‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 25 sur 111 · Voir les deux lettres suivantes · texte numérisé non relu

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D'ailleurs, mon Dieu, certes, je te voudrais voir ici! j'ai si besoin do guérir mon rhume, que, si je sors, ce ne serait que ce soir.

Je suis levé, je ne veux plus me coucher ; je suis ainsi trop mal. Il me faut ou causer, ou être occupé. L'inaction me tue. D'ailleurs, hier, j'ai passé une épouvantable soirée à me rappeler ce que j'ai à faire. Je suis, ce matin, comme un homme qui a eu la fièvre.

Mille tendres caresses. Mon Dieu, que je souffre quand je ne te vois pas ! J'ai mille choses à te dire !

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Qu'ais-je donc fait pour que la soirée d'hier se termine ainsi, ma chère Eve bien-aimée. Oublieras-tu toujours que tu es ma dernière croyance à la vie? Je ne parle ni d'amour, ni de sentiments humains; tu es plus que tout cela pour moi.

Pourquoi, dis, as-tu foulé à tes pieds toutes les espérances de notre vie en un mot? Pourquoi as-tu recommencé ces paroles que tu m'as écrites une fois, et que tu as dites? Tu doutes de celui qui t'aime librement, avec délices, pour qui te sentir est un bonheur délirant, qui t'aime in œternum, et tu ne doutes pas de. . . !

Oh 1 mon amour, tu joues bien légèrement une vie que tu as voulue et qui t'a été d'ailleurs donnée avec un entier dévouement et que je t'eusse offerte si tu ne l'avais pas demandée. Et j'aime mieux que tu l'aies souhaité !

Je t'aime avec trop de constance pour que de tels débats ne me soient pas mortels. Mon Dieu, je t'ai dit les secrets de ma vie et tu devrais, pour prix d'une confiance sans bornes, épargner à celui qui ne vit que par toi les tourments de ces doutes. Tu me tiens par la main et le jour où tu me retireras cette main adorée, toi seule sauras le pourquoi de ce qui m'adviendra.

Mon Eve aimée, je fais extravagance sur extravagance. Il m'est impossible de penser à autre chose qu'à toi. Ce n'est pas un désir, quoique j'aie bien le droit de désirer un plaisir plus vivement que tous les autres hommes, et que ce désir me rende quelquefois hébété; mais, non; c'est un besoin de respirer ton air, de te voir, et hier tu m'as donné d'éternels souvenirs de beauté.

Si je n'avais pas d'obligations pécuniaires sacrées (encore, je fais la folie de les oublier quelquefois), nous ne penserions pas à la rue Cassini. Non. D'hier, et à Diodati ^ je me disais : « Pourquoi quitter mon Eve, pourquoi ne pas la suivre partout?» Je le veux, moi. J'accepte toutes les souffrances quand je te vois ; et toi, hier, tu me blessais.

Mais tu n'aimes pas comme je t'aime, tu ne sais pas l'amour ; et moi, pour mon malheur, j'en connais les délices, et je vois que, de Neuchâtel jusqu'à ma mort, maintenant je puis arriver au but souhaité pendant toute ma jeunesse, concentrer ma vie et mes affections sur un seul cœur !

Chérie, chérie, je suis trop malheureux par les choses de la vie pour que ce ne soit pas une cruauté à celle que j'aime, que j'idolâtre, de me donner l'ombre d'un chagrin. Moi j'aimerais mieux l'agonie la plus horrible que de te causer une peine.

Faut-il venir chercher un baiser?

A MADAME IIANSKA. A GENÈVE.

Genève, janvier 1834.

(A cinq heures).

Tes doutes me font mal. Tu es plus puissante que tout. Ange de ma vie, à quoi tient-il que je te suive partout? A ma misère. Mon

1. La villa Diodati sur le lac de Genève, située ù Cologny, non loin de Pré- Lévêque, fut habitée par lord Byron. — Elle contient encore le mobilier qui lui servit jadis.

