‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 92 sur 93 · Voici celte lettre · texte numérisé non relu

Voici celte lettre

Vendredi soir.

« Mon cher Balzac,

» Ainsi que noas en sommes convenus, tous recevez en même temps que la présente, la visite de M. Gormon, mon ami, et qui bientôt, j'en suis sûr, sera le vôtre. Terminons promptement l'affaire dont je vous ai parlé. Croyez-moi, vous en serez content. Et surtout n^oubliez pas (ceci est une observation toute d'amitié) que moi, qui vous suis tout dévoué, depuis quatre mois je suis les bras croisés, et cela, uniquement pour vous avoir aimé et écouté. Soyez raisonnable^ — ce qui ne veut pas dire ici : soyez facile ; — soyez raisonnablej cela veut dire : entendes bien vos intérêts, les miens, ceux de votre gloire et ceux de ma petite réputation.

> Je rencontre à Tinstant Hugo, à qui j'ai tout dit, et qui feit des vœux bien sincères et bien ardents pour que tout se termine bien,

j» Tout à vous de cœur.

» frâdArigr. »

c A demain, je Tespère. »

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)

Mars 1841.

Chère comtesse,

J'ai reçu votre chère lettre numéro cinquante-sept datée du 29 décembre 1840, et si j'y réponds un peu tard, c'est que j'ai eu bien à faire. Vous voyez que l'adresse que je vous ai indiquée est bonne.

Je ne pourrai partir qu'après avoir arrangé mes affaires, de manière à avoir une trêve, et j'ai encore bien des choses à faire pour cela. J'ai trois volumes à écrire et une comédie; mais, patience; un jour je prendrai ma volée.

Voici enfin, le Curé de Village qui a passé. C'est un livre qui a coûté bien du temps, vous le verrez en le lisant. Encore n'est-il ni fini ni parfait. N'ayez aucune peur ; quand je serai en route, je vous écrirai de chaque ville d'Allemagne où je ferai une station.

Je travaille immensément et j'ai à peine le temps de vous écrire. J'ai fait le mois dernier un roman intitulé une Ténébreuse Affaire dans le journal le Commerce, et un commencement de livre intitulé les Deux Frères, dans la Presse. J'ai les Lecamus, dans le Siècle, une étude sur Catherine de Médicis, dans le genre du Secret des Ruggieri. Je fais en ce moment un roman pour le Messager, et j'achève, pour mon libraire, les Mémoires de deux jeunes Mariées. C'est bien de l'ouvrage, tout celai Sans compter de petites bêtises, comme les Peines decceurd^une chatte anglaise, une Note à ja Chambre des députés sur la propriété littéraire, etc. Enfin, pour conquérir un moment de liberté, je travaille comme un misérable, et je regarde cette terre promise : le balcon, l'angle de la maison et le cabinet de travail ^ I

Avant de vous faire faire les Jardies, il faut que je sache si cette chaumière me restera, si je n'en serai point dépouillé.

!• Da paysage de Wierichownia.

Dès que je partirai, je me mettrai en mesure de ne pas être arrêté par la douane en n'emportant rien ou presque rien, en me munissant de recommandations; soyez bien tranquille. Je crois que je serai en mesure pour le mois de mai; je vous arriverai en juin ou juillet.

Mon voyageur, Borget, travaille à sa gloire et à ses paysages ; mais j'ai bien peur qu'il n'ait pas de génie, et nous avons tant de talents qu'un de plus ne peut pas être remarqué.

Vous ne me dites rien de ce qui m'intéresse le plus, rien de votre santé, de votre personne, de vous, et cela est très mal. Est-ce pour me faire venir voir par moi-même? Je n'ai pas besoin de cela. Sachez bien que je ne suis retenu ici que par mes obligations qui sont énormes, et dont le poids finira par m'entratner.

Je suis bien chagrin de savoir qu'il se passera des mois avant que vous ayez le Curé de Village^ car c'est un de ces livres que je voudrais vous lire moi-même aussitôt qu'ils sont finis. Il en part un exemplaire pour Henri de France, avec ces mots : « Hommage d*un sujet fidèle. » Et vous verrez les quelques lignes en faveur de Charles X qui empêchent que ce livre n'ait le prix Montyon.

