Voici cette lettre
Paris, 20 Janvier 1840 « Monsieur,
> n était trop tard ce matin, et je n'ai pu vous trouver. Cependant j'aurais désiré causer avec vous de votre portrait. Souverain ne connaît rien en fait d^édition de gravure, et n'ose encore se décider pour la grande gravure. Il veut avant, je pense, prendre ses renseignements. Si nous l'attendons, nous risquerons, vous de ne point avoir votre portrait, moi de ne point le faire, lequel dernier cas est fort vexant pour moi. Une fois lait et exposé, la question du graveur se résoudra facilement, j'en suis sûr. Cela dépendra du succès du tableau.
» Veuillez donc, je vous prie, que nous commencions. Le temps nous presse, mais noua presse si fort qu'il n'y a pas à en perdre le moindre peu. S'il vous est possible, commençons demain à l'heure convenue, de trois heures ou trois heures et demie, & cinq. Je vous attendrai impatiemment. Dans le cas où vous ne pourriez venir, jetez-moi, je vous prie, un petit mot à la poste.
> Recevez, Monsieur, mes salutations empressées.
> B. MBISSONIBR,
» 15, Quai Bourbon. »
j'ai souffert outre mesure, ou j'ai eu des travaux inouïs, ou j'ai eu de ces déplorables affaires que vous ne connaissez pas.
Voici vingt jours que je souffre beaucoup d'une espèce de cbolérine ou inflammation d'entrailles causée par un surcroît de chagrins et de travaux, car les uns ne vont pas sans les autres. J'ai fait la comédie en cinq actes de Mercadet, mais Frederick y a voulu des changements. Les intérêts qui se battent sur le cadavre de la Porte- Saint-Martin en empêchent l'ouverture provisoire que le ministre m'avait accordée; ainsi, les trois ou quatre espoirs qui se sont allumés successivement se sont successivement éteints. Dans ces dernières espérances, dansées derniers efforts, mon énergie s'est abattue et, en ce moment, je ne vaux pas un insecte fiché sur du carton dans la boîte de quelque naturaliste amateur. Je suis surchargé de travaux, d'obligations, d'affaires, si bien que je ne m'y reconnais plus, et qu'une vie aussi embarrassée que la mienne ne m'intéresse plus. Ceci est à la lettre; je voudrais offrir la moitié de mon fardeau à quelque passant bénévole. Si vous savez une femme qui ait besoin d'exercer de grandes facultés, qui s'ennuie d'une vie monotone^ qui veuille d'une position où il y a à conquérir et à combattre, qui soit affriandée d'une première campagne d'Italie, qui ait trente-six à quarante ans et de quoi guerroyer, envoyez-la-moi ; je l'occuperai très bien.
Plaisanterie à part, je suis très seul quand la cervelle me manque ou se couche pour se reposer. Il y a quelque chose d'humiliant à penser qu'une petite inflammation de quelque viscère de bas étage empêche l'exercice de nos facultés les plus élevées.
J'ai le Curé de Village à achever et une foule de choses. Pierrette est retenue par la préface, et par le libraire, je ne sais pour quelle cause. Notre commerce de livres va si mal que je ne croîs pas qu'il s'écrive dix volumes d'ici à deux ans. La Belgique a ruiné la littérature française. Quelle ingénérosUé chez ceux qui nous lisent ! Si chacun avait refusé l'édition belge et voulu, comme vous le faites, l'édition française, s'il s'était rencontré deux mille personnes ainsi sur le continent, nous étions sauvés. Et la Belgique nous vend à vingt ou trente mille ! Le mal cessera par la force du mal. En attendant, nos poètes meurent ou deviennent foiis.
