‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 69 sur 93 · Balzac lai a dédié, depuis, la VendeUa · texte numérisé non relu

Balzac lai a dédié, depuis, la VendeUa

380 LETTRES A L*ËTRAIfGËRE.

devant cette maison de désirer les dix aimées que j'ai eues, mais avec une femme qui fut dle^ plus la jeunesse.

L'avenir et le passé se sont donc fondus dans une même sensation, qui tenait à celle de Tantale car, certes, moi seul, j'en ai la conviction, suis un obstacle à cette belle vie. Mes engâgemoits sont, pendant encore au moins deux années, un empêchement d'honneur, et quand je pense que, dans deux ans, j'aurai quarante ans, que jusques à cet âge tout aura été travail, que ce travail use et détruit, il est difficile de croire que l'on sera encore l'objet d'une passion. Oui, quelque conservatrices que soient les glaces que l'étude amasse autour de nous, chaque pensée jette sa neige sur nos têtes, et le soir pourra me trouver sans fleurs dans les mains. Ah I croyez-moi, un pauvre poète aussi sincèrement aimant que je le suis, a pu verser devant cette petite maison des larmes bien amères !

Oui, je ne puis trahir ni madame Delannoy, cette seconde mère, qui m'a confié jusqu'à vingtr^ix mille francs, ni ma mère, dont la vie est hypothéquée sur ma plume, ni ces messieurs qui viennent de placer sur mon encrier près de soixante-dix mille francs. Ah I si je puis me conquérir deux mois de tranquillité à Wierzchownia, que j'y fasse une ou une deux belles œuvres de théâtre, tout change dans ma vie ! Ces deux mois si précieux, je viens de les dépenser en courses, me direz-vous ; mais je ne me suis mis en route que parce que j'étais sans idées, sans forces, le cerveau éi)uisé, l'âme abattue, usé par les dernières luttes et, croyez-le, elles ont été horribles, afl^uses! D y a eu une journée de désespoir, où je suis allé chercher un passeport pour la Russie. Il n'y avait plus qu'à aller vous demander un abri pour un ou deux ans, en abandonnant aux sots et à mes ennemis ma réputation, ma conscience, ma vie, qui aurait été dédiirèe. flétrie, jusqu'au jour où je serais revenu pour triompher. Mais si on avait su où j'étais, et on l'aurait su, que n'aurait-on pas dit?... Celte perspective m'a arrêté. Je puis vous l'avouer, à présent que la tempête est apaisée, et que je n'ai plus que quelques efforts à faire pour arriver à la tranquillité. Pendant ce mois, si mon âme ne s'est pas rafraîchie, au moins le cerveau s'est restauré. J'espère, à mon retour, que César BiroUeau^ que le troisième dixain, que la Haute Banque vous feront arriver mon nom aux étoiles plus grand que par le passé. J'ai déjà la nostalgie de l'encrier, de mon cabinet et de mes épreuves.

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Ce qui me causait des nausées à mon départ me sourit maintenant.

Puis le souvenir de la petite maison de Venise me donnera du

courage; elle m'a fait concevoir qu'après ma libération, la fortune ne

signifiait rien, que j'en avais assez en écrivant un seul ouvrage par

an, et que je pourrais unir le travail et le bonheur, dans cette villa

Diodati sur l'eau I

11 aTiil.

Je vi^QS de voir quelques salles de la galerie Pitti. Oh 1 le Portrait de Margherita Boni, par Raphaël I Je suis resté confondu. Ni Titien, ni Rubens, ni Tintoret, ni Yélasquez, nul pinceau ne peut approcher d'une perfection semblable. J'ai vu aussi le Pensiero, et j'ai compris Totre admiration. J'ai eu bien du plaisir à regarder ce que vous aviez admiré deux ans auparavant. J'ai repris vos pensées. Je vais nJler demain à la Galerie de Médicis, quoique je n'aie pas tout vu à Pitti, et je m'aperçois qu'il faut rester des mois à Florence, tandis que je n'ai que des heures. L'économie fait que je reviendrai par livoume. Gênes, Milan et le Splugen. C'est la route la plus courte en réalité, quoique longue à l'œil, car on peut aller de Florence à Milan en trente-six heures, et, de Milan, par le Splugen on n'a pas quatre-vingts postes pour se rendre à Paris. Puis, par cette route, je reverrai Neuchâtel, et j'avoue que j'ai une tendre afiection pour la roe et la cour où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. J'irai revoir l'ile Saint-Pierre et le crêtf votre maison, puis je referai cette route du Val-de-Travers qui m'a semblé si belle, en venant.

Je suis donc ici par la grâce du bateau à vapeur qui peut me redemander demain ou dans six jours, car il est très irrêgulier. Si je n'avais pas fait cette horrible quarantaine dans le plus épouvantable lazaret, que je n'aurais pas imaginé pour prison & des brigands, j'aurais eu assez de temps pour passer Florence en revue. J'ai été hier aux Cascines, où vous avez été vous promener ; mais il ne faisait pas beau. Partout le mauvais temps m'a poursuivi; partout la neige, les pluies ; mais mon chagrin a commencé par la perte de mon compagnon de voyage. Je devais avoir Gautier, cet homme dont l'esprit vous pldt ; il partageait avec moi les frais du voyage ; il devait écrire un pendant sérieux à son voyage de Belgique *■ ;

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