Si, par un effet du hasard, je partais avant le temps où je crois être libre, vous le sauriez tout de même, car mes résolutions sont quelquefois subites. Si j'étais au bout de mes forces et que le voyage fût nécessaire, j'avancerais le départ, et je le désire.

On me dit qu'il y a ici un de vos cousins; mais il ne me cherche pas plus que ne l'a fait votre frère. George Sand, chez qui je vais assez souvent, lui aurait bien dit où me trouver. Ce cousin me paraît très gobe-mouche, et gobe une foule de sottises sur moi, à en juger par ce qu'on m'a dit de lui. Avouez, chère, que votre frère a joué, de bonne volonté, de malheur, car George Sand et moi sommes restés assez amis, et je la vois toujours une fois environ par mois. Je mène une vie très retirée à cause de mes travaux, mais je ne suis pas introuvable pour mes amis.

15 mars.

Je reviens de chez George Sand, qui n'a jamais vu ni connu de comte Adam Rzewuski. Je l'ai remuée et interrogée avec la plus grande ténacité, et comme elle a depuis trois ans Chopin, le pianiste, pour ami, vous comprenez que Tillustre Polonais, qui se sou-

vient de Léonce et de son frère S aurait su ce que c'était que votre cher Adam. D'ailleurs, Grzymala, l'amoureux de la Z..., et Gurowzki, et tous les Polonais dont elle est farcie, sauraient qu'Adam est Adam Kzewuski. N'ayez pas l'air de savoir ceci, car vous savez que les hommes sont terribles sur l'affaire d'amourpropre, et vous m'en feriez un ennemi. George Sand n'est pas ■sortie, Tannée dernière, de Paris. Elle demeure rue Pigalle, 16, au fond d'un jardin, au-dessus des remises et des écuries d'une maison qui est sur la rue. Elle a une salle à manger où les meubles sont en bois de chêne sculpté. Son petit salon est couleur café au lait et le salon où elle reçoit est plein de vases chinois superbes, pleins de fleurs. Il y a toujours une jardinière pleine de fleurs ; le meuble est vert; il y a un dressoir plein de curiosités, des tableaux de Delacroix, son portrait par Calamatta. Interrogez votre frère et sachez s'il a vu ces choses-là, qui sont frappantes et qu'il est impossible de ne pas voir. Le piano est magnifique et droit, carré, en palissandre. D'ailleurs, Chopin y est toujours. Elle ne fume que des cigarettes, et pas autre chose. Elle ne se lève qu'à quatre heures; à quatre heures, Chopin a fini de donner ses leçons. On monte chez elle par un escalier dit de meunier^ droit et raide. Sa chambre à coucher est Drune; son lit est deux matelas par terre, à la turque. Ecco, contessal Elle a de jolies petites, petites, mains d'enfant. Enfin, le portrait de l'amoureux de la Z..., en castellan de Pologne, est dans la salle à manger, fait jusqu'au genou, et rien ne frappe davantage un étranger. Si votre frère se tire de là, vous saurez la vérité. Mais laissez-vous attraper. — Ohl les voyageurs 1

Si vous saviez combien il y de Balzac au carnaval dans les différents bals de Paris I Que d aventures j'endosse! Cette année, j'ai bien attrapé mon monde ; je n'ai mis le pied nulle part.

Je me hâte de vous envoyer ce bout de lettre, pour vous rassurer sur la vôtre, et vous confirmer que mon envie de partir ne fait que s'accroître. Ce sur quoi votre frère a raison, c'est sur l'incroyable influence de l'atmosphère de Paris; à la lettre, on y boit des idées, II y a tous les jours et à toute heure quelque chose de nouveau; qui met le pied sur les boulevards est perdu ; on ne peut que s'amuser.

1. Les comtes Léonce et Withold Rzewuski, cousins germains de madame Hanska.

15 mars.

