Allusion à Werdet
1 Lef CotUet drolatiqueê.
tous les dehors de la fortune pour ne pas être discuté et pouvoir faire mon prix.
Voilà, beUe Emilie, à quel point noas en sommes.
Si vous n'admirez pas un homme qui, portant le faix dune dctlc pareille, écrivant d'une main, se battant de l'autre, ne commeUant jamais de lâclieté, ne pliant ni sous l'usurier, ni sous le journalisme, n'implorant personne, ni son créancier, ni son ami, n'a pas chancelé dans le pays le plus soupçonneux, le plus égoïste, le plus avare du monde et où l'on ne prête qu'aux riches, que la calomnie a poursuivi, poursuit encore, que l'on a dit à Sainte-Pélagie quand il était auprès de vous, à Vienne, vous ne savez rien de ce monde!
L'entreprise de la Chronique de Paris a été faite pour jouer un coup hardi afin de payer cette dette. Au lieu de gagner, j'ai perdu.
C'est un revers horrible.
Et, au milieu de cet enfer d'intérêts contrariés, de jours nombreux sans pain, d'amis qui vous trahissent, de jaloux qui veulent vous nuire, il faut sans cesse écrire, penser, travailler; avoir des idées drolatiques quand on pleure, écrire des amours, quand le cœur saigne par une plaie profonde, et que l'espérance est à peine à l'horizon, et que l'espérance se fait grondeuse et demande à un preux chevalier qui revient de la bataille, où et pourquoi il a été blessé?...
Cara, ne condamnez pas au milieu de cette longue tourmente le pauvre lutteur qui cherche un coin pour s'y asseoir et reprendre haleine, pour respirer l'air parfumé de la rive au lieu de l'air poussiéreux du cirque ; ne me blâmez pas d'avoir dépensé quelques misérables billets de mille francs à venir à Neuchâtel, à Genève, à Vienne, et deux fois en Italie. (Vous ne comprenez pas l'Italie; ici vous devenez bête ; je vous dirai pourquoi.) Ne me blâmez pas de rêver encore à venir passer un ou deux mois près de vous, car si je n'avais pas eu des haltes, je serais mort.
Gravez cette explication très succincte dans votre belle, et noble, et pure, et sublime tête, et ne revenez plus sur ces idées que je joue, que, etc..., car je n'ai jamais joué, je n'ai jamais eu d'autres désastres que ceux où m'a entraîné mon obligeance.
Hélas, je croyais ma pieuse offrande de cette année en vos mains,
car laissez-moi renivrant plaisir de penser que ce que je vous donDe me cause quelques privations. C'est par là que la misère arrive à égaler la richesse. Si ce pauvre homme en a disposé, il fallait qu'il en eût bien besoin. Mais je ne me consolerai jamais de De pas savoir en vos mains la chaîne que vous m'avez donnée à Genève. Je réparerai ce petit malheur. Ce qui est irréparable, ce sont les courriers qui arrivent sans m'apporter de vos lettres. Vous vous faites de moi les plus fausses idées, et vous ne savez pas à quels dragons noirs je suis livré quand la quinzaine est sans manne d'Ukraine.
Quoi vous n'avez pas la lettre de Sion? Désormais, en voyage, j'affranchirai moi-même les lettres. 0 foi des aubergistes suisses I Le gars à qui je me suis confié aura brûlé la lettre et gardé le misérable écu que je lui ai donné.
Nous ne sommes pas du même avis sur les questions religieuses, mais je serais au désespoir que vous prissiez mes idées ; j'aime mieux vous voir les vôtres, et je ne ferai jamais rien, même croyant avoir raison, pour les détruire. Seulement, vous sachant beUe et bonne catholique, je préfère les pages dont vous me frustrez à celles où vous me prêchez le catholicisme, et cependant, elles me font le plus grand plaisir. C'est vous dire que je veux les unes et les autres. Je conçois le catholicisme comme poésie, et je prépare un ouvrage où deux amants sont conduits par l'amour vers la vie religieuse ; c'est alors que ce cent de clous que vous appelez votre tante m'aimera bien et dira que je fais un bel usage de mes talents 1
Allons, addio. Vous m'avez bien cruellement prouvé que vous aviez une prudente amitié pour moi, car vous jugez bien sévèrement les pauvres débats d*une vie orageuse, et qui, depuis l'âge de raison, n'a jamais eu la satisfaction de se dire : ceci est bien à moi.
Je vous envoie une lettre que j'ai reçue hier de ma sœur, et vous verrez que la pauvre enfant ne peut que pleurer quand je pleure, et rire quand je ris. Mais il est vrai qu'elle est près de moi et que vous êtes en Ukraine. Puis les personnes bien-aimées sont toujours sûres de ne jamais blesser, car d'elles, tout est cher, même un reproche injuste.
Mille aimables compliments à M. de Hanski, et rappelez-moi
au souvenir de tous. Un baiser dans les cheveux de votre chère petite Anna. Merci de la pensée.
Pour vous.
Je serais bien injuste si je ne disais pas que de 1823 à 1833 un ange m'a soutenu dans cette horrible guerre. Sladanie de B..., quoique mariée, a été comme un Dieu pour moi. Elle a été une mère, une amie, une famille, un ami, un conseil ; eUe a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une sœur, eUe a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs. Elle a fait plus ; quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyea de me prêter jusqu'à quaranteK^inq mille francs, et j'ai rendu les derniers six mille francs en 1836, avec les intérêts à cinq pour cent, bien entendu. Mais elle ne m'a jamais parlé de ma dette que peu à peu; sans elle, certes, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis quelques jours ; elle a pourvu à tout avec une angélique bonté ; elle a encouragé cette fierté qui préserve un homme de toute bassesse, et qu'aujourd'hui mes ennemis me reprochent comme un sot contentement de moimême, cette fierté que Boulanger a peut-être un peu trop poussée à l'excès dans mon portrait.
Aussi, ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie ; il est inefEai* cable, car il se mêle à tout. Il n'y a plus chez moi de larmes que pour deux personnes, pour elle, qui n'est plus, et pour celle qui est encore, et qui, j'espère, sera toujours. Aussi, suis-je inexplicable pour tous, car nul n'a le secret de ma vie, et je ne veux le livrer à personne. Vous l'avez surpris, gardez-le-moi bien.
Addio. U était bien naturel de ne pas mêler cette grande histoire du cœur au récit de mes désastres et d'une vie matérielle si difficile. Mais je n'aurais pas voulu que votre front d'analyste vint jeter uue pensée sur mon aveu de misère, en disant que j'y ai oublié celle qui m'a donné la force d'y résister, et celle qui continue ce rôle.
Mais, laissons tout cela désormais. Laissez-moi recharger mou fardeau ; moi seul le porte, et je ne peux que rire de œat qui demandent pourquoi je ne cours pas, ainsi chargé.
Je ne voudrais pas non plus qu'en pensant à moi, vous me vis-
siez toujours souffrant et harcelé; il y a aussi des heures où je regarde à ma fenêtre, les yeux au ciel, et où j'oublie tout, perdu que je suis dans mes souvenirs. Si les malheureux n'avaient pas la puissance d'oublier leurs maux et ne se faisaient pas une oasis où se trouve une source et des palmiers, que deviendrions-nous?
Adieu ; ne me grondez jamais sans bien penser à tout, afin de ne pas dire que je vous cache quelque grande catastrophe. Croyez-vous que j'aie perdu des millions dans le boudoir d'une fille de l'Opéra T
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)
Sache, 25 aoàt 1837.
Je reçois ici votre numéro trente et un. J'ai fini par avoir une inflammation de poitrine et suis venu en Touraine par ordonnance du médecin qui m'a recommandé de ne pas travailler, de me distraire et de me promener. Me distraire est impossible. U n'y a plus que les voyages qui puissent être opposés à mes travaux ; ne pas travailler, c'est impossible encore , car pour avoir écrit le peu de lignes que voici, j'éprouve une intolérable douleur dans le dos, entre les deux épaules ; me promener , c'est encore impossible, car je tousse si vieillardement, que je dois justement redouter par la chaleur qu'O fait de passer d'un endroit chaud à un endroit frais, ni de faire arrêter une sueur en parvenant sur un plateau aéré. J'ai cru que la Touraine me ferait du bien. Mon mal y a empiré. Ce sont les travaux excessifs auxquels je me suis livré qui m'ont donné cette maladie. J'ai tout le poumon gauche entrepris, et je retourne à Paris pour me soumettre à un nouvel examen. Or, comme il faudra, dans quelque état que je sois, reprendre mes travaux, sortir du régime lacté et doux pour rentrer dans les excitants, je suis sûr que les travaux m'emporteront.
J'en suis arrivé à un point où je ne regrette plus la vie ; les espérances sont trop éloignées et la tranquillité est trop laborieuse. Si
je n'avais que du travail modéré, je me soumettrais sans murmure à ce sort ; mais j'ai trop de chagrins et trop d'ennemis. La troisième livraison d* Études pkiloêophiques a été mise en vente; aucun journal n'en a dit un mot. On en a vendu quatorze exemplaires et presque tout est inédit ! Les garanties que j'ai si imprudeaunent données pour ce misérable Werdet donnent lieu, envers moi, à des poursuites plus vives que jamais je n'en ai éprouvé pour une véritable dette, car je n'ai point connu ces rigueurs, depuis que je suis au monde ayant toujours été de la dernière exactitude. Jamais maladie n'est venue plus mal à propos pour mes affaires.
Vous devez penser que votre chère lettre a été comme un bienfait de la Providence au milieu de la solitude de Sache. Comment, chère, vous aussi faites comme les méchants petits feuilletonistes et tant d'autres, le faux raisonnement de rendre un auteur coupable de ce qu'il met dans la bouche de ses acteurs, et, parce que je peins un journaliste sans foi ni loi , que je le fais parler conmie il pense, et que je commence le portrait de cette effroyable et cancéreuse plaie, il s'ensuit que je fais de la littérature de conunisvoyageur ? Vous avez trop tort pour que j'insiste ; seulement, je n'aime pas à trouver mon étoile polaire en faute, ni à me surprendre le sourire sur les lèvres en baisant une de ses pages. Vous êtes infaillible pour moi. Ne me querellez pas trop pour le peu de jours que j'ai à vivre.
