J*oaJours même
et jour, et en m'engageant encore pour six mois à des travaux d'Hercule littéraire, j'ai payé ces cent mille francs.
Je n'en dois plus que cent cinquante mille, et quoique l'â^ s'avance pour moi, que le travail devienne chaque jour plus pénible, j'ai conçu l'espérance de finir cette horrible dette d'ici à dix-huit mois, surtout en me mettant dans la situation où mon avoué veut que je sois pour n'être pas poursuivi et ne plus payer de frais. Les Jardies vont être vendus et achetés par un préte-nom à moi avec mes fonds, et quand je ne devrai plus rien, j'y rentrerai. D'un autre côté, ma mère s'est ruinée pour mon frère Henry, qui est aux colonies, et je l'ai avec moi. Enfin, j'ai presque la majorité pour mon élection à l'Académie. Tout cela m'a fait renoncer au projet d'aller en Russie, et j'ai signé un traité pour dix nouveaux volumes à faire cette année. J'ai des articles dus à la Presse et au Siècle; il faut encore les faire avant de voyager. Enfin, cara, j'ai signé un marché pour une édition complète de mes œuvres, qui vont être exploitées par une grande maison de librairie et publiées avec un grand luxe et un bas prix.
Toutes ces choses si grandes, si capitales, si importantes, se sont faites entre ma dernière lettre et celle-ci. Hais je n'ai pas travaillé, publié, et fait des affaires impunément.
D'abord, ne vous courroucez pas; pendant deux mois, à la lettre, je n'ai pas eu le temps d'écrire ni de faire autre chose que ce que je faisais. Les Jardies étaient saisis, un créancier allait les faire vendre; il a fallu trouver cinquante mille francs en un mois, et je les ai trouvés! Il fallait publier mes livres, mes articles, faire des affaires, et j'étais sans argent, mais sans argent exactement. Il pleuvait à torrents, et j'allais à pied de Passy à mes affaires, trottant le jour et écrivant la nuit. Primo : je ne suis pas devenu fou. iSecondo : je suis tombé malade. Il a fallu voyager. Dès que le résultat a été atteint, j'ai été pris d'une inflammation dans le sang, et le cerveau pouvait se prendre. Je suis allé en Touraine, en Bretagne, pendant quinze jours. Mais, à mon retour, M. Nacquart m'a condamné à un bain de trois heures par jour, à boire quatre pintes d'eau, à ne pas me nourrir, attendu que mon sang se coagulait. Je sors de ce traitement barbare, mais héroïque, le teint clair, rafraîchi et prêt à de nouvelles luttes.
Voilà mon histoire en résumé, car s'il fallait entrer dans les détails, il faudrait des volumes.
Chère, je n'ai pas reçu de vous le plus petit mot depuis votre numéro cinquante-sept, en date du 29 décembre! Oh! que cela est mal quand on est aimée comme vous Têtes par moi, quand vous êtes seule dans ce cœur avec la misère et le travail, qui sont deux incorruptibles gardiens. Mais pourquoi m^abandonnez-vous ainsi, quand vous êtes mon unique pensée, le but et le lien de tant de travaux, quand, depuis que j'ai Wierzchownia en peinture, je n'ai ^ rien trouvé dans les champs de la pensée qui n'ait été cherché sur les eaux de votre étang, sous vos fenêtres, dans vos rosiers et sur vos tapis de verdure? Oh! quelque remords n'a-t-il pas ètreint votre cœur? Quelque pensée ne s'est-elle pas détachée, sous une forme brillante, de votre bougie, le soir, pour vous dire : < On pense à vous! » M. de Hanski, lui-même, ne vous a-t-il pas dit : « Vous n'écrivez donc pas à ce pauvre garçon? »
Rien n'a-t-il plaidé pour le malheureux, pour le souffrant, pour le passeur de nuits, pour le faiseur d'articles et de livres, pour le prétendu poète, pour moi enfin, pour le voyageur de Neuchâtel, de Genève et de Vienne, qui ne se trouve pas en ce moment devant vous parce que le voyage coûte mille écus, pour parler l'affreux langage des affaires, et que mille écus et la librairie sont deux termes inconciliables?
Oui, six mois sans m'écrire! J'ai toujours des raisons valables pour mon silence, et vous n'en avez pas pour le vôtre; vous devez m'écrire trois fois, contre moi une, et c'est moi qui écris deux fois contre vous une! Ingrato cuorel
Mes excuses, les voici : j'ai publié le Curé de Vilkufe (œuvre encore incomplète) ; j'ai mis aux trois quarts les Mémoires de deux jeunes Mariées, qui vont paraître dans un mois; j'ai publié une Ténébreuse Affaire; j'ai publié, dans le Siècle, les Lecamus; j'ai publié, dans la Presse, les Deux Frères; je suis en mesure de publier les Paysans; j'ai fait bien des travaux inutiles, pour vivre, que j'appelle inutiles parce qu'ils sont en dehors de mon œuvre, et qu'alors, si c'est de l'argent gagné, c'est du temps perdu. Enfin, d'ici à un mois, nous publions mon œuvre, sous le titre de : la Comédie humaine, par livraisons, et il faudra que je corrige au moins trois fois cinq cents feuilles d'impression compacte !
Oh I chère, la femme aimée et un peu de pain dans un coin, la tranquillité, le travail modéré, voilà mon vobu. Je sais qu'il est énorme en un point, mais il est si modeste pour le restel Pourquoi n'est-il pas exaucé? Dieu ne veut pas, mais je ne lui vois point de raisons valables.