21 LJuinl.
Aller vous voir, parcourir le Rhin, voir la Prusse et la Saxe, est chez moi un désir d'amoureui, de nonne, d'enfant, de jeune fille, tout ce qu'il y a de plus violent. Mais mes intérêts sont si violemment menacés et je suis si pauvre, qu'il m'est interdit de bouger. Oh ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'envie, de désirs réprimés, de souhaits, dans ce que je vous écris ici, combien de fois mon imagination et mon cœur ont fait ]e chemin I
Votre dernière lettre est venue au milieu de mes plus cruels ennuis, et je n'ai pu vous répondre inunédiatement. Nos deux existences, l'une tranquille et profonde, et l'autre bouillonnante et rapide, coulent toujours parallèlement; mais il y a quelque chose qui m'afflige profondément: c'est ce défaut de cohésion. Quand la pensée a constamment traversé l'espace, quand elle a mille fois comblé le vide, on sent que ce n'est pas tout. 11 manque je ne sais quoi, ou je sais trop bien quoi. Ces ailes sans cesse déployées et reployées causent une souffrance ; ce n'est pas lassitude, c'est pire. U me prend parfois des désirs violents de quitter tout, de recommencer autre chose que cette vie, comme aux enfants de quitter le jeu. Je voudrais savoir si vous avez ces mouvements d'âme, et je vous le demande parce que je sais que vous êtes vraie et au-dessus de bien des petitesses de vanité, qui fait que l'on se drape pour soimême. Mais vous me répondrez par quelque retour reUgieux vers les choses célestes et par quelque phrase foudroyante contre notre nature humaine. Je ne voudrais cependant pas vous ôter de votre religion ce que le regard ôte d'une glace en s'en servant, car elle est un des plus grands charmes de votre esprit et de votre cœur. Je ne quitte jamais une lettre de vous sans croire à quelque chose de divin, et je ne vous parle pas des regrets que me cause alors cette insupportable idée de l'éloignement. U me semble que tout irait bien pour moi, si la divinité était près de moi.
Je vous en prie, écrivez-moi donc tous les quinze jours ; vous êtes dans une solitude profonde et sans beaucoup de travaux; cela vous est facile, et quand on ^ait qu'on fait ainsi du bien à un pauvre être qui n'a personne et qu'on réchauffe, n'es^ce pas une œuvre de charité?
J'ai passé toute une soirée à me demander, en récapitulant le nombre de jours que je suis sans lettre de vous, les causes de ce retard. Est-ce indifférence? Est-ce que tous n'auriez plus d'amitié pour moi 7 Quelque calomnie a-trelle été de Paris en Ukraine ? Seriezvous souffrante? Avez-Yous quelque nouveau chagrin ? Hais, dans tout ce que je me suis dit, je voyais toujours le sujet d*une petite lettre. Ah I certes, vous ne savez pas dans quel inextricable lads de difBcultés je suis, autrement vous me consoleriez de votre voix douce et de vos chères espérances. Quand je suis longtemps sans avoir quelque chose de vous, ne fut-ce qu'une page, je crois que je devins exécrable.
90Jaiii.
Je vais faire partir cette lettre et n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, mais beaucoup à vous ajouter sur mon chagrin d'être abandonné par vous,
3 juillet.
J'ai votre lettre, le numéro cinquante-cinq, et je réponds aux questions. Primo: Je n'ai pas reçu le portrait de Wierachownia; non, je n'ai rien reçu, absolument rien. Seconda: Borget est en Chine. Tertio : Je vous ai oublié M. de Custine, mais il a été superbe à la représentation de Vautrin. H avait une Ic^e d'avaniscène, et il a applaudi à tout rompre ; il s'est conduit supérieurement bien. Si je vous ai dit de ne pas écrire rue de La Rochefoucauld, c'est qu'il s'écrit dans cette rue un livre, et que ce livre sera terrible, et que je ne veux pas que vous fassiez la moindre imprudence. Il y aura des colères d'autant plus justes qu'o9» a été très bien reçu. Mon amitié voit un danger et le signale par avance, croyez-le bien.
