‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 80 sur 93 · Terme de jurisprudence : réclamer · texte numérisé non relu

Terme de jurisprudence : réclamer

Voici le premier; s'il échoue, j'irai au second. Puis, après, je reprendrai la plume, que je n'aurai cependant pas quittée. Hier, je voulais vous écrire, et j'ai été accablé des lueurs d'une inspiration qui m'a dicté le plan d'une comédie que vous avez déjà condamnée, la Première Demoiselle. Ma sœur trouve cela superbe ; George Sand, à qui je l'ai contée à Nohant, m'a prédit le plus grand succès ; cela me l'a remise en main, et le plus diCBcile est fait ; c'est ce qu'on nomme le scénario, la détermination de toutes les scènes, des entrées et des sorties, etc. J'ai entrepris la Physiologie du Mariage et la Peau de Chagrin contre l'avis de cet ange que j'ai perdu. Je vais, durant les retards de ce voyage, entreprendre cette pièce contre le vôtre.

Ajaccio, YI mars.

Je ne sais d'où je vous enverrai cette lettre, car j'ai si peu d'argent que je regarde à un affranchissement qui coûte cent sous ; mais de Sassari, j'irai à Gènes, et de Gènes à Milan. C'est la route la moins coûteuse pour revenir, à cause des non-séjours et de la fréquence des occasions, et, à Milan, j'ai un banquier sur qui je puis compter ; à Gènes aussi. Ainsi, ne vous étonnez pas du retard que subira cette lettre. Une fois parti de Corse, je n'aurai sans doute ni le temps ni la facilité d'écrire, et je l'affranchirai où je pourrai ; elle sera toute prèle.

La Méditerranée a été mauvaise; il y a ici des négociants qui croient leurs bâtiments perdus. Moi, pour risquer le moins possible, j'ai pris la route de Marseille et de Toulon, et, à Toulon, j*ai pris le bateau à vapeur qui porte les dépèches. Cependant, j*ai horriblement souffert, et j'ai dépensé beaucoup d'argent. Cependant, je crois la voie d'Odessa la plus sûre, la plus directe et la moins coûteuse pour aller chez vous, car on peut aller par mer pour quatre cents francs de Marseille à Odessa. D'Odessa à Berditchef, il oe doit pas coûter cher, si surtout vous veniez à Kiew, à ma rencontre. Vous voyez que partout je pense à votre cher Wierzchownia.

La Corse est un des plus beaux pays du monde ; il y a des montagnes comme en Suisse, mais pas les lacs. La France ne tire pas, ne sait ou ne veut pas tirer parti de cette belle contrée ; elle est grande comme dix de nos départements; elle devrait avoir cinq

millions d'habitants ; elle en a trois cent mille à peine. Cependant nous commençons à y faire des routes et à y exploiter les forêts, qui recèlent d'immenses richesses, comme le sol tout à fait ignoré. D peut y avoir là les plus belles mines du monde en marbre, charbon, métaux; mais personne n'a étudié le pays à cause des dangers, des bandits, etc.

Au milieu de mes douleurs maritimes et de la nuit sur le bateau, je me suis rappelé l'indiscrétion que j'ai conunise en vous chargeant de m'avoir un houka à Moscou, dans ma rage passionnée du latakié que j'ai fumé chez George Sand et que LAmartme avait rapporté; j'ai été spasmodiquement si malheureux de cela, que j'en ris en me souvenant de ma maladie. Je suis bien désolé de ne pas en avoir trouvé un à Paris, car il me ferait passer le temps ici et dissiperait l'ennui qui m'y a atteint pour la première fois de ma vie, car voici la première fois que je sais ce qu'est un désert où il y a des inconnus quasi sauvages.