La grande affaire marche. On grave, on dessine et on imprime à force. Mais, s'il y a succès, le succès arrivera trop tard. Je me sens décidément mal à mon aise. J'aurais mieux fait d'aller passer six mois à Wierzchownia que de rester dans ce champ de bataille, où je finirai par être renversé. Quand on n'a ni soutiens ni munitions, il y a un moment où il faut capituler. Le monde entier de Paris se lève contre les vertus inflexibles ; il les abat à tout prix.
Je médite de me retirer en Touraine, mais je ne voudrais pas y être seul. Il n'y a personne à y voir. Il faut tout avoir chez soi.
Je n*ai plus guère que pour huit jours de travaux sur le troisième dixain. Puis j'ai César Birotteau à achever qui demande une vingtaine de jours, et, après il me faudra faire le dernier ouvrage dû, Nucingen et Cotnpagnie, pour la Presse. Là, ma plume sera quitte et libre; mais je n'aurai. pas encore grand'chose. Il me
faudra trois mois avant d'entrer dans mon traité qui me donne quinze œnts francs par mois, ou cent cinquante ducats, somme bien insuffisante. Encore faut-il terminer les Étvdes philosophiques^ qui ont dix volumes in-douze de moins encore^. Vous voyez que je ne suis pas au bout de mes peines.
Les moments où mon énergie m'abandonne deviennent plus fréquents, et, dans ces terribles phases, il est impossible de répondre de soi. n n'y a ni raisonnement, ni sentiment, ni doctrine qui puisse dompter les excès de cette crise, où l'âme est pour ainsi dire absente. Enfin, les voyages veulent beaucoup d'argent et me voici ruiné pour un an environ ; ainsi, je suis forcé de rester dans ce pays. La loi sur la garde nationale me pousse à venir vivre en Touraine, car il m*est impossible de me soumettre à cet impôt. Aussi, je crois bien que vers la mi-septembre, j'aurai choisi une petite maison sur la côte du Cher ou de la Loire. Je suis même en marché pour une qui me conviendrait très fort ; mais il y a des difficultés graves.
Je suis on ne peut plus étonné que vous n'ayez pas reçu déjà la toile de Boulanger, car on m'a bien assuré qu'elle allait par ua roulage accéléré qui allait si vite que, dans un mois , à partir du jour du départ, elle serait rendue à Brody. Or, voici plus de deux mois que je vous ai annoncé le départ. Je n'ai pas de nouvelles de la statue de Milan.
Cet éloignement est quelque chose de bien affreux. Votre lettre a tant tardé que je m'imaginais encore des maladies. Je croyais que vos fatigues avaient altéré votre santé. Je vois que vous et les vôtres, vous allez bien. Je vous écrirai im mot à Paris après avoir vu le docteur.
Pourquoi m'en voulez-vous de ne pas vous avoir parlé de madame Contarini ? Moi, je vous en voudrai jusqu'à la mort de toujours croire qu'il faille des sermoneuses étrangères pour me rafraîchir la mémoire de ma patrie. Hélas ! je n'y pense que trop, et j'ai trop subordonné toutes mes pensées à ce que vous croyez si loin de moi, pour être heureux. Enfin, je ne suis ni converti ni à convertir, car je n'ai qu'une religion et je ne partage point mes sentiments. Si ma
1. Annoncées en trente volumes, on venait d*en réduire à vingt le nombre total.
religion est toute terrestre» la faute en est àDieuquilafiteequ*elk est. Madame Contarini ne savait pas tant aller sur vos brisées religieuses, car c'est vous qui avez entrepris ma conversion.
Vous êtes toujours la providence de quelqu'un. Cette pauvre Suissesse ^ vous aimera-t-elle mieux que l'autre, car on ne doit jamais juger les gens qu'on aime? Je suis très à cheval sur ce principe. L'affection qui n'est pas aveugle n'est pas.
J'ai repris cette lettre à minuit, avant de me coucher. Ha chambre, que les curieux viennent déjà voir ici par curiosité, donne sur des bois deux ou trois fois centenaires, et j'embrasse la vue de rindre et le petit château que j'ai appelé Clochegourde. Le silence est merveilleux.
Je pars demain 26 pour Tours, avec M. de Margonne, et le 23 pour Paris où m'appellent mes déplorables affaires. Je quilte toujours à regret ce vallon solitaire.
Ma mère est très souffrante. Elle succombe au chagrin que lui donnent les positions précaires de ses enfants, car nous prenons tous soin, mon beau-frère, ma sœur et moi, des enfants de ma pauvre sœur morte, et, ce qui me fait tant hâter le principe de tout mon courage, est mon désir d'arriver à temps pour lui dorer sa vieillesse.
J'ai bien souhaité d'aller vous voir, mais cette affaire de réimpressions exige que je voie toutes les épreuves. Si elle réussit, me voilà cloué pour quatre ans en France, sans pouvoir disposer de plus d'un mois pour un voyage. Si elle ne réussit pas , je me consolerai en allant en Ukraine. Hélas I j'irai peut-être, et pour y trouver ma tranquillité qui me fuit! Si j'avais été y travailler, en me soumettant à toutes les chances d'une disparition, peul^tre seraia>je sauvé à cette heure I Une belle pièce de théâtre est, en ce mom^t, une fortune, car nos théâtres sont aux abois.
Savez-vous que votre lettre est datée du 27 juillet et que je l'ai reçue le 21 août, ce qui fait un mois. Un mois, sans avoir de vos nouvelles, c'est un temps bien long, pour une amitié qui veille à toutes les heures et qui se met souvent, entre deux épreuves, la tète entre ses mains, en se demandant : a A quoi pense-t-on ? t
1. Sans doute, cette Suzette qai ayait quitté le service de madame Hanska.
LETTRES A rËtRANGËRB. 413
Je suis ici sans mes autoiç^raphes, sans autre chose que du papier. Vous aurez celui de George Sand ; mais il faut le temps pour tout. Vous aurez bientôt lord Byron. Hélas I je ne puis vous envoyer d'autre marque d'affection que cette persistance dans ces nurms.
Comment se fait-il que le colonel ne vous ait pas encore fait parvenir la cassolette puisqu'il m*a écrit être arrivé à bon port avec ce précieux petit paquet. Je vais lui écrire à ce sujet, car il faut que j'en aie le cœur net.
Allons, adieu, car voici ma fatigue qui me reprend ; je vais me coucher en pensant à tout ce que je ne vous dis pas, aux oublis qu'entraîne une aussi petite lettre ; puis, à Paris, j'aurai plus à vous dire. Mais, quoi que je vous dise, vous pouvez toujours trouver ici les fleurs les plus pures et les plus embaumées d'une affection qui ne se lasse d'aucune distance, qui les franchit souvent par la pensée, et qui vous est connue; et, avec un seul mot, elle sera toujours prolixe.
Adieu donc ; mille aimables choses à tous ceux qui vous entourent et présentez mes compliments à H. de Hanski ; mettez im baiser dans les cheveux d'Anna de la part de son cheval sans avoine.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)
Paris, vendredi 1» septembre 1837.
Cara, je me hâte de vous apprendre que cette inflammation a toamé en une bronchite qui est maintenant guérie. Mais il faut que je reprenne mes travaux, et Dieu sait ce qui va m'arriver par suite de l'excès nouveau I Si tout va bien physiquement, tout va plus mal pécuniairement, et je ne veux plus vous donner de détails, car ils me valent des soupçons trop injustes.
Je commence ce soir une comédie en cinq actes, intitulée : Joseph Prudhommey car il faut arriver à cette dernière ressource ; j'en suis à: Mon rot/aume pour un cheval.
D'ici à trois mois vous aurez trois œuvres bien capitales qui seront: César BiroUeau, le troisième dixain, et Lettres de deux amants^ ou le nouvel Abeilard. Je ne compte la comédie pour rien.
Je ne crois pas avoir jamais fait quelque chose qfû puisse être comparé à Berthe la Repentie^ le diamant du trobième dixain. Vous avez porté bonheur à ce poème, car le premier chapitre en fut fait à Genève, trois jours après mon arrivée.
Je ne veux vous rien dire des Lettres de deux amants; c'est une surprise que je veux faire à ma chère prêcheuse, pour lui faire comprendre que, quand on a entrepris de peindre le monde moral en entier, il faut y mettre des gens de foi et des incrédules, le peindre sous toutes ses faces, y mettre chacun à sa place. A propos de la comédie que je vais tenter et jeter sur la scène, j'admire combien la persistance est nécessaire dans l'art. Cette comédie est dans ma tète depuis dix ans ; elle y est revenue sous toutes ses faces; elle s'y est vingt fois fondue et refondue; elle s'y est modifiée; elle y a été faite, défaite, refaite, et enfin, elle va sui^r, neuve et vulgaire, grande et simple. J'en suis ravi ; je pressens un beau succès, et une œuvre qui se maintiendra peutêtre au répertoire, entre les vingt pièces qui sont la gloire du Théâtre-Français. J^ai la seconde vue ouverte là-dessus, comme sur la Peau de Chagrin, comme sur Eugénie Grandet. Après avoir été rassuré par l'ami auquel je me suis confié dans le premier doute où j'étais, j'y vois les éléments d'une grande chose. H y a comique et tragique sourd, du rire et des larmes. Il y a cinq actes aussi longs, aussi féconds, que ceux du Mariage de Figaro. Cette œuvre, conçue au fond de mes misères présentes, est, en ce moment, conune une escarboucle qui luit dans les ténèbres d'une grotte boueuse. II me prend une terrible envie d'aller la faire en Suisse, à Genève; mais la cherté des séjours chez ces Suisses m'effiraie.
Je viens de voir les dessins faits pour l'illustration de la Peau de Chagrin. C'est merveilleux. Cette entreprise est gigantesque. Quatre mille gravures sur acier, tirées en taille douce, à même le texte I Cent par volume I Enfin, si cette affaire réussit, les Études sociales se produiront dans leur entier, et sous un magnifique costume, avec des atours royaux.
Avouez que si, dans quelques mois, la fortune vient visiter mon
seuil, je Taurai bien gagnée, et soyez sûre que je me cramponnerai à ce qu'elle daignera me jeter.
