premier est tout imprimé ; je viens, avant de vous écrire, de donner le bon à tirer de la dernière feuille de ce premier volume. J'avais quelques phrases à refaire dans une lettre de madame de Mortsauf à Félix, qui a fait pleurer madame Hamelin, m'a-t-elle dit. Rien de tout cela n'était dans votre infâme Revue ^ pas plus que tous les travaux qui ont fait de mon mauvais manuscrit une œuvre de style. Vous avez lu le manuscrit à Vienne.
Hier, on m'a apporté tous les travaux de Séraphita reliés. Le manuscrit en drap gris et les intérieurs en satin noir, avec le dos en cuir de Russie, afin de chasser les vers. J'ai aussi les travaux du premier volume du Lys. Mais comment vous envoyer ces choses? Mes ajBTaires ne me permettront pas de voyager avant six mois.
Je ne puis pas m'expliquer comment il se fait que vous n'ayez pas mes lettres, car je réponds régulièrement aux vôtres, et je vous en ai écrit dernièrement une, pleine d'inquiétudes, que celle-ci a calmées. Mais, j'imagine qu'ayant toujours adressé à Rerditchef, elles sont toutes à Wierzchownia, à moins qu'on ne vous les envoie en masse à Kiew.
Je suis allé deux fois à l'Exposition du Musée *. Nous ne sommes pas forts. Si vous aviez de l'argent à employer en objets d'art, je vous aurais fait faire cependant de belles acquisitions, car il y a deux ou trois choses vraiment belles, comme la statue de Vénus, de Pradier, et un ou deux tableaux. Votre ami Grosclaude n'a rien mis et je n'ai plus entendu parler de lui.
Je suis tout entier dans la dernière Uvraison de madame Béchet qui, d'ailleurs, vous l'ai-je dit, se marie et quitte la librairie pour le bonheur.
J'ai reçu une lettre de la chanoinesse. La princesse a évacué la rue des Batailles, que j'avais quittée depuis un mois ; je vais y revenir. Cependant, j'aspire à un voyage en Touraine pour m'y refaire l'esprit et le corps, tous deux malades.
Je n'aurai rien de bien décidé pour mes pauvres finances qu'après la publication de la dernière livraison de madame Bédiet.
1. La Rewe étrangère, de Saint-Pétersbourg, qui fut la cause du procès.