Ce matin j'ai appris qpi'il y a ici une bibliothèque, et demain, de dix heures à deux heures, je pourrai y lire. Quoi ? Voilà l'inquiétant, n n'y a ici ni cabinet de lecture, ni filles, ni théâtres populaires, ni société, ni journaux, ni aucune des impuretés qui annoncent la civilisation. Les femmes n'aiment pas les étrangers ; les hommes se promènent toute la journée en fumant. C'est une paresse incroyable. Il y a huit mille âmes, beaucoup de misère, une ignorance excessive des choses actuelles. J'y jouis d'un incognito complet. On ne sait pas ce que c'est que la littérature ni la vie. Les hommes y sont en vestes rondes de velours ; il y a la plus grande simplicité d'habillement, car je me suis mis pour paraître pauvre, et j'ai l'air d'un riche. H y a un bataillon français, et il faut voir ces pauvres officiers, battant le pavé du matin jusqu'au soir. D n'y a rien à faire.

Dès ce soir, je me mets à croquer des scènes, et vais en faire les projets. Il faut travailler de rage. Comme on doit aimer sur ce rocher-là I Aussi y a-t-il des enfants grouillants dans tous les coins, comme des moucherons les soirs d'été.

Adieu pour aujourd'hui. Je ne suis resté que dix-huit heures à Marseille, et dix heures à Toulon. Je n'ai pu vous écrire que d'ici.

Ajaocio, iw ftyriL

Je pars demain pour la Sardaigne dans une petite gondole à rames. Je viens de relire ce que je vous ai écrit, et je vois que je n'ai pas achevé relativement au houka. Vous comprenez que si cela vous cause le moindre ennui, vous laisserez là ma proposition. Quant au latakié, je viens d'apprendre (riez de moi pendant un an), que Latakié est un bourg de l'île de Chypre, à deux pas d'ici, qu'il s'y récolte un tabac supérieur, nommé du nom du lieu où il vient, et je vais me mettre en mesure d'en avoir. Ainsi, rayez cet article.

Je viens de voir un pauvre militaire français, à qui un boulet a emporté les deux mains et qui n'a plus gue deux moignons, et qui gagne sa vie en se faisant la barbe, écrivant, battant du tambour, jouant du violon et jouant aux cartes dans les rues. Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas.

La bibliothèque d'Ajaccio n'avait rien. Je viens de relire Clarisse Barlowe^ et de lire pour la première fois Paméla et Grandisson que je trouve horriblement ennuyeux et bétes. Quelle destinée pour Cervantes et Richardson de ne faire qu'une seule œuvre, et aussi pour Sterne I

Il m'est arrivé le malheur d'être reconnu par un maudit étudiant en droit de Paris qui est revenu se faire avocat dans sa patrie, et qui m'avait vu à Paris. De là, un article dans lô journal de la Corse *. Et moi qui voulais tenir mon voyage à peu près secret I Hélas I Hélas I Quel ennui I II n'y a plus moyen pour moi de mal faire ou de bien faire sans publicité I Juste le huitième jour de ma paisible vie ! Mais Ajaccio est une même maison.

Je l'ai échappé belle. Si je n'avais pas pris la route que j'ai prise et que je fusse venu de Marseille : il y a eu un horrible coup de vent qui a jeté trois navires à la côte.

Ajaccio. Lundi 2 avril.

Ce soir, à dix heures, une petite barque m'emmène, et puis cinq jours de quarantaine à Alghiero, petit port que vous pouvez voir sur la carte de Sardaigne; c'est là, qu'entre Alghiero et Sassari, deuxième

1. Article pam le 31 mars 1838 signé Et. C. (Etienne Gonti), qni toi depuis sénatear et chef de cabinet de Temperenr Napoléon.

capitale de l'ile, se trouve le district d'Argentaray où je vais voir les mines, abandonnées depuis la découverte de l'Amérique. Je ne puis vous en dire plus.

Quand vous aurez ma lettre en votre possession, dans cette jolie chambre et ce beau Wierzchownia, je serai un sot ou un homme d'esprit ; peut-être ni l'un ni l'autre, mais un ambitieux déçu dans une ingénieuse espérance.