Votre cousin, ou celui de M. de Hanski, se nomme Gericht ou Geritch. Je ne sais pas ce que sont tous ceux qui se disent vos cousins, mais ce que je sais, c'est que vous n'avez pas de plus cruels ennemis que les vôtres, car ils jettent les hauts cris de ce que j'ai de Tamitié pour vous et font tout le bruit, tandis que moi je vis dans mon coin et n'ai pas prononcé dix fois votre nom. La première fois qu'une princesse exilée m'a dit : « Vous aimez la Pologne, nous le savons, monsieur de Balzac », je lui ai répondu : « Il est difficile de ne pas aimer votre pays ».

Mais je suis bien bon de m'irriter de ces sortes de choses! Le monde est le monde. Il y a de tx» cousins qui disent des choses comme celles-ci, en donnant dans les calomnies qui me poursuivent toujours: « Ah I si ma cousine savait ce qu'a fait M. de Balzac! « Ds ne savent sans doute pas que je vous écris à peu près ma vie comme elle se passe. Enfin, ceci me blesse profondément et vous fera sans doute aussi de la peine. Vous avez encore ici, m'a-tron dit, un autre cousin. Ce M. de Gericht est très fier de notre illustre amitié, mais cet autre en est très affligé. Bien I C'est à faire prendre en haine cette fumée appelée la mode ou la gloire, comme vous voudrez.

Je vous rapporte ces niaiseries, parce que je viens d'en être battu tout chaud, et que chaque fois que je sors, je me sens blessé par quelque chose de ce genre, mais qui ne vous regarde pas, et qu'alors je supporte moins facilement ce qui vous regarde.

Cette sotte princesse R... est venue ici, et n'aura pas distingué entre Paris et Vienne; elle aura peut-être eu la même bonhomie, et Paris n'est pas bonhomme! D y a, comme vous l'a dit votre frère, des idées jusque dans l'air et une animation qui ne se voit chez aucun peuple ni dans aucune capitale ! Jugez ce qu'est une ville où s'entassent les supériorités en tous genres .

J'ai bien fait répéter à George Sand qu'elle n'avait jamais vu de Polonais ni de Russe du nom de votre frère.

J'ai passé, il y a deux jours, une charmante soirée avec Lamartine, Hugo, madame d'Agoult, Gautier et Karr, chez madame de Girardin. Je n'avais jamais tant ri depuis la maison BGrabaud.

Allons, adieu, chère. A bientôt. Je partirai vraisemblablement pour l'Allemagne en mai, et j'espère qu'après tant de travaux j'ai bien gagné de vous voir et de venir vous dire : sempre medesimo ^

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (UKRAINE)

Passy, icr juin 1841.

Cette nuit, chère comtesse, je vous ai vue en rêve, de la manière •a plus exacte, la plus formelle, et je recommence la fable des Deux Amis; je vous écris aussitôt. Je suis tout effrayé de vous avoir vue aussi distinctement, puis je me suis réveillé, réendormi, et j'ai lu alors une bonne longue lettre de vous. D'abord, vous n'étiez pas changée, et j'ai été ravi de vous voir ainsi. Vous étiez à la fois loin et près; je n'ai pas même eu le plaisir de vous serrer la main.

Gela venait-il de ce que j'ai parlé de vous avec une Russe, la veille, chez la fille du feu prince Koslowski, une demoiselle Crewuzki, qui était à Vienne quand nous y étions, et qui essayait de me prouver que vous n'étiez pas belle (elle est affreuse, elle)? Ou bien, est-ce qu'il y a de vous, en route, une lettre pour moi? La même chose arrivait à madame de B... toutes les fois que je lui écrivais ; elle rêvait de la lettre. Cette idée m'a attendri là, devant mon bureau, avant de vous écrire I

Hélas, chère, plus de voyage, d'ici à l'année prochaine au moins I Et j'ai eu tant d'événements que je ne sais si je pourrai vous les raconter tous. Je reprends.

Quand je vous écrivais : je viens, je doutais de la possibilité de vivre en France dans les horribles luttes qui consument ma vie, et j'avais l'idée d'aller de chez vous à Saint-Pétersboui^, en renonçant à la France. Mais un dernier effort essayé m'a tiré des griffes du libraire à qui je devais cent mille francs! En travaillant nuit

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