Allons, chère, voici maintenant mes espérances et mon programme. Je vais Caire un livre, pour le prix Montyon, qui payera le tiers de ma dette. Un autre tiers sera payé par le théâtre, ^ le reste par mon travail habituel. Vous viendrez aux eaux de Bade et je vous verrai, car s'absenter un mois, cela est possible, mais deux ou trois, non, dans les circonstances actuelles.
Ma sœur veut toujours me marier. Elle a, dans ses amies, une filleule de Louis-Philippe, la fille du fils de ce Bonnaid qui a élevé le roi des Français. Je me suis mis si fort à rire, que ma sœur est restée sans parole. < Et d'abord, lui ai-je dit, je ne veux plus épouser qu'une fenmie de trente-six ans, voire même de quarante, attendu que j'ai quarante-deux ans. »
A propos de ça, j'ai attendu une lettre de vous pour le 16 mai, la Saint-Honoré, pour le SO, le jour de ma naissance, et j'ai eu des palpitations pour rien à l'heure de la poste. Ingrato isuoreJ Enfin, vous êtes aimée quand même/
Dans ces six mois, il y a eu des moments où je me suis figuré que vous arriviez.
Et Gurowski enlève une infante, et il l'épouse! Ohl qu'il vaut mieux être un sot comme Gurowski qu'un intrépide travailleur comme moi I
Si vous saviez ce que je donnerais pour avoir à moi un enfant! Non, il y a des moments où la crainte de me réveiller vieux, malade et incapable d'inspirer aucun sentiment (ce qui commence), me prend, et alors je deviens fou. Je vais me promener mélancoliquement dans des endroits déserts, maudissant la vie et notre exécrable pays, le seul où il soit possible néanmoins de vivre.
J'ai là, sous les yeux, votre dernière lettre du 29 décembre, hélas ! Et vous regardiez un rayon qui dégelait vos vitres ; vous y voyiez le passé, l'avenir! Fasse le ciel que ce rayon vienne jusqu'ici. J'attends avec bien de l'impatience ce rayon rare — votre lettre — qui luit de temps en temps sur moi. Six mois de silence, un hiver de
cœur! Que vous est-il arrivé pendaat tout ce temps? Avez- vous été malade? Souffrez-vous? Quoi? L'esprit et le cœur se promènent douloureusement dans toutes les zones des suppositions, du doute, de l'inquiétude!
Si j'avais été moins ruiné, moins forcé de donner tout mon argent à mon avoué, j'eusse été vous voir, puisqu'il m'était ordonné de me promener pendant un moment. Mais on ne m'avait laissé que cinq cents francs de liberté.
Allons, adieu, chère, ou plutôt : à bientôt. Malgré mes promesses, déjouées par le sort et par le malheur, croyez que tout ce que je désire est d'aller vous voir; je n'en parle plus; je tâcherai. Peut-être que la force même du travail exigera un plus long repos que celui des quinze jours passés en Touraine, par les ordonnances réunies de l'avoué et du médecin. Quand j'aurai fini de faire paraître les livres que je dois encore donner au sieur Souverain, et qui sont encore au nombre de cinq volumes à faire, je trouverai sans doute un moment. Ne m'en voulez pas d'avoir remis ce grand bonheur, pour moi, car il le fallait pour mes intérêts. D fallait sauver les cent mille francs que coûtent les Jardies, et persévérer dans cette grande et noble tâche : payer ses dettes. Vous me deviez â mon propre désespoir, et je me suis remis à espérer. L'Espérance est, surtout pour moi, une vertu ; elle est un devoir qui ne va pas sans bien des pleurs versés secrètement et que vous ne voyez pas. Dieu me doit une bien grande récompense, et, parmi ceUes qu'il m'envoie, je compte les blanches bénédictions que vos belles mains m'envoyent avec les adieux de vos chères lettres.
Mille gracieux souhaits de bonheur pour votre chère Annal Mes affectueux compliments à tous ceux que je connais parmi les vôtres^ et mes amitiés au Comte. Je ne l'ai pas oublié dans mes dédicaces, et il trouvera la sienne dans cette belle édition complète que je prépare^.
Quant à vous, chère Élue et la plus adorée entre toutes mes amitiés, la préférée même aux affections naturelles, vous qui êtes avant
1. Aucune dédicace à M. de Hanski ne se trouve dans la Camédie Humaine. Sa murty survenue le 10 novembre 1841, peu de mois après cette lettre, empêcha sans doute la réalisation de ce projet*
la sœur, et que j'affectionnerai toujours, je ne vous dis point adieu; je vous offre derechef tout ce qui est à vous, car on ne se donne pas deux fois.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINE
Juin — 16jmUetl841.
Chère comtesse,
Je ne comprends rien à votre silence. Voici bien des jours que j'attends une réponse. Je vous ai déjà écrit deux fois depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, et je suis en proie aux plus vives inquiétudes. Ces craintes et ces incertitudes me prennent au milieu de mes travaux ; je m'interromps pour me demander où vous êtes et ce que vous faites ! Peut-être avez-vous été ailleurs qu'à Wierzchownia ; peut-être n'y êtes vous revenue que tard. Enfin, je me tourmente étrangement, et j'ai dans ma vie si laborieuse une pensée, au milieu de toutes mes pensées, qui les domine et y met une anxiété vraiment affreuse, puisqu'elle attaque un des sentiments par lesquels je vis.
Je vous ai raconté succinctement quelles affaires j'ai faites, comment je me suis tiré de quelques mauvais pas ; la fatigue morale et physique où m'ont mis ces travaux de tout genre, m'a fait faire un petit voyage de quinze jours en Bretagne, en avril et quelques jours de mai . Je suis revenu malade ; je suis resté toute la fin de mai dans une baignoire, prenant tous les jours des bains de trois heures, pour combattre Tinflammation qui me menaçait, et à un régime débilitant qui m'a donné une maladie, pour moi, c'est-à-dire rien dans le cerveau. Plus de travail, pas la moindre force, et je suis resté jusqu'au commencement de ce mois-ci dans l'agréable état d'une huître. Enfin je me suis, une fois le docteur Nacquart satisfait, mis à l'ouvrage, et je viens de finir les Mémoires de deux jeuneê Mariées, de faire Ursule Mirouët, une de ces histoires privi-
iégiées que vous lirez, puis je vais me mettre à un livre pour le prix MontyoQ.