AddiOy cara\ j'espère que tout va bien en Wierzchowmej quâ vous y avez un peu pleuré sur César Birotteau^ au moment où je vous écris, et que, pour ce livre-là, vous m'avez déjà écrit que je serais récompensé dans ce monde. Mille caressantes choses à tous ceux que vous aimez. J'ai encore remis d'écrire à M. de Hanski, parce que je le ferai de Milan après y avoir reçu quelques nouvelles. Mais faites-lui mes amitiés et gardez pour vous les plus attachantes et les plus coquettes, comme c'est votre droit.

J'ai saisi l'occasion d'Ajaccio pour vous avoir une lettre du cardinal Fesch.

Alghiero (Sardaigne), 8 arril.

Je suis ici, après cinq jours d'une navigation assez heureuse dans une gondole de corailleurs qui vont en Afrique. Mais j'ai connu les privations des marins ; nous n'avions à manger que le poisson que nous péchions et que l'on faisait bouillir pour faire une exécrable soupe. Il a fallu coucher sur le pont et se laisser dévorer par les puces qui abondent, dit-on, en Sardaigne. Enfin, ici, nous sommes condamnés à rester encore cinq jours en quarantaine sur cette petite embarcation, en vue du port, et ces sauvages ne veulent rien nous donner. Nous venons de subir un effroyable coup de vent, et ils n'ont pas voulu nous laisser attacher un câble à un anneau du port; mais, comme nous sommes Français, un marin s'est jeté à l'eau et Ta été attacher de force. U est venu le gouverneur, qui a donné ordre d'enlever le câble quand la mer serait calme, ce qui, dans leur système de contagidn, est absurde, car, ou nous avons donné le choléra ou nous ne l'avons pas donné. C'est une pure fantaisie de gouverneur, qui veut que l'on fasse ce qu'il a dit. L'Afrique commence ici ; j'aperçois une population déguenillée, toute nue, brune comme des Ethiopiens.

Cagliari, 17 avriL

Je viens de faire toute la Sardaigne, et j'ai vu des choses comme on en raconte des Hurons et de la Polynésie. Un royaume entier désert, de vrais sauvages, aucune culture, des savanes de palmiers sauvages, de cistes; partout les chèvres qui liroutent tous les boui^eons et tiennent tous les végétaux à hauteur de la ceinture. J'ai fait des dix-sept à dix-huit heures de cheval, moi qui n'avais pas monté à cheval depuis quatre ans, sans rencontrer d'habitation. J'ai traversé des forêts vierges, penché sur le cou de mon cheval sous peine de la vie, car, pour les traverser il fallait marcher dans un cours d'eau couvert d'un berceau de lianes et de branches qui vous auraient éborgné, emporté les dents, cassé la tète. C'est des chênes verts gigantesques, des arbres à Uège, des lauriers, des bruyères de trente pieds de hauteur. Rien à manger. A peine revenu de mon expédition, il a fallu songer à revenir, et, sans prendre de repos, je me suis mis à cheval pour aller d'Alghiero à Sassari, seconde capitale de Tile, où il se trouve une diligence, établie depuis deux mois, qui devait me conduire ici, où il y a dans le port un bateau à vapeur pour Gènes. Mais, comme le mauvais temps nous retarde, il faut rester ici deux jours. De Sassari ici, j'ai fait toute la Sardaigne par son milieu. Elle est la même partout. 11 y a un canton où les habitants font un horrible pain, en réduisant les glands du chêne vert en farine et en la mêlant avec de l'argile, à deux pas de la belle Italie I Hommes et femmes vont nus avec un lambeau de toile, un haillon troué, pour couvrir les parties sexuelles. J'ai vu des masses de créatures en troupeau, au soleil, le long des murs de terre de leurs tanières, pour le jour de Pâques. Aucune habitation n'a de cheminée ; on fait le feu au milieu du logis, qui est tapissé de suie. Les femmes passent leur journée à moudre et à pétrir le pain, et les hommes gardent les chèvres et les troupeaux ; et tout est en friche dans le pays le plus fertile du monde. Au milieu de cette profonde et incurable misère, il y a des villages qui ont des costumes d'une étonnante richesse.