Jamais je ne me suis trouvé dans une tourmente pareille à celle où je suis, et jamais l'espérance ne s'est montrée plus sereine ni plus belle ; elle reluit de ses turquoises, elle me sourit, et je me laisse aller à ce sourire qui m'aide à supporter l'infortune. Sans ces célestes apparitions, que deviendraient les poètes et les artistes malheureux I
Adieu, chère. D ne faut pas trop vous fatiguer des échos de la tempête, à moins qu'ils ne vous rendent Wierzchov^nia plus doux, et la longue étendue de l'Ukraine plus unie à l'œil .
Je ne comprends pas comment je ne suis pas, en août, installé dans quelque coin de votre maison, bien et dûment encadré, avec la monastique prestance que le peintre m'a donnée.
Vous ne sauriez imaginer combien Paris devient beau. D nous fallait le règne d'une truelle pour arriver à d'aussi grands résultats ; cette magnificence qui tous les jours fait un pas et gagne de tous côtés, nous rend digne d'être la capitale du monde. Les boulevards parquetés en bitume, éclairés par des candélabres de fer bronzé, et au gaz, la richesse croissante des boutiques, de cette foire de deux lieues de long, éternelle, et qui varie en œuvres nouvelles, composent un spectacle sans égal. Dans dix ans nous serons propres, la boue de Paris aura été rayée du dictionnaire, et nous deviendrons si magnifiques, que Paris sera vraiment une grande dame, la première des reines coiffées de murailles.
Je renonce à la Touraine, et reste citoyen de la métropole intellectuelle. Mais je vais me soustraire aux draconniennes exigences de la garde nationale, en me mettant à trois lieues de cette terrible reine. Le respect est de bon goût avec ces majestés. Un obscur village recevra mes misères et mes grandeurs. Votre mougik aura quelque chaumière bien humble, d'où, parfois, il partira vers six heures et demie pour être aux Italiens à huit heures, car la musique est une distraction, la seule qui lui reste. Ces bienfaisantes voix me rafraîchissent l'&me et l'esprit.
Adieu, chère. Vous assistez aux douleurs; il faut bien vous envoyer aussi quelques rayons de la douce espérance, quand elle fait une échancrure bleue dans le dais de nuages gris. Veuille cette
m LETTHES * L'ÉTR&NOSBE.
étoile ne pas filer coaune laat d'antres ei nie conduire à qoelqae
trésor!
Je me plais à croire que tous 6tes contente, que votre vie a pris, i^rés le départ de vos hâtes, ses accoulumances, que Panlowska TOUS rapporte de belles toisons d'or, que l'on ne tous vole plus vos livres, et que Dulle méchante page de moi ne plisse ce beau front, plein d'éclatantes majestés; enfin, que vous avez ce petit b(Hibear en miettes, qui est beaucoup ; ces matérialités, qui sont la ntoitié de la vie, ne tous manquent point, et si elles dinment de la monotonie, elles n'usent point réoei^ie qui peut se répandre en plein dans les régions religieuses, où vous la portez au détriment de la pauvre terre passionnée. Vous savez depuis longtemps cpids soabaits je fais pour que cette vie vous soit U^re. J'espère qu'Anna, que toutes vos grandes filles, et que te maître, que la Suissesse, enfin que toute votre gent est bien portante, et que vous n'avez aucun grief qui vous fasse lever les yeux au ciel I
Après cette pbrase je reporte nu pioche, c'est-d-dire ma plume, en plein champ des Birolteau, qui veulent encore un coup de bêche, de rouleau, de râteau, d'arrosoir, et, quand vous lirez la lettre de François à César, vous vous rappellerez que c'est là que ma pensée s'est interrompue pour venir à vous, et vous envoyer cette lettre au milieu de votre steppe, conmie une fleur d'amitié qui vient vous demander asile dans votre terre, et gui, malgré les neiges, l'hiver, sera toujours colorée, embaumée, par une sincère affection.
A HADAHt HANSKA, A Wlt BZCROWHIA (DERAIRk). Serre», 10-11 octobre 1831.
■'-■-' *■•" ■'■1 temps passé sans voua écrire, et j'ai vécu ai oraj'ignore si, à mon retour de Touraine et après ma je vous ai écrit pour vous dire que j'étais rétabli et e n'avait pas la moindre chose.
n m*a fallu, pour me mettre en dehors d'une atroce loi faite pour la garde nationale du département de la Seine, déménager de la rue Cassini, de la rue des Batailles S et quitter légalement Paris, c'est-à-dire aller à trois mairies, et déclarer que j'abandonnais la capitale ; puis m'installer et demeurer ici, à Sèvres. Ainsi, mettez en note, qu'à partir de cette lettre reçue, il faut m'adresser vos lettres ainsi : à Monsieur Surville, rue de Vitte-dAvray, à Sèvres^ Seine-et-Oise^ car il faut que je reçoive mes lettres sous ce nom encore pendant quelques mois, afin que mon adresse ne soit pas connue à la poste, d'abord pour des raisons cachées qui sont la faillite Werdet et les poursuites qui en résultent pour moi et que je dois endurer jusqu'à ce que j'aie l'aient pour payer; puis, pour éviter la grande quantité de lettres dont m'accablent des inconnus et inconnues.
J'ai acheté ici un petit terrain d'une quarantaine de perches, sur lequel mon beau-frère va me faire bâtir une maisonnette où je vais dès lors demeurer jusqu'à ce que ma fortune se fasse, et où je resterai toujours si je reste gueux. Quand elle sera bâtie et que j'y serai, ce qui pourra être pour le mois de janvier prochain, je vous en aviserai, et vous pourrez alors m'écrire sous mon nom, en mettant le nom de mon pauvre ermitage, qui est les Jardies^ celui de la pièce de terre sur laquelle je me pose comme un ver sur sa feuille de laitue. Les terres sont si divisées autour de Paris, qu'il a fallu avoir affaire avec trois paysans pour pouvoir réunir ce lot de quarante perches, et la perche n'a que dix-huit pieds carrés. Je suis là à une distance qui me permet d'aller et de venir à Paris en deux heures. Ainsi, je puis aller au spectacle et revenir chez moi. Je suis à Paris sans y être. Il n'y a ni entrées ni impôts excessifs; la vie y est à meilleur marché, et le jour où je pourrai disposer de mille francs par mois, j'y puis avoir voiture. Enfin, j'échapperai à cette perpétuelle inquisition qui publie chaque pas que je fais et chaque mot que je dis. Je ne verrai ni ne recevrai personne. Puis, au lieu de dépenser vingt mille francs chez les autres quand je me
1. On sesouTient que Balzac ayait, à cette époque, deux appartements, dont l'un à ChaiUot. H avait déjà voulu quitter la rue Cassini, à Paris, en 1836; mais ce ne fat réellement qu*en octobre 1837 quMl liquida ce dernier domicile.
loge, je les dépenserai chez moi, et rien ne pourra plus me chasser de là. Vous ne sauriez croire combien j'aime la fixité. La constance est une des pierres angulaires de mon caractère.
Vous comprenez facilement que ces tracas ne m'ont pas laissé une minute à moi. J'ai vu cent maisons autour de Paris ; j'ai été en négociations pour plusieurs; j'ai été un mois à courir autour de Paris pour trouver ce qu'il me fallait sur la limite juste du département de la Seine et de Seine-et^Oise.
Tai failli en acquérir une ; mais, après m'ôtre convaincu que j'avais partout vingt mille francs à dépenser en réparations et arrangements pour m'établir, j'ai pris le parti d'acheter un terrain et de bâtir, car une maison ne coûtera pas douze mille francs, bâtie à mon gré, et le terrain, avec la maison de paysan, ne revient pas à plus de cinq mille francs; en comptant l'intérieur pour trois mille, elle me reviendra à vingt mille francs, et, en mettant cinq mille francs d'erreurs, cela fera vingt-cinq mille francs, ou douze cents francs de loyer et l'agrément d'avoir sa cabane à soi et de ne pas avoir les ennuis du bruit, car je suis adossé au parc de Saint- Gloud. J'ai conservé encore pour quelques mois la rue des Batailles comme garde-meubles, jusqu'à ce que je sois installé^
Je me hâte de vous écrire, car demain je me mets à faire la Maison Nucingetiy ou la Haute Banque, pour la Presse. C'est encore une cinquantaine de colonnes qu'il faut avoir pondues pour la fin du mois, et puis après?... après ma plume sera libre, car mes éditeurs ont transigé avec le défunt Figaro, qui va renaître de ses cendres, et j'ai terminé le troisième dixain.
Ainsi, vers le 1®' novembre, ma plume ne devra plus rien à personne et je commencerai l'exécution de mon nouveau traité par la publication de César Birotteau. Mais, conmie il ne paraîtra guère que pour le mois de janvier et que j'ai reçu deux mois, je ne commencerai à toucher de l'argent qu'en mars.
Ma détresse ira donc encore pendant six mois et elle est affreuse.
Cette maladie m'a perdu six semaines irréparables. Je pense toujours, si j'étais trop embarrassé, à aller me réfugier pour trois
1. Balzac ne quitta réeUement cet appartement que le 15 ayril 1839, après a^oir été mis en demeure d*en sortir.
LETTRES A rÉTRANGËRE. 429
mois chez vous. Je garde ce projet pour ma dernière ressource, et je me repens déjà beaucoup de ne pas l'avoir mis à exécution, car, quand on me dit et on me sait en voyage, tout le monde attend et personne ne dit rien; et, revenant avec une ou deux pièces de ttiéâtre, toutes mes aflEaires d'argent seraient apaisées. Mais je ne puis faire cela qu'après avoir acquitté mes dettes de plume et donné im ouvrage à mes nouveaux éditeurs, ce qui me rejette au mois de février^ si toutefois ma maison est finie, et que je m'y sois installé.
Je ne saurais vous donner une idée du mouvement dans lequel j'ai été depuis six semaines, et quel décousu dans mon existence, ordinairemeùt si paisible (comme corps). Il a fallu toujours lire des épreuves et travailler. Vous ignorez, dans votre Ukraine où chacun a sa maison, ce que sont les déménagements parisiens, que rien ne saurait peindre que ce mot proverbial : trois déménagements équivalent à un incendie.