Vous raconter ma vie, chère, c'est vous raconter, vous énumérer mes travaux, et quels travaux I L'édition de la Comédie humaine^ (tel est le titre de l'ouvrage complet, dont les fragments ont composé jusqu'à présent les ouvrages que j'ai donnés), va prendre deux ans et contient cinq cents feuilles d'impression compacte. Et il faut que je les lise trois fois I C'est comme si j'avais quinze cents feuilles compactes à lire. Et mes travaux habituels n'en doivent pas souffrir ! Mes libraires ont décidé de joindre à chaque livraison une vignette. Cette revision générale de mes œuvres, leur classement, Tachèvement des diverses portions de l'édifice, me donnent un surcroit de travail que moi seul connais, et qui est écrasant.
Chère, voici ce que j'aurai écrit cette année. Primo : le Curé de Village. Secondo : la Tétiélyreuse Affaire, Tertio ; le Martyr calviniste. Quarto : la Rabouilleuse» Quinto : Ursule Mirouët. Sexto : un livre pour le prix Montyon. Et, enfin, j'aurai écrit, outre ces dix volumes-là, la valeur de deux volumes en petits articles détachés. Puis j'ai, pour pouvoir vivre, à écrire encore deux romans assez indispensables à la partie de mon œuvre que l'on va publier en premier, les Scènes de la Vie privée, qui ont vingt ouvrages. Cela fera bien dix-huit volumes, en tout. Jugez de ce que j'aurai fait ; je n'ai vécu que dans l'encre, dans les épreuves, et dans les difficultés littéraires à résoudre. J'ai bien peu dormi. J'ai, je crois, fini, comme Mithridate, par user le café.
Si mon avoué me met, par rapport à mes affaires, dans uo état tranquille, je voudrais voyager en septembre et octobre. J'irais jusque chez vous pour quelques jours. Mais cela dépend entièrement de mon travail, car tout ce que la librairie me donne va chez l'avoué pour arranger mes affaires, et je ne vis que de ce que me donnent les journaux. Et jugez quelle difficulté de travailler pour deux maîtres, pour deux nécessités I
30 juin.
Je vais encore attendre quelques jours avant d'envoyer cette lettre, en espérant que vous m'aurez écrit. J'ai, depuis les deux I 36
pages que je vous ai écrites, assisté à la réception de Hugo, où le poète a renié ses soldats, où il a renié la Branche aînée, où il a voulu justifier la Convention. Son discours a fait le plus profond chagrin à ses amis. Il a voulu caresser les partis, et, ce qui peut se faire dans Fombre et dans Tintimité, ne va guère en public. Ce grand poète, ce sublime faiseur d'images, a reçu les étrivières, de qui? De Salvandy ! L'assemblée était brillante, mais les deux orateurs ont été mauvais l'un et l'autre. Il y a surtout des louanges pour la France que j'ai trouvées ridicules. Que nos plumes soient les maîtresses du monde inteUigent, je le veux bien ; mais que nous nous le disions à nous-méme et sans contradicteurs, chez nous, dans l'Académie, il y a mauvais goût, et cela m'a révolté.
Je suis bien tourmenté par les affaires. Je suis obligé d'attendre le dénouement de la principale combinaison de mon avoué, qui consiste à vendre les Jardies, et la vente a lieu le 15 juillet.
15 juUlet.
Les Jardies ont été vendus ce matin dix-sept mille cinq cents francs, et m'en coûtent cent mille ! Me voici donc sans maison, sans feu ni lieu. D'ici à quelques jours je me mettrai à combler les obligations de plume que j'ai à remplir et qui n'exigent que sis. volumes à faire, et, n'ayant plus ni maisons, ni mobiliers, n'ayant plus de poursuites à craindre, je pourrai voyager ! Mais me voilà séparé de ce voyage par six volumes et par toute la réimpression des livraisons de la Comédie humaine qui paraîtraient pendant le voyage, et, si je suis quatre mois en route, cela fait deux volumes. Or, il en faudrait quatre pour bien faire. U est peu croyable que je puisse faire six volumes, et quatre de réimpressions compactes à revoir, d'ici le 15 octobre ; cependant, je vais tâcher.
Point de lettre de vous ; cela m'inquiète au plus haut point. Je commence à me livrer aux plus absurdes idées. Enfin, je vais consulter une somnambule pour savoir si vous êtes malade. U y a quelques jours j'ai été me faire tirer les cartes par un très fameux sorcier. Je n'avais jamais vu de ces singuliers phénomènes, que je trouve excessivement singuliers. Ce sorcier m'a dit, d'après les combinaisons de ses cartes, des choses d'une incroyable justesse et
des particularités sur mon existence passée» en m'expliquant les présomptions de Tavenir. Cet homme, sans aucune instruction et d'une extrême vulgarité, se sert d'expressions choisies dès qu'il est avec ses cartes. L'homme et les cartes est un tout autre homme que l'homme sans les cartes. Il m'a dit, lui qui ne me connaissait ni d'Eve ni d'Adam, à moi qui ne savais pas à deux heures que je le consulterais à trois, que ma vie jusqu'aujourd'hui n'avait été
qu'une suite continue de luttes où j'avais toujours été victorieux.
Enfin, il ne m'a pas dit si je serais bientôt marié, et c'était là ma
grande curiosité.