Gènes, 22 ayril.

Maintenant, je puis vous raconter l'objet de mon voyage. J'ai tout à la fois raison et tort. L'année dernière, à cette époque, à Gènes même, un négociant me dit que l'incurie de la Sardaigne était si grande qu'il y avait, aux environs des exploitations des mines d'argent, des montagnes de scories qui contenaient le plomb de Febot daai on avait pris l'argent. Aussitôt, je lui dis de m'envoyer à Paris un échantillon de ces scories et que je lenendrûs, tout essai fait, demander à Turin l'autorisation d'exploiter ces tas avec lui. Un an se passe ; mon homme ne m'envoie rien. Voici quel était mon raisonnement. Les Romains et les métallurgistes du moyen âge étaient si ignorants en docimasie que, nécessairement, ces scories devaient, doivent contenir encore une grande quantité d'argent. Or, un ami de Boi^t, grand chimiste, possède un secret pour retirer l'or et l'argent de quelque manière et en quelque proportion qu'il soit mêlé à d'autres matières, sans grands frais . Ainsi je pouvais avoir tout l'argent des scories. Pendant que j'attendais les échantillons, mon Génois se faisait concéder le droit d'exploitation ; et, pendant que j'inventais cette ingénieuse déduction, une maison de Marseille venait à Cagliari essayer les plombs et les scories, et sollicitait, en rivalité avec mon Génois, à Turin. Un essayeur de Marseille, amené sur les lieux, a trouvé que les scories donnaient dix pour cent de plomb, et le plomb dix pour cent d'argent par les méthodes ordinaires. Ainsi, mes conjectures étaient fondées, et j'ai eu le malheur de ne pas agir assez vite. Mais, d'un autre cdté, abusé par les renseignements du pays, j'ai couru à VArgentara, une mine abandonnée, située dans la partie la plus sauvage de l'île, et j'y ai pris des échantillons de minerai. Peutêtre le hasard me servira-t-il mieux que les combinaisons de l'esprit.

Je suis arrêté ici par le refus du consul autrichien de viser mon passeport pour Milan, où je dois aller pour revenir à Paris, car il faut que j'y aille prendre de l'argent. Je vous enverrai ma lettre de là, car je serai dans les possessions autrichiennes, et ce sera du temps économisé pour aller à Brody.

Je croyais n'être qu'un mois en voyage, et j'y serai quarante-

dnq à cinquante jours. Je ne souffre pas moins dans mes affaires que dans mes habitudes de ces retards. Voilà cinquante jours sans avoir de vos nouvelles 1 Et ma pauvre maison que Ton bfttitl... Pourvu qu'elle soit achevée et que j'y regagne le temps perdu. Je vais y faire trois ouvrages de suite, sans débrider.

Allons adieu, cara. Si vous avez vu Gènes, vous devez savoir quelle vie ennuyeuse on y mène. Je vais me mettre à travailler à ma comédie.

Ne me grondez pas trop quand vous me répondrez à cette lettre de voyage, car il faut consoler les vaincus. J'ai bien souvent pensé à vous durant ce voyage aventureux, et j'ai imaginé que vous ne diriez qu'une seule fois: c Que diable allaita faire dam cette gaUre? » Mille tendres choses.

A propos, on a reçu à Paris la statue de Milan ; elle a été trouvée mauvaise, et je n'insisterai pas pour qu'on vous en envoie une répétition ; vous avez assez de la toile de Boulanger.

Vous distribuerez mes amitiés, mes hommages et souvenirs autour de vous, avec votre grâce accoutumée ; ce sera leur donner du prix; et, quant à vous, je mets ici tout e cœur de votre mougik.

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)

Milan, 20 mai-5 Juin 1838.

