Le Salon de
Là est pour moi un des points culminants de ma fortune, car je puis commencer la publication des treize volumes suivants, et toucher environ douze mille francs d'exemplaires qui m'appartiennent.
Je ne sais rien de vous que par vous, car de ce pays où vous êtes maintenant, je n'en connais que ce que vous m'en dites. Je vous vois bien accueillie, fêtée, ce qui sera partout où vou3 irez. Mais ce plaisir-là est-il bien le plaisir ? Vous en étiez fatiguée à Vienne, et vous recommencez à Kiew !
Je n'ai pas même été voir les Huguenots^ ni cette répétition de Mercadante qui m'a valu sa signature, et que je vous envoie pour grossir vos autographes.
Vous auriez su combien je vous aime si vous aviez pu me voir cherchant dans toute votre lettre à la fois, consultant d'un seul regard toutes les pages, afin de voir si Anna, si vous, si M. de Hanski, si tous allaient bien. Puis, ne voyant qu'une de vos nièces malades, et la voyant en même temps rétablie, pousser un soupir d'aise. Vous auriez connu combien sont rétrécies mes affections, combien peu d'êtres m'intéressent. Cette profonde solitude est triste, car, croyez-moi, l'on se lasse des travaux qui la remplissent; et le cœur ne perd jamais ses droits; il a besoin d'expansions. Je lais souvent de tristes él^es quand, fatigué d'écrire, je reste dans mon fauteuil, la tête appuyée, et que je me demande pourquoi une âme ardente, expansive comme la mienne, est là, seule, sans joie autre que quelques souvenirs, aussi peu nombreux qu'ils sont grands. Et quand je vois que ce qui me reste à parcourir de la vie est la moitié la moins heureuse, la moins active, la moins aimée, la moins aimable, je ne suis pas exempt d'une mélancolie qai a des larmes.
Je vous écrirai aussitôt que j'aurai terminé quelque chose qui puisse arranger mes affaires, car je me suis résolu à vendre quelques actions de la Chronique de Paris, afin de me liquider encore plus promptement. Aujourd'hui, je suis dans la plus grande incertitude et accablé d'exigences.
Allons, adieu. Dans quelques jours je vous dirai peut-être des choses plus gaies. Cependant j'en doute. Ma santé est extrêmement mauvaise. Le café ne me procure plus aucune force d'esprit. H
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ftiadrait être assez riche pour voyager. Vous n'avez donc pas encore le livre mystique ?
Si vous m'aimiez un peu, vous m'écririez toutes les semaines une fois. La rareté de vos leUres me semble un véritable symptome de dissipation. Moi, mon excuse est le travail, et le chagrin de n'avoir à vous rien dire de neuf, car travail et constance, tout est là.
Mille gracieusetés à tous ceux qui vous entourent.
Jeadi 24.
Je rouvre ma lettre pour vous dire plusieurs choses.
La première est relative à vos crampes. Faites-vous faire deux fers que vous puissiez empoigner au moment où vos crampes vous prennent, et faites-les fortement aimanter. Voilà la forme des fers : 0. Aussitôt que vous les aurez dans la main, vos crampe s'arrêteront. Si cela ne vous les arrêtait pas, écrivez-le-moi. Mais, faites que ce soit très aimanté, et gardez-les près de vous, au chevet de votre lit.
Ne craignez rien pour les corrections. Dans notre langue il y a des choses incontestables. Demandez la troisième édition du Médecin de campagne (in-octavo), publiée ces jours-d, et lisez. Vous verrez si cela n'a pas gagné. Mais il y a encore une centaine d'incorrections. Ce ne sera parfait qu'à la quatrième édition. Relisez Louis Lambert ^ dans le Livre mystique y si toutefois ces travaux-là vous plaisent, car cela devient ennuyeux.
Non, non, le style est le style. Massillon est Massillon et Racine est Racine. D'après les critiques, le Lys est le point culminant. Vous en jugerez.
En relisant votre lettre j'ai trouvé quelques petites épigrammes amères contre la vie ; mais, certes, il y a d'énormes souffrances que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Les débuts ne sont délicieux qu'en fait de sentiment. Je veux prouver qu'il y a quelque chose de plus délicieux, c'est la parfaite quiétude d'une vie aimée, la constance qui est assez spirituelle pour détruire la monotonie.
Adieu, readieu, si toutefois ce mot est un mot d'amitié. C'est : au revoir, qu'il faut dire, car, en vous écrivant, j'ai, comme tous
LETTRES A L^ÉTRANGÈRB. 311
les lolitaires, le don de seconde vue, et je vous vois parfaitement Baises Anna au front pour les joies qu'elle vous donne; faites faire promptement vos fers, afin que vous ne maudissiez pas la vie, ce qui est une grave insulte à ceux qui vous aiment, et amusez-vous sans dissipation, car la dissipation gaspille Tâme et c'est au détriment des affections.