Je vous remercie du fond de T&me de votre lettre et sois au désespoir de vous savoir souffrante pendant que je vous accusais de ne pas m'écrire. L'injustice à distance est quelquefois de la sollicitade. Oui, je le veux bien, les Paysam seront pour M. de Hanski, si je les fais. Je suis au bout de ma résignation. Je crois que je quitterai la France et que j'irai porter mes os au Brésil, dans une entreprise folle et que je choisis à cause de sa folie. Je ne veux plus supporter
Texistence que je mène; assez de travaux inutiles. Je vais brûler toutes mes lettres, tous mes papiers, ne laisser que mes meubles, les Jardie^, et je partirai après avoir confié les petites choses auxquelles je tiens à Tamitié de ma sœur. Elle sera le dragon le plus fidèle de ces trésors. Je donnerai ma procuration à quelqu'un, je laisserai mes œuvres à exploiter, et j'irai chercher la fortune qui me manque; ou je reviendrai riche, ou personne ne pourra savoir ce que je serai devenu. C'est un projet excessivement arrêté qui sera mis à exécution cet hiver, avec ténacité, sans rémission. Mon travail ne paiera pas ma dette. Il faut aviser à autre chose. Je n'ai plus que dix années de véritable énei^e, et si je n'en profite pas, je suis un homme perdu. U n'y a que vous au monde qui serez instruite de ceci. Certaines circonstances peuvent précipiter mon départ. Cependant, quelque rapide que puisse être ce terrible projet, vous recevrez toujours mes adieux. Une lettre, timbrée du Havre ou de Bordeaux, vous dira tout. Ce projet n'a pas été formé sans des heures, des jours et des nuits bien tristes. Ne croyez pas que je renonce à la vie littéraire et à la France sans les plus affreux déchirements. Mais la misère est implacable et si j'allais plus loin elle deviendrait honteuse, intolérable.
Je sais que ce que je vous écris là doit vous faire une peine infinie, mais ne vaut-il pas mieux vous le dire en vous expliquant mes raisons, que de vous le laisser brutalement apprendre par les journaux ? Cependant, je vais tenter un dernier coup de dés, ma plume aidant. Si cela peut réussir, je m'en tirerai pour un instant. D'ailleurs, peut-être irais-je vous dire adieu, peut-être y a-t-il bien des chances pour que j'aille me reposer trois mois chez vous, au lieu d'aller me reposer trois mois chez madame Carraud.
Ahl chère, vous ne savez pas ce que c'est, après avoir fait quinze volumes en quinze mois, de faire seize actes de pièces de théâtre, comme Paméla Giraud, Vautrin, Mercadet, inutilement, car il n'y a plus d'espoir de faire rouvrir la Porte-Saint-Martin. Les procès, qui se bataillent sur ce cercueil, empêchent tout. Les Français ferment pour trois mois pour se rafraîchir. La Renaissance est morte. Il n'y a pas un théâtre ou Frederick puisse jouer. J'ai tenté le Vaudeville, dans sa nouvelle salle ; mais le directeur n'a pas le sou.
Vous me demandez des détails sur Victor Hugo. Victor Hugo est un homme excessivement spirituel ; il a autant d'esprit que de poésie. II a la plus ravissante conversation, un peu à la Humboldt, mais supérieure et admettant un peu plus le dialogue. U est plein d'idées bourgeoises. U exècre Racine ; il le traite d*homme secondaire. II est fou à cet endroit. II a quitté sa femme pour J..., et il en donne des raisons d'une insigne fourberie (il faisait trop d'enfants à sa femme. Remarquez qu'il n'en fait pas à J...). En somme, il y a plus de bon que dé mauvais chez lui. Quoique les bonnes choses soient une continuation de l'orgueil, quoique tout soit profondément calculé chez lui, c'est en somme un homme aimable, outre le grand poète qu'il est. II a beaucoup perdu de ses qualités, de sa force, de sa valeur, par la vie qu'il a menée. 11 a considérablement aimé.
Août.
J'ai tenté un dernier effort ; j'ai fait à moi seul la Revue parmenne, comme Karr fait les Guêpes, Le volume a paru. J'ajourne encore l'exécution de mon projet sur le Brésil. On aime tant la France I Je vais résister. Je vais entreprendre les Scènes de la Vie militaire. Je commencerai par Montenotte, et j'irai, sans doute, en septembre ou octobre, vers Nice, Albenga et Savone pour examiner les lieux où se sont faites ces belles manœuvres.
Cette lettre est restée deux mois dans ma table. J'ai été empêché par tant d affaires I Mais, enfin, elle va partir, vous portant les témoignages d'une affection toujours au lendemain de notre rencontre sur le Créty et vieille de huit années.
Allons, mille tendresses et mUle encore. Me voilà faisant de la politique et me posant comime ami des Russes. Que Dieu vous bénisse I L'Alliance russe est dans mes idées. Je hais les Anglais.
