‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 78 sur 93 · février · texte numérisé non relu

février

Elle a cependant été encore plus malheureuse avec Musset, et la voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l'amour, parce que, dans Tun et l'autre état, elle n'a eu que déceptions.

Son mftle était rare, voilà tout. Il le sera d'autant plus qu'elle n'est point aimable, et, par conséquent, elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chatte; elle a les grands traits de l'homme; ergo^ elle n'est pas femme. Je ne me suis pas plus senti qu'autrefois près d'elle, en causant pendant trois jours à cœur ouvert, atteint de cette galanterie d'épiderme que l'on doit déployer en France et en Pologne pour toute espèce de fen^me. Je causais avec un camarade. Elle a de hautes vertus, de ces vertus que la société prend au rebours. Nous avons discuté avec un sérieux, une bonne foi, une candeur, une conscience, dignes des grands bergers qui mènent les troupeaux d'hommes, les grandes questions du mariage et de la Uberté.

Car, eonmie elle le disait avec une immense fierté (je n'aurais pas osé le penser de moi-même) : c Puisque par nos écrits nous préparons une révolution pour les mœurs futures, je suis non moins frappée des inconvénients de l'un que de ceux de l'autre. »

Et nous avons causé toute une nuit sur ce grand problème. Je suis tout à fait pour la liberté de la jeune fille et l'esclavage de la femme, o'e8t-À-<lire que je veux qu'avant le mariage elle sache à quoi elle s'engage, qu'elle ait étudié tout, puis que, quand elle a signé le contrat, après en avoir expérimenté les chances, elle y soit fidèle. J'ai beaucoup gagné en faisant reconnaître à madame Dudevant la nécessité du mariage, mais elle y croira, j'en suis sûr, et

je crois avoir fait du bien en le lui prouvant.

Elle est excellente mère, adorée de ses enfants, mais elle met sa flUe Solange en petit garçon, et ce n'est pas bien. Elle est comme un homme de vingt ans, moralement ^ car elle est intimement chaste, prude, et n'est artiste qu'à l'extérieur. Elle fume démesurément, «Ue joue peut-être un peu trop à la princesse, et je suis convaincu qu'elle s'est peinte fidèlement dans la princesse du Secrétaire intime. EUe sait et dit d'elle-môme ce que j'en pense, sans que je le lui ^ dit : qi^'elle n'a ni la force de conception, ni le don de construire des plans, ni la faculté d'arriver au vrai, ni l'art du pathétique.

mais que, sans savoir la langue française, elle a le style; c'est vrai.

Elle prend assez, comme moi, sa gloire en raillerie, a un profond mépris pour le public, qu'elle appelle Jumento.

Je vous raconterai les immenses et secrets dévouements de cette femme pour ces deux hommes, et vous vous direz qu'il n'y a rien de commun entre les anges et les démons. Toutes les sottises qu elle a faites sont des titres de gloire aux yeux des âmes belles et grandes. Elle a été dupe de la Dorval, de Bocage, de Lamennais, etc., etc.; par le môme sentiment, elle est dupe de Ustz et de madame d'Agoult» mais elle vient de le voir pour ce couple comme pour la Dorval, car elle est de ces esprits qui sont puissants dans le cabinet, dans rintelligence, et fort attrapables sur le terrain des réalités.

C'est à propos de Listz et de madame d'Agoult qu'elle m'a donné le sujet des Galériens ou des Amours forcés que je vais faire, car, dans sa position, elle ne le peut pas. Gardez bien ce secret-là. Enfin, c'est un homme, et d'autant plus un homme qu'elle veut l'être, qu'elle est sortie du rôle de femme, et qu'elle n'est pas femme. La femme attire, et elle repousse, et, comme je suis très homme, si elle me fait cet eSet-là, elle doit le produire sur les hommes qui me sont similaires; elle sera toujours malheureuse. Ainsi, elle aime maintenant un homme qui lui est inférieur , et dans ce oontrat-là, il n'y a que désenchantement et déception pour une femme qui a une belle âme; il faut qu'une feumoie aime toujours un homme qui lui soit supérieur, ou qu'elle y soit si bien trompée que ce soit comme si ça était.

