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Le Martyr calviniste

LETTRES A rÉTRANGËRE. 409

Non seulement je n'ai pas clos Tablme des misères, mais je n'ai pas clos non plus le gouffre des affaires. J'ai tant de fois espéré que je me suis lassé, comme je vous le disais. Je suis en proie à un dégoût profond et me renferme dans une solitude complète. Néanmoins, il se prépare une grande affaire pour moi dans une impression complète de mon œuvre, avec vignettes, etc., et appuyée sur une combinaison piquante et attrayante pour le public. C'est de donner un intérêt dans une tontine créée avec une portion des bénéGces au profit des souscripteurs, divisés en classes, par âges : un à dix, dix à vingt, vingt à trente, trente à quarante, quarante à cinquante, cinquante à soixante, soixante à soixante-dix, soixantedix à quatre-vingts ans. Ainsi, l'on aurait un magnifique ouvrage, comme exécution typographique, et la chance de trente mille francs de rente pour avoir souscrit. Encore le capital de la rente resterat-il acquis aux familles.

Cela est bien beau; mais il faut trois mille souscripteurs par classes pour que cela se fasse. Figurez-vous que, malgré l'ardeur de mon imagination, j'ai reçu tant de coups que je vais voir jouer cette partie d'un œil indifférent. U faut une somme énorme rien que pour les annonces, et quatre cent mille francs pour les vignettes seulement. L'œuvre aura cinquante volumes, publiés par demivolumes. Elle comprendra les Éludes de Moeurs complètes, les Études philosophiques complètes, et les Éludes analytiques complètes, sous le titre général de : Études sociales. En quatre ans tout sera publié. La vignette sera dans le texte même et il y en aura soixante-quinze par volume, ce qui empêche toute contrefaçon à

l'étranger.

Mais ceci dépend encore de quelques points administratifs à

régler. Veuille le sort que cela réussisse I U est temps; je sens

qu'encore quelques jours semblables aux derniers, je suis vaincu.

Moi qui sais bien amplement ce que c'est que le malheur, je vous crie du fond de mon cabinet: jouissez du bien-être matériel que TOUS donne M. de Hanski et que vous me vantez justement. Je souhaite de toute la puissance de mon âme, qui en ceci retrouve sa force, que jamais vous ne connaissiez pareilles misères I

Si notre affaire se fait, et si, se faisant, elle réussit, vous en serez la première instruite, et jamais lettre plus joyeuse n'aura couru

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par TEurope I Mais je suis arrivé à un bien grand doute en fait d'affaires.

Vous lirez quelque jour la Femme supérieure^ et si jamais j'ai eu besoin d*un avis sérieux et sincère sur une composition, c'est sur celle-là. n arrive vingt lettres par jour de réprobation an joomal, de gens qui cessent leurs abonnements, etc., disant que rien n'est plus ennuyeux, que ce sont des bavardages insipides, et on m'envoie ces lettres -là I II y en a un, entre autres, qui se dit mon grand admirateur, et ne peut concevoir la stupidité d'une sembkMe composition. Si cela est, je me suis donc bien lourdement trompé.

Cette défiance, où de semblables aventures mettent un auteur, est bien peu propice à se lancer dans l'œuvre de César Birotteau, que j'aborde aujourd'hui même, et qu'il faut pousser avec une grande célérité. Je vous ai dérobé les manuscrits et épreuves de la Femme supérieure au profit de la Cara sorellay qui n'a rien de ces choses-là, et qui a vu chez moi apporter des épreuves reliées, à vous. En sorte qu'elle a dit mélancoliquement : « Je n'aurai donc jamais rien, moi I » Et alors j'ai pensé à lui donner ceUes de la Femme supérieure; je vous garderai celles de la réimpression.

En sortant de mes pénibles travaux de ces quarante-cinq jours j'ai religieusement mis la pensée de votre chère Anna dans mon Imitation de Jésus-Christ^ où il s'en trouve une sur un Ifragment de ceinture jaune.