D y a un revenez-y au lansquenet; là, je vous en demande pardon ; vous avez Tftme assez riche pour en jeter un peu dans les cartes, si cela vous platt. Moi, qui suis dans les conditions les plus absolues du chartreux, je ne me trouve pas assez d'ftme pour suffire aux travaux et aux affections. Mais je n'ai pas le bonheur d*étre femme.
Demain, mon procès se juge. 0 faut aller voir les juges. Che idagura I Quand serais-je sur la route de Dresde I Quand ? Voilà ce que je me demande.
A MADAMB HAN8KA, A KIEW
Paris, dimanche, 27 mars 1836.
Je reçois aujourd'hui votre bon envoi, mon cher numéro sept, où vous me parlez de deux morts affligeantes, mais où vous m'avez fait bien plaisir par le détail exact de ce qui vous advient.
Moi, je vais donc vous parler longuement sur tout ce que vous me demandez, mais à la condition que vous m'écrirez exactement tons les huit jours.
Votre passage sur la fidélité, entendue, à la manière de Wronski, comme une vérité intuitive, m'a fait bondir le cœur de joie. Nous aimons tant à retrouver nos idées exprimées par nos amis et à savoir que les sensations morales sont d'une égale pureté ! N'est-ce pas le sentiment que fait éprouver un beau passage de Beethoven, en vous représentant, dans son expression la plus pure, tout un
sentiment, toute une nature ? Moi, je suis convaincu qu'en reportant très haut les sentiments, on en miUetuple les plaisirs ; un peu plus bas tout serait souffrance ; mais, dans le ciel, tout est infini. C'est ce que démontre yoire Séraphita. Comment n'avez-vous pas au 24 février (vieux style), un livre paru ici en décembre? Gomment? On n'en parle déjà plus en France. Quel chagrin que je ne puisse obtenir un privilège pour mes envois à Wierzchownia ! j'irai à Saint-Pétersbourg le demander à l'Empereur. Comment, vous à qui la statue appartient, vous ne la connaissez pas ! Elle n'est pas dans le temple pour lequel elle a été faite ! Tout le monde ici s'est inquiété de la dédicace, et vous ne l'avez pas, imprimée, quand l'auteur est votre mougik! Le monde est renversé!
Vous me parlez toujours de ce détestable Lys, qui n'est pas mon Lys, Attendez, pour connaître le Lys dans la Vallée, l'éditioD de Werdet.
Votre pauvre mougik ne sera jamais impertinent ni défiant, Mais, écrivant très à la hâte, et de cœur à cœur, ne relisant jamais une lettre, il a pu, à propos de Roger, rire un peu trop fort, ce qui n'est pas bien. Non, cara, la nature m'a donné une confiance sans bornes, une âme à toute épreuve. J'ai toujours eu en moi je ne sais quoi qui me portait à faire tout autrement que les autres et, chez moi, la fidélité est peut-être de l'orgueil. N'ayant d'autre point d'appui que mot, j'ai été forcé de grandir, de renforcer le moi. Toute ma vie est là, une vie sans plaisirs vulgaires ; aucun de ceux qui sont près de moi n'en voudrait : « au prix de la gloire de Napoléon et de Byron réunies », disait de Belloy. Mais Belloy voyait le ^solitaire sur son rocher, avec sa cruche et son pain, n'accordant pas un regard aux figures tentatrices. 11 ne voyait pas l'extase dans les cieux ; il ne connaissait pas la rêverie, le soir, au coin du feu, les poèmes de l'Espérance ! Je suis un joueur, pauvre aux yeux de tous ; mais qui joue toute sa fortune une fois par an, et qui résume tout ce que les autres éparpillent 1
Mon procès a été remis à quinzaine; Chaix d'Estange, qui plaide contre moi, allait plaider en province. Voilà le Lys retardé.
Vous me demandez des détails sur la Chronique de Paris. Je ne vous en donnais pas, parce que c'est un journal à la fois littéraire et politique. — Bedouck I — Je n'oublie rien de ce que je
dois faire. Ne vous disai-je pas, à Genève, qu'avant trois ans j'aurais commencé l'échafaudage de ma prépondérance politique. Ne vous Tai-je pas répété à Vienne? Eh bien, la ChronzqiÂe est l'ancien Globe (la même idée), mais placée à droite au lieu de l'être à gauche ; c'est la nouvelle doctrine du parti royaliste. Nous faisons de Topposition, et nous prêchons le pouvoir autocratique ; c'est-à-dire qu'en arrivant aux afiTaires nous ne serons pas pris en contradiction avec ce que nous aurons dit. Je suis le directeur suprême de ce journal, qui paraît deux fois par semaine» dans un format énorme in-quarto. D comporte la valeur de quatre feuilles de la Revue de Paris^ ce qui en donne huit par semaine, et nous ne coûtons que soixante francs par an, tandis que la Revue coûte quatre-vingts et ne donne que quatre feuilles par semaine. La haute critique politique, littéraire^ d'art et de sciences, d'administration, et une partie consacrée aux œuvres individuelles, aux nouvelles» voilà le cadre du journal.
