‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 19 sur 111 · Ce groupe de Théophile Bra a été exposé au Salon de · texte numérisé non relu

Ce groupe de Théophile Bra a été exposé au Salon de

leur passion, leur laisse l'amour, en échappant à nos misères terrestres. Si je le puis, j'écrirai ce bel ouvrage à Genève, près de toi.

Mais la conception de cette tonitruante Séraphita m'a lassé ; voilà qu'elle me fouette depuis deux jours.

Hier j'ai envoyé l'autographe extrêmement rare de Rossini à M. de Hanski ; mais à toi la romance.

J'ai bien peur de ne pouvoir partir d'ici que le 27, les dix-sept heures de travail ne suffisant pas. ïu vas dans quelques heures recevoir ma dernière lettre qui calmera tes craintes et tes gentils repentirs ; j'aimerais maintenant à être tourmenté, si cela ne me faisait pas tant souffrir. Oh! tes adorables lettres! Et tu crois que je ne brûlerai pas ces saintes effusions de ton cœur, et tu crains! Oh! ne parlons jamais décela!

Aujourd'hui, 20, j'ai encore cent pages d'Eugénie Grandet à écrire, Ne touchez pas la hache, à finir, la Femme aux Yeux rouges, à faire, et il faut au moins dix jours pour tout cela. J'arriverai mort. Mais je pourrai rester à Genève autant de temps que tu y seras. Voici comme : si je suis assez riche, je perdrai cinq cents francs par volume pour le faire composer et le corriger à Genève, et envoyer à Paris une seule épreuve imprimée, et on l'y réimprimerait alors sous les yeux d'un ami qui relirait les feuilles. Cela est si bien une folie que je la ferai. Qu'en dis-tu?

Hier mon fauteuil, mon compagnon de veilles, s'est cassé. C'est le second fauteuil que j'ai eu tué sous moi depuis le commencement de la bataille que je livre.

Quand on me demande où je vais, pourquoi je quitte Paris, je dis que je vais à Rome.

Le café ne me fait guère plus rien ; il faut m'en sevrer pendant quelque temps pour qu'il retrouve sa vertu.

Dis, mon Éva chérie, je voudrais bien qu'il y eût dans cette auberge dont tu me parles, une chambre bien tranquille où le bruit ne parvînt pas, car j'ai vraiment bien à travailler. Je ne travaillerai que mes douze heures, de minuit à midi, mais il me les faut.

Je ne te dis pas combien les retards de l'imprimeur me contrarient ; j'en suis malade. Toute la journée de lundi a été prise par un vieillard de soixante-cinq ans, un homme appartenant aux premières familles de la Franche- Comté, tombé dans la misère, que m'a

supplié la dame d'Angoulême de placer. J'ai encore le cœur serré de l'avoir vu. Je l'ai mené chez Emile de Girardin qui lui a donné une place de cent francs par mois. Un homme en cheveux blancs, qui ne vit que de pain, lui et sa famille, et moi je vis luxueusement, mon Dieu! EnOn, j'ai fait ce que j'ai pu. On nomme cela des bonnes actions. Dieu pense à ceux qui compatissent aux misères d'autrui. Pour le moment Dieu m'accable bien. Il est vrai que tu m'aimes, que je t'idolâtre et que cela fait tout supporter. II a fallu dîner avec Emile et avec sa femme, perdre une journée, une nuit, et quel sacrifice ! Dans dix ans d'ici donner cent mille francs, ce sera moins!

Adieu pour aujourd'hui; je me suis un moment délassé sur ton cœur, oh ma chère joie, mon doux asile, ma seule pensée, ma fleur du ciel ! Adieu donc.

Samedi 23.

De jeudi à aujourd'hui j'ai bien souvent pensé à toi ; mais écrire, cela m'a été impossible. J'ai un poids de cent mille livres de moins sur les épaules. Oui, mon ange, je suis quitte du libraire moyennant quatre mille francs ! Mon avoué, mon notaire et un procureur du Roi ont examiné la quittance. Tout est bien fini entre nous ; traités rompus, je ne lui dois ni un sol ni une ligne. J'ai déposé cette pièce, précieuse pour moi, chez mon notaire.

Le lendemain, j'ai achevé aussi moyennant trois mille francs, ce qui en fait sept mille cette semaine, mon autre transaction. Mais comme je n'avais plus d'argent, j'ai fait un bon à cinq jours, et mercredi 27, il faut que je trouve douze cents francs ! J'ai encore un petit procillon à atermoyer, mais celui-là ce n'est que de l'argent encore à donner. J'ai encore deux affaires à terminer pour mes propriétés littéraires à faire constater avant de partir. Je suis exactement sans un sou; mais, au moins, je serai tranquille d'esprit. J'aurai toujours immensément à travailler !

Maintenant, relativement à la fabrique d'Esprit, voilà où j'en suis. J'ai encore vingt-cinq feuilles à faire pour finir Eugénie Grandet ; j'ai les épreuves à revoir. Puis, Ne touchez pas la hache à finir avec la Femme aux Yeux rouges à faire ; puis, les épreuves de deux

volumes à voir. II est impossible que je parte avant la fin de tout cela. Je calcule dix jours, nous sommes au 24, car voici deux heures du matin. Je ne puis me mettre en route que le 4, arriver le 7, et rester jusqu'au 7 janvier. Encore, pour que je reste, fautil que le Médecin de campagne soit vendu ^ que je fasse à Genève une Scène de la Vie de campagne, et que l'on publie à Paris, en mon absence, les Scènes de la Vie de campagne. Mais, enfin, je veux être parti le 4 au plus tard. Ainsi, tu peux encore m'écrire le 30 ; mais passé le 30 de ce mois n'écris plus.

Que de temps les affaires dévorent, ô mon Dieu ! Quand je pense à ce que je fais, mes manuscrits, mes épreuves, mes corrections, mes affaires ! Je dors tranquille, en pensant que j'ai deux mille quatre cents francs à payer d'acceptés à six jours et dont je n'ai pas le premier sou ! Je vis comme cela depuis trente-quatre ans, et jamais la Providence ne m'a oublié. Aussi, ai-je une assurance incroyable. Tout ce qu'il faut faire est toujours fait, car tu penses bien que pour payer sept mille francs, avec les zéros, il a fallu souscrire des engagements.

Voilà ma situation financière, scripturale, morale, d'auteur, des corrections, de tout enfin ce qui n'est pas l'amour, au dimanche 24, à une heure et demie du matin. Je t'écris cela en arrivant au onzième feuillet du cinquième chapitre d'Eugénie Grandet, intitulé : Chagrins de famille, et entre une épreuve de la feuille onze de l'ouvrage, c'est-à-dire à sa page 176. Quand tu auras le manuscrit d'Eugénie Grandet, tu en connaîtras l'histoire mieux que personne .

Depuis deux jours j'ai encore eu quelques ressentiments de ma névralgie cérébrale ; mais c'était peu de chose, et vu mes travaux, mes ennuis, je dois me tenir pour heureux de n'avoir que cela.

Maintenant, ne parlons plus des choses matérielles de la vie qui cependant pèsent tant sur nous. Combien tu me fais désirer de nouveau la richesse !

Mon amour chéri, as -tu goûté ton cotignac, aimes-tu les alberges, Anna a-t-elle sa croix, ris-tu aux caricatures? J'ai reçu ta lettre ostensible et cela m'a fait l'effet de te voir en cérémonie, dans un grand salon, entre cinq cents personnes.

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