Pièce devenue V École des Ménages
2. Cette lettre a déjà para dans la Correspondance de H. de Balxac, mais arec des yariantes. Voir édit. in-lS, t. ler^ p. 359.
sans aucune restriction en faveur de mes idées, idées que je ne puis vous communiquer que de vive voix si je réussis, ou dans ma prochaine lettre, si j*échoue. Succès ou insuccès, M. Carraud a dit qu'il estimait une pareille idée autant que la plus belle découverte, comme chose ingénieuse. M. Carraud a été pendant vingt ans direc* leur de notre École militaire de SaintrCyr, et il est Tami intime de Biot à qui j'ai entendu déplorer, dans l'intérêt des sciences, l'inaction où demeura constamment M. Carraud. Le fait est qu'il n'est pas de problème scientifique qu'il n'explique admirablement quand on l'interroge, mais le fait de ces immenses esprits mathématiques est de juger la vie pour ce qu'elle est, et, n'y voyant pas de fin logique, ils attendent la mort pour être quittes de leur temps. Cette existence de plante fait le désespoir de madame Carraud, qui est pleine d'âme et de feu. Elle a été stupéfaite d'entendre dire A Carraud, quand je lui ai soumis mes conjectures, qu'il irait avec moi, lui qui ne sortirait pas de sa maison pour tirer parti de son domaine. Cepen«* dant, le naturel est revenu, et il s'est dédit. Son opinion a fini par mettre mon incandescence au plus haut point, et, [malgré Tëquinoxe terrible du golfe du Lion, malgré cinq jouis et quatre nuits à passer en diligence, je suis parti.
J'ai beaucoup souffert, surtout sur mer. Mais me voici dans la viUe natale des Napoléons, me donnant à tous les diables d'être obligé d'attendre la solution de mon problème, à vingt heures de distance du problème. D ne faut pas songer à aller par la Corse an détroit qui la sépare de la Sardaigne, car la route de terre est longue, dangereuse et dispendieuse, en Corse et en Sardaigne. Âjaccio est un séjour insupportable. Je n'y connais personne, et il n'y a d'ailleurs personne. La civilisation y est comme au Groenland ; les Corses aiment peu les étrangers. J'y suis comme échoué sur un banc de granit, allant voir la mer, revenant dîner, déjeuner, voir la mer, me coucher, et recommencer, n'osant pas me mettre à travailler, car, à tout moment, je puis partir ; et cette situation est l'antipode de mon caractère, qui est toute résolution, toute activité. Je suis allé voir la maison où est né Napoléon, et c'est une pauvre baraque. D'ailleurs, j'y ai rectifié plusieurs erreurs. Son père était un propriétaire énormément riche, et non un huissier, conune le disent plusieurs biographies menteuses. Puis, quand il est arrivé à
468 LETTRES A L'ËTRÂNGÈBE.
Ajaccio à son retour d'Egypte, au lieu d'avoir été reçu par ces acclamations dont parlent ses historiens et d'y avoir obtenu ce triomphe général, il a été canonné, sa tête mise à prix, et on m'a montré la petite plage où il a débarqué. D a dû la vie au courage et au dévouement d'un paysan qui l'a emmené, dans les montagnes, dans une retraite inaccessible. C'est le neveu du maire d'Ajaccio qui Ta mis au ban, qui m'a raconté ces détails. Une fois premier Consul, le paysan est venu le voir. Napoléon lui a demandé ce qu'il voulait. Le paysan lui a demandé un des biens de son père, nommé le Pantano, et ce bien valait un millùm. Napoléon le lui a donné. Les fils de ce paysan sont aujourd'hui tous des plus riches.
Napoléon avait donné les biens de son père aux Ramolino, sa famille maternelle ; il n'en avait pas le droit. Les Bonaparte n*ont rien dit ; pendant sa puissance, ils ont tout accepté de lui. Depuis sa mort et dernièrement, ils ont intenté un procès pour répéter ^ ces biens aux Ramolino.
Pozzo di Borgo triomphe en Corse, comme il a triomphé de son ennemi les Metternich, Wellington et Talleyrand aidant; car son neveu, qui est payeur ici, a plus de cent mille livres de rente. Je suis logé dans une de ses maisons.
Je vais aller à Sassari, la deuxième capitale de la Sardaigne, et j'y resterai peu de jours. Ce que j'ai à y faire est peu de chose pour le moment, la grande question, si je ne me suis pas trompé, se décidera à Paris, et il suffit que je me procure un échantillon de la chose. Ne vous cassez pas la tète à chercher ce que ce peut être, vous ne trouveriez jamais.
Je suis si fatigué de la lutte dont je vous ai si souvent entretenue, qu'il faut qu'elle finisse, ou je succomberai. Voilà dix années de travail sans aucun fruit ; le plus certain est la calomnie, Tinjure, les procès, etc. Vous me dites à cela les plus belles choses du monde ; mais je vous réponds que tout homme n'a qu'une dose de force, de sang, de courage, d'espoir, et ma dose est épuisée. Vous ignorez l'étendue de mes souffrances ; je ne devais ni ne pouvais vous les dire toutes, et je n'ai plus qu'à me procurer la tranquillité la plus absolue. J'ai donc formé deux ou trois plans de fortune.