Je n'ai pas été impunément à Nohant; j'en ai rapporté un énorme vice ; elle m'a fait fumer un houka et du latakié ; c'est devenu tout à coup un besoin pour moi. Cette transition me permettra de quitter le café, de varier les excitants dont j'ai besoin pour le travail, et j'ai pensé à vous. Il me faut un bel et bon houka, avec des capsules ou cheminées de rechange, et, si vous êtes bien aimable, vous vous en procurerez un à Moscou, car c'est là, ou à Constantinople, que se trouvent les meilleurs, et soyez assez mon amie pour écrire tout de suite à Moscou, afin que j'aie le moins de retard possible dans l'envoi. Mais c'est à condi-

tion que vous me direz ce que vous voulez de Paris, afin que je n'aie mon houka que par voie d'échange ; si vous trouvez du vrai latakié à Moscou, envoyez-m'en aussi une assez grande quantité, comme cinq à six livres, car les occasions que je pourrai avoir de m'en procurer de Gonstantinople seront assez rares. Oserais-je vous prier aussi de ne pas oublier le thé de caravane que vous m*aviez promis? Puisque j'en suis sur les envois, je crois que si les renseignements sont bons, l'un des neveux de madame Delannoy, ma seconde mère, déposera chez un négociant à Riga tous mes manuscrits pour vous. Une fois entrés là, vous pourrez les faire venir facilement, mais je ne saurai cela qu'à mon retour à Paris, et j'y pars demain.

Je suis très enfant, vous le savez. S'il est possible que les ornements du houka soient des turquoises, cela me fera d'autant plus de plaisir que j'y compte faire adapter, au bout du tuyau, la pomme de ma canne, que l'on m'a empêché de porter, par la célébrité qu'on loi a donnée. Si vous voulez, je vous enverrai une parure de perles de Paris que vous souhaitiez, et dont la monture sera si artiste que quoique ce soient des perles de Paris, vous aurez une œuvre d'art. Hein? Dites oui, si vous m'aimez. Oui, n'est-ce pas?

De Paris, je vous écrirai un petit mot, car il faut aller en Sardaigne, et priez bien Dieu que je réussisse, car, si je réussis, ma joie me portera jusqu'à Wierzchownia. J'aurai la liberté, plus de soucis, plus d'ennuis matériels; je serai riche!

Allons, addiOj cara contessina, car la poste a des heures volontaires et impérieuses. Pensez que je voguerai dans quinze jours sur la Méditerranée. Ah ! de là à Odessa, il y a tout mer, comme on dit à Paris : c'est tout pavé, et d'Odessa à Berditchef, il n'y a qu'un pas.

Je vous envoie mes mille tendresses, mille amitiés à M. de Hanski et mille gracieusetés à vos petites compagnes. Vous devez être, au moment où je vous écris, en pleine jouissance du Boulanger, et j'attends avec impatience votre sacro sainct dict sur l'œuvre du peintre.

Allons, sachez que si je prie, c'est pour vous; si je demande à Dieu quelque chose, mon capuchon rabattu % c'est pour vous et

1. On sait que Balac est représenté en costome de moine sur le portrait de Boulanger.

que ce gros moine est toujours, le mougik de votre haute et puissante intelligence.

Ave2&-vous lu Birotteau^ Après ce livre je fais décidément la Prenuire Demoiselle S puis un livre d'amour très coquet, kg Anumn forcée. C'est à ceux qui ont la douceur adorable d'aimer selon les lois de leur coeur, à plaindre les galériens de l'amour.

Addio, caraj carina. Je suppose vous, Anna et le Grand-Maréchal en bonne santé.

À MADAME UANSKA» A WIERZGHOWNIA (CKRAINB)*

Ajacclo, â6 mars — Gènes, 2i ayril 1838.

Cara, je n'ai pas eu un moment à moi pour vous écrire de Paris, à mon retour du Berry. Cette date vous dira que je suis à vingt heures de la Sardaigne où je vais faire mon expédition; j'attends une occasion pour y passer, et, à mon arrivée, il faudra faire une quarantaine de cinq jours, car on n'en démord pas en Italie. Us croient à la contagion et au choléra ; il a éclaté à Marseille, il y a six mois, et ils continuent leurs inutiles précautions.

Pendant le peu de jours que je suis resté à Paris, j'ai eu mille difficultés à vaincre pour pouvoir faire mon voyage ; l'argent n'a été trouvé que très péniblement, car l'argent est très rare pour moi. Quand vous saurez que cette entreprise est un coup désespéré pour en finir avec ce perpétuel débat entre la fortune et moi, vous ne vous en étonnerez pas. Je ne risque qu'un mois de mon temps et quatre cents francs contre une assez belle fortune. M. Carraud m'a décidé ; je lui ai soumis mes conjectures qui sont de Tordre scientifique, et comme il est un des plus grands savants qui ne font rien, ne publient rien, et vivent paresseusement, son opinion a été

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