Cbère comtesse,

Vous savez tout ce que dit cette date ; je commence l'année au bout de laquelle j'appartiendrai au grand et nombreux régiment des ftmes résignées, car je me suis juré, dans les jours de malheur, de combat et de foi qui ont rendu ma jeunesse si misérable, que je ne lutterais plus contre rien quand j'aurais atteint l'âge de

1. Lettres déjà parues dans la CofTetpondanoe de H. de Balxac, mais ayec des variantea, t. !•% édit. iD-18, p. 403 et Buiyantes.

quarante ans. Cette terrible année s'est entamée ce matin, loin de vous, loin des miens, dans ime mortelle tristesse que rien n'a dissipé, car je ne changerai pas moi-même mon sort, et je ne crois point à quelques événements heureux. Ma philosophie sera fille de la lassitude et non du désespoir.

Je suis venu chercher ici une occasion pour m'en retourner en France, et j'y suis resté pour faire un ouvrage dont l'inspiration m'y est venue, après avoir été vainement implorée depuis quelques années. Je n'ai jamais lu de livre où l'amour heureux ait été peint. Rousseau est trop imprégné de rhétorique ; Richardson est trop raisonneur ; les poètes sont trop fioritureurs ; les romanciers-raconteurs sont trop adorateurs des faits, et Pétrarque est trop occupé de ses images, de ses concetti. II voit bien plus la poésie que la femme. U n'y a que Dieu qui ait peint l'amour autour de l'Ue de Saint- Pierre ^ Pope a donné trop de regrets à Héloïse. Nul n'a décrit les jalousies hors de propos, les craintes insensées, ni la sublimité du don de soi-même. Enfin, je veux terminer ma jeunesse par toute ma jeunesse, par une œuvre en dehors de toutes mes œuvres, par un livre à part qui reste dans toutes les mains, sur toutes les tables, ardent et innocent, avec une faute pour qu'il y ait un retour violent, mondain et religieux, plein de consolations, plein de larmes et de plaisirs ; et je veux que ce livre soit sans nom, comme VlmUation de Jésus-Christ. Je voudrais pouvoir l'écrire ici. Hais il faut revenir en France, à Paris, rentrer dans ma boutique de vendeur de phrases, et d'ici là je ne pourrai que le crayonner.

Depuis que je vous ai écrit, il ne s'est rien passé de nouveau ; j'ai revu le duomo de Milan ; j'ai fait le tour du Corso. Mais je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà. J'ai fait connaissance avec toutes les Chimères du grand chandelier de l'autel de la Vierge, que je n'avais vu que très superficiellement ; avec le saint Barthélémy qui tient sa peau en forme de manteau ; avec quelques délicieux anges qui soutiennent le tour du chœur ; voilà tout. J'ai entendu, à la Scala, la Boccabadati dans la Zelmira. Je ne vais d'ailleurs nulle part, et la comtesse Bossi m'a courageusement abordé dans la rue,

lé Sur le lac de Bienne*

en me rappelant notre chère soirée chez Sismondi, aux Chênes. Elle n'était pas reconnaîssable ! Gela m'a fait faire un terrible retour sur moi-même.

Voici deux mois que je n'ai de vos nouvelles. Mes lettres restent à Paris ; personne ne m'écrit, car j'ai été errer dans des pays où la poste n'arrive point. Rien ne m'a mieux démontré que je suis un animal vivant d'affection et de caresses, ni plus ni moins qu'un chien. Les amitiés d'épiderme ne me vont point ; elles me fatiguent et me font sentir plus vivement quels trésors enferment les cœurs où je loge. Je ne suis point Français, dans l'acception de ce mot.

L'auberge m'était devenue insupportable, et je suis, par la grâce de son altesse le prince Porcia, dans une petite chambre qui donne sur des jardins, et où je travaille, chez lui, très à mon aise; comme chez un ami qu'il est pour moi. Alfonso, Serafino, principe di Porcia, est un homme de mon âge, amoureux d'une comtesse Bolognini, plus amoureux cette année qu'il ne Tétait l'année dernière, ne voulait point se marier, à moins qu'il n'épouse la comtesse qui a encore son mari, dont elle est séparée de corps et de biens. Vous voyez qu'ils sont heureux I La comtesse est très spirituelle. Le prince a pour sœur la comtesse San Severino, dont je crois vous avoir parlé déjà.