Que d'événements et de pensées se sont écoulés sous l'arche depuis sept ans I Et combien de terreurs on peut avoir en se voyant avancer sans que la tempête se cahne I Mais il ne faut pas penser à ces sortes de fantaisies heureuses qui se dessinent à l'horizon, surtout quand l'âme est toujours en deuil I

Je vous envoie mille vœux caressants et voudrais que vous eussiez tout le bonheur qui me fuit. Je vois trop bien que ma vie ne sera qu'une vie de travail et qu'il faut placer là le plaisir, dans l'occupation même où l'on vit. Cependant, quand ma plume sera libre, dans deux ou trois mois, j'essayerai encore la fortune; je ferai une dernière tentative. Et si je la fais, c'est qu'elle sera sans mise de fonds. Après quoi, s'il n'y a rien, je me retirerai dans quelque coin pour y vivre conrnie un curé de campagne sans paroissiens, insouciant de tous les intérêts, et m'appuyant sur le

cœur et rimagination, ces deux grands mobiles de la vie. C'est vous dire que vous y serez pour plus de moitié.

Je n'ai pas terminé Berthe la Repentie sans penser, à chaque ligne, que je l'avais commencée avec rage au Pré-l'Evêque en 1834, au mois de janvier, voici bientôt quatre ans passés. J'aurais dû ne point avoir de dettes, vivre comme un chanoine, en Ukraine, en n'ayant d'autre fonction que de chasser vos blue devik, ainsi que ceux de M. de Hanski, et faire chaque année un dixain. C'eût été une trop belle vie. Il y a entre le repos et moi douze mille ducats de dettes, et, plus je vais, plus la somme s'accroît. Chateaubriand meurt de faim ; il a vendu son passé d'auteur et il a vendu l'avenir. L'avenir lui a donné douze mille francs de rente, tant qu'il ne publie rien, vingtrcinq mille quand il publiera. C'est pour lai la misère, et il a soixante-dix ans, âge auquel tout génie est éteint, excepté les souvenirs de jeunesse qui refleurissent. Aussi, aime-t-on deux fois : la première, en réalité, la seconde en souvenir.

Addio, cara. Il faut vous quitter pour se mettre sur le dixain et ^x Céiar Birotteau^ alternativement. Je donnerais je ne sais quoi, tout, excepté notre chère amitié, pour avoir fini ces deux travauxlà, qui ne me rapporteront plus rien que des injures.

Je trouve bien étonnant que vous n'ayez pas reçu mon présent du jour de l'an en juin, le colonel Frankowski étant arrivé depuis trois mois.

Mettez un baiser au front d'Anna, de la part du cheval le plus tranquille qu'elle aura jamais dans ses écuries. Rappelez-moi au souvenir de tous ceux qui sont autour de vous et qui furent du voyage, et à M. de Hanski. Je ne vous donne rien à vous, qui avez tout le mougik parisien.

J'ai conçu hier un grand ouvrage par sa pensée, et petit par le volume : c'est un livre que je vais faire au plus tdt. U sera intitulé d'un nom d'homme quelconque, comme Ju/es, ou le nouvel Abeilard, Ce sera les lettres de deux amants conduits à la vie religieuse par l'amour, im vrai roman héroïque, à la Scudéry.

Mille tendres hommages. J'ai écrit cette lettre en quatre jours interrompu à chaque instant par les épreuves.

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).

Paris, 19 juiUet 1837.

Cara, vous finirez par tant vous ennuyer de mes jérémiades que, quand vous recevrez une de mes lettres, vous la jetterez au feu sans l'ouvrir, sûre que c'est un grenier de diables bleus et le plus ample magasin de mélancolie qui soit au monde. Si ma grasse et hardie figure est dans ce moment chez vous, installée, vous ne mettrez jamais mes chagrins sur ce front bombé, moins ample et moins beau que le vôtre, sur ces joues rebondies de moine fainéant. Mais c'est ainsi. Celui qui fut créé pour le plaisir et le sans souci, pour l'amour et le luxe, travaille comme un forçat.

Hier, je parlais à Heine de faire du théâtre, et il me disait : « Prenez-y garde : celui qui s'est habitué à Brest ne peut pas s accoutumer à Toulon. Restez dans votre bagne, n

C'est vrai que je travaille comme un forçat, mais j'ai pensé que c'était bien assez de la distance qui nous sépare, sans l'alourdir du poids de ma misère, et, décidément, je veux vous entretenir gaiement de mes chagrins, de mes ennuis, de mes peines, qui font une triple enceinte à mon âme et à ma vie.

