‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 41 sur 111 · La Fille aux Yeux d'or · texte numérisé non relu

La Fille aux Yeux d'or

ému par rien. Rome serait une grande et belle distraction si j'y étais seul ; mais, avec vous pour cicérone, que sera-ce ! Et ceci n'est point dit par galanterie, à la charmant français. INon; c'est dit de cœur à cœur, à la femme du Nord, à la barbare !

J'ai rompu avec tout le monde ; j'étais las de toutes les grimaces. Je n'ai plus que deux amitiés inaltérables, qui sont vraies et auxquelles je me confie parfois. Puis, j'ai le travail où je me jette tous les matins.

Cette lettre vous trouvera encore à Florence. Elle vous dira faiblement mes regrets ; ils sont sans bornes . Mais cette pesante vie matérielle, à laquelle j'ai si largement échappé à Genève, m'oppresse ici. J'ai soif de ma liberté, de ma libération, et si vous saviez quels prodiges de volonté, de persistance créatrice il faut pour seulement gagner mes vingt-quatre jours en juin et juillet, vous diriez comme un de mes amis (vous savez, quelque chose de plus qu'une connaissance) qui a perçu un peu du mouvement intellectuel de ma fournaise, que Napoléon n'avait pas montré tant de vouloir, ni tant de courage.

Voilà que ce que vous m'avez écrit sur Montriveau * me retourmente, car vous êtes un petit épigrammatique, et ce me serait une grande douleur d'être mal jugé, mal connu de vous. Vous êtes la deuxième personne à laquelle j'aie montré mon âme dans sa vérité. J'aime à ne la laisser pénétrera personne, car, alors, que donner à ceux qu'on aime? Vous n'avez pas voulu me blesser, n'est-ce pas?

J'aime beaucoup vos jugements sur Florence et sur les œuvres d'art; aussi voudrais-je bien, si vous êtes bonne à ce point pour votre mougik, que vous étudiassiez Rome, afin que je puisse ne pas m'arreter aux bagatelles de la porte et voir, en huit jours, tout ce qu'il y a de réellement beau, de bien, de capital, qui va à l'âme. Mon Dieu, ne me mon ^nwaw^ez pas ! Sachez bien, que j'ai la vie du cœur et celle du cerveau, que je vis plus par les sentiments que par les caprices de l'esprit, que j'aime bien mieux sentir que d'exprimer des idées, et qu aucun ne fait de tort à l'autre. Il faut un peu d'esprit pour aimer.

Je vous écris au hasard, sans préméditation de lettre, car je

1* Armandde Montriveau, le héros de la Duchesse de Langeais.

VOUS avouerai que je suis au milieu des Chouans que j'imprime avec une excessive rapidité, causa metalli, pour en finir avec quelques dettes. Mais qu'importe ! Mon griffonnage vous dira bien qu'une pensée amie vous suit partout où vous allez, qu'il y a au coin du feu, près de l'Observatoire, un poète qui s'intéresse à vos pas, que votre toux affecte, que la maladie de M. de Hanski a inquiété. J'étais déjà bien inquiet de ne pas recevoir de lettres de vous. Je vous appartiens comme mougik, et si M. de Hanski donne du blé aux siens, vous me devez, à moi, mougik de Paulowska, quelques bribes d'affection par-ci par-là. Depuis Turin, vous auriez pu m'écrire trois fois .

Je ne vous dirai rien de mes combats ; je ne m'occupe que de mon œuvre et d'une vie qui est une œuvre aussi pour moi; non pas un poème, madame, mais bien tout ce qu'il y a de bon et de beau sur cette terre. Aussi, tout ici, la politique, les hommes et les choses, me semble -t-il mesquin auprès de ce que je me sens au cœur et au cerveau.

Je suis tous les jours plus chagrin d'avoir été forcé d'abandonner Séraphita; mais à Rome, ce sera mon ouvrage de prédilection. Il vous appartient; il devrait être fait sous vos yeux.

Mon Dieu, si vous allez mieux, dites-le-moi donc bien vite^ Ne jetez à la poste que ces mots : « Je vais », ou : « Nous allons mieux. » Cela est si bon de voir l'écriture, la peinture d'une pensée échappée d'un cœur ami! Vous ne savez pas, le soir, quand je suis bien las, mon château en Espagne, mon roman, à moi, c'est Diodati, mais Diodati sans les déceptions de vos romans. Un Diodati sans amertume au dénouement, entre nous deux. Serais-je donc le plus jeune et le plus plein d'illusions? Il y a des jours où je dis tyeuille avec un rire d'enfant, et ceux qui me prennent pour un homme grave seraient bien stupéfaits. Allons, ne