Pierrette va paraître. Vous pouvez la faire Ure à Anna, quoique vous en disiez. Il n'y a rien d'improper.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)
Sèvres, 1" octobre, — 16 novembre 1840.
Chère comtesse ,
Je reçois à riostant votre dernière lettre. Mon Dieu ! que vous dire. Tout ce qu'elle contient de bon, d'expansif, et de consolant ferait accepter des misères supérieures à la mienne, s'il en existait. Je n'ai que de tristes choses à répondre à des choses tristes.
D'abord, j'avais complètement arrêté le projet de vous aller tenir compare pendant tout l'hiver ; mon avoué s'y est opposé par des raisons bien sages, mais qui ne me satisfont pas. Oui, j'avais rêvé sept à huit mois de paix, de tranquillité, de travaux constants, mais sans fatigues, d'oubli complet de tous mes tourments de tous les genres ; toutes mes dispositions étaient faites ; j'allais voir Berlin, Dresde et je venais. Il faut remettre. Votre pressentiment était juste ; tout allait avoir Ueu et j'étais d'une joie infinie et que rien ne peut exprimer. Ce serait, hélas, fou et imprudent. Mes affaires sont en trop mauvais état. J'encloue mes canons, je fais retraite, et reviendrai en force. Je vous expliquerai tout cela fort en détail. Mais, avant tout, je veux répondre à ce que vous me demandez et qui m'a fait sourire ; je croyais que vous ne deviez pas avoir besoin de le demander; vous deviez en être sûre. Oui, je ne prendrai jamais de résolution extrême en quelque sens que ce soit, sans vous avoir été voir. Quand je m'abandonnerai, comme on dit, à la grâce de Dieu, je commencerai par m'abandonner à la grâce de votre Hautesse, en bon mougik, Vous avez le pas sur Dieu, car je vous confesse, à mon grand détriment, que je vous aime beaucoup plus que lui. Vous m'en gronderez, mais pourquoi mentirais-je? Je sautais dans vos terres de Paulo^ska avec vous, en vous lisant. Pour un rien je me ferais Russe, si....
Mais le si est trop long à débrouiller. Tout n'est pas dit sur mon voyage ; on me Ta fait abandonner, mais je ne Tai pas abandonné. Gela tient beaucoup à la finance, et à rarrangement des affaires politiques, car nous sommes furieusement à la guerre. Je ne comprends pas qu'on ne s'entende pas.
Si vous saviez ce qu'est, au milieu de ma vie agitée, une lettre de vous et surtout une lettre comme celle que je reçois. Oh I vous m'écririez plus souvent que vous ne le faites, vous me diriez bien tout ce que vous faites et tout ce que vous pensez.
Vous devez avoir maintenant Vautrin et Pierrette. Pierrette est un diamant. Dans une vingtaine de jours paraîtra le Curé de Village^ mais tronqué. Je n'ai pas le temps d'achever ce livre. Il manquera précisément tout ce qui concerne le curé, la valeur d'un volume, que je ferai pour la seconde édition. Le libraire et moi nous ne pouvons pas nous entendre sur cette augmentation de volumes ^
16 noYembre 1840.
Précisément un mois et demi d'intervalle I Et tant de choses à vous dire que je ne le puis. D faudrait des volumes. Peuirètre ceci vous éclairera- t-il : à compter du moment où vous recevrez cette lettre, écrivez-moi à l'adresse suivante : Monsieur de Breugnol, rue Basse, n^ 19, à Passy, près Paris. Je suis là, caché pour quelque temps. Cependant si vous m'adressiez dans l'intervalle des lettres à Sèvres je les recevrais.
Chère comtesse, il m'a fallu déménager très lestement et me fourrer là où je suis. Mais, comme dit Marie Dorval, les affaires d'argent ce ne sont que des ennuis ; il n'y a de misère et de chagrin que dans les choses du cœur, et si tout va mal pour moi financièrement parlant, tout va bien, car je vais en Russie, et j'irai vous voir, dès que j'aurais gagné Taisent de mon voyage. J'espère partir pour Berlin du V février au 1"' mars ; je resterai un mois à B^Un et quinze jours à Dresde, et je serai chez vous à la mi-avril.