Je suis plus léger de trois ouvrages ; voici le troisième dixain achevé en manuscrit, et pas en épreuves. Voici Gambara fini, et me voici à la fin des épreuves de MassimiUa Donù Enfin, dans trois jours, je vais me mettre à finir le manuscrit de César Birotteau. J'espère que le bûcheron abat du bois ; j'espère que le manœuvre n'y va pas de main morte. Mais je rencontre toujours de bonnes gens, des Parisiens, qui me disent : « Eh bien, vous ne faites donc rien paraître ? » Hier, après Heine, sur le boulevard j*ai rencontré Rothschild, c'est-à-dire tout l'esprit et tout l'argent des Juifs. Rothschild n'a pas manqué de me dire : c Que faites- vous? » La Femme supérieure venait d'inonder pendant quatorze jours la Presse!

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Caroj vous me parlez toujours de ma dissipation, et de courses, et de monde. C'est mal à vous. Je voyage quand il m'est impossible de réveiller mon cerveau abattu. Quand je reviens, je m'enferme et je travaille nuit et jour, jusqu'à ce que mort s'ensuive (du cerveau, bien entendu, quoique l'on puisse mourir de travail). J'ai eu le tort de ne pas avoir été en Ukraine, mais je suis le premier puni; mon tort vient de ma misère. Mais je viens de découvrir un moyen de transport économique dont j'userai aussitôt que je serai libre. C'est d'aller d'ici au Havre, du Havre à Hambourg, de Hambourg à Berlin, de Berlin à Breslau, de Breslau à Lemberg. et de Lemberg à Brody ; je crois cette route très peu chère, à cause des trajets par eau. De Paris à Hambourg, quatre jours, et deux cents francs, tout compris. Seulement, viendrez-vous me chercher à Brody, où je serai sans voiture, et ne parlant pas la langue du pays? Voilà le projet que je caresse et qui me fait hâter mes travaux.

U n'y a rien de nouveau sur la grande affaire de ma publication par mode de tontine. Mais voici déjà que les petits journaux se moquent de cette entreprise sans la connaître, par cela seul qu'elle se fait à mon profit.

N'est-ce pas singulier? J'en étais là, quand Auguste m'apporte votre bon et bien aimable numéro trente, en ce sens qu'il a un nombre adorable de pages. D'abord, cara, j'y vois que vous ne me parlez pas à cœur ouvert, crainte de voir votre lettre jetée avec dédain ; peu s'en faut que vous n'ayez dit un plus vilain mot. Ah ! nous ne nous sommes donc jamais entendus ; vous n'avez donc aucune idée de l'amitié ; vous ne savez donc rien des sentiments vrais, et il faut donc en rester là, si vous n'imaginez pas que je m'intéresse plus à votre livre égaré, à tout ce qui se passe chez vous, qu'à toutes les plus belles et les plus laides révolutions du monde I Je suis si courroucé, si ému de ce passage de votre lettre, que ma main tremble comme si j'avais tué mon prochain. Mais c'est vous qui avez tué quelque chose en moi. Mais vous pouvez le faire revivre en épanchant sans crainte vos rêveries. Puis, vous me dites que je vous ai caché quelque perte au jeu, quelque désastre, et que je suis une pauvre tête financière.

Chère et belle châtelaine, vous parlez de la misère comme une

personne qui ne Ta pas connue et qui ne la connaitra jamais. Les malheureux ont toujours tort, parce qu'ils commencent par être malheureux I

Faut-il, pour la cinquième ou la sixième fois, vous expliquer le mécanisme de ma misère et comment elle n'a fait que croître et embellir? Je le ferai, ne fût-ce que pour vous démontrer que je suis le plus grand financier de l'époque. Hais, nous n'y reviendrons plus, n'est-ce pas, car il n'y a rien de plus triste que de raconter le malheur dont on souffre encore T

