Édition en quatre volumes, format in
Oh ! ma gentille Eve ! Mon Dieu que je t'aime ! A bientôt donc ! Plus que dix jours et j'aurai fait tout ce que je devais faire. J'aurai imprimé quatre volumes in-octavo dans un mois. Oh! il n'y a que l'amour qui puisse faire (aire de telles choses ! !VIon amour, oh ! souffre du retard, mais ne m'en gronde pas. Pouvais-je savoir quand je t'ai promis de revenir que je vendrais trente-six mille francs les Études de Mœurs, et que j'aurais à atermoyer pour neuf mille francs de procès ! Je me mets à tes genoux chéris, je les baise, je les caresse : oh, je fais en pensée toutes les folies de la terre, je te baise avec ivresse, je te tiens, je te serre, je suis heureux comme sont heureux les anges dans le sein de Dieu!
Comme la nature m'a fait pour l'amour! Est-ce pour cela que je suis condamné au travail? H y a des moments où lu es là pour moi, où je te caresse, en épandant sur ta chère personne toutes les poésies des caresses. Oh! il n'y a guère que moi, je crois, qui trouve au bout de mes doigts et sur mes lèvres tant de voluptés !
Ma bien-aimée, mon cher amour, ma perle, quand donc t'aurais-je bien à moi, sans crainte? S'il y avait eu ce voyage à Fribourg dont tu me parles, — oh! dis, — je crois que je me ferais bien noyer au retour, moi !
Combien je te soigne ton Chénier, car, cette fois, je te lirai Chénier. Tu sauras ce qu'est l'amour dans la voix, dans le regard, dans les vers, dans les pages, dans les idées ! Oh ! c'est l'homme des amants, des femmes, des anges! Faire près de toi Séraphila, tu le voudras. Tu l'anéantiras après l'avoir lue !
Je suis bien fatigué; ma plume tient à peine entre mes doigts et aussitôt cependant qu'il s'agit de toi, de notre amour, je trouve des forces...
J'ai satisfait une petite fanlaisie'cette semaine ; je me suis donné, dans ma chambre, les plus jolis petits bras de cheminée que j'aie vus; puis, pour mes festins, deux candélabres. Mon Dieu, une folie est bien douce à faire! Mais j'en médite une plus grande, qui sera au moins utile. Cela est trop long à écrire.
Ange d'amour, te parfumes-tu les cheveux? Oh! ma belle, ma chérie, mon adorée, ma chère, chère Eve, je m'impatiente comme une chèvre liée à son piquet, quoique tu n'aimes pas cette phrase.
Je voudrais être près de toi ; tu es devenue tyrannique, tu es une idée de tous les instants. Je pense que chaque ligne écrite me rapproche de toi, comme un tour de roue, et alors je puise dans cette espérance un courage infernal. Donc, le 10, au plus tard, je te verrai. Le 10! Je sais bien que les travaux immenses qui me restent vont un peu me raccourcir le temps.
Mon Dieu, mon Dieu, Dieu auquel je crois, il me devait bien de douces émotions à la vue de Genève, car je l'ai quittée désolé, maudissant tout, abhorrant la femme M Avec quelle joie j'y rentrerai, mon céleste amour, mon Éva! Emmène moi dans ton Ukraine, allons avant en Italie ! Tout cela sera possible, les Études de Mœurs une fois publiées !
Je ne vais faire partir ceci qu'à midi ; j'attendrai s'il y a une lettre de toi, afin de te répondre, s'il y a une réponse importante à faire.
Dimanche 24. Midi.
Ainsi donc, à l'Auberge de l'Arc ! J'y serai du 7 au 8 décembre sans faute. Tu vois que je viens de recevoir ton petit mot.
Mon ange adoré, tu peux encore ra'écrire une lettre. Tu recevras celle-ci le 27; ainsi, moi je ne pars d'ici que le 4 décembre; les lettres mettent trois jours à venir; je t'écrirai encore mercredi, puis encore le mercredi 4 ; ainsi, tu auras encore deux lettres.
Après t'avoir écrit cette nuit, j'ai été obligé de me coucher sans travailler. J'ai été malade. Voici cinq jours que je ne suis sorti de mon appartement; je ne suis pas très bien en ce moment, mais je crois que ce n'est qu'un mouvement nerveux causé par le travail.
De nos fenêtres nous nous verrons!... Cela est bien dangereux.
Allons, à bientôt. Je te mets une feuille de rose baisée ; elle te portera mon àme et la plus céleste espérance qu'on puisse avoir ici-bas. Oh ! mon amour, tu ne sais toi-même combien tu es à moi ! Je suis bien gourmand.
Adieu, ma belle vie ; il n'y a plus que quelques jours. J'imagine que nous pourrions voyager en Italie, rester trois à six mois ensemble.
Adieu, ange, que je verrai bientôt face à face !
1. Allusion à son voyage en Savoie, en 1832, avec madame de C...
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, dimanche, quatre heures du matin, l^r décembre 1833.
Mon ange adoré, dans ces huit jours-ci, j'ai fait des efforts de lion. Je n'ai pas pu t'écrire un mot; mais, malgré mes nuits passées, je ne vois pas que mes deux volumes puissent être finis avant le S décembre, et les deux autres, que je dois laisser pour paraître en mon absence, le 10. Mais le 10 je me mets en voiture, car, finis ou non, ni mon corps ni ma tête, si puissants que les fassent ma vie de moine, ne sauraient soutenir ce travail de chaudière !