J'ai pris ma mère avec moi et je ne puis quitter de chez moi sans avoir approvisionné la maison pour une année. Il est vraisemblable
i. Ce projet ne fut Jamais mis à exécution.
que je resterai juin et juillet à Saint-Pétersbourg, et que je vous reviendrai une seconde fois en automne.
Dans l'intervalle où cette lettre est restée commencée dans mes
papiers, qui ont été un grand mois dans des caisses et bouleversés
avec toute ma bibliothèque, j'ai reçu une lettre de la maison de
banque Rougemont et Lowenberg, qui me dit d'aller chercher le
tableau que vous m'avez annoncé. Ainsi soyez tranquille à ce sujet
comme au sujet de tout ce qui nous intéresse, car vous m'avez écrit
des choses superflues. Il va sans dire que si j'ai gagné mes écus plus
promptement que je ne l'estime, je partirai plus tôt. Je oonmience
à prendre mon cher pays dans une exécration profonde ; vous ne
savez pas quelle pétaudière cela est, et j'aimerai mieux la Hollande,
je crois, le pays le plus anti-littéraire du monde. Enfin, chère, nous
causerons d'ici à peu de temps, et nous en avons pour plus d'une
soirée. Mon Dieu, y a-t-il longtemps que je ne vous ai vue ! Cela me
parait un rêve que de savoir en moi-môme que je partirai, que j'irais,
que chacun de mes pas me rapprochera de vous. J'ai retrouvé des
forces pour les travaux que je fais en ce moment en pensant qu'ils
me donneront la liberté d'aller me promener en Allemagne, et que
je vous trouverai au bout de mes courses.
J'achève en ce moment k Curé de Village ; c'est une grande chose et qui m'occupe beaucoup.
Mes derniers efforts ont été bien empoisonnés par des souffrances qui dépassent la mesure de ce qu'un homme peut soufDrir ; mais je n'ai ni le temps, ni l'espace, ni la force de vous en dire un seul mot; ce sera pour plus tard. Je ne puis que vous envoyer cette lettre écrite en deux mois, car en ce moment, j'ai : 26 novembre, et pourvu qu'elle vous dise ma dernière résolution c'est assez, je crois, car il y a beaucoup de choses là*dessous.
Non plus adieu, chère, mais à bientôt, car, trois mois, c'est bientôt. Je vous écrirai bien encore une ou deux fois d'ici le jour où je prendrai le bateau du voyage. Mille tendresses d'amitié, mille bonnes espérances et tout ce qu'un long attachement comporte de gracieuses pensées et de fleurs souvent comprimées au fond de l'âme. Bien des choses de votre dernière lettre m'ont fait du bien desquelles je ne vous parlerai point, mais je ne vous croyais ni autant de persistance ni autant de volonté. Quand vous m'avez fait voir que les excellents
conseils que je vous donnais à Genève étaient suivis et que vous les suiviez, il m*a pris un tressaillement.
Mille bons souvenirs à tous œux que je connais parmi ceux qui vous entourent, et bien des choses à M. de Hanski.
Vous êtes encore revenue sur : m F élégant empirer, etc.*. Coquette! Mais vous m'avez fait tristement sourire.
U y a une nouvelle bien grave aussi chez moi. Je prends ma mère avec moi ; surcroît de peines et de travaux. Mais !...
À MADAME HANSKA, A WI£RZGH0WNIA (uKRAINE)
16 décembre 1840.
J'ai enfin pu aller chez Rougemont et Lowenbei^ retirer le paysage de Wierzchownia. J'ai rapporté moi-même cette caisse faite avec des bois du nord et qui, en se brisant, ont exhalé des parfums délicieux, ravissants, qui m'ont donné conune une nostalgie. Si vous vous chauffez avec ces bois-là, c'est une volupté que de tisonner ; c'est plus qu'un plaisir. Le paysage a souffert ; ainsi les voyages, s'ils forment la jeunesse, nuisent aux tableaux. Mais, chère des chères, la toile est immense ; nous n'avons pas d'espaces si grands dans nos trous d'alvéole, qu'on appelle à Paris des appartements. Je mettrai l'original aux Jardies, si je les conserve, et je vais en faire faire une réduction par mon cher Borget, qui est revenu de Chine ces jours-ci, et qui travaille pour le Salon de cette année, afin de le mettre sous mes yeux dans mon cabinet. J'ai eu bien du plaisir à contempler cette toile ; mais vous ne m'avez pas dit que vous eussiez une rivière devant votre pelouse, ni que vous eussiez un Louvre. Tout cela me semble bien joli, bien beau, bien frais ; les fabriques sont élégantes et nous ne sommes pas mieux ici. Quelle mélancolie à l'arrière-plan !