16 juillet.
Dois-je faire partir cette lettre ? Et attendre encore ? Voici deux lettres de moi que vous laissez sans réponse, et celle-ci sera la troi^ sième. Au milieu des travaux sous lesquels je plie sans rompre, c'est une continuelle inquiétude qui me chagrine.
J'ai toujours l'intention d'aller passer une partie de l'hiver avec vous; mais tout dépend de cette réimpression générale de mes œuvres, qui devient presque, problématique malgré quinze mille francs qu'on m'a donnés ; l'affaire paraît difficile et lourde, et je vis de conférences avec mon avoué et mes trois libraires, qui veulent avoir tant de garanties que je recommencerais, je crois, les ennuis du traité avec les trois libraires que je viens de solder, et qui m'ont coûté cent mille francs ; c'est-à-dire que cinquante mille francs qu'ils m'ont donné me représentent de l'argent à cent pour cent.
Vous êtes bien courageuse si vous avez fait tout ce que vous me dites dans votre dernière lettre, et vous devez maintenant trouver que j'avais raison en vous parlant de la valeur que doit avoir une femme dans sa maison, idée toute française d'ailleurs.
Je commence à m'ennuyer excessivement dans mes travaux continuels. Voici près de cinq ans que je n'ai cessé de travailler, et le sorcier qui m'a dit que j'allais bientôt avoir ma tranquillité, devrait bien ne pas mentir.
De grâce, chère, un mot aussitôt cette lettre reçue, que je vais faire partir aujourd'hui. J'ai bien besoin de savoir où vous êtes, ce que vous faites, si vous souffrez ou si quelqu'un des vôtres est malade, car il n'y a qu'une maladie qui puisse interrompre ainsi
les nouvelles entre nous. Songez que le coin de terre de Wienchownia m'intéresse plus que les autres pays du monde ensemble.
Quoique j'aie eu bien des soucis à propos de mon frère, dont la détresse est devenue extrême aux Indes, je ne sais pas si je vous ai dit que j'ai pris avec moi, ici, ma mère, qui est une grande chaîne aussi, et qui me fait désirer bien vivement de me tirer d'affaire pour la caser dans un chez elle, car elle est d'une humeur inégale qui rendrait fou un homme qui ne serait pas déjà susceptible de l'être par la multiplicité de ses idées, de ses travaux et de ses ennuis.
Adieu, chère ; mille tendresses et mille souvenirs, à travers ces espaces que, tôt ou tard, je vais franchir. Avec quel plaisir, il n'y a que moi qui le sache ! Mais, de grâce, un mot, une lettre. Je l'attends avec une impatience que tant de retard a rendue un mal d'âme. Le sorcier ne m'a-t-il pas dit que, sous six semaines, je recevrais une lettre qui changerait toute ma vie, et dans les cinq combinaisons qu'il a faites, cette nouvelle a toujours reparu ! Je vous raconterai quelque jour cette séance et je vous ferai bien rire ^
Allons, adieu. Mille gracieusetés à tous ceux qui vous entourent. Je me perds en conjectures sur les causes de votre retard.
Adieu. Sempre medesemo.
A MADAME HANSKA A WIKRZCHOWNIA (uKRAINE).
Paris, septembre 1841
Chère comtesse,
Voici près de dix mois que je n'ai reçu de lettres de vous, et voici la cinquième lettre que je vous écris sans avoir eu de réponse. Je suis plus qu'inquiet, je ne sais que penser.
Cette fois, j'ai quelques bonnes choses à vous apprendre. Primo: J'ai enfin acquitté la dette qui écrasait ma vie et mes efforts. Les cent mille francs dus à ceux avec qui j'avais contracté le fatal traité
1. Balzac reçut en effet, non pas six semaines, mais quelques mois après cette séance de cartomancie, une lettre qui « changea toute sa vie » ; elle lui annonçait la mort de M. de Hanski.
de 1836 sont remboursés. Seconda : les Jardies sont vendus à un ami lui me les conservera. Tertio : personne ne peut plus me tourmenter ; mes dettes sont arrêtées à un certain chiffre. Je ne dépense plus rien et d'ici à dix-huit mois je les aurai toutes payées, si je conserve ma force et ma santé. Quarto : trois maisons de librairie réunies, les Dubochet, Fume, Hetzel et Paulin entreprennent la publication de tout mon ouvrage, à grand nombre, avec des gravures, et à un excessif bon marché. La Comédie humaine va enfin se dresser, belle, bien corrigée, et à peu près complète. Mes œuvres pourront s'acheter. car, en ce moment, personne ne sait où elles sont, et n'a l'argent de les acheter; elles coûteraient trois cents francs, tandis qu'elles en coûteront pas quatre-vingts francs et seront bien imprimées. Ceci est une affaire qui à elle seule peut me payer mes dettes! Mais je n'y compte pas; je ne compte que sur ma plume et les œuvres nouvelles.
J'ai, pendant cette année, écrit trente mille lignes aux journaux. Je vaisy en 1842, en écrire quarante mille, et si je puis en tirer trois francs la ligne, elles payeront mes dettes. J'ai, en outre, une comédie en cinq actes, pour le Théâtre-Français, sans compter Mercadet, qui est toujours sur la planche.
J'ai écrit cette année en tout seize volumes I Mais dès le printemps, si ma pièce est jouée, j'irai en Allemagne et vers vous, car d'ici là, vous m'aurez dit pourquoi vous m'avez mis en pénitence et sevré de mon pain I
J'ai eu tant d'affaires, et par mes efforts pour établir la possibilité d'une liquidation, et pour mes affaires de Ubrairie. — j'ai encore tant de choses à obtenir, que tout en sentant qu'un voyage était nécessaire^ je n'avais ni le temps ni l'argent pour le faire. Je ne pourrai voyager maintenant qu'après avoir préparé assez de volumes à publier dans mes œuvres complètes pour que cette opération ne souffre pas de mon absence.