Ainsi le 13, je crois, je serai à Genève ; maintenant rien ne peut faire varier cette date. Je vais te faire relier le manuscrit d'Eugénie Grandet et te l'envoyer ostensiblement.
J'ai bien besoin de repos, de n'être pas à Paris, d'être près de toi, toi l'ange, toi la pensée qui ne fatigue pas, toi qui es le repos, le bonheur, toute la belle vie secrète de ma vie ! Voici quarante-huit heures que je ne me suis couché. J'ai en ce moment les plus vives inquiétudes d'argent par-dessus le marché. Je me suis dénué de tout pour conquérir la tranquilUté, dont j'ai si besoin, pour être près de toi quelque temps. Voilà que comptant sur mon libraire, hier, pour payer ma fin du mois, il me trahit au milieu de mon torrent de travail 1
Oh, décidément, je veux me faire une ressource, avoir une somme en argenterie à laquelle mes fantaisies de poète ne puissent jamais toucher et que je puisse fièrement porter au mont-de-piété en cas de malheur. Ainsi l'on vit tranquille, et l'on n'a pas à subir le regard pâle et froid des amis d'enfance qui s'arment de leur amitié pour vous refuser.
Oh, que j'ai de larmes à répandre sur ton cœur en te parlant de ces deux mois ! Mais assez de bavardage comme cela sur mes affaires, quand tu liras ces quatre volimies faits, corrigés, imprimés en qua-
rante-cinq jours, tu comprendras ce qu'un amour comme le mien met de courage au cœur, de volonté dans la tête, de puissance au corps, de rage partout !
J'aurai plus à l'aire encore à Genève, car il faut les deux volumes de Contes philosophiques pour le 10 janvier. Mais j'aurai un encouragement : quelques baisers et les heures qui sont entre midi et six heures.
Ainsi, le 10, je pars, je ne sais pas à quelle heure on arrive, mais, quelle que soit ma fatigue, aussitôt arrivé je te vais voir.
J'ai constamment travaillé dix-huit heures par jour cette semaine et ne me suis soutenu que par des bains qui détendaient l'irritation générale.
Que de contrariétés, de courses ! J'ai eu à donner un grand dîner cette semaine, vendredi, le 29. Je me suis aperça que je n'avais ni couteaux ni verres. Je ne sais pas avoir chez moi des choses inélégantes. II m'a fallu un peu m'endetter encore; je voulais faire faire une partie d'argenterie à mon bijoutier. Point, Enfin, j'économiserai à Genève, en travaillant et restant coi.
Mon cher amour, as- lu bien pensé à moi, à moi qui si souvent regarde la gravure de l'Ile Saint-Pierre? Ah ! tu peux m'écrire jusqu'au 6 inclusivement.
Que je piaffe, comme un pauvre cheval impatient ! Le désir de te voir me fait trouver des choses qui, d'ordinaire, ne me venaient pas. Je corrige plus vite. Tu ne me donnes pas que du courage pour supporter les difficultés de la vie; tu me donnes encore du talent, de la facilité tout au moins. Il faut aimer, mon Eve, ma chérie, pour faire l'amour d'Eugénie Grandet, amour pur, immense, fier! Ohl chère chérie, ma bonne, ma divine Eve, quel chagrin de ne t'avoir pas pu dire tous les soirs ce que j'ai fait, dit et pensé !
Bientôt, bientôt, en dix minutes je te dirai plus qu'en mille pages, et en un regard plus qu'en cent ans, parce que je te donnerai tout mon cœur dans le premier regard, ô ma gentille, mon beau front ! J'ai regardé l'autre jour celui de madame de Mirbel ; elle a quelque chose du tien. Elle est Polonaise, je crois.
J'attendrai pour envoyer ce pauvre lambeau de lettre jusqu'à une heure, afin de répondre à ta lettre, si j'en reçois une. Quel malheur que ce faux calcul de temps! Je n'ai rien eu de toi cette semaine.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, dimanche, onze heures, l^r décembre 1833.
Mon ange, je viens de lire ta lettre. Oh! j'ai eu envie de tomber à tes genoux, mon Eve, ma chère épouse ! N'aie jamais une seconde de pensée mélancolique ; oh ! tu ne me connais pas ! Tant que je vivrai, je serai ton chéri, je respecterai en moi le cœur que tu as choisi ; je ne m'appartiens pas. Il n'y a ni folies ni sacrifices ; non, non, jamais I Oh! ne sois pas ainsi, ne me parle jamais de laudanum ! J'ai fait voler les dernières épreuves d'Eugénie Grandet et j'ai sauté comme pour aller à toi. La fm de la lettre m'a fait passer les douleurs du commencement.
Mon amour, mon cher amour, je serai près de toi dans quelques jours ; quand tu tiendras ce papier, plein d'amour pour toi, auquel je voudrais communiquer les battements de mon cœur, il n'y aura plus que quelques jours ; je vais redoubler de soins, de travail ; je me reposerai là-bas.
D'ailleurs, je vais m'arranger pour y rester longtemps. 0 mon amour, fais-loi des cieux sereins, car il n'y a dans mon être qu'affection, amour, tendresse et caresses pour toi.
Tu devrais maudire ce Gaudissart ^ L'imprimeur a pris un caractère qui a fait rentrer la matière et il a fallu, pour compléter le volume, improviser cela en une nuit, chérie, et cela a quatre-vingts pages, s'il vous plaît.
Mon amour gentil, tu recevras une belle lettre, bien polie, soumise, respectueuse, avec le manuscrit d'Eugénie Grandet, et tu trouveras alors au crayon, derrière la première page du manuscrit, le jour précis où j'aurai retenu ma place à la diligence*.