Dieu, tu n'as rien à craindre. Depuis le jour où je t'ai dit que je t'aimais, rien n'altérera cette délicieuse vie ; c'est ma seule vie. Ne nous déshonore pas par des soupçons, ne trouble pas nos plaisirs. Il n'y a personne avant toi dans mon cœur ; tu le rempliras à jamais. Pourquoi t'armes-tu des pensées de ma vie antérieure ? Ne me punis pas de ma belle confiance. Je veux que tu connaisses tout mon passé, parce que tout mon avenir est à toi. Briser ton cœur ! Te sacrifier à quoi que ce soit ! Mais tu ne me connais pas ! J'ai honte de t'apporter des souffrances ! J'ai honte de ne pas pouvoir te donner une vie en harmonie avec la vie du cœur ! Je souffre des maux inouïs, que tu effaces par ta présence.

Pardon, mon amour, pour ce que tu nommes mes coquetteries. Pardonne à un Parisien une simple causerie parisienne ; mais ce que tu voudras sera fait. Je n'irai plus chez personne. Deux visites d'un quart d'heure termineront tout. Périsse mille fois le monde de Genève plutôt que de te voir une tristesse pour un quart d'heure de conversation. Il eût été ridicule (pour les autres) que je ne m'occupasse que de toi. J'ai dû te respecter, et, pour pouvoir te parler autant, il a bien fallu que je causasse avec madame P... D'ailleurs, quelles misères! Devant l'Océan dont tu parles vas-tu t'occuper d'une misérable araignée? Mon Dieu, tu ne te sais donc pas aimée infiniment ?

Allons, adieu. Je suis si souffrant que je ne sais pas ce que j'ai. Peut-être est-ce la fièvre du rhume. Je suis incapable de me lever ; je suis brisé.

Ce que je t'écrivais ce matin est bien de nature à te montrer combien étaient fausses tes appréhensions. Je n'ai pas cessé de t'observer en parlant à madame P...

Ah ! chérie, ma chère épouse, mon Eve, je vendrais bien mon talent deux mille ducats ! Je te suivrais comme une ombre. Veux-tu retourner à Wierzchownia ? Je t'y suis, et j'y reste toute ma vie. Mais il faut des prétextes, et, malheureux que je suis, je ne peux pas quitter Paris sans avoir satisfait éditeurs et créanciers !

J'ai reçu deux lettres : une de ce bon Borget * et l'autre de ma

1. Borget s'était rencontré par hasard à Neuchâtel avec madame Hanska et Balzac.

sœur. Ennuis sur ennuis ! Avoir à toute heure la vue du paradis et les souffrances de l'enfer, est-ce vivre ? Mille caresses.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Mon amour, ma seule vie, ma seule pensée, oh ! ta lettre ! Elle est écrite pour toujours dans mon cœur.

Écoute, ange céleste, car tu n'es pas de la terre, je veux te répondre à ces choses une fois pour toutes.

Gloire, vanité, amour-propre, littérature, ce sont à peine des nuées sur notre ciel. Tu foules tout cela vingt fois par jour sous tes pieds, que je baise vingt fois par jour !

0 mon ange, vois-moi donc à tes genoux, et je te dis ceci : si j'ai eu la plus fugitive des réputations, elle est venue quand je n'en voulais point. J'en ai été ivre jusqu'à vingt-deux ans. J'en voulais faire un phare pour attirer à moi un ange. Je n'avais rien pour plaire, je me condamnais. Un ange est venu; je me suis laissé souffrir dans son sein, lui cachant mes désirs pour une femme jeune et belle. Et elle les voyait et me disait : quand elle viendra, je serai ta mère, j'aurai l'amour d'une mère, le dévouement d'une mère.

Alors, un jour, la misère de ma vie est devenue plus grande. Les travaux de jour et de nuit sont venus. Celle qui m'avait offert, à genoux, sa fortune que j'avais prise, que je rendais au péril de mon nom, elle a veillé, elle a corrigé, elle a épuré, comme j'épurais, corrigeais, veillais. Alors tous mes désirs se sont éteints dans des travaux nécessaires. Il n'y avait plus question de gloire, mais d'argent. Alors, je devais et n'avais rien!