J'ai à remplir les cadres ; il manque bien des choses dans las Scènes de la Vie de province et parisienne. Quant aux Scènes de la Vie politique^ militaire et de Campagne^ il en manque les deux tiers, et je dois tout avoir fini en sept ans, sous peine de ne jamais faire la Comédie humaine. (Tel est le titre de mon histoire de la société peinte en action).
Au milieu de tant d'afifaires, de travaux, et je puis dire de àouleurz renaissante^^ le chagrin que m*a causé votre silence a été le plus vif; c'est chaque jour plus cuisant et je ne cherche plus maintenant les raisons de ce silence. Je les attends.
Dès que par le dévouement de Gavault, l'avoué de la ville de Paris, j'ai vu qu'il y avait moyen de tenir en France, de me tirer d'affaire, et qu'il fallait répondre à ses avances d'argent par des résultats pécuniaires, j'ai redoublé de courage, et j'ai sacrifié le voyage que je devais faire vers vos pays. Mais je vous l'ai dit aussitôt par une lettre, en vous disant toutes mes espérances. Cette année, le mieux a fait un grand pas. J'arriverai,... à l'agonie peut-être, mais mes derniers regards verront fuir les Romains!
Comment vous expliquer qu'au milieu de ces batailles triples, je sentais une place froide dans mon cœur ; que je ne pouvais ni me plaindre, ni vous écrire ; que je ne pouvais que souffrir 1 Combien d'explications je donne à ce silence, toutes ou blessantes ou irritantes I J'attends un mot de vous avec anxiété. Cette lettre part en septembre ; vous la recevrez en octobre ou novembre ; je ne pourrai donc avoir de lettre de vous qu'en janvier. Ce sera quatre ou cinq mois d'incertitudes, de craintes, au milieu de la vie la plus terrible, la plus active, la plus occupée qu'il y ait au monde, car je remue un monde, et vous ne savez pas ce que c'est qu'un Prométhée debout, agissant, dont le vautour ne se voit pas et est enfermé dans le cœur même ! J'ai des moments où je ne sais plus même inventer une raison de ce silence ; je les ai toutes envisagées et les ai trouvées toutes plus amères les unes que les autres.
Cette année, j'ai passé plus de deux cents nuits, et il faut recommencer cette année pour conquérir ma liberté. Ah I Ton a bien raison d'en faire une idole I
Allons, adieu. Je vous adresse mille souvenirs et des tendresses infinies. Rappelez-moi au souvenir de tous ceux que j'ai connus parmi ceux qui vous entourent. M. de Hanski a sa dédicace dans la Comédie humaine. Les Mémoires de deux jeunes Mariées paraissent dans dix jours.
L'adresse : à M. de Brugnol, rue Basse, numéro 19, à Passy, département de la Seine, est toujours bonne et directe.
LETTRES A L*ËTRANOËRE. 567
A MADAME HANSKA, A WIBRZGHOWNIA (UKRAINS).
Paris, 30 septembre 1841.
Chôre comtesse,
Je viens d'avoir la lettre que vous m'avez fait passer sous le couvert de Souverain, et je suis tombé de mon haut. Avant tout, ayez la charité de me répondre, courrier par courrier, à ces deux demandes :
Primo : Avez-vous adressé les lettres qui vous ont été retournées, à l'adresse de Passy, rue Basse, numéro 19, à M. de Brugnol ? Où étaient-elles adressées à Sèvres ?
Seconda : A quelles dates ont-elles dû parvenir?
Songez que votre réponse importe beaucoup à ma tranquillité, et que je dois, d'après votre lettre, savoir par quelles causes elles ne m'ont pas été remises.
Rien au monde ne m'a fait une impression comparable à celle de votre petite lettre que m'a remise mon libraire ; j'en ai été plus que souffrant, malade pendant deux jours. Je viens d'avoir une espèce de congestion à la tête, qui en a été vraisemblablement le résultat. La lettre que vous aurez reçue quelqpies jours avant celle-ci vous peindra mes anxiétés. En la mettant moi-même à la poste, je parlai au directeur, en lui disant que j'avais mis à son bureau quatre lettres ^ desquelles je n'avais pas de réponse, et que jamais ma correspondance, depuis huit ou neuf ans, n'avait été interrompue pour un si long temps, que je ne savais plus si mes lettres arrivaient, et que je craignais que ce ne fût à cause de quelque erreur dans l'affranchissement des miennes. D me répondit que s'il y avait erreur de finance elle était à sa charge, et que cela n'influait point sur la remise des lettres, et j'eus envie de diarger celle que je lui donnais. Mais si je n'avais pas reçu votre lettre. Souverain, ni ma réponse à la dernière dans le temps voulu (deux mois et demi), je serais parti, et, chère,
1. Balzac corrige lai-môme ici le chiiTre incxaclemenl indiqué dans sa précédente lettre.
un voyage iDlempestif peut arrêter l'espèce de prospérité que Gavault, Tavoué, a introduite dans la liquidation de mes affaires. Jugez maintenant du renversement qui s'est fait dans mon esprit quand j'ai lu votre lettre si pleine de mélancolie, de tristesse même, et qui m'annonce quelque mauvais tour^ pour la répression duquel j'ai besoin des réponses que je vous demande.