Nous avons acquis Gustave Planche, un immense et grand critique. Nous allons avoir Sainte-Beuve, peut-être Victor Hugo. Capefigue est chargé de la politique intérieure et la fait assez bien. J'ai là un intérêt qui équivaut à trente-deux mille francs de capital, et qui, si la Chronique dépasse deux mille abonnés, peut me valoir vingt-mille francs de revenu, sans compter mes travaux payés très cher, mes honoraires comme directeur. Nous avons des fonds pour aller deux ans. Nous sommes entre la Gazette de France, la Quo^ tidienne et le Centre Droit. Ces deux journaux sont placés de manière à ne pouvoir pas faire de concessions au régime actuel, tandis que nous pouvons, nous, transiger. Nous allons demander à entrer en Russie, car nous sommes pour l'alliance russe contre l'alliance anglaise, et pour l'autocratie en fait de gouvernement. Nos doctrines critiques en art et en littérature sont pour la plus haute expression morale. N'est-ce pas quelque chose de grandiose que cette entreprise? Aussi, depuis trois mois que je la dirige, gagnet-elle chaque jour en considération et en autorité. Seulement, les frais nous écrasent. Chaque feuille paie dix centimes de droits au fisc, et nous avons un cautionnement de soixante-quinze mille francs en écus.
Chose extraordinaire ! Ce sera cette opération qui m'aura finan-
dèrement sauvé. J'espère demain vendre seize de mes actions» (sans entamer mes trente-deux), pour seize mille francs ; en outre Taifaire des Cent Contes drolatiques^ publiés par livraisons illustrées, parait sur le point de se conclure. Louis Boulanger ferait les dessins et Porret graverait les bois. On tirerait à six mille exemplaires, ce qui me donnerait trente mille francs de droits d'auteur. Ainsi, dans quelques jours d'ici, j'aurais devant moi quarante-six mille francs, sans compter les vingt-quatre mille qui m'attendent le lendemain du jour où madame Béchet aura sa livraison. En tout, soixante-dix mille francs. Or, comme je n'en dois pas plus de cinquante mille (sans compter la créance de ma mère), je verrais la fin de mes misères.
Mais que je vous peigne un des mille drames de ma vie d'artiste et de soldat. A mon retour de Vienne (vous savez quels désastres cette absence a causés), il a fallu engager mon argenterie. Je n'ai pas encore pu la retirer. Il faudrait rendre trois mille francs, et je n'ai pas trois mille francs. J'en dois, au 31, environ huit mille quatre cents. J'ai, pour arriver honorablement jusqu'ici et fiûre honnçurà tout, j'ai usé mes ressources; tout est épuisé. Je suis comme à Marengo. Il faut que Desaix arrive et que Kellermann charge, et tout est dit. Mais les gens qui viennent me donner seize mille francs contre seize actions de la Chronique ^ viennent diner chez moi. Vous savez que l'on ne prête, que Ton n*a de confiance qu'aux riches. Tout, chez moi, respire l'opulence, l'aisance, la richesse de l'artiste heureux. Si, à dîner, j'ai une ai^enterie d'emprunt, [tout manquera] ; l'homme qui fait faire l'atTaire est un peintre, race observatrice, malicieuse, profonde^ comme Henri Monnier, dans son coup d'œil ; il verra le défaut de la cuirasse, devinera le Mont-de- Piété, qu'il connaît mieux que personne. Adieu l'afibire l Tout mon avenir est dans le dégagement de mon argenterie, qui vaut cinq mille francs, où six mille environ , et qui est engagée pour trois mille, n faut l'avoir pour demain, ou périr. N'est-ce pas curieux? nous sommes le 27, et le 31 mars il faut payer six mille francs et je n'ai pas un liard. Et le K avril peut-être, la signature de l'aiTaire des Drolatiques me donne quinze mille francs I
Je ne puis demander de l'argent à personne dans Paris, car on me croît riche et le prestige tomberait, tout s'évanouirait. L'aflTaire
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de la Chronique a été due an crédit dont je jooid. J'ai pu parler en maître. Mettez de l'huile sur ce feu en vous représentant la fougue continue, Tardeur d'une âme qui se dévore elle-môme, et dites-moi si ce n'est pas un drame ? Il faut être un grand financier, un homme froid, sage, prudent ; il faut !... Je ne dis plus rien, car hier un de mes amis disait avec raison : c Quand on fera votre statue, il hudra la faire en bronze, pour mieux peindre l'homme I »
Ha santé est en ce moment gravement altérée. M. Nacquart a porté un arrêt auquel il faut obéir. Le café est supprimé. Tous les loirs on me met sur l'estomac un cataplasme de graine de lin. Je rais à l'eau de poulet ; je ne mange que des viandes blanches. Je bois de l'eau de gomme et on emploie les sédatifs intérieurs. Il faut suivre ce régime pendant dix jours, et aller en Touraine, un mois, reprendre la vie et la santé. Toutes les muqueuses sont violemment enflammées ; je ne digère pas sans d'horribles souffrances.
