ROSSINI
lui un autographe qui sera très rare, vu la prodigieuse paresse du roi de la musique- Il n'écrit pas, il chante; mais voilà qu'il me donne une lettre que j'ai trouvée si louangeuse pour moi, que je ne vous l'envoie vraiment qu'à regret. Vous connaissez heureusement pour combien peu la fatuité entre dans mon caractère, et alors je vous offre cette lettre, sachant que si les autographes sont devenus une des folies de notre monde parisien, celui-là, du moins, sera l'objet d'un culte que mérite notre immortel compositeur.
Si vous le connaissiez personnellement, vous en seriez peut-être encore plus ravi.
Peut-être, aurai-je le plaisir d'apporter à madame de Hanska le manuscrit d'une romance, ce qui complétera l'œuvre.
Daignez mettre mes hommages à ses pieds, et recevoir en gré mes affectueux souvenirs.
DE BALZAC
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, mercredi 20 novembre 1833. Cinq heures du matin.
Ma chère épouse d'amour, la fatigue est venue ; j'ai recueilli le fruit de ces veilles constantes et de mes continuelles inquiétudes. J'ai mille chagrins. En relisant les Célibataires que j'avais recorrigés à outrance, j'ai retrouvé des fautes déplorables, après l'impression. Puis, mes procès ne finissent pas. J'attends aujourd'hui l'effet d'une transaction qui terminera tout entre moi et Mame. Je lui envoie quatre mille francs, ma dernière ressource. Me revoilà pauvre comme Job, et il faudra que cette semaine je trouve douze cents francs pour arranger encore une autre affaire litigieuse. Oh I que la gloire se vend cher ! Que les hommes la rendent difficile à acquérir! Non, il n'y a pas de grand homme à bon marché !
Je n'ai pas pu t'écrire hier, ni lundi; j'étais en course. A peine si je pouvais relire attentivement mes épreuves. Au milieu de tous
ces tracas, j'ai fait les paroles d'une romance pour Rossini. S'il me donne sa composition, je te la réserverai :
Rive chérie Où sont nées mes amours Sois ma patrie I
Là, mon amie, Des cieux la fleur.
S'est attendrie De mon mallieur!
Rive chérie Où sont nées mes amours, Sois ma patrie!
Là, de ma vie Commença l'heur; Mélancolie N'est plus douleur.
Ah ! dis, chérie, Où sont nées mes amours, Est la patrie!
Sais- tu ce que cela veut dire?
J'ai été dimanche chez Bra, le sculpteur; j'y ai vu le plus beau cliei'-d'œuvre qui existe ; je n'en excepte ni le Jupiter Olympien^ ni le Moïse, ni la Vénus, ni V Apollon. C'est Marie, tenant le Christ enfant adoré par deux anges. * Si j'étais riche je ferais exécuter cela eu marbre. Ça ne coûterait que vingt mille francs pour moi, mais deux cent mille francs pour un souverain.
Là, j'ai conçu le plus beau livre, un petit volume dont Louis Lambert serait la préface, une œuvre intitulée Séraphita. Séraphita serait les deux natures en un seul être, comme Fragolclta, mais avec cette différence que je suppose cette créature un ange arrivé à sa dernière transformation, et brisant son enveloppe pour monter aux cieux. Il est aimé par un homme et par une femme, auxquels il dit, en s'envolant aux cieux, qu'ils ont aimé l'un et l'autre l'amour qui les liait, en le voyant en lui, ange tout pur; et il leur révèle