Chère, et bien chère, vous devez voir que mon activité, cette année, a été cruelle, je puis employer ce mot. D'octobre 1840 à octobre 1841, j'aurai écrit douze volumes, et quels volumes I Aussi, excepté les petits billets d'affaires, êtes-vous au monde la seule personne à laquelle j'aie écrit. Jugez de ma douleur, en sachant qu'il y a des lettres retournées de Paris chez vous I
J'ai pris l'engagement de faire quarante mille lignes de roman dans les feuilletons de journaux cette année, de octobre 1841 à octobre 184%, et si je puis en obtenir deux francs cinquante centimes la ligne, je gagnerai cent mille francs, avec lesquels mes dettes seront acquittées à peu près, et j'aurai conquis une indépendance que je n*ai jamais eue depuis que j'existe. Je ne devrai ni un sou ni une ligne à qui que ce soit au monde. C'est devant ce résultat que j'ai immolé mes plus chères affections et que j'ai renoncé au voyage que j'avais projeté. Mais il est impossible qu'après cet hiver prochain je n'aie pas besoin d'une violente et longue distraction ; je ferai donc en avril le voyage d'Allemagne, et j'irai au devant do vous très loin ; j'irai presque vous chercher.
L'éloquence douloureuse de votre chère lettre de blessée m'a fait pleurer, et j'ai été navré en lisant, à la fin, vos assurances d'ancienne affection, quand chez moi tout était de même^ et que vous m'accusiez I II a fallu les reflets de joie, en apprenant que toutes nos peines ne viennent ni de vous ni de moi, qu'au milieu de ce désastre qui rembrunit huit mois de notre vie nous avons eu la même confiance l'un en l'autre, — quoique vous attristée, moi impatient et presque injuste, — pour me mettre au cœur quelque baume. Faut-il maintenant que je vous redise que vous et ma sœur vous êtes mes dieux? C'était, chère, l'extrême malheur qui m'a fait vous donner l'espérance de ma visite. Mais j'étais plus fort contre les travaux excessifs que je ne le croyais. Au bout de dix mois de travaux, écrire comme je viens de le faire, Vr%ule Mirouët en vingt jours, est une de ces choses que ne
croyent que les imprimeurs et les témoins de ce singulier tour de foroe, qui n'a que César Birotteau d'analogue.
• Enfin, Dieu me devait cette joie mélangée de pleurs que m'a causée votre lettre, et sans cela je n'eusse pas pu faire peut-être le nouveau tour de force de ce mois-ci, car il faut que je donne un rival au Médecin de Campagne y et que pour avoir vingt mille francs du prix Montyon en 18i2, j'écrive dans ce mois-ci les Frères de la Consolation^, On parle de me donner la croix, dont je me soucie fort peu, car ce n*est pas à quarante ans que cela peut faire plaisir ; mais je ne puis pas refuser Villemain.
Les Mémoires de deux jeunes Mariées paraissent dans quelques jours. Dans un mois aussi, j'achèverai dans la Presse mon roman de la Rabouilkusey dont une première partie a paru sous le titre des Deux Frères.
J'aurai bien besoin de voir l'Allemagne à fond pour pouvoir écrire les Scènes de la Vie militaire, et j'irai à Dresde tout droit pour voir le champ de la bataille.
L'affaire de la publication de mon grand ouvrage, sous le titre de la Comédie humaine, et où toutes mes compositions seront classées et définitivement corrigées, va commencer; il faut, pour pouvoir faire mon voyage, que je laisse quatre volumes faits à mes éditeurs et quatre volumes compacts! Le tout en aura vingt-huit, à quatre francs, avec des illustrations.
La tête ne vous toume-t-elle pas en me lisant? Voyez- vous où va le travail de toutes mes nuits? Songez que, pour pouvoir plus sûrement payer mes dettes, je finirai une comédie pour le mois de décembre, intitulée : les Rubriques de Quinolal Sentez-vous tout ce qu'il y a là-dessous ? Il y a vous ! Votre ami doit être un géant, un vrai grand homme, et c'est aux plus grands des hommes que ma rivalité s'attaque. J'espère que, quand nous nous reverrons, vous retrouverez l'Honoré de Genève bien grandi, que vous ne serez pas si vieillie que vous le dites, et qu'après tant de temps passé loin l'un de l'autre, nous aurons une seconde jeunesse tous deux. Ne vous calomniez pas ainsi, chère.
1. Cet ouvrage, dont Balzac s*est longtemps occupé, et qui dut porter différent titre, a fini par s'appeler VEnvers de la Comédie iiumaitie.
Borget, qui est revenu de Chine après avoir fait le tour du monde, vous réduira le paysage de Wierzchownia pour vous en faire un joli tableau. Hélas ! je Tai encore tout nu dans mon cabinet, car vous ne croirez à ma misère que quand elle sera finie et que je vous la raconterai. Je souffre moins maintenant de cecôté, sans être encore heureux ; il faut toujours gagner la veille le pain du lendemain ; mais Gavault maintient avec fermeté le plan fait pour mon acquittement, et ma libération.
Je n'ai plus les Jardies, et ne suis plus logé sous mon nom ; ainsi plus de poursuites ni de frais. Je suis donc en réalité comme si je ne devais rien; on ne me demande rien et j'accumulerai dans les mains de Gavault, l'avoué, tous mes gains, sans perte, jusqu'à ce que j'arrive à la somme de mes dettes, et je vis avec trois cents francs par mois, à Passy. Voilà, chère. Il faut encore dix romans et deux pièces de théâtre, qui réussissent, pour me rendre les Jardies et la liberté. Une fois que j*en serai là, je penserai à me faire une fortune égale à celle que j'aurai gagnée pour payer mes dettes, et j'aurai vingt mille francs de rente !...
Après la sensation de chagrin que m'a fait votre lettre, est venu le plaisir indicible de vous savoir amie, quoique peinée ; mais pourquoi ne pas avoir pris, chère, le parti que je vais vous indiquer, à la première lettre revenue? Qu'avez-vous fait de votre esprit? Est-ce que le cœur est sans esprit ? Or, mettez ceci dans cette belle tète, sous ce beau front : adressez toujours à M. de Balzac, à Paris, poste restante.