Milan est tout en l'air pour le couronnement de l'empereur en qualité de roi de Lombardie, et il s'agit, pour la maison d'Autriche, de se mettre en frais et m fiocchi.

Quoique je n'aie vu Florence que par le trou d'une demi-semaine, je préfère Florence à Milan, comme existence. Si j'avais le bonheur d'être aimé assez par une femme pour qu'elle voulût vivre avec moi, ce serait sur les bords de TArno que j'irais cacher ma vie. Mais, après tout, malgré les romans de mon ami George Sand et les miens, il est très rare de rencontrer un prince Porcia, qui a assez de fortune pour vivre où il veut. Moi, je suis pauvre, et j'ai des besoins. Il faut que je travaille comme un forçat. Je ne puis dire à Arabellad'Agoult (voyez les Leêtres (Tun Voyageur) : « Venez à Vienne et trois concerts nous donneront dix mille francs; allons à Saint- Pétersbourg, et les touches d'ivoire de mon piano nous donneront un palais. » Il me faut ce Paris insulteur et ses imprimeries, douze heures de travail hébétant par jour. J'ai des dettes, et la dette est

une comtesse qui m'aime un peu trop tendrement. Je ne puis pas la renvoyer; elle se met obstinément entre l'amour, la paix, l'oisiveté et moi. C'est trop laid, ce sort-là, pour le jeter à qui que ce soit. Je le souhaite à mes ennemis. Il n'y a qu'une seule femme au monde de qui j'accepterais quelque chose, parce que je suis sûr de l'aimer toute ma vie. Mais, si elle ne m'aimait pas ainsi, je me tuerais en songeant au rôle que j'aurais joué. Vous voyez qu'il faut, dans quelques mois, se réfugier dans la vie à la La Fontaine. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que diflScuItés, travaux, espoir inutile. Je n'ai même pas la ressource des deux ans à Diodati, sur le lac de Genève, car je suis maintenant trop vieilli dans le travail pour en mourir, et qui voudrait m'y aider? Je suis comme un oiseau en cage, qui s'est heurté à tous les barreaux ; il reste immobile sur un b&ton, et une main blanche a étendu au dessus le réseau vert qui lui défend de se casser la tête. Vous ne saories croire combien de sombres méditations me coûte l'aspect de cette vie heureuse de Porda, qui loge là sur le Corso de Porta Orientale, à dix maisons de la Bolognini. Mais j'ai trente*neuf ans, cent dn* quante mille francs de dettes ; la Belgique a le million que j'ai gagné, et... Je n'ai pas le courage d'achever, car je m'aperçois que la tristesse qui me dévore serait trop cruelle sur le papier, et je dois faire k l'amitié la gr&ce de la garder dans mon cœur.

Demain, après avoir fait écrire quelques lettres i mes amants, je serai plus gai, et je vous viendrai sage à désespérer un saint

23 mai.

Chère, j'ai le mal du pays. La France et son del, gris la plupart du temps, me serre le cœur sous ce beau ciel pur de Milan. Le duumo, paré de ses dentelles, me soulève l'âme d'indifférence; les Alpes ne me disent rien. Cet air lâche et doux me brise; je vais et viens sans âme, sans vie, sans pouvoir dire ce que j'ai, et si je restais ainsi deux semaines, je serais mort. ExpUquer cela est impossible. Le pain que je mange me parait sans sel ; la viande ne me nourrit pas ; l'eau me désaltère à peine ; l'air me dissout. Je r^arde la plus belle femme comme si c'était un monstre, et je n'éprouve même

pas cette sensation vulgaire que donne la vue d'une fleur. L'ouvrage est abandonné. Je vais repasser les Alpes, et j'espère être dans une semaine au milieu de mon cher enfer. Quel horrible mal que celui de la nostalgie 1 U est insaisissable, indescriptible. Je ne suis heureux que pendant le moment où je vous écris, où je me dis que ce papier ira de Milan à Wierzchownia ; alors seulement la pensée interrompt cette noire existence sous le soleil, cette atonie qui relâche les liens de la vie. C'est la seule opération qui maintienne l'union de l'âme et du corps.