Au milieu de ces tourments et de ces fatigues, j'ai eu deux joies : ce sont vos deux lettres, auxquelles je répondrai dans quelques jours, car je les ai réunies à leurs dîaées et les ai mises dans un précieux coffret que j'ai porté chez ma sœur, pour ne pas les mêler aux agitations mobilières, et je ne les ai pas reprises. Je crois avoir quelque chose à vous y répondre.
n est probable que je n'irai pas aux Italiens, et je vous assure que ce sera une grande privation, parce qu'il n'y a que la musique qui me distraie et que je ne saurai comment détendre mon âme.
Il ne me restera que la contemplation des mers bleues de l'espérance, et je ne sais pas si de voltiger à pleines ailes sur cet infini qui se recule quand vous vous y élancez, n'est pas une douleur qui plait, mais qui n'en est pas moins douloureuse.
J'ai eu beaucoup de chagrins depuis que je vous ai écrit. Dans la crise momentanée où je suis, tout le monde m'a fui comme un lépreux. Me voilà tout seul, et j'aime mieux cette solitude dans ma solitude, que cette haine doucereuse, qu'à Paris on nomme amitié.
J'ai encore un conte à faire dans mon troisième dixain, pour en remplacer un qui est trop leste, et voilà plus d'un mois que je cherche à le remplacer, sans le pouvoir. Il n'y a que cette feuille de moins qui arrête la publication. Ainsi, durant ce mois d'octobre.
430 LETTRES A L*ÉTRÂNGËRB.
je publierai la Femme supérieure^ en deux volumes in-octavo, le troisième dixain et la Maison Nucingen.
Massimilla Boni ne pourra paraître qu'en janvier, à cause de Gambara^ publié dans la Gazette musicale et dans la possession duquel je ne rentre qu'à cette époque. Cela formera la quatrième livraison des Études philosophiques y à la publication desquelles mes libraires nouveaux renoncent dans le format in-douze.
C'est sans doute le mois prochain que paraîtront les annonces de notre tontine sur les Études sociales^ et du 1^ au IS que paraîtra la magnifique édition. On a commencé par la Peau de Chagrm. Le deuxième volume sera le Médecin de campagne, et le troisième, le Lys dans la Vallée. Dieu veuille que raffaire réussisse I
Je suis au désespoir de savoir votre cassolette à Varsovie et ne puis imaginer qu'elle ne vous ait pas été envoyée par quelque occasion. Il n'y a donc point de communications entre vous et Varsovie? Il y a maintenant de fortes raisons de soupçonner la personne dont il est question et dont le voyage est inexplicable. Je joins d'ailleurs à cette lettre un petit mot pour lui que vous cachèterez et lui enverrez afin d'activer la remise de ce bijou.
Je vous en prie, écrivez-moi donc un petit mot pour me prévenir de l'arrivée de la toUe k Brody. Voici deux fois plus de temps qu'il n'en faut pour qu'elle soit arrivée, et je suis très impati^t de savoir s'il n'est rien arrivé de fâcheux pendant le transport. Je n'ai aucune nouvelle de la statue de Milan. Ces Italiens sont réellement bien singuliers.
Vous m'aviez écrit que vous iriez peulrôtre à Vienne, et vous ne m'avez plus reparlé de ce projet. Si vous alliez à Vienne, je pourrais vous y apporter la bibliothèque de manuscrits qui vous appartient et qui commence à être difiicile à transporter.
Voici la première fois que je réponds à deux lettres, car, si vous comptiez, vous verriez qu'en ma qualité d'écrivain, c'est à moi l'avantage, malgré ce que vous nommez si injurieusement vos bavardages. Quels qu'ils soient, je suis très chagrin quand ils me manquent, et voici plus de quinze jours que je n'ai vu entrer Auguste portant avec respect le petit paquet bien plié, bien propret, qui vient de si loin et qui n'a rien de l'immensité des steppes dans la forme.
Ma pièce de théâtre, la comédie en cinq actes, est résolue, et
LETTRES A rÉTRAMGÈRE. 431
oomme déjà votre opinion a fait changer et modifier celle par où je devais commencer, je n'ose vous dire celle-ci, parce que votre lettre arrivera quand elle sera faite, et, si vous êtes contre,, vous me jetteriez en de terribles perplexités. N'est-ce pas se mettre à genoux devant son critique? Aussi, voyez-m'y. Je m'y mets de bonne grâce pour vous prier de n'avoir aucun égard à ce que je viens de vous dire, et d'aller votre train avec vos ciseaux de femme dans la trame, de couper mon calicot dramatique, et, sans pitié, car dans la situation où je suis, cette pièce représente cent mille francs, et il faut faire un chef-d'œuvre vite et bien, ou succomber.
Vous connaissez Monrieur Prudhomme^ le type trouvé par Henri Monnier. Je le prends hardiment, car, pour surprendre un succès, il ne faut pas avoir une création à faire accepter. Il faut, conune l'ambassadeur anglais faisant l'amour, l'acheter tout fait. Dès lors, il n'y a plus d'inquiétude sur le personnage; j'ai pour moi un rire certain. Seulement, il faut assassiner Monnier, et que mon Prudhomme soit le seul Prudhonmie. Il n'a fait, lui, qu'un misérable vaudeville à travestissements; moi, je ferai cinq actes au Théâtre- Français.
Prudhomme, comme type de notre boui^eoisie actuelle, comme image des Ganneron, des Aube, des gardes nationaux, de cette classe moyenne sur laquelle s'appuie il padrone, est un personnage bien plus comique que Turcaret, plus drôle que Figaro. Il est tout le temps actuel. Or, voici le sujet :
A trente>sept ans, Prudhomme s'est pris de passion pour la fille d'une portière, charmante personne qui étudie au Conservatoire et qui a remporté le prix. Elle voit devant elle la carrière de mademoiselle Mars ; elle a de la distinction, du jargon ; elle est tout à fait comme il faut; elle a dix-huit ans, mais elle a déjà été trompée par un premier amour; elle a eu un fils d'un jeune élève du Conservatoire, qui s'est enfui en Amérique par amour pour son enfant, effrayé de sa pauvreté et voulant faire fortune. Paméla Ta pleuré, mais elle a un enfant sur les bras. Le désir de nourrir et d'élever son enfant lui fait épouser Prudhomme, auquel elle cache sa situation. Prudhomme, à trente^sept ans, possédait trente mille francs d'économies; il les a placées dans les mines d'Anzin en 1818, et ses actions valent, en 1817, déjà trois cent mille francs. Cela l'incite au
mariage. Le mariage se fait. U a une fille de sa femme. Les actions d'Anzin, de mille francs, valent, en 1834, cent dnquante mille francs. Ceci est Favant-scène, car la pièce commence en 1834, dixhuit ans après.
Monsieur Prudhomme a réalisé quinze cent mille francs de la moitié de ses actions, et a gardé le reste. Il s'est fait banquier, et, comme il arrive à tous les imbéciles, il a prospéré, sous les conseils de sa femme, qui est une femme angélique et supérieure, pleine de convenance et de bon ton. L'actrice a su jouer le rôle d'une femme de bien. Mais son attachement à son mari, inspiré par les qualités réelles de cet homme ridicule, fortifié par la passion qu'il a pour elle, par le bonheur qu*il donne, par sa fortune, est corroboré par le sentiment maternel exalté au dernier point que Paméla porte à son premier enfant, car, grâce à cette fortune, elle a pu le faire élever, lui donner de quoi vivre, d'une main invisible; puis elle l'a depuis deux ans introduit chez elle, et sans qu'il se doute de rien. Adolphe est premier commis, et la pauvre mère a si soigneusement joué son rôle horrible, que personne, pas même Adolphe, ne se doute de l'immense amour qui l'enveloppe. M. Prudhomme aime beaucoup Adolphe. Mademoiselle Prudhomme a dix-sept ans. La pièce est intitulée le Mariage de mademoiselle Prudhomme, M. Prudhomme, riche de quinze actions dans les mines d'Anzin, riche de plus de deux millions par sa maison [de banque], et possesseur d'immeubles, doit donner près d'un million à sa fille. Sa fille est donc avec un million et les espérances, l'un des plus riches partis de Paris.
n faut vous dire, qu'au rebours des Aniony, Adolphe est un garçon gai, positif, heureux de sa position, enchanté de n'avoir ni père ni mère, ne s'inquiétant pas d'eux. Là est un épouvantable drame entre la mère et le fils, car cette pauvre madame Prudhomme est assassinée vingt fois par jour par l'insouciance de son fils à l'endroit de sa mère et par une foule de traits qu'il est impossible d'expliquer; c'est la pièce même.
La fortune de mademoiselle Prudhomme a tenté un jeune notaire, qui doit sa charge à son prédécesseur, très avide d'en être payé. L'ancien notaire est ami de Prudhomme et il a introduit son successeur dans la maison. La tendresse de madame Prudhomme pour
Adolphe n*a pas échappé à l'œil du vieux notaire, ({ui croit que madame Prudhomme lui destine sa fille, et alors ils ouvrent les yeux à Prudhomme sur Tamour de sa feornie pour Adolphe. Voilà la femme injustement accusée d'une faute imaginaire et qui ne saurait se justifier. Le comique vient, vous le sentez, du pathos de Prudhomme et de tous ses efforts pour convaincre sa femme. Sa femme accepte le singulier combat de faire taire son mari, comme si elle était coupable, ce qui est une moquerie tout à fait à la Molière. Biais elle voit d'où est venu le coup. Elle ruse avec les deux notaires, et, pressée par eux, elle leur démontre l'infamie de leur conduite et leur déclare qu'elle ne donnera pas sa fille à un homme capable de salir l'honneur de la mère pour obtenir la fille. Os sont forcés de chanter la palinodie à Prudhomme, et la mère, pour assurer la tranquillité de son mari, est forcée de se séparer de son fils.