La poste restante, à Paris, est ce qu'il y a de plus sûr et de plus sacré. Un mari n'y peut pas retirer les lettres qui sont pour sa femme, et la poste ne les remet qu'à la femme sans le mari. Elle écrit à la personne pour qui il s'y trouve des lettres de venir les chercher, et comme elle sait toujours mon adresse, une lettre poste restante m'arrive toujours.
Cette perfection de la poste restante, à Paris, m'a toujours convaincu de la supériorité de Tesprit parisien sur celui de tous les autres pays.
Adieu, chère; soyez tranquille sur moi, sur une affection si sérieuse et si sainte. J'ai foi dans l'année prochaine, et crois fermement que Dieu récompensera tant de travaux, tant de constance et tant d'ennuis supportés.
Je ne puis plus, chère, vous écrire que tous les mois ; mais je n'y manque point, à moins de maladie ou de travail forcé. A fin d'octobre, et peut-être vous enverrais-je par Bellizard Tédition originale imprimée à cinquante exemplaires, des Frères de la Consolation.
Mille tendresses à vous, et mes souvernirs à tous ceux qui vous entourent.
A MADAME HANSKA, A WIBRZGHOWNIA (uKRAIXE).
5 janyier 1842.
Je reçois à l'instant, chère ange, votre lettre cachetée en noir*, et, après l'avoir lue, je n'en aurais peut-être pas voulu recevoir d'autre de vous, malgré ce que vous me dites de triste sur vous et votre santé. Quant à moi, chère adorée, quoique cet événement me fasse atteindre à ce que je désire ardemment depuis dix ans bientôt, je puis, devant vous et Dieu, me rendre cette justice que je n'ai jamais eu dans mon cœur autre chose qu'une soumission complète, et que je n*ai point souillé, dans mes plus cruels moments, mon âme de vœux mauvais. On n'empêche pas certains élans involontaires. Je me suis souvent dit : « Combien ma vie serait légère avec elle/ n On ne garde pas sa foi, son cœur, tout son être intime, sans espérance. Ces deux mobiles, dont l'Église fait des vertus, m'ont soutenu dans ma lutte. Mais je conçois les regrets que vous m'exprimez ; ils m'ont paru naturels et vrais, après surtout la protection qui ne vous a pas manqué , depuis la lettre de Vienne. J'ai été cependant joyeux de savoir que je pouvais vous écrire à cœur ouvert et vous dire toutes ces choses que je vous taisais, dissiper les grondeuses mélancolies que vous avez appuyées sur des malentendus, si difficiles à débrouiller à distance. Je vous connais trop, ou crois trop bien vous connaître, pour douter un moment de vous,
1. Elle apprenait à Balzac la mort de M. de Hanski, survenue le 10 no yembre 1841.
et j'ai souvent souffert que vous doutassiez de moi, bien cniellemeût souffert, car, depuis Neuchàtel, vous êtes ma vie. Laissez-moi vous le bien dire, après vous l'avoir tant prouvé. Les misères de ma lutte et celles de mes horribles travaux eussent lassé des hommes grands et forts, et souvent ma sœur a voulu tout terminer. Dieu sait comme, et j'ai toujours trouvé le remède pire que le mail C'est donc vous seule qui m'avez jusqu'à présent soutenu, et je ne comptais cependant que sur ce que nous avons vu, aux Chêues, de ce vieux couple Sismonde de Sismondi, sur Philémon et Baucis, qui nous ont si touché, vous en souvenez-vous? Rien chez moi n'a changé. J'ai redoublé de travail pour pouvoir vous aller voir cette année, et j'y suis parvenu. Depuis que je ne vous ai écrit, je n'ai pas dormi plus de deux heures par chaque nuit, et j*ai fait, outre mes livres obligés et mes articles, deux pièces en cinq actes, dont une avec prologue, qui entre demain en répétition à l'Odéon. Enfin, j'espérais en travaillant encore dix- huit mois comme ces derniers dix-huit mois, avoir fini de payer mes écrasantes dettes, et avoir sauvé mes Jardies. Ce constant travail m'a, depuis cinq ans surtout, fait rompre avec le monde. Aujourd'hui, je veux avoir mon cens d'éligibilité, car Tiamartine a un bourg pourri pour moi, et être de la prochaine législature, c'est tout notre avenir. Concevoir cela dans le plus fort du combat, ne faut-il pas bien aimer pour avoir une telle audace et avoir ce courage, quand, vos lettres devenant rares, j'étais mordu de semaine en semaine du désir d'aller vous voir pour savoir la raison de votre silence, car le petit mot presque illisible qui terminait vos lettres était toujours un nouveau rayon d'espérance pour moi? Vous m'y disiez: « Patientez; on vous aime autant que vous aimez. Ne changez point, car on ne change pas ». Nous avons été courageux l'un et l'autre, pourquoi ne seriez-vous pas heureuse aujourd'hui ? Croyez- vous que ce soit pour moi que j'ai mis tant de persistance à grandir mon nom ? Oh ! je suis peut-être bien injuste, mais cette injustice procède de ma violence de cœur ! J'aurais voulu deux mots pour moi dans cette lettre, et je les ai cherchés en vain , deux mots pour celui qui, depuis que le paysage où vous vivez est devant ses yeux, n'est pas resté, en travaillant, dix minutes sans le regarder; j'y ai cherché tout ce que nous demandons dans le silence à notre esprit, depuis qu'il est là. Je n'ai pu me résoudre à m'en
séparer pour en faire faire le double par Borget. La certitude de vous savoir libre m'a rendu doux, car j'eusse été, pour une petite chose, plus colère, si vous n'aviez pas été en deuil.