Trois ans j'ai travaillé sans relâche, ayant décrit un cercle d'airain autour de moi, de 1828 à 1831. J'abhorre madame de C..., car elle a brisé cette vie sans m'en rendre une, je ne dis pas

comparable, mais sans me donner ce qu'elle promettait. Il n'y a pas l'ombre de vanité blessée, oh, mais dégoût et mépris.

Toi seule m'as fait connaître les vanités de la gloire. Alors, quand je t'ai vue à Neuchâtel, j'ai voulu être quelque chose. A toi donc commence, plus splendide que je ne l'ai rêvée, cette vie rêvée.

Oh! mon Eve, toi seule dans ma vie à venir! — Hélas! comme Louis Lambert, je voudrais te donner le passé. — Ainsi, rien de ce qui est succès, gloire, distractions parisiennes ne m'émeut. Il n'y a qu'une puissance qui me fasse accepter ma vie actuelle : le travail. Il calme les exigences d'un tempérament fougueux. C'est parce que je me crains que je suis chaste.

Quant à cette exclusion que tu veux, hé, je la veux autant que toi. Ce n'est point être fat de te dire que, depuis Neuchâtel, trois femmes ravissantes sont venues rue Cassini, que je n'ai même pas eu un regard d'homme en les voyant.

Mon Eve, je t'aime plus que tu ne m'aimes, car je suis seul dans le secret de ce que je perds, et toi, je le sais, tu ne connais rien de l'amour que les sentiments de l'amour. Puis, je t'aime mieux, parce que j'ai plus de raisons de t'aimer. Mais si j'étais libre, j'irais près de toi, heureux d'être l'intendant de ta fortune, et l'artisan de ta richesse, comme est le frère de madame Carraud pour madame d'Argout. J'ai une sécurité d'amour, une plénitude de dévouement que tu ne sauras qu'avec le temps. Il faut du temps pour sonder ce qui est infini. Souffrir toute la vie avec toi en y prenant de rares instants de bonheur, oui ! Avoir toute une vie en deux ans, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix ans et mourir! Oui! Ne pas parler à une femme, me refuser à tout, vivre en toi, oh! ange! mais c'est ma pensée de toutes les heures. Ce ... que je t'ai dit sur madame P..., c'est parce qu'elle t'avait affligée, et que, devant ta souffrance, je deviens hébété, comme toi devant la mienne.

Mon Dieu, si nous vivions ensemble, si j'avais vingt ducats par mois, à toi seraient mes poésies ! Je ferais des livres, je te les lirais et nous les brûlerions dans notre feu. Ma minette adorée, je pleure quelquefois en pensant que mes idées je les vends, qu'on me lit ! Ah ! tu ne sais pas ce que je serais si, libre pendant une soirée, je

pouvais te parler, te voir, te caresser par mes pensées et par moimême! Oh! tu saurais alors que tes pensées de pureté, d'exclusive tendresse sont miennes. Ange de ma vie, je vis en toi, pour toi, par toi ! Seulement, si je me trompe, dis-le-moi sans colère. Il n'y a jamais en moi nulle intention ni fausse, ni mauvaise. J'obéis à mon cœur en tout ce qui est sentiment. Je n'ai jamais su ce qu'était un calcul. Si je me trompe, c'est de bonne foi.

Mon amour, ne nous séparons jamais. Dans six mois je serai libre. Eh bien, aucune puissance au monde ne pourra nous désunir. La dilecta avait quarante-six ans, j'en avais vingt-deux; que parles-tu de tes quarante ans! Nous avons trente ans à nous. Crois-tu qu'à soixante-quatre ans un homme trahisse trente années d'affections? Et pour moi ces trente années ne me semblent rien, relativement à la puissance de mon amour pour toi. Tu seras toujours belle pour moi.

