‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 99 sur 111 · Pierrette · texte numérisé non relu

Pierrette

la triple vie de la vie littéraire, de la vie du débiteur, de la vie du constructeur, et celle d'un homme qui se défend contre les feuilletons, qui fait insérer des articles, qui mène un peu la Société des gens de lettres, une des plus grandes choses, dans l'avenir, qui se soit faite en France, il est concevable que je sois quelquefois involontairement en retard ; mais vous, qui n'avez qu'à vous laisser vivre au fond de votre Ukraine ! Ah! vous êtes bien coupable, car vous savez tout le bonheur que font vos jugements, vos idées :

C'est du nord aujourd'hui que nous vient la lumière,

a dit Voltaire pour flatter l'Impératrice. Moi, je le dis pieusement.

Allons, je vous quitte pour Pierrette. Je viens de me lever; il est maintenant deux heures, et j'appartiens à l'imprimeur.

15 juillet.

Je ne vous parle pas de l'Épicier, de la Femme comme il faut, du Rentier f du Notaire, quatre figures que j'ai faites dans les Français peints par eux-mêmes, de Curmer. Vous lirez sans doute ces petites esquisses. Je viens do donner le dernier regard à une Princesse parisienne; c'est la plus grande comédie morale qui existe. C'est l'amas de mensonges par lesquels une femme de trente-sept ans, la duchesse de Maufrigneuse, devenue princesse de Cadignan par succession, parvient à se faire prendre pour une sainte, une vertueuse, une pudique jeune fille, par son quatorzième admirateur ; c'est enfin le dernier degré de la dépravation dans les sentiments. C'est, comme le disait madame de Girardin, Célimène amoureuse. Le sujet est de tous les pays et de tous les temps. Le chef-d'œuvre est d'avoir fait voir les mensonges comme justes, nécessaires, et de les justifier par Tamour. C'est un des diamants de la couronne de votre serviteur. Vous mettrez ceci à côté de vieilles breloques de ma bijouterie littéraire.

Allons, adieu, car je suis accablé de travaux. Hélas! peu de plaisirs; tout est soucis, contrariétés. Ma vie est une étrange et con-

tinuelle déception. Moi, fabriqué, je crois, tout exprès pour le bonheur! Est-ce providentiel?

Mille affectueuses choses à tous.

L'autographe est de Berryer, l'orateur ^

A MADAME HANSKA, A WIER ZCHO WNI A , (UKRAINe)

Aux Jardies, août-décembre 1839.

Août.

J'ai reçu votre dernière lettre et je trouve que notre double existence a quelque chose de merveilleux : chez vous la paix la plus profonde, et chez moi la guerre la plus active; chez vous le repos, et chez moi les troubles les plus constants. Vous ne sauriez imaginer les tourments renaissants auxquels je suis en proie. Mais je ne sais pas trop pourquoi je vous en parle, car, en mainte occasion, vous m'avez prouvé que c'était ma faute et que j'avais tort.

Les Jardies tirent à leur fin ; encore quelques jours et j'aurai fini les constructions. Il n'y aura plus que quelques vétilles. Mais je n'y serai tranquille qu'après avoir payé ce que je dois, et ce que je dois est toute une fortune. Les billets de mille francs s'engloutissent là dedans comme des vaisseaux dans la mer. Les ennuis de la production littéraire redoublent et se compliquent des exigences de la librairie, qui veut tous ses livres à la fois, tandis que la critique trouve que j'en fais trop. Tout le monde veut son argent à la fois. Il m'a pris ces jours-ci une envie terrible d'abandonner cette vie, non pas par un suicide, que je regarderai toujours comme une sot-

1, Voici ce billet :

Mardi, 10 [juillet 1839].

Mon cher Balzac, Je ne sortirai pas de chez moi aujourd'hui avant deux heures. Venez, et je serai charmé de causer avec vous et à votre gré.

Tout à vous.

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