0 mon ange aimé, soyez prudente et soignez- vous ; prenez garde à votre chère santé. Moi, je vais ne plus tant travailler jusqu'à mon départ, car, le 20 mars^ je partirai pour l'Allemagne et ne franchirai pas la Saxe sans votre permission ; mais je ne veux plus qu'il y ait tant de lieues entre nous. J'ai déjà signifié à mes éditeurs qu'ils eussent à imprimer assez de livraisons pour n'avoir besoin de moi qu'après septembre. J'ai soigneusement enseveli ma joie, comme j'avais caché mes chagrins et mes souvenirs, au fond de mon cœur. Mais je vous la dirai. Je suis resté tout hébété pendant vingt-quatre heures, enfermé chez moi, dans mon cabinet, sans vouloir qu'on me parlât. Quand je suis sorti, j'avais chaud par le froid le plus intense, qui a pris soudain. Laissez-moi vous dire une petite superstition qui a fait sur moi la plus grande impression. Le i^^ novembre j'ai perdu l'un des deux boutons de chemise que m'avait donnés madame de B..., et que je mettais un jour, et les vôtres le lendemain. Ayant perdu cela, je n'ai plus mis que les vôtres, et cette petite chose de hasard m'a troublé à un point que vous imaginerez, quand je vous dirai que ma mère et tous ceux qui me connaissent s'en sont aperçus. J'ai dit: « Il y a là quelque avis du ciel I » Je vous aime tant et il m'en coûte si horriblement de le taire depuis Vienne, que j'aimais la solitude de mon cabinet à Passy où personne ne pénètre et où je puis être avec vous I
Ah I chère , vous avez mis tant de choses dans votre lettre que je ne pars point ; mais j'attends votre réponse à celle-ci, et vous aurez eu le temps de songer combien il est difficile que je reste à Paris quand depuis six ans je désire vous voir. Ohl écrivez-moi que votre existence sera toute à moi, que nous serons maintenant heureux, sans aucun nuage possible ! Saurez- vous seulement combien il m'a fallu de force pour vous écrire ceci, sans vous rien dire qui vous peignit la vivacité de cette unique amour, conservée comme mon seul trésor, ma seule espérance I Oh ! combien de fois, dans les plus amères déceptions, dans les luttes, dans les chagrins, je me suis tourné vers le nord, pour moi l'orient, la paix, le bonheur I
Pour parler affaires, j'ai fait un grand pas. Du 5 au 7 février on
représente à TOdéon /'J^cofe des Grands HommeSy une imm^ise comédie sur la lutte d'un homme de génie avec son siècle. La scène est en 1560, en Espagne. Il s'agit de l'homme qui fit manœuvrer un bateau à vapeur dans le port de Barcelone, le coula et disparut. Si j'ai un succès je pars; si je tombe, il faut faire quatre volumes pour pouvoir gagner l'argent du voyage. Mais j'ai une autre pièce au Vaudeville*
Mes œuvres complètes s'impriment à force et paraîtront pendant mon voyage.
Si j'ai deux succès, je laisserai l'argent pour payer le prix des Jardies, un peu d'argent pour payer les plus petits créanciers, et, je suis sûr, en deux ans, d'achever ma libération. Seulement il me faudrait de quoi acheter une maison à ma mère, à qui je dois quarante mille francs, d'ailleurs, afin d'avoir le cens d'éligibilité.
Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes.
Gavault, mon avoué, est content. Tout le monde croit à un immense succès pour les Ressources de Qmnola^ le faux titre de ma pièce. Je garde celui que je vous ai dit pour le dernier moment.
Les Mémoires de deux jeunes Mariées^ pubUés dans la Presse^ ont eu le plus grand succès. Mais, cette année, le plus bel ouvrage est Ursule Mirouët.
Je fais partir ce petit mot écrit à la hâte. Je vous écrirai plus en détail d'ici à trois ou quatre jours. Je suis accablé de travail encore et je passe les nuits, car il y a beaucoup à travailler à la pièce. J'ai encore trois actes à écrire de la seconde, et les journaux sur les bras.
Quant à vos lettres, chère adorée, soyez sans inquiétude. Si je mourais subitement, il n'y aurait rien à craindre. Elles sont dans la boîte pareille à celle que vous avez, et il y a dessus un avis, que ma sœur connaît, de mettre tout au feu, sans rien regarder, et je suis sûr de ma sœur. Mais pourquoi cette inquiétude maintenant? Pourquoi ? Voilà ce que je me suis demandé dans des anxiétés terribles.
Vous êtes donc plus malade que vous ne me le dites? Vous n'avez pas rempli la dernière page de votre lettre ! Vous avez mis tant d'inquiétude autour de ce qui me rend heureux, que je ne sais que penser. Hélas ! ne savez-vous pas, mon ange chéri, ma fleur
céleste, que tout ce que vous voulez de moi se fait comme vous le souhaitez ? Ne vous aimai-je pas plus pour vous encore que pour moi?
Je vous en supplie, au reçu de ma lettre écrivez-moi seulement deux mots pour que je sache si je puis vous écrire à cœur ouvert, (car je suis encore gêné par ce que vous me dites), et comment vous vous portez, car je ne veux savoir de vous que cela. Vous, ce sera vous, chérie, et je ne m'inquiète que de votre santé. Soignez-vous, vous me le devez.
Allons, adieu ma chère et belle vie que j'aime tant et à qui maintenant je puis le dire. Sempre medesimo.
IMPBIIIEBII CUIIX, RUB BSRQÈRB, 20, PARIS. — 22020-11-93. ~ (KaCTB ImJObK^