34 mai.

J'ai vu la comtesse Bossi ; j'ai été frappé du peu de ressources qu'il y a chez les Italiennes. Elles n'ont ni esprit ni instruction ; elles comprennent à peine ce qu'on leur dit. Dans ce pays-ci, la critique n'existe pas et je commence à croire que la renommée a raison quand elle attribue aux Italiennes quelque chose de trop matériel en amour. La seule femme spirituelle et instruite que j'aie rencontrée en Italie est la Gortanse, de Turin.

Je suis allé voir les fresques de Luini à Saronno, et elles sont dignes de leur réputation. Celle qui représente le Mariage de la Vierge est d'une suavité particulière. Les figures sont angéliques, et, ce qui est très rare dans les fresques, les tons en sont doux et harmonieux.

n n'y a pas d'occasion pour retourner en France. Il faut que je me résolve à prendre la voie ennuyeuse et fatigante des mallepostes sardes et françaises.

1" juin.

Mon départ est arrêté pour après-demain, sauf erreur, et je crois que jamais je n'aurai revu la France avec plus de plaisir, quoique mes affaires doivent y être très embrouillées par ma trop longue absence. Si je suis six jours en route, cela fera trois mois^ et, en tout, sept mois d'inaction littéraire. U faut huit mois de travaux consécutifs pour réparer tout ce donunage. J entrerai dans ma petite maison pour y daneurer bien des nuits à travailler.

5 Juin.

Je suis allé à la poste pour savoir si quelqu'un aurait eu Tidée de m'écrire poste restante. J'ai trouvé une lettre de la bonne comtesse Loulou S qui vous aime et que vous aimez, et où votre nom était prononcé au milieu d'une phrase mélancolique qui m'a tiré des larmes, car, dans Tespèce de nostalgie où je suis, figurez-vous oe qu'a été le rappel de Hl Landstrasse et de la Gemeindegasse / Je me suis assis sur un banc de café et suis resté près d'une heure les yeux attachés sur le duomo, fasciné par tout ce que cette lettre rappelait^ et tous les incidents de mon séjour ont passé devant moi dans toute leur vérité, dans toute leur candeur de marbre. Ah ! que ne doitron pas, je ne dis pas à celle qui nous cause de pareilles souvenances, mais au fragile papier qui les réveille ! H faut songer que je suis sans nouvelles de vous depuis trois mois, par ma faute l Vous savez pourquoi. Mais vous ne saurez jamais d'où me vient cette soif pour la fortune!

Je vais écrire à la bonne Loulou, sans lui dire tout ce qu'elle a fait par sa lettre, car ce sont de ces choses qu'il est difScile d'exprimer, même à cette bonne Allemande ; mais elle a parlé de vous avec tant d'âme, que je puis lui dire que, ce qui est amitié chez elle, est chez moi un culte qui ne finira jamais. Elle me dit si gentiment qu'une de mes amies, pas la véritable, mais Vautre^ est à Venise ; vraiment, elle m'a ému aux larmes. Quelle douleur perpétuelle d'être toujours si près de vous en pensée et si loin en réalité ! Ah ! chère, le dôme était bien sublime pour moi le S juin, à onze heures 1 J'ai vécu là pour une année.

Allons, adieu. Je pars demain, et, dans dix jours, je répondrai à toutes vos lettres, trésors qui se sont amassés pendant cet horrible voyage. Que Dieu veille sur vous et les vôtres, et n'oubliez pas un pauvre exilé qui vous aime bien.

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