Voilà le gros de la pièce, car vous comprenez qu'il y a énormément de situations, de scènes, de mouvement. Les domestiques sont mêlés à cela. Il y a une peinture de la bourgeoisie actuelle. Il y a le retour du père d'Adolphe, qui complique tout cela et qui fait le dénouement. Il y a l'horrible scène de Prudhomme qui, pour s'éclairer sur la passion de sa femme, invente de vouloir marier le frère et la sœur, et qui s'arme de l'épouvante de sa femme. Il y a là le sujet le plus fécond, une grande moquerie des hommes et des choses, par les amplifications de Prudhomme. Madame Prudhomme est une Célimène de la banque, le caractère vrai de nos femmes d'aujourd'hui. Mais il y a surtout une satire fine des mœurs. Prudhomme acceptant son faux malheur, vaincu par la supériorité de sa femme, est une figure qui manquait au théâtre. Le boDheur si plein, troublé par les médisances de geni intéressés, et ramené pur par eux-mêmes, est d'un bon ton de comique. Mademoiselle Prudhomme ne se marie pas. En apparence, tout ceci vous semble indécis; mais c'est indécis et sans contours comme est le Misanthivpej dont le sujet tient en dix lignes. Le rôle de madame Prudhomme, qui a quarante ans, ne peut être joué que par mademoiselle Mars, et, avec sa maternité tacite et accablée à tous moments, elle peut être superbe.
EccOf cara^ la carte sur laquelle je vais jouer tout mon avenir,
434 LETTRES A rËTRANGËRB.
car je n*ai plus que cette chance, tant est déplorable Tétat de la librairie, et je veux, si notre grande affaire manque, avoir une fiche de consolation. Je ne ferai pas que cette pièce-là. J'en veux faire à la fois deux autres, afin d avoir les recettes de deux théâtres, au moins.
Addio. Je voua écrirai d'ici au 1®' novembre, aussitôt que j'aurai expédié plusieurs besognes pressées. Mais, je vous en prie, ne m'oubliez pas, et continuez-moi le récit de votre tranquille vie ukrainienne. J'ai sous mes fenêtres des fleurs, des dahlias, des plantes qui me font penser à vos jardins. Quand j'ouvre mon Uvre où j'ai mis toutes les pensées de mes ouvrages, et tant de choses, je reviens toujours à : je serai Richelieu pour te conserver. C'est, dans ce grand parc de mes idées, la fleur que je caresse le plus de l'œil.
Ayez de l'indulgence pour le pauvre troisième dixain, dont le tiers a été écrit à l'hôtel de l'Arc, aux Eaux-Vives. Décidément Berthe la Repentie est maintenant le plus grand morceau des Cent Contes droUUiqws. Je vous bavarde toutes mes pauvres pensées; ma vie est si déserte, et il y a tant de mécomptes, de trahisons récentes, de difScultés, que je n'ose pas vous parler de ma vie matérielle. Elle est trop triste.
12 octobre.
Le conte est refait et envoyé à l'imprimerie, et je puis dire que je suis bien heureux d'avoir enfin terminé cet éternellement sous presse dixain. J'ai beaucoup de choses à terminer ainsi, car Moèsitnilla Doni manque d'un chapitre sur Mosé, qui exige de longues études sur la partition, et, comme il faut que je les fasse avec un musicien consommé, je ne suis pas maître de mon travail. Puis, j'ai une préface à coudre, en forme de collerette, à la Femme supérieure^ et une quatrième partie en forme de tournure, car les soixante-quinze colonnes de la Presse n'ont fourni qu'un petit volume. De là la préface et une moitié de volume. Vous ne sauriez imaginer comme ces raccommodages, ces replâtrages m'ennuient; je suis excédé par ces travaux après coup.
Allons, adieu. Quoique je n'aie pas de lettres de vous, je me plais à croire que vous allez bien, que vous n'avez ni chagrins, ni
malades, car vous me faites trembler avec un retard. J'imagine que votre tour est venu d'être malade et que vous souffrez.
J'ai oublié de vous parler, je crois, de mademoiselle de Fauveau, qui se souvenait de vous très bien. Elles sont si catholiques que sa sœur faisait des difficultés pour épouser le fils de Bautte, — le millionnaire bijoutier de Genève, où nous sommes allés ensemble, vous souvenez-vous? — à cause de la religion, et ces pauvres femmes sont dans la misère! N'est-ce pas superbe de foi? Mademoiselle de Fauveau, à qui je disais que beaucoup de gens avaient crié de ce que je faisais dire à madame de Mortsauf avant de mourir, s'est mise dans une sainte colère à propos de ces profanes, car elle avait en admiration le Lys dans la Vallée. Quand je lui dis que j'avais modifié les criailleries de la chair :
— Au moins, n'ôtez pas : « j'apprendrai l'anglais pour dire : mydee d, me dit-elle.
Elle trouvait là le thème catholique magnifiquement posé, car il est le combat de l'esprit contre la matière.
— Malheureusement, lui ai-je dit, il parait qu'il n'y a que nous deux qui comprenions cela.
C'est une charmante personne, mais par trop mystique et mythique. Elle m'a fait aller à San-Miniato pour voir des triglyphes primitifs, superbes, par rapport à la Trinité, et je n'ai rien vu de tout cela. Ne m'appelez pas commis voyageur^ derechef, à cause de cet aveuglement. Je veux bien être voyageur et partir pour votre cara patria^ mais non commis.
Adieu; J'espère que ce pauvre frêle papier vous dira tout ce que je pense, et que vous ne penserez pas à ma détresse, ni à mes chagrins; mais, que vous ferez comme moi; que vous lèverez gaiement et tristement tout ensemble la tète vers le ciel, où j'attends, depuis l'âge de raison, l'Orient du bonheur plein.
Ne me grondez pas trop, cara, de mon silence, car il n'y a eu ni trêve ni repos depuis ma dernière lettre, et je me disais que je pouvais vous inquiéter, sans pouvoir m'asseoir et écrire, car écrire un mot c'est ce que je ne puis point faire. Un jour, au coin de votre feu, faites-moi raconter ce mois-ci; vous verrez ce qu'il a été. Ce sont de ces romans réels qu'il faut conserver pour les causeries, et
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alors le seigneur de Wierzchownia rira comme quand je faisais mes campagnes en Chine.
Mille affectueuses choses à tous ceux qui vous entourent, et qu'ils vous soient doux et bons, à vous qui le méritez tant, comme je voudrais Tétre à vous, pour qui je n'ai que douceur et affection.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
ChaiUot, vendredi 20 — Jeadi 36 octobre 1837.
Je reçois ce matin votre numéro trente-quatre, et viens de lire le récit de votre voyage. Je suis ici pour la fête de ma mère, et pour la publication, dans la Presse, de la Maison Nucingen. J'ai fini ce matin le troisième dixain. Voilà ma vie en peu de mots.
Je n'ai pas eu besoin, ce matin, de lire votre recommandation pour l'expéditeur de la toile ; j'avais été déjà chez le marchand de couleurs qui l'a envoyée, en le priant de faire réclamer par Tentrepreneur de roulage à ses correspondants. BruUon, ce marchand de couleurs, est tout aussi étonné que nous le sommes; mais il a l'habitude d'expédier des tableaux et m'a rassuré. Je me plais à croire que pendant que nous nous inquiétons, j'arrive peut-être en peinture chez vous.
Les maudits bâtisseurs me demandent tout le mois de novembre pour arranger une cabane à Sèvres, et je vais être ici au moins quinze jours pour les épreuves de la Maison Nucingen. Mes éditeurs ont arrangé l'affaire du Figaro et racheté mon traité, en sorte que je ne devrai plus rien à qui que ce soit après la publication de la Maison Nticingen (en fait de prose). Je suis extraordinairement content du troisième dixain. Mais vous savez combien cette littérature est proscrite, elle est accusée de tant d'obcénité que je ne serais pas étonné d'un toile général, à propos de ce livre. Les manies anglaises nous gagnent, et c'est à faire adorer le catholicisme.
MassùniUa Doniy autre œuvre qui sera bien incomprise, me donne d'énormes travaux par ses difficultés ; mais je n'ai rien tant caressé que cette page mythique, parce que le mythe est bien profondément enfoui sous la réalité. Vous avez sans doute en ce moment, dans la Revue de Saint-Pétersbourg ^ Gambara^ car ces bons contrefacteurs n'auront pas oublié cette œuvre-là, qui a coûté six grands mois de travaux.
J'ai vu Versailles, et c'est une bonne action, car il a sauvé le Palais ; mais, c'est la plus ignoble et la plus sotte chose que je connaisse, tant tout y est mauvais comme art, et parcimonieux comme exécution. Quand vous verrez cela, vous serez ravie, et quand je vous expliquerai ce qui est à Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et à Napoléon, vous trouverez le reste horriblement bourgeois et mesquin. Votre tante Leczinska y est une dizaine de fois, dans les portraits de famille, et je me suis plu à la regarder, et je me suis dit en riant : t Mieux vaut Empereur debout, que goujat e?Uerré », car vous êtes une reine de beauté et elle un goujat de laideur ; il faut que ce soit la faute des peintres, car elle était fort belle. Chose extraordinaire, il n'y a pas un portrait qui se ressemble; autant de portraits, autant de femmes différentes. Elle était sans doute journalière. Ce qui par exemple est beau comme Titien, et tout ce qu'il y a de beau en peinture, c'est le Sacre de Napoléon et le Couroimement de Joséphine^ c'est la Bénédiction des Aigles^ c'est Napoléon faisant grâce à des Arabes^ de David et de Guérin. Quel grand peintre que David I C'est colossal. Je n'avais jamais vu ces trois tableaux-là.
Je vous écris toujours en face d'un ami S dans la contemplation duquel je me perds comme on se perd dans l'infini. J'ai une querelle à vous faire, à propos d'une phrase feinte dans votre numéro trentetrois, sur votre r^ret de ne pas avoir des amis qui puissent voyager pour vos intérêts, et cette phrase est une de ces blessures vives qui m'atteignent au cœur, car vous savez bien que s'il fallait pour vous et les vôtres aller au bout du monde, ou faire tous les jours quelque chose de difficile et d'attachant; ce qui est [plus?] que de se montrer dans les grandes occasions, je ne réfléchirais
1* Le portrait de madame Hanska.
même pas, et j'irais avec l'aveugle obéissance du chien. 6i vous le savez, votre phrase est bien mauvaise; si vous ne le sav^ pas, mettez-moi à l'épreuve. Mon caractère, mes mœurs, tout ce qui est de moi, se trouve si horriblement calomnié, que le désespoir me prend quand je vois que je n'ai même pas un petit coin que le doute et le soupçon n'atteignent.
