‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 14 sur 111 · Celle du 6 qu'il renonçait à compléter · texte numérisé non relu

Celle du 6 qu'il renonçait à compléter

mais été écrite! Me reprocher jusqu'à mon dévouement! Ne crois-tu donc pas que je ne puisse tout quitter et aller avec toi au fond de quelque retraite? Et tu t'armes de la phrase par laquelle je te sacrifie (le mot ne signifie rien, il n'y a pas de sacrifice) tout!

Pourquoi donc as-tu jeté de la douleur dans ce qui était si doux ! Tu m'as fait donner au chagrin le temps qui appartenait au travail, qui me facilite les moyens d'aller plus promptement à toi.

J'attends, avec une impatience sans nom, une lettre, un mot. Tu m'as bouleversé. Non, tu ne connais pas le cœur d'enfant et de poète que tu as froissé. Je suis homme pour souffrir alors !

Adieu. T'ai-je dit l'histoire de cet homme qui faisait des chansons à boire pour pouvoir enterrer sa maîtresse adorée? Travailler, le cœur en deuil, voilà mon destin jusqu'à ta prochaine lettre. Tu me dois ta vie pour cette fatale semaine. Oh! mon ange, la mienne t'appartient! Brise, frappe, mais aime-moi toujours. Je t'adore quand même ; mais grâce pour qui est innocent. Je ne sais pas si tu te fais une idée de ce que j'ai à faire. Il faut que j'aie achevé l'impression de quatre volumes avant de pouvoir partir; que j'aie atermoyé cinq difficullés, payé huit mille francs, et les quatre volumes font cent feuilles, ou cent fois seize pages, à revoir chacune trois ou quatre fois, sans compter les manuscrits !

Eh bien, j'y perdrai le sommeil, je risquerai tout, mais tu me verras près de toi le 26 au plus tard.

Demain, j'écrirai ostensiblement à madame de Hanska, pour lui annoncer mon envoi.

Puis-je mettre ici un baiser plein de larmes? Sera-t-il repris avec amour? Ne fais plus d'orages sans cause dans ce qui est si pur!

Il est midi. Pour que tu aies cela à temps, j'envoie à la grande poste.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, mardi 12 novembre 1833.

Il est six heures du soir ; je vais me coucher, bien fatigué de quelques courses faites pour de pressantes affaires, car j'ai l'espoir,

moyennant trois mille francs d'argent, de transiger sur l'affaire litigieuse qui me cause le plus de chagrin; en rentrant j'ai trouvé ta lettre envoyée vendredi, avec cette bonne page qui efface mes douleurs.

0 mon ange adoré, tant que tu ne connaîtras pas à plein la fraîcheur de sensitive que de constants travaux, une réclusion presque perpétuelle, ont laissée à mon cœur, tu ne sauras pas ce qu'une parole, un doute, un soupçon peuvent causer de ravages. En marchant ce matin à travers Paris, je me disais que commercialement le plus simple contrat ne se brise pas sans attenter à la probité; or, ne brisais-tu pas, sans m'entendre, une promesse qui nous lie à jamais?

Ce sera la dernière fois que je te parlerai de cette lettre, excepté quand je t'expliquerai à Genève ce qui y a donné lieu. Ne crains rien, j'ai fini toutes mes visites et n'irai même plus chez Gérard. Je refuse toutes les invitations, je m'oursonne parfaitement, et la femme la plus ambitieuse d'amour n'aurait rien à me reprocher.

Mais, hélas ! tout ce que je puis faire a été d'ôter une heure à mon sommeil. Il me faut dormir cinq heures. Mon docteur, que j'ai vu ce matin, et qui me connaît depuis l'âge de dix ans (c'était l'ami de la maison), a toujours des craintes en voyant mes travaux. Il m'a menacé de l'inflammation du tégument de mes nerfs cérébraux.

— Oui, docteur, lui ai-je dit, si je faisais excès sur excès ; mais depuis trois ans je suis chaste comme une jeune fille, je ne bois jamais ni vin ni liqueurs, mes aliments sont pesés et la recrudescence de ma névralgie apaisée venait moins de travail que de chagrin.

Il a fait un haut-le-corps et, en me regardant, il a dit :

— Que votre talent coûte cher ! C'est vrai, l'on n'a pas un regard flamboyant comme est le vôtre en s'adonnant aux femmes.

Voilà, mon amour, un certificat bien authentique de ma sagesse- Le docteur est épouvanté de mes travaux. Eugénie Grandet fait un gros volume. Je te garde le manuscrit. Il y a des pages écrites au milieu de mes douleurs. Elles t'appartiennent, comme tout moi.

Mon cher amour, ma fleur, dis, — écoute ! Il faut te résoudre à n'avoir que quelques phrases par jour, — un mot même, — si tu veux me voir en novembre à Genève. A propos de cela, écris-moi donc ostensiblement, en réponse à ma lettre ostensible, de venir à

l'auberge du Pré-l'Évêque, et donne-m'en l'indication et Je nom. Je viendrai pour un mois. J'y ferai /e Privilège. J'ai toute une bibliothèque à y transporter.

Mon amour, à bientôt. Néanmoins, j'éprouve mille contrariétés. Les imprimeurs, et il y a trois imprimeries occupées à ces quatre volumes, eh bien, ils ne vont pas. Moi, de minuit à midi, je compose; c'est-à-dire que je suis douze heures sur mon fauteuil à écrire, à improviser, dans toute la force du terme. Puis, de midi à quatre heures, je corrige mes épreuves. A cinq heures je dîne ; à cinq heures et demie je suis au lit, à minuit réveillé.

Merci (Je ta bonne page; tu m'as ôté mes souffrances-, ô mon bien, mon trésor, ne doute jamais. Jamais une pensée ni une parole en contradiction avec ce que je t'ai dit avec ivresse ne troubleront les paroles et les pensées qui sont à toi. Ah ! fais d'humbles réparations à madame F... Bulwer, le romancier, n'est pas du Parlement, il a un frère qui est au Parlement et dont le nom a induit en erreur même nos journalistes; mais rien n'est plus vrai. J'ai commis la même erreur que toi, mais j'ai vérifié soigneusement. Bulwer est à Paris, le romancier s'entend. Il est venu hier à l'Observatoire, mais je ne l'ai pas encore vu.

Tu me fais aimer Grosclaude ^ Ce que je veux, c'est le tableau qu'il te fait, et une copie qui vaille l'original ! Je le mettrai devant moi, dans mon cabinet, et quand je chercherai quelques mots, une correction, je verrai ce que toi tu vois.

Il y a une scène sublime (à mon avis, et je suis payé pour l'avoir), dans Eugénie Grandet qui offre son trésor à son cousin. Le cousin a une réponse à faire; ce que je te disais à ce sujet était la plus gracieuse ". Mais mêler à ce que les autres liront un seul mot dit à mon Eve! Ah! j'aurais jeté Eugénie Grandet au feu!

Oh ! mon amour, je ne trouve pas assez de voiles pour le voiler à tous les regards! Oh! tu ne sauras que dans dix ans que je t'aime et combien bien je t'aime!

Ma chère gentille, quand je prends ce papier et que je te parle, je me laisse couler dans le plaisir; je t'écrirais toute la nuit. Je

1. Grosclaude (Louis), artiste peintre, né au Locle, près Neuchâtel.

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