Si mes affaires d'ai^nt avaient été bien faites, et promptement, au lieu d'aller en Touraine, j'allais vous voir quinze jours. Sera-ce possible ? Je le souhaite vivement. Un voyage me restaurerait. En tout cas, ne m'en voulez pas ; il vaut mieux faire mes affaires et payer mes dettes, recouvrer ma sainte Uberté, pouvoir aller et venir à mon gré, ne devoir ni un sou ni une ligne, et reculer le bonheur de vous voir. Il vaut mieux placer sa fortune dans un lieu inaccessible aux orages, que d'escompter en dissipateur.
Je puis vous le dire, aujourd'hui que l'aurore de la libération arrive et que tout fait présager la fin de mes ennuis, le voyage de Vienne a été la plus insigne folie de ma vie. Il a coûté cinq mille francs et a dérangé mes afllEdres. Nous pouvons en rire, et je ne vous dis pas cela pour me donner le plus petit mérite, mais pour vous prouver que si je ne vais pas vous voir, c'est par un savant calcul d'amitié; c'est une preuve d'attachement ; c'est pour vous montrer on ami que vous n'avez pas encore connu, l'homme-enfant, sans soucis, sans ennuis qui rongent le cœur, lui ôtent sa grâce et dénaturent tout, jusqu'au regard.
Après cette vie solitaire, si vous saviez comme j'aspire à m'emparer de la nature par une longue course rapide, à travers rEurope, comme mon âme a soif de l'immense, de l'infini, de la nature vue en masse, non pas en détaU, jugée dans ses grands
cadres, tantôt hamide de pluie, tantôt riche de soleil en franchissant les espaces, et voyant des pays au lieu de voir des villages i Si vous le saviez, vous ne me diriez pas de venir, car c'est redoubler le supplice, aviver la braise sur laquelle je dors I
Fasse le ciel que je place les seize actions de la Chronique et que l'affaire des Drolatiques se termine I Et alors, alors!... Si surtout Werdet peut racheter k madame Béchet ses Études de MoBurs^ alors je pourrai voyager, aller passer une semaine dans Wierzchownia. Vous trouverez le cœur du mougik intellectuel toujours jeune, mais le mougik se détériore physiquement, c On ne lutte pas impunément avec les vœux de la nature », me disait M. Nacquart avant-hier, en m'ordonnant ses prescriptions, et, voulant des choses auxquelles je me refusais, comme de ne pas travailler et de me distraire beaucoup, ce que la théorie de Wronski défend. Moi. j'aime le beau absolu. Je n'oublie pas combien vous avez été indulgente dans vos conseils à Vienne ; mais j'ai des superstitions intolérantes.
n y a longtemps que je pensais ce que je vous ai écrit à propos de votre frère ; ce n'est pas une consolation ad hoc^ c'est un senti* ment à moi ; il n'y a que ceux qui ont une volonté de fer qui peuvent être indulgents à ces faiblesses, car ils en ont été si souvent si près, ils ont tant mesuré la profondeur des abîmes I Mais ces pensées ne sont pas sociales ; elles ne peuvent être que dites à l'oreille d'une amie; elles nous feraient du tort. Il a fallu être Walter Scott pour risquer Conachar dans la Jolie Pille de Perth. Moi, je vais aller plus loin ; je vais donner, dans les Héritiers Boirouge^ un corps à mes pensées. J'y introduirai un personnage de ce genre, mais, à mon sens, plus grandiose. J'ai su intéresser à Vautrin; je saurai relever les gens déchus et leur donner une auréole, en introduisant les âmes vulgaires dans ces âmes dont la faiblesse est un abus de la force, qui tombent parce qu'elles vont au delà. Vous lirez cela dans trois mois d'ici ^
La perie de l'enfant de votre sœur est un affreux malheur, sur lequel les mères seules s'entendent, car elles sont seules dans le secret de ce qu'elles perdent ; mais, à son âge, ce sont des pertes