Vous me dites aussi que je vous écris moins souvent ; il n'y a pas une de vos lettres sans réponse, et je vous écris souvent à tort et à travers, malgré les luttes acharnées que je soutiens et qui finiront peut-être par vaincre mon courage.
On a réservé l'annonce de notre grande affaire pour le moment des élections générales, époque à laquelle les journaux seront très lus, et la première livraison paraîtra vraisemblablement le 13 novembre. Ce sera pour moi Austerlitz ou Waterloo.
Vous m'avez parlé des obstacles matériels à votre présence aui manœuvres de Wierzchownia ; mais j'avoue que si vous comprenez peu mes obstacles matériels, je conçois encore moins les vôtres, et je ne saurais inventer la dépense au fond d'une steppe. Faites-moi votre intendant, et vous verrez que, qui a fait Grandet se connaît en économie domestique. Et j'aimerais mieux être votre intendant que d'être lord Byron. Lord Byron n'était pas heureux, et je serais très heureux.
Plus je vais, et plus les moments d'abattement et de désespérance sont fréquents. Cette solitude et ce constant travail sans dédommagements, me tuent. Chaque jour, je me reporte à ces jours où la personne dont je vous ai parlé venait m'approvisionner de courage, et partager mes travaux. Quelle immense perle I Qui peu la combler? Une image? Mais cette image est muette et ne me regarde même pas. Quoi qu'elle soit, et malgré les imperfections du souvenir, elle dore ma solitude et je puis dire qu'elle l'èdaire.
Vous ne sauriez croire combien j'ai eu de chagrins noirs à la suite du coup qui m'a privé de madame de B... D'abord, les réparations tardives de tous les miens, qui ne l'aimaient pas, et qui ont répété la scène de Clarisse Harlowe. Puis, toutes ces petites choses de cœur qui doivent être brdlées ou demeurer communes; son fils n'a rien compris à cela et ne m'a rien rendu. Je n'ose pas les redemander. Aussi moi que ni le travail, ni les chagrins, iii
I«ETTRE6 A L'ÉTRANGÈRE. 489
quoi que ce soit n'entame comme santé, je fais des dispositions comme si je devais mourir demain, afin de n'affliger le cœur de personne.
Je^ voudrais bien que vous me donnassiez quelques nouvelles de vous-môme. Je voudrais savoir si votre santé reste la même, si vous êtes contente de vous, si vous engraissez ou maigrissez, si vous avez des palpitations, si vous toussez, si la blancheur de votre teint ne dément pas vos cheveux noirs. Vous êtes trop sobre de ces petits détails. Rendez-moi cette justice que je vous initie aux secrets de mes cheveux blancs et à la destruction croissante de l'individu que vous avez rencontré sur le crêt^ et auquel je ressemble très peu. Ne croyez pas à la teinte des cheveux que Boulanger m'a conservés ; ne croyez qu'A l'ardeur de l'œil, encore moins ardent que le cœur !
J'ai entendu hier votre chère Norma. Mais Rubini était remplacé par un méchant ténor, et l'on a passé des morceaux. Je suis sorti avant la scène où Norma déclare sa passion aux Druides. Il y avait le plus étrange monde dans les loges, car personne n'est encore revenu de ses teires ; la vendange a été tardive cette année et nous avons un temps superbe. Le Prince Ed. Schonburg occupait la loge desÂppony, qui sont encore absents. Mais point de princesse.
N'avais-je pas raison quand je vous disais, à Vienne, que la quinzaine que j'y ai passée était comme une oasis dans ma vie, car, depuis ce moment, je n'ai eu ni im jour ni une heure de repos. J'ai voyagé pour trouver ime trêve à cette vie et, sans doute, le mois ou les quelques mois que je pourrai encore aller prendre et où tout ce qui est Paris sera complètement oublié, seront une autre oasis. Mais, le pourrai-je? D y a des jours où il me prend une féroce envie de tout planter là. Et j'eusse été sage de faire cette folie, car elle seule me permettra de rapporter quelque pièce de théâtre, car, ici, je suis trop poursuivi par mes obligations. Vous ne sauriez imaginer comme vos lettres m'y portent, et combien celles qui peuvent vous parcdtre longues, diffuses, sont précieuses pour moi. Là où il y a du cœur et de la constance, il ne faut plus songer au mérite et à la grâce qui signent chaque détail ; mais je vous assure qu'elles me rendent bien difficile. H y a des heures pesantes et particulièrement sombres où il me suffit de relire une
page ancienne, au hasard, pour me soulager Tâme ; c'est comme si je sortais d'un cachot pour jeter les yeux sur un beau pays. Seulement, il y a beaucoup de choses tristes, ou plutôt attristantes ; par exemple, que vous croyez sur la foi de votre sœur Caroline; que vous ne sauriez que faire dans Wierzchownia d'un Parisim, d'un bel esprit, qui a besoin de Paris, et qui s'ennuierait. Gela prouve que l'on ne peut pas me connaître en cent lettres, et en quarantecinq jours que nous nous sommes entrevus. J'avoue que je ne suis pas triste, mais humilié, de la tirade de cette charmante créature.
A propos du troisième dixain, je souhaiterais vivement que vous ne le lussiez point sans que M. de Uanski y eût d'abord passé, car s'il devait me nuire dans votre esprit, j'aimerais mieux qu'il n'entrât jamais dans votre bibliothèque. C'est spécialement un livre d'hommes, et je souffre quand cette douce et inoffensive plaisanterie est mal prise ou incomprise. Faites-moi cette grâce ; laissez cela dérider le front du boyard quand il aura ses diables bleus, et cachez ce livre.
Je crois que vous avez raison relativement à la route à prendre, et que du Havre à Lubeck et de Lubeck à Berlin, cela va bien ; mais que, de Beriin, il faudra aller par Varsovie; mais je voulais éviter Varsovie, parce que je hais ces stupides séjours où Ton est reconnu et où l'on vous fait des réceptions sans cœur ni âme, et purement de vanité. Mais c'est le meilleur chemin. Peutrêtre aussi le moins coûteux.
Quand vous m'avez parlé, dans votre numéro trente-trois, d'un bonheur que je ne révais pas rue de Lesdiguiëres, en croyant que je verrais un mécompte dans une existence paisible, secrète, obscure, heureuse par le ménage et la confiance, vous ne saviez pas combien j'ai jeté de lest à la mer, combien de buUes de savon se sont éclatées, combien peu je tiens à ce qu'on nomme gloire (c'est, ici, un privilège d'être calomnié, vilipendé, honni). Réputation, consistance politique, etc., tout est à l'eau. Ce qui n'est pas à l'eau, et ce sur quoi je compte, c'est sur une jeunesse de cœur qui me permettra d'aimer pendant vingt ans une femme qui en aurait trente-six, c'est de ne compter la forme que pour peu de chose et l'âme pour touti
Que me parlez-vous d'un journal dont je suis actionnaire? Jour-
nal vous-même, comme disent les écoliers. Vous croyez aux annonces I Vous croyez que l'on respecte nos noms 1 On les prend pour étiquettes du faux Macassar, du faux parfum; et qui attaquerait cette singulière contrefaçon se ferait moquer de lui. Je ne ferai jamais de commerce ni de journal, car chat échaudé craint Teau froide.
J'ai un persécuteur qui voudrait pouvoir me mettre en prison (toujours l'affaire Werdet qui a son concordat, et se promène dans Paris sans créanciers). Jules Sandeau était brouillé avec cet homme, qu'il méprisait pour son compte personnel. Eh bien, il s'est racommodé avec lui et a dîné chez lui. J'ai été un père pour Jules. Je me suis écrié : « Voilà encore un homme rayé du nombre des vivants pour moi ! » Croyez-vous cependant que cela fasse aimer Paris?
Adieu pour aujourd'hui. Je vous écrirai encore quelques lignes avant de fermer ma lettre. Je vais m'appliquer à la Maison Nucingeny et, comme Sisyphe, rouler mon rocher I
Lundi 23.
Je ne sais rien de plus lassant que d'être resté pendant toute une nuit, depuis minuit jusqu'à huit heures, sous la lueur d'un gardevue, devant son papier blanc, sans rien trouver, en entendant le bruit du feu et celui des voitures, qui retentit aux vitres et vient de la barrière des Bons-Hommes et du quai ! C'est ce qu'a fait votre serviteur depuis cinq nuits sans pouvoir trouver ce moment où je ne sais quelle voix intérieure vous dit: a Marche! » Les fatigues inutiles ne comptent auprès de personne.
Jeudi 26.
Voici trois jours pendant lesquels je n'ai rien pu faire qui vaille, que me tourmenter.
J'ai rencontré hier un de vos hôtes de Genève, le conteur d'anecdotes, celui qui parlait de la Z... Il viendra me voir ce matin et je voudrais bien savoir, courrier par courrier, si au cas où il retournerait dans la cara pcUria^ je puis lui remettre quelques-uns des manuscrits qui vous appartiennent, car je crois qu'il faut les envoyer par détachements.
Il faut que mon cerveau soit fatigué par les épreuves des
442 LETTRB8 A rÉTRANGËRE.
Contes drolatiques et par celles de MassimUla Dord^ car il y règne une impuissance complète pour ce que j'ai à faire : la Maison Nticingen. J'ai souvent eu de ces contrariétés, mais elles ne doraient pas aussi longtemps.
Il faut vous dire adieu et vous envoyer cette lettre qui, par la bienheureuse invention du bon roy Loys le unzième^ sera dans vos mains dans une vingtaine de jours. Voici l'hiver qui va commencer ; ainsi toute chance d'aller vous voir est remise au printemps, quoique les chasse-neige ne m'épouvantent pas plus que les loups, car les gens très malheureux n'ont jamais aucun accident à craindre. Ce sont les oints du malheur. La mort les respecte.
Je puis vous avouer que ipiaod je me suis trouvé si malade à Sache, j'avais une sorte de tranquillité voluptueuse à reneotir mes sourdes douleurs, car je ne vis que par devoir.