En 1828, j'ai été jeté dans cette pauvre rue Gassini, sans que ma famille voulût même me donner du pain, par suite de la liquidation à laquelle on m'avait contraint, devant cent mille francs, et n'ayant pas un sou. Voilà donc un homme à qui il faut six mille francs pour payer ses intérêts et trois mille francs pour vivre ; total, neuf mille francs par an. Or, durant les années 1828, 1829 et 1830, je^'ai pas gagné plus de trois mille francs, parce que M. de Latouche n'a payé k$ Chouans que mille francs, que le libraire Mame a fait faillite et n'a payé que sept cent cinquante francs, au lieu de quinze cents, les Scènes de la VieprwéCf et que la Physiologie du Mariage n'a rapporté que mille francs par la mauvaise foi du libraire et que M. de Girardin ne me payait que cinquante francs la feuille, à la Mode. Ainsi, pendant trois ans, j'ai augmenté ma dette de vingt-quatre mille francs.

1830 arrive; désastre général dans la librairie. La Peau de Chagrin mest payée sept cents francs ; trois mille francs, plus tard, en y ajoutant les Contes philosophiques. Puis, voici la Bévue de Paris qui me prend dix feuilles par an, à cent soixante francs, total, seize cents francs. Ainsi 1830 et 1831 ne me donnent pas dix mille francs, tout ensemble, et il fallait payer dix-huit mille francs, en comprenant les intérêts et ma vie. Ainsi, j'augmente la dette de huit mille francs. Le capital de la dette monte donc à cent trente-deux mille francs.

Arrive 1833, où, en faisant le traité avec madame Béchet, je pouvais me trouver au pair de ma vie et de ma dette, c'est-à-dire vivre, et payer mes intérêts, puisque de 1833 à 1836 j'avais dix mille francs par an, et que je devais alors six mille deux cents francs d'intérêts et que je supposais pouvoir vivre avec quatre mille

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francs. Mais, aa moment du succès, sont arrivés les désastres.

Un homme qui n'a que sa plume et qui doit faire face à dix mille francs par an, quand il ne les a pas, est obligé à bien des sacrifices. Ce n'était pas cent trente-deux mille francs que je devais, c'était cent quarante mille, car comment ai-je combattu la nécessité qui me pressait? Avec un aide de camp, qui peut se comparer au vautour de Prométhée S avec les usuriers qui me prenaient neuf, dix, douze, vingt pour cent d'intérêts, et qui dévoraient cinquante pour cent de mon temps en démarches, en courses, etc. Enfin, j'avais signé les traités avec des libraires qui m'avaient avancé de l'argent sur des œuvres à faire, et alors, quand j'ai eu signé le traité Béchet, il a fallu prélever sur les trente mille francs que devaient me donner les douze premiers volumes des Etudes de McBurs, dix mille francs pour désintéresser Gosselin et deux autres libraires, Mame, etc. Ce n'était plus trente mille francs, mais vingt mille seulement, et ces vingt mille se sont réduits à dix mille par la perte que je fais aujourd'hui des exemplaires qui me représentaient cet argent. L'incendie de la rue du Pot-de-Fer a consumé les volumes * que m'avait revendus Gosselin.

Ainsi, ma position de 1837 est donc exacte avec ces faits, quand elle me donne cent soixante-deux mille francs de dettes, car tout ce que j*ai gagné n'a jamais couvert ma dépense ; et ma dépense de luxe, ce que vous me reprochez quelquefois, est produite par deux nécessités. La première : quand un homme travaille comme je le fais, et que son temps vaut vingt francs l'heure ou cinquante francs, il lui faut une voiture, car la voiture est une économie. Puis il lui faut de la lumière la nuit, du café à toute heure, beaucoup de feu, trouver tout à point, ce qui constitue une vie chère, à Paris. La deuxième : à Paris ceux qui spéculent sur la littérature n'ont pas d'autre pensée que de la rançonner, et si j'étais resté dans un grenier, je n'aurais rien gagné. C'est ce qui dévore tous les gens [de lettres] de Paris, Karr, Gozlan, etc. Us ont besoin, OQ le sait ; on leur achète cinq cents francs ce qui en vaut trois mille. J'ai donc regardé coomie une excellente affaire d'aflicher

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