‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 100 sur 111 · BERRYER · texte numérisé non relu

BERRYER

tise, mais en quittant, à l'instar du maître Jacques de Molière, ma souquenille de cocher pour prendre l'habit du cuisinier, c'est-à-dire de supposer que mon œuvre, que mes Jardies, que mes dettes, que ma famille, que mon nom, que tout ce qui est moi, est mort, enterré, ou comme si cela n'avait jamais existé ; puis, d'aller dans un pays lointain, dans l'Amérique du Nord ou du Sud, sous un autre nom et en prenant même une autre forme, recommencer une autre vie, et faire une plus agréable fortune.

Septembre.

Je suis exccessivement agité par une horrible affaire, l'affaire Peyte! ^ J'ai vu ce pauvre garçon trois fois... Il est condamné ; je pars dans deux heures pour Bourg.

30 octobre.

Vous aurez peut-être appris qu'après deux mois d'efforts inouïs pour l'arracher à son supplice, Peytel a marché, il y a deux jours, à l'échafaud, en chrétien, a dit le curé; moi, je dis en homme qui n'était pas coupable.

Vous devinez, pourquoi cette horrible lacune dans ma correspondance. Ah! chère, mes affaires étaient déjà en fort mauvais état, mais mon dévouement me coûte un argent fou, cinq cents ducats de moins, et cinq cents ducats de non-travail. Les calomnies de toute nature m'ont récompensé. Maintenant je verrais, je crois, tuer un innocent sans m'en mêler, et je ferai comme les Espagnols qui s'enfuient dès qu'on assassine un homme.

Nous causerons de tout cela, car j'irai vous voir, je puis vous le promettre; je serai, sans aucun doute, hors d'état d'écrire pendant quelques mois, par suite de la fatigue. Je monte le drame de Vautrin, en cinq actes, à la Porte-Saint-Martin. J'achève le Curé de village; item, Sœur Marie-des-Anges ; item, les Paysans; item

1. Petel (Sébastien-Benoit) notaire à Belley, condamné à mort, le 26 août 1839, par la Gourd' assises de l'Ain, pour assassinat sur la personne de sa femme et de son domestique. La Cour de cassation rejeta son pourvoi, malgré un mémoire de Balzac qui l'avait connu à Paris, quelques années auparavant, se mêlant de littérature, critique théâtral au journal le Voleur. Il fut exécuté le 28 octobre 1839, à Bourg.

les Petites Misères de la vie conjugale; item, Pierre We, dédiée à votre chère Anna; item, la Frélore.

Quand tout cela sera fini, si je n'ai pas une fièvre cérébrale, je serai sur la route de Berlin, pour me distraire, et j'irai jusqu'à Dresde. On ne va pas jusqu'à la Vierge de Dresde sans aller jusqu'à la Sainte de Wierzchownia.

2 novembre.

J'ai eu d'effroyables tourments dont il m'est impossible de vous écrire un seul mot; ce serait souffrir deux fois. J'ai été sur le point de manquer de pain, de bougie, de papier. J'ai été traqué comme un lièvre et mieux qu'un lièvre par les huissiers. Je suis, seul et abandonné, aux Jardies. Ma mère meurt de chagrin de tout ceci. Mais je suis le seul dans le secret de l'avenir. Je vois, d'ici à deux mois, bien des événements qui m'avanceront dans cette difficile carrière de ma libération.

Je travaille si vite, que je ne puis plus vous parler de ce que je fais. Vous ne connaîtrez que fort tard une petite perle, la Princesse parisienne, qui est la Maufrigneuse à trente-six ans. Vous n'avez pas encore reçu, je le vois, le Grand homme de Province à Paris, qui n'est pas seulement un livre, mais une grande action, courageuse surtout. Les hurlements de la presse durent encore.

Enfin, épuisé par tant de luttes, je vais me livrer h cette délicieuse composition de Sœur Marie-des- Anges, l'amour humain conduisant à l'amour divin.

Pierrette est une de ces délicieuses fleurs de mélancolie qui sont vouées par avance au succès. Comme cela est à Anna, je ne veux vous en rien dire; il faut vous laisser le plaisir de la surprise.

Décembre.

Vous me voyez stupéfait. Je trouve cette lettre, que je joins à celle-ci. Je la croyais partie et, dans mes tourmentes, elle était restée sous le papier blanc de Pierrette. En achevant Pierrette et en nettoyant mon bureau, je trouve la lettre que je croyais entre vos mains. Je m'explique pourquoi vous ne m'écrivez plus ; vous me croyez mort et enterré, que sais-je ?

J'ai éprouvéhier un grand affront littéraire. Pierrette a été refusée par le Siècle, et je puis dire que c'est une perle suée au milieu de mes douleurs, car je suis tout souffrance. Il n'y a rien d'étonnant à ce que je croie vous avoir envoyé une lettre et que je l'aie gardée sur mon bureau. J'oublie de vivre.

Je me suis présenté à l'Académie (trente-neuf visites à faire!), et aujourd'hui je me retire devant Victor Hugo, dont je vous envoie l'autographe à ce sujet ^ Je travaille dix-huit heures et j'en dors six ; je mange en travaillant et je ne crois pas que je cesse de travailler môme en dormant, car il y a des difficultés littéraires que je remets à décider après mon réveil, et je les trouve résolues quand je m'éveille; ainsi, mon cerveau travaille quand je dors.

Je compte toujours, aussitôt que j'aurai un moment de tranquillité, aller à Berlin, à Dresde et chez vous.

11 y a eu treize épreuves successives de Pierrette; c'est-à-dire que cela a été fait treize fois. J'avais fait dix-sept fois César Birotteau. Mais, comme j'ai fait Pierrette en dix jours, jugez quel travail, et je n'ai pas que cela sur les bras. Je suis passé à l'état de machine à vapeur, mais une machine qui malheureusement a un cœur, qui souffre, qui sent sur une circonférence immense et que tout afflige, que tout blesse, que tout affecte et à qui ne manque aucune douleur. Il n'y a même plus de consolation pour moi ; ce calice amer est épuisé. Je ne crois plus guère à un avenir heureux, et je vais, poussé par la main vigoureuse du devoir. Je vous tends une main aflîgée et douloureuse à travers la distance, et je souhaite que vous ayez toujours cette bonne et paisible vie tranquille dans laquelle quelquefois ma pensée va se reposer, sans que vous le sachiez. Oui, il est des heures où pliant sous le faix, je me figure que j'arrive et que, pendant quelques semaines, je vis sans soucis dans cette oasis d'Ukraine, sinon sans chagrins.

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