Je vais faire deux grands essais de fortune ; l'aflaire par tontine et ma comédie. Après, je me laisserai aller au courant, et verrai ce qu'il en adviendra. Croyez qu'après une lutte de dix-huit années, et un combat acharné de sept ans, une fois la campagne de France achevée, il faut, bon gré mal gré, trouver Sainte-Hélène. D'ici au mois d'avril, tout sera décidé. L'affaire aura manqué ; le Mariage de mademoiselle Prudhomme aura été sifflé, et je me serai jeté dans une diligence de Lubeck à Berlin, pour venir chercher un repos bien nécessaire. Vous verrez le soldat littéraire couvert de blessures à panser ; mais il ne sera pas difficile de l'amuser, quoi qu'on die.
Je crois que je vais aller en Berry, chez madame Carraud, pour éviter mille ennuis que j'ai à Paris.
Allons, adieu. Écrivez-moi plus souvent et ne m'oubliez pas auprès des membres de votre colonie. Dites à M. de Hanski que je crois avoir trouvé le moyen de faire pousser la garance en Russie ; cela le réveillera. Mille caressantes choses à votre chère Anna. Ditesmoi confidentiellement ce qui lui ferait plaisir d'avoir de Paris, et trouvez ici les hommages de mon attachement et les plus gracieuses fleurs d*un cœur qui ne sera jamais fané en elles.
LETTRES A L'ÉTRAROiBB. 443
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)
Chaillot, 714 noyembre 1837.
J'ai décidément commencé ma comédie; mais, après en avoir dessiné les principales lignes, j'aperçois les difficultés, et cela donne mie profonde admiration pour les grands génies qui ont laissé leurs œuvres au théâtre.
Hier, je suis allé entendre la Symphonie en ut mineur de Beetho^ ven. Beethoven est le seul homme qui me fasse connaître la jalousie. J'aurais voulu être plutôt Beethoven que Rossini et que Mozart. II y a dans cette honmie une puissance divine. Dans son fincUe, il semble qu'un enchanteur vous enlève dans un monde merveilleux, au milieu des plus beaux palais qui réunissent les merveilles de tous les arts, et là, à son commandement, des portes, semblables à celles du Baptistère, tournent sur leurs gonds et vous laissent apercevoir des beautés d'un genre inconnu, les fées de la fantaisie. Ce sont des créatures qui voltigent avec les beautés de la femme et les ailes diaprées de l'ange, et vous êtes inondé de l'air supérieur, de cet air qui, selon Swedenborg, chante et répand des parfums, qui a la couleur et le sentiment, et qui afflue, et qui vous béatifie I
Non, l'esprit de l'écrivain ne donne pas de pareilles jouissances, parce que ce que nous peignons est fini, déterminé, et que ce que vous jette Beethoven est infini! Comprenez-vous que je ne connaisse encore que la Symplionie en ut mineur et le petit bout de la Symphonie pastorale^ que nous avons été entendre racler à Genève, dans un second étage, et où je n'ai rien entendu parce qu'à deux pas de vous un jeune homme m'a demandé, les yeux écarquillés et l'air pétrifié, si je savais qui était cette belle étrangère, laquelle était vous, et que j'étais fier comme si j'eusse été fenune, jeune, belle et vaniteuse ?
Je vis si solitairement que je n'ai point à vous raconter la vie
de Paris, ni à vous en peindre la société, ni en répéter les cancans. Je ne puis vous parler que de moi, ce qui est un sujet d'étemelles tristesses.
Ma maisonnette s'avance, elle sera finie pour la maçonnerie, le 30 de ce mois. Mais elle ne pourra sans doute être habitée que dans trois ou quatre mois.
Je suis en ce moment plongé dans une misère risible, en ce sens que j'ai chez moi tous les agréments de la richesse. Mon fidèle Auguste doute de ma fortune, et me quitte en alléguant une certaine volonté paternelle, qui veut lui faire quitter la domesticité pour le commerce ; mais le vrai de cette fuite est l'incrédulité qu'il a sur mon opulence future, et une espèce de certitude de ma détresse présente qui durera, et qui l'empêchera de faire ses petites affaires. Je le laisse aller, et je gémis d'avoir à reprendre d'autres fripons. J'aime mieux ceux que je connais, quoique celui-ci se moque autant de moi que de l'an I^ de la République. H ne fait attention à rien, il m'a laissé, malade au lit, un jour entier sans m'apporter à boire, et quand il a été malade, je lui ai donné une garde, et cette année, j'ai payé mille francs pour l'exempter de la conscription. Il m'était devenu insupportable par sa négligence, et son ingratitude m'arrange.
Figurez- vous que j'ai depuis trois ans au moins sur les bras une miss irlandaise, nommée Patrickson, qui s'est ingéré de traduire mes œuvres et de les propager en Auglelerre. L'histoire est drôle. Madame de C..., furieuse contre moi à plusieurs titres, l'avait prise pour apprendre l'anglais à R..., et elle s'était inventée de me jouer un mauvais tour. Elle me fait écrire une lettre d'amour par cette miss, qui signe : lady NévU. Je prends VAlmanach anglais, et n'y trouve ni lord ni sir Névil. La lettre était d'ailleurs fort louche. Vous savez que quand ces choses-là sont feintes, il y a trop ou trop peu, et j'avais reconnu ce qui en était. Je réponds avec ardeur. On me donne un rendez-vous à l'Opéra, et ce jour-là, je vais chez madame de C... qui me fait rester à dîner avec elle. Mais j'allègue que j'ai affaire à l'Opéra. Elle me dit : « Eh bien, je vous y conduirai.» Cela dit, elle ne peut s'empêcher d'échanger un regard avec sa demoiselle de compagnie, et le regard me suffit. Je devine tout, qu'elle me tend un piège, qu'elle veut me ridiculiser à tout jamais.
lETÏRES A L'ÉTRANGÈRE» 445
Je vais à TOpéra. Personne. Enfin, j^écris une lettre qui amène chez moi cette miss, yieille* horrible, des dents affreuses, mais pleine de remords de son rôle, et pénétrée d'une affection pour moi, d'une horreur et d'un mépris sans égal pour la marquise. Quoique mes lettres fussent profondément ironiques et faites pour faire rougir une femme travestie en fausse lady, elle les avait reprises. J'avais barre sur madame de C... Elle a fini par deviner que dans cette intrigue, elle avait eu le dessous. Elle m'a voué de ce jour une haine qui ne s'éteindra qu'avec la vie. Encore, peut^tre se relèvera- t-elle de son tombeau pour me calomnier. Elle n'a jamais ouvert Séraphita, à cause de la dédicace, et sa jalousie est telle que si elle pouvait anéantir le livre elle en pleurerait de joie.
Enfin, cette horrible, vieille, et dentue miss Patrickson, se croyant obligée à des réparations, ne vit que par ma traduction. Je rencontre à Poissy, une madame Saint-Clair, fille de je ne sais quel amiral anglais, sœur de madame Delmar, qui s'engoue aussi de ma traduction et me propose un traité lucratif avec les revues anglaises ; je ne dis ni oui ni non, à cause de ma Patrickson. Mais, comme voilà trois ans que la pauvre créature lutte et que c'est sa vie, j'imagine qu'elle profitera de cet aide. J'y vais un mercredi soir ; elle demeure à un cinquième étage, mais moi je ne sais rien de plus grandiose que le malheur. Je monte et j'arrive I... Je trouve cette pauvre créature grise comme un suisse I Jamais de ma vie je n'ai été dans un pareil embarras ; elle parlait entre les dents, elle ne comprenait pas ce que je disais; enfin, quand elle entend qu'il s'agit d'une collaboration pour la traduction, elle fond en larmes, elle me dit que si cette besogne ne lui reste pas entière elle se tuera, que c'est sa vie et sa gloire ; et elle me dit ses malheurs. Je n'ai rien entendu de plus épouvantable, et je me suis en allé glacé de terreur, ne sachant pas si elle buvait par goût où pour s'ôter le sentiment de la misère. J'ai donc refusé madame Saint-Clair. Vous ne sauriez imaginer la saleté, le taudis, l'effroyable désordre où vit cette fille I Elle a surpassé sa laideur. Voilà l'épisode le plus saillant de ma semaine.
Dans le désert de sa vie, cette fille s'est accrochée à mon œuvre comme à un palmier nourrissant, et il sera toujours infertile, et je n'ai pas d'argent pour la secourir. Cependant, hier, je suis allé par hasard rue Neuve-du-Luxembourg, où il y a un pâtissier anglais.
qui fait de délicieux pâtés aux huîtres, et je donnais le bras à une Anglaise. Qui trouvai-je? Ma Patrickson attablée, et mangeant et buvant. Certes, je ne suis ni capucin, ni niais, et je comprends que plus on est malheureux, plus il faut chercher des compensations, et Ton est heureux d'en trouver chez les pâtissiers I Mais la personne à qui je donnais le bras m'a dit qu'elle était sûre que cette malheureuse buvait du gin^ qu'elle avait tous les caractères des personnes vouées au gin. Je ne lui avais rien dit de ma miss aux traductions. Mais, qu'elle boive ou non du gin^ elle n'en est pas moins dans la plus profonde misère. Reste à savoir si elle est dans la misère parce qu'elle boit du gin^ ou si elle boit du gin parce qu'elle est misérable. Moi, la misère des autres me serre le cœur. Je ne juge jamais le malheureux. Je suis stoïque avec mon infortune, et je donnerai mon pain, mourant de faim. Gela m'est arrivé déjà plusieurs fois, et ceux que j*ai obligés ne me l'ont pas rendu. Exemple : Jules Sandeau, qui, depuis deux mois, n'est pas venu me voir une seule fois, et qui ne viendrait pas si j'étais à l'agonie. Eh bien, quoique je sache cela, je n'acquiers pas d'expérience. Si je me marie, il faut que ma fenune gouverne ma fortune et s'interpose entre moi et le monde entier, car j'épuiserais les trésors d'Aladin pour les autres. Heureusement que je n'ai rien. Quand j'aurai quelque chose, il faudra me faire fictivement avare. ••
J'ai conduit ma mère à Poissy, dans une pension fort agréable, et je l'ai conduite par le chemin de fer, où Ton va très peu vite. Le cœur me saignait de la conduire là, moi qui rêve de lui faire une belle fin de vie, avec une belle fortune, et qui avance si peu, car la misère est devenue bouffonne, comme je vous le disais. Il m'a fallu plus de diplomatie pour avoir du bois à brûler pour un mois, que pour signer quelque traité de paix dans dix ans d'ici entre la France et la puissance que vous voudrez. Et puis, la comédie ira lentement. Elle ira comme mon portrait. J'ai su hier qu'il était arrivé cependant; mais l'expéditeur ne sait pas en quelle ville. J'espère que c'est à Brody. On a d'ailleurs écrit pour savoir où, et, quand j'aurai une réponse, vous me direz sans doute que vous l'avez. Dieu veuille qu'il en soit ainsi de la comédie I Ce que j'aperçois en ce moment c*est l'immense jugement qu'il faut au poète comique. Il faut que chaque mot soit un arrêt prononcé sur les mœurs de l'époque. Il ne faut pas
choisir les sujets minces ni mesquins, n faut entrer dans le fond des choses, en sorte qu'il faut constamment embrasser Tétat social et le juger sous une forme plaisante. U y a mille choses à dire, et il ne faut dire que la bonne, en sorte qu'il y a mille pensées rebutées sous une expression qui demeure. Ce travail me confond. D va sans dire que j'entends parler d'une œuvre de génie, car pour les trente mille pièces qu'on nous a données depuis quarante ans, rien n'est plus facile à faire. Je suis très envahi par cette comédie ; je ne pense qu'à cela, et chaque pensée en étend les difficultés. Ce ne sera rien que de la faire ; il faudra la faire représenter, et elle peut tomber. Je suis au désespoir de ne pas avoir été m'enfermer à Wierzchownia pendant cet hiver pour garder cette œuvre au milieu de votre vie cénobitique. J'aurais fait comme Beaumarchais, qui accourait lire, scène à scène, à des femmes, et qui refaisait sur leurs avis.