Comme on devine les steppes et ce pays sans une émioencel Vous avez bien fait, c'est une bonne action que de m'avoir envoyé la pein* ture de votre habitation ; mais je voudrais aussi une vue de Paulowska.
Chère, cela n'a pas diminué l'envie que j'ai d'aller vous voir, et que je mettrai à exécution. Je travaille nuit et jour pour arranger ici mes affaires et me faire la bourse du voyage. Vous me verrez, par un beau jour, débarquer par ce pont si gentil.
Ceci n'est qu'un petit mot de réception pour vous dire que maintenant mes regards seront sans cesse sur vos fenêtres et sur les colonnes de votre péristyle, que, tout en cherchant mes idées, je me promènerai sur cette pelouse.
Le Curé de Village parait dans quelques jours. Les Mémoires de deux jeunes Mariées s'achèvent. Mon avoué, un homme d'un admirable caractère, maintient ma dette par la procédure. Je donnerai deux pièces de théâtre et une foule d'articles. Je laisserai mes épreuves à corriger à des amis en partant, car j'aurai bien une dizaine de volumes de réimpressions pendant que je voyagerai .
Je viendrai à vous peut-être académicien, mais certainement avec la satisfaction d'avoir publié le Curé de Village qui est une des pierres du fronton de mon édifice. J'emporterai de l'ouvrage avec moi. Je voudrais bien savoir à qui m'adresser pour n'éprouver aucun
désagrément à la frontière pour mes manuscrits. Croyez-vous qu'il faille écrire à Saint-Pétersbourg, ou que quelques mots de Pahlen, votre ambassadeur, suffisent? Je voudrais bien avoir un renseignement là-dessus, parce qu'alors je vous apporterais vos manuscrits.
Quand j'ai vu votre cage, il m'a semblé que c'était le mienne, et que je devais vivre là. Vous m'avez fait bien heureux, et vous aviez le pressentiment de mon plaisir en me demandant si souvent si j'avais le tableau.
Hier, 15, cent mille personnes dans les Champs-Elysées. Chose qui ferait croire à des intentions dans les effets naturels, au moment où le corps de Napoléon, est entré aux Invalides, il s'est formé (le 15 décembre), un arc-en-ciel au-dessus des Invalides. Victor Hugo a fait un poème sublime, une ode sur le retour de l'Empereur. Depuis le Havre jusqu'au Pecq toutes les rives de la Seine étaient noires de monde et toutes ces populations se sont agenouillées quand
ce bateau passait. C'est plus grand que les triomphes ronudns. D est reconnaissable dans son tombeau : la chair est blanche ; la main est parlante. D est Tbomme des prestiges jusqu'au bout et Paris, la ville des miracles. En cinq jours, on a fait cent vingt statues, dont sept ou huit superbes, cent colonnes triomphales, des urnes de vingt pieds de haut et des tribunes pour cent mille personnes. Les Invalides étaient tendus en velours violet parsemé d'abeilles. Mon tapissio' me disait ce mot pour expliquer la chose : « Monsieur, dans ces cas-là, tout le monde est tapissier ! »
Allons, adieu. Je travaille, et chaque heure perdue est un retard pour mon voyage. Je vous donne aujourd'hui le plus prêdeux autographe des autographes, car Frederick Lemattre n'écrit jamais un mot, et il est aussi grand que Talma ^
Mille gracieux et tendres hommages ; mes amitiés, mes souvenirs à tous ceux qui vous entourent. Vous devez avoir maintenant une Pierrette complète. Vous trouverez ici mille choses que j'ai à vous dire et que le papier ne me permet plus d'exprimer.