0 mon Eve bien-aimée, je ne veux plus te parler que pour t'exprimer mon amour, te répondre que pour te remercier. Non, tu ne me gronderas plus de rien et, cependant, je ne voudrais pas m'étudier. Mais ce que tu désires devient une qualité de mon âme. Je n'aurai nul effort à faire ce que tu veux. — Ce que tu veux, je le veux. Cependant, ne sens-tu pas la nécessité de mettre un voile sur notre amour, un voile épais? Qu'est-ce que je dis? Qui dans le monde peut en soupçonner la nature? Les anges, car les hommes!...

Comment, tu crois que les Italiens, les salons, la gloire peuvent me distraire de toi? Mais tu ne sais pas combien je t'aime. Je me courroucerais de cela bien plus que toi de madame P... Non, crois-moi, je t'aime à la fois comme aime une femme et comme aime un homme. Dans ma vie à venir, il n'y a plus que toi et le travail. Mon cher bien, ma chère étoile, mon doux esprit, laisse-toi caresser par l'espérance, et dis-toi que je ne suis ni amoureux, ni passionné; tout cela est passager. Je t'aime, je t'adore m œternum. Je crois à toi comme en moi. Mon Dieu, je voudrais savoir des paroles qui pussent t'infuser mon âme et ma pensée, qui pussent te bien dire que tu es dans mon cœur, dans mon sang, dans ma cervelle, dans ma pensée; enfin, la vie de ma vie; que chacun des battements de mon cœur enfante un désir plein de toi. Oh! tu ne sais pas ce que c'est que trois années de chasteté qui s'élancent

à tout moment au cœur et le font bondir, à la tête et la font palpiter ! Si je n'étais pas sobre et si je ne travaillais pas, cette pureté me rendrait fou.

Moi seule suis dans le secret des terribles émotions que me donnent les émanations de ta chère personne. C'est un délire inouï et qui, tour à tour, glace ma nature par la toute-puissance du désir, et me fais brûler. Et je résiste à des folies comme celles du jeune seigneur haché par l'Électeur !

Nous avons tous deux nos souffrances; n'en disputons pas. Aimons-nous et ne me refuse pas ce qui fait tout accepter. D'ailleurs, en toute chose, ange, je te suis soumis comme à Dieu. Prends ma vie, demande-moi de mourir, ordonne-moi tout, excepté de ne pas t'aimer, de ne pas te désirer, de ne pas te posséder. Hors cela, tout m'est possible en ton nom.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Si tu savais combien de superstitions tu me donnes. Dès que je travaille je mets à mon doigt le talisman ; cet anneau sera à mon doigt pendant toutes mes heures de travail. Je le mets au premier doigt de la main gauche, avec lequel je tiens mon papier, en sorte que ta pensée m'étreint. Tu es là, avec moi. Maintenant, au lieu de chercher en l'air mes mots et mes idées, je les demande à cette délicieuse bague, et j'y ai trouvé tout Séraphita.

Amour céleste, que de choses j'ai à te dire et pour lesquelles il faudrait les saintes heures pendant lesquelles le cœur sent le besoin de se mettre à nu ! Les adorables plaisirs de l'amour ne sont que les moyens d'arriver à cette union, cette fusion des âmes. Chère, avec quelle joie je vois mes fortunes de cœur et le sort de mon âme assurés I Oui, je t'aimerai seule et unique dans toute ma vie. ïu as tout ce qui me plaît. Tu exhales, pour moi, le parfum le

plus enivrant qu'une femme puisse avoir ; cela seul est un trésor d'amour !

Je t'aime avec un fanatisme qui n'exclut pas cette ravissante quiétude d'un amour sans orages possibles. Oui, dis-toi bien que je respire par l'air que tu aspires, que je ne puis jamais avoir d'autre pensée que toi. Tu es la fin de tout pour moi. Tu seras la dilecta jeune, et déjà je te nomme la prédilecta!

Ne murmure pas de cette alliance de deux sentiments. Je voudrais croire que je t'aimais en elle, et que les nobles qualités qui m'ont attendri, qui m'ont fait meilleur que je n'étais, sont toutes en toi.