Je suis dans un moment de profonde tristesse. Le café ne me fait rien ; il ne fait pas surgir l'homme intérieur qui reste dans sa prison de chair et d'os. Ma sœur est malade, et quand Laure est malade Tunivers me semble dérangé. Ma sœur est tout dans ma pauvre existence I Je ne travaille pas avec facilité. Je ne crois pas à ce qu'on appelle mon talent. Je passe les nuits à me désespérer.
La Maison Nucingen est là en épreuves devant moi, et je ne puis y toucher, et cependant c'est le dernier anneau de la chaîne, et avec trois jours de travaux, il serait brisé. Le cerveau ne bouge pas. J'ai pris deux tasses de café à l'eau ; c'est comme si j'avais bu de l'eau. Je vais essayer d'un changement de lieu et aller en Berry chez madame Carraud qui m'attend depuis deux ans et à qui, tous les trois mois, j'ai dit que j'allais la voir. Ma maisonnette ne sera prête que dans le mois de décembre, et les ouvriers la garderont d'ici mon retour.
Pour comble de malheur, je n'ai point de lettres de vous. Vous pourriez m'écrire toutes les semaines et vous m'écrivez à peine tous les quinze jours. Vous avez beaucoup plus de temps que je n'en ai , dans votre steppe, où il n'y a ni symphonie de Beethoven, ni boulevards en bitume, ni Italiens, ni gazettes à faire, ni livres à écrire, ni épreuves à corriger, ni misères, et où vous avez des forêts de cent mille arpents. Dieu, si vous aviez cela auprès de Paris, vous auriez
us LËtTRËS Â L'éTHÀNGÈftË.
juste deux millioDd de rente, et votre forêt vaudrait cinquante millions I Tout est juxta-position ; je suis ici et vous êtes là-bas.
12 noTembre.
Réparation à la pauvre miss. Elle ne boit que de l'eau et c'était ma visite inespérée qui l'avait littéralement grisée. J'efface tout ce que je vous ai écrit, et je le laisse pour ma punition ; mais vous ne m'en croirez ni plus méchant, ni meilleur...
Moi, je vais partir pour Marseille, aller en Corse et de là en Sardaigne, et tâcher d'être revenu pour les premiers jours de décembre. C'est une affaire de fortune de la plus haute importance qui m'y conduit et je ne pourrai vous la dire que si elle manque, car, si elle réussit, je ne pourrai vous la conter que dans le tuyau de l'oreille. Voici trois semaines que je pense à ce voyage ; mais l'argent pour le faire me manque et je ne sais où le trouver. H faut environ douze cents francs ou cent vingt ducats pour aller savoir un oui ou un non sur la fortune, mais la fortune rapide, en quelques mois I
AddiOy cara. Voici trois lettres que je vous écris contre vous une. Je n'ai jamais vu la Provence ni Marseille, et je me promets un peu de distraction de cette course. J'irai par la malle-poste jusqu'à la mer, et le reste se fera par bateau à vapeur, en sorte que j'espère avoir fini en quinze jours, car il ne faut pas qu'on s'aperçoive de mon absence. Mes éditeurs grogneraient.
La tontine est retirée ; mon œuvre paraîtra purement et simplement par livraisons, avec les gravures sur acier comprises dans le texte. Ainsi nous retombons dans l'ornière des publications qui se sont faites depuis cent ans en France.
13 novembre.
Ma comédie en a engendré une préliminaire. Il m'est impossible de faire Prudhomme parvenu avant d avoir montré Prudhomme se marianty d'autant plus que le Mariage de Prudhomme est une comédie excellente et pleine de situations comiques. Ainsi me voilà avec huit actes sur les bras au lieu de cinq.
14 novembre.
Adieu, n faut se jeter dans un travail inopiné, qui peut me donner une arachnitis. On offre vingt mille francs de César BiroUeau s'il
est prêt pour le 10 décembre; j'ai un volume et demi à faire et la misère m'a fait promettre. Il faut travailler pendant vingt-cinq nuits et vingt-cinq jours. Ainsi, mille tendres choses. Je cours à Sèvres chercher les manuscrits commencés et les épreuves de cet ouvrage. Il n'y a que neuf feuilles de faites ; il en faut quarante-six ; reste trente-cinq. Il n'y a pas une minute à perdre. Adieu. Je serai ces vingt-cinq jours sans pouvoir vous écrire.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).
Paris, 20 décembre 1837.
Je viens de terminer en vingt-deux jours, comme je l'avais promis et comme je vous récrivais brusquement en terminant ma dernière lettre, César Birotteau. J*ai fait en même temps la Maison Nudngen^ pour la Presse. C'est assez vous dire que je suis abattu, dans un état d'anéantissement inexprimable. Il faut un certain effort pour vous écrire, et je le fais sous l'inspiration d'une crainte et d'une inquiétude horribles. Je n'ai rien reçu de vous depuis votre numéro trente-quatre, daté du 6 octobre. Vous ne m'avez jamais laissé si longtemps sans nouvelles et vous ne sauriez croire combien, à travers mes travaux, ce silence m'a effrayé, car je sais que ce n'est pas sans raison que vous manquez à m'écrire.
Aujourd'hui, je ne puis que vous écrire à la hâte et pour vous dire que je ne suis pas mort de fatigue, ni d'inflammation au cerveau ; que César BiroUeau et le troisième dixain ont paru; que vous aviez de nouveaux volumes dans votre bibliothèque d'épreuves ; que la Maison Nucingen, finie depuis un mois, va paraître, et que j'achève Massimilla Dont ; que l'édition intitulée : Balzac illustré^ va paraître et qu'elle est une surprenante chose de typographie et de gravure ; que, pendant cinquante jours, je n'ai dormi que quelques heures ; que j'ai été bien souvent à un cheveu de l'apoplexie et que je ne recommencerai plus pareil tour de force ; que ma cabane est à
450 LETTRES Â L*ÉTRÀNGÈtlE.
peu près bâtie à Sèvres, et que vous pouvez toujours adresser vos lettres à madame veuve Durand, 43, rue des Batailles, parce que je suis encore obligé d'y rester pour achever quelques œuvres pressées qui veulent une communication constante entre Timprimerie et moL Ma maison ne sera prête qu'au 15 de février au plus tôt.
Mon portrait me fait tourner la tête. Je ne sais pas piécisémeot où il est, et vous pourriez, en tout cas, écrire à M. Haiperine, qui doit l'avoir, ou qui peut le réclamer sur la route de Brody à Strasbourg. Je suis au désespoir à ce sujet. M. de Hanski ne sait pas que la maison Rothschild ne fait pas d'affaires avec les Haiperine, et que leurs courriers ne se seraient pas d'ailleurs chargés d'une chose aussi volumineuse. II a fallu se servir du roulage accéléré.
Je suis dans la plus vive et la plus ardente inquiétude ; elle est devenue d'autant plus grande que je n'ai plus le travail pour m'en distraire et je vous supplie de m'écrire un petit mot, ou de me le faire écrire, si vous êtes malade.
Je n'ai |)oint de nouvelles intéressantes à vous donner, car je n'ai pas quitté mon cabinet et mes épreuves depuis la dernière lettre. Cependant Heine est venu me voir et m'a dit toute l'affaire L... Elle dépasse tout ce que je pouvais imaginer, tant pour la nialadie que pour les détails de la famille. Les lords sont des infôxnes. Koreff et Wolowski sont des demi-dieux, et je conçois qu'un million ne pouvait pas les payer. Ce sera matière à causerie au coin du feu.
Vous avez peui*ôtre eu à aller au loin ; vous avez peut*étre quitté Wierzchownia pour soigner votre sœur. Mon imagination franchit toutes les possibilités du cercle des suppositions et arrive à l'absurde. Que vous est-il arrivé ? Je ne vois aucun cas où vous puissiez laisser sans un mot de vous ou d'autrui.
Adieu. Trouvez ici l'expression d'une vieille amitié A toute épreuve, et les effusions d'une affection qui ne ressemble à aucune autre. Je ne puis vous en écrire davantage, car je suis dans un tel état d'abattement, que rien ne prouve mieux mon attachement que cette lettre môme, et cependant, il va falloir, dans quelques jours, reprendre le collier de misère. Alors je pourrai vous écrire plus an long et vous dire tout ce que je garde dans le cœur.
Rappelez-moi au souvenir de tous les vôtres et priez H. de Hanski de réclamer chez les Haiperine le tableau, afin qu'ils le réclament
eux-mêmes sur toute la ligue. J'ai été voir les expéditeurs, et ils auront un procès si vous n'avez pas cette toile d'ici à quinze jours. Ainsi, répondez-moi un petit mot à ce sujet.
Votre dévoué,