Je t'aime, mon ange de la terre, comme on aimait au moyen âge, avec la plus entière des fidélités, et mon amour sera toujours plus grand, sans tache ; je suis fier de mon amour. C'est le principe d'une nouvelle vie. De là, le nouveau courage que je sens contre mes dernières adversités. Je voudrais être plus grand, être quelque chose de glorieux pour que la couronne à poser sur ta tête fût la plus feuillue, la plus fleurie, de toutes celles qu'ont noblement gagné les grands hommes !

N'aie donc jamais ni défiance, ni crainte ; il n'y a pas d'abîmes dans les cieux ! Mille baisers pleins de caresses ; mille caresses pleines de baisers ! Mon Dieu, ne pourrais-je donc jamais te faire bien voir combien je t'aime, toi, mon Eve I

A bientôt ; les mille baisers seront dans mon premier regard !

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Mon amour aimé, d'une seule caresse tu m'as rendu la vie. Oh ! ma chérie, je n"ai pu ni dormir ni travailler. Perdu dans le senti nient de cette soirée, je t'ai dit un monde de tendresses. Oh ! tu as cette âme divine à laquelle on demeure attaché pendant toute une vie. Mon âme, tu as, par amour, deviné le délicieux langage

de l'amour, ce qui fait fuir à tire d'ailes les chagrins, les ennui=. Ange aimé, n'obscurcis d'aucun doute les inspirations de l'amour, dont ta chère caresse n'a été que le truchement. Ne crois pas que jamais tu puisses entrer en comparaison avec qui que ce soit. Mais, mon aimée chérie, ma fleur du ciel, ne comprends-tu pas, toi, tout charme et toute vérité, qu'un pauvre poète puisse être frappé de retrouver le même cœur, d'être aimé par delà ses espérances ? Mon épouse adorée, oui, c'est pour toi que le cœur de femme le plus délicat, le plus suave qui fût jamais, m'a élevé. Il me sera permis de lui dire : « Vous vouliez vous retrouver à vingt ans pour me mieux aimer et me donner même des plaisirs de vanité. Eh bien, j'ai rencontré ce que vous me souhaitiez. » Elle en sera joyeuse pour nous. Chère idole éternelle, ma belle et sainte religion, je sais combien les souvenirs d'un autre amour doivent blesser une âme fière et délicate. Mais ne pas t'en parler ce serait, à toi, le ravir des fêtes d'âmes, des joies d'amour, sans nom. Il y a de telles identités de tendresse et d'âme, que j'en suis fier pour toi, et que je ne sais pas si c'est toi que j'aimais en elle. Puis, une jalousie eiïrénée m'a tellement habitué à penser à cœur ouvert, à tout dire à celle en- qui je vis, que je ne pourrais jamais te cacher une pensée. Non, tu es mon propre cœur !

Oui, à toi tout est permis. Je te dirai naïvement ce que je penserai de beau, comme ce que je penserai de mal. Tu es un moi plus beau, plus gentil.

Mon amour n'a ni exaltation, ni plus, ni moins, ni quoi que ce soit de terrestre. Oh ! ma chère Eve, c'est l'amour de l'ange, toujours au même degré de force, d'exaltation. Sentir, toucher ta main d'amour, cette main pleine de sentiments doux, fiers, entends-tu, mon ange, tendres, bons, passionnés ; cette main, polie et molle d'amour, c'est un bonheur aussi grand que ta caresse de miel et de feu.

Voilà ce que je voulais dire à mon ange craintive, qui croyait que toutes les caresses n'étaient pas solidaires. Une, la plus légère comme la plus passionnée, les comprend toutes. En cela tu vois le fond de mon âme. Un baiser sur tes lèvres chéries, ces lèvres vierges qui n'ont point de souvenirs encore (et ce qui te rend à mes yeux pure comme la jeune fille la plus pure), un baiser sera

presque un talisman pour les désirs de l'amour, quand il contiendra toutes les caresses de l'amour. Notre pauvre baiser, encore déshérité de toutes nos joies, ne va qu'à ton cœur, et je voudrais qu'il enserrât toute ta personne. Tu verrais que la possession augmente, grandit l'amour. Tu connaîtrais ton Honoré, ton époux, et tu saurais qu'il t'aimera chaque jour davantage.

Mon Éva chérie, ne doute jamais de moi, mais de toi encore moins. Je te l'ai dit, il y a chez toi, dans tes lettres, dans ton amour, dans ses expressions, un je ne sais quoi de plus que dans les lettres et les expressions que je croyais inimitables. Mais tu as vingt-huit ans, voilà le grand secret. Mais, cher trésor, tu as l'âme la plus céleste que je sache et tu as d'enivrantes beautés. Mon Dieu, comment te dire que je suis ivre de la plus faible senteur de toi, que, je t'aurais possédée mille fois, tu m'en verrais plus ivre encore, parce qu'il y aurait espérance et souvenir là où il n'y a encore qu'espérance.

Te souviens-tu de l'oiseau qui n'a qu'une fleur ? C'est l'histoire de mon cœur et de mon amour. Oh ! chère fleur céleste, chers parfums embaumés, chères couleurs fraîches, ma belle tige, ne plie pas, garde-moi toujours ! A chaque progrès d'un amour qui va, qui ira toujours croissant, je me sens au cœur des foyers de tendresses et d'adorations. Oh ! je voudrais être sûr de toi, autant que je le suis de moi ! Je sens à chaque respiration que j'ai dans le cœur une constance que rien n'altérera.

J'ai pleuré sur le chemin de Diodati lorsqu'après m'avoir promis tout autant de caresses que tu m'en as accordées, une femme a pu, d'un seul mot, couper la trame qu'elle avait paru prendre plaisir à tisser! Juge si je t'adore, toi qui ne conçois rien à ces odieux manèges, et qui te livres avec candeur et bonheur à l'amour, et qui parles ainsi à toutes mes natures !

Voilà ma confession faite. Je te crois toutes les noblesses du cœur, car, ange adoré, on doit respecter les faiblesses et même les crimes d'une femme, et si je ne cache rien à ton cœur, c'est qu'il doit toujours être mien. Aussi je t'envoie tout le bavardage de ma sœur et la lettre de madame de C..., à la condition de tout brûler, mon ange. Je te sais si vraie, si grande ; ah ! je n'hésiterais pas à te lire la lettre de la dilecta, si tu le voulais, car tu es I 8

réellement moi-même. Je ne voudrais pas te cacher l'ombre d'une pensée, et tu dois, à toute heure, entrer dans mon cœur, comme dans le palais que tu as choisi pour y répandre tes trésors, pour l'orner, pour t'y plaire. Tout doit y être à toi.

Si la lettre de madame de C... te déplaît, dis-le franchement, mon amour.

Je lui écrirai que mes affections sont placées dans un cœur trop jaloux pour qu'il me soit permis de correspondre avec une femme qui a sa réputation de beauté, de charme, et que j'agis franchement en le lui disant. Je voulais faire cette lettre de moi-même. J'aimerais bien que tu me le disses.

Quant à mes chagrins d'argent, ne t'en inquiète pas. C'est le fond de ma vie, jusqu'à la fin de juillet, amour qui me rends tout facile à supporter.

Pardonne-moi de t'avoir fait connaître ce chagrin d'hier. Oh ! chère fleur toujours belle, je suis honteux de t'avoir fait connaître l'étendue de ta mission, m£(,is tu es un inépuisable trésor d'affection, d'amour, de tendresse, et je trouverai toujours en toi plus de consolations ([ue je n'aurai de peines. Tu as mis dans toutes mes pensées et dans toutes mes heures, un jour, une lueur, qui me fait tout supporter.

Je me réveille heureux de t'aimer ; je me couche heureux d elre aimé. C'est la vie des anges, et mon désespoir vient d'y sentir le désaccord que mon défaut de fortune et de liberté met entre les vœux de mon cœur, l'élan de ma nature et les travaux qui me retiennent dans une cï^bane ignoble, comme un des mougiks de Paulowska. Encore si j'étais à Paulowska 1 Je voudrais que tu fusses moi un instant pour savoir comme tu es aimée. Alors je serais sûr que voyant tant d'amour, tant de dévouement, une si grande sécurité de sentiment, tu n'aurais jamais un doute et que tu aimerais in œternum un cœur qui t'aime ainsi.

Mille baisers, et que chacun ait en lui mille caresses {\ toi, comme celle d'hier à moi.

A MADAME HANSKA. A GENEVE

Genève, janvier 1834.

Chère âme de mon âme, je t'en supplie, attache-toi, seule, tes soins, ta pensée, ton souvenir, à ce qui sera dans ma vie une constante pensée. Que par toi seule le morceau de malachite devienne un encrier. Je vais t'en expliquer la forme. Qu'il soit taillé à six pans ; que le pan ait h peu près les dimensions des pans de ton panier à cartes, excepté qu'ils doivent se terminer, par en haut, carrément comme par en bas ; qu'ils aillent en s'élargissant de bas en haut, et, pour déterminer logiquement les conditions de l'encrier, que le godet à mettre l'encre (creusé à même la

malachite), ait à sa surface un diamètre égal à cette ligne :

que le couvercle (en forme de massepain), soit rond, s'emboîte dans le godet; qu'il soit simple et terminé par une boule de vermeil. Que l'encrier ait une anse attachée par des boutons simples ; et que cette anse, en vermeil bruni, soit pareille à celle de ton panier à cartes de visites. Fais graver dessus notre devise: adoremus in œtemum, entre la date de ta première lettre et celle de Neuchâtel.

L'encrier devra être monté sur un socle également à six pans, débordant convenablement, et, à chaque pan, à la jonction du socle et du pan de l'encrier, il faudrait, en terme d'art, une doucine en vermeil, qui est tout bonnement un cordon rond, qu'il sera nécessaire d'harmoniser avec les proportions de l'encrier. Puis, je crois qu'il faudrait, en haut des pans, répéter cette doucine ou cordon. Au milieu de chaque pan du socle mettre une étoile, puis, en petits caractères, au milieu de chaque grand pan, ces mots : Exaudit, — Vox, — Angeli, — séparés par des étoiles (ce qui fait Éva) *.

1. Balzac avait d'abord projeté ceci, effacé sur l'autographe : « Rosa mundi (premier pan). — Stella maris (deuxième pan). — Margarita ccbH (troisième pan) Ihix mia (quatrième pan). — ».

Si tu veux être magnifique, tu joindras un couteau à papier d'un seul morceau de malachite, et une poudrière dont je l'expliquerai la forme.

Pour ne pas mécontenter la personne, je lui ofïrirai le dessin de Decamps que tu lui redemanderas, et je lui demanderai en échange un morceau de malachite pour mon réveil.

Voici Suzette ; je ne puis que te dire que ceci me fait renoncer au plaisir de te faire ramasser sur les bords du lac un caillou dont je voulais faire faire ce réveil. Je n'y suis allé hier que pour voir si nous pouvions nous promener au bord. Je voulais te réconcilier avec les souvenirs, le faire voir que par ainsi l'on agrandit la vie et le monde, et avoir le droit de t'entourer de ma pensée par mille choses, comme je veux m'entourer de la tienne : Ainsi le sentiment pétrit les objets matériels, leur donne une âme, une voix !

Comment, bébête, n'as-tu pas deviné que la dédicace était une surprise que je te voulais faire ! Tu es, depuis plus de temps que tu ne penses, la pensée de ma pensée !

Oui, je tâcherai de venir ce soir à neuf heures.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, dimanche 19 janvier 1834.

Mon ange aimé, je suis à peu près fou de toi, comme on est fou ; je ne puis pas accorder deux idées que tu ne viennes te mettre entre elles. Je ne peux plus que penser à toi. Malgré moi, mon imagination me reporte près de toi. Je te tiens, je te serre, je te baise, je te caresse ; et mille caresses, les plus amoureuses, s'emparent de moi !

Quant à mon cœur, tu y seras toujours avec volontiers ; je t'y sens délicieusement. Mais, mon Dieu, que vais-je devenir si tu m'as pris mon esprit ! Oh ! c'est une monomanie qui, ce matin, me fait peur. Je me lève à tout moment en me disant : « Allons, j'y vais ».

Puis je me rassieds, ramené par le sentiment de mes obligations. C'est un combat épouvantable. Ce n'est pas la vie ; je n'ai jamais été ainsi. Tu as tout dévoré. Je me sens bête et heureux aussitôt que je me laisse aller à penser à toi. Je roule dans une rêverie délicieuse où je vis en un moment pour mille années.

Quelle horrible situation ! Comblé d'amour, sentir l'amour par tous les pores, ne vivre que pour l'amour, et se voir dévoré de chagrins, pris dans mille fils d'araignée !

Oh ! mon Éva chérie, tu ne sais pas ? J'ai ramassé ta carte ; elle est là, devant moi,etje te parle comme si tu étais là. Je te vois comme hier, belle, admirablement belle. Hier, pendant toute la soirée, je me disais : « Elle est à moi !» Oh ! les anges ne sont pas si heureux en Paradis que je l'étais hier !

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Avec volontiers, mais vous me ramènerez chez vous, n'est-ce pas ? car je ne saurais m'habituer à être à deux pas de vous, ne faisant rien, sans mieux employer mon temps.

Si vous sortez en ville, je vous prierai d'avoir la bonté... Non, j'irai.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Madame,

Pour un homme qui regarde les moments heureux comme le plus profitable capital de l'existence, il est permis de ne vouloir rien perdre sur les sommes qu'il entasse. Ce n'est qu'en fait de joie que je veux être Grandet.

Si je prenais ce matin le temps que vous me donneriez de trois à dix heures, me refuseriez-vous ? — Non. — Bien. — Si vous m'aimez, — oui, — vous seriez visible à midi ou à une heure.

Vous me pardonnerez tnon avarice ; je ne possède encore rien autre chose que le bonheur dont le ciel me gratifie. Voilà ce dont je puis être avare, puisque je n'ai que cela.

A vous, mille gracieux et affectueux hommages, et mes obéissances à l'honorable Maréchal de l'Ukraine et lieux nobles circonvoisins.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Je ne pourrai pas venir parce que je suis plus indisposé que je ne m'y attendais, et qu'une sortie pourrait me faire tort. Si vous aviez la bonté de me renvoyer un peu d'orgeat, vous me rendriez bien service car je ne sais que boire et j'ai une soif dévorante.

J'ai passé bien tristement ma journée, voulant travailler et m'en trouvant incapable. Aussi, je crois que je me coucherai dans quelques heures.

Mille gracieux remerciements et présentez mes obéissances au Grand Maréchal.

A MADAME HANSKA, A GENÈVE

Genève, janvier 1834.

Madame, N'était que je m'impatiente et que je souffre de tant de temps perdu, soit pour ce qui me plaît, soit pour mes travaux, je suis ce matin parfaitement et comme un homme qui a eu la fièvre. Je ne

sais s'il faut que Je sorte ou que je garde la chambre, uiais j'avoue franchement que, seul, je me tourmente horriblement.

Mille irracieux remerciements pour vos bons soins et pardonnezmoi, hier, d'avoir été plus surpris que reconnaissant de votre visite, qui m'a touché profondément quand vous avez été partie, car je ne sais si vous savez qu'il y a des choses qui sont plus fortes à mesure qu'elles vieillissent.

Mille remerciements et compliments reconnaissants à M. de Hanski. Que je suis bête de vous avoir inquiétée pour si peu de chose, et que je suis heureux d'avoir appris que vous aviez pour moi autant d'amitié que j'en ai pour vous!

A MADAME DE HANSKA, A GENÈVE

Genève, février 1834.

Madame,

Bautte * est un grand seigneur qui s'ennuie des petites choses, et puisque vous daignez attacher quelque importance à la chaîne de votre esclave, je vous envoie ce brave Liodet, qui comprendra mieux ce dont il s'agit et qui y mettra de la complaisance. D'ailleurs, je lui ai dit de mettre une coquille pour joindre les deux petites chaînes, etc.

Agréez mille compliments et les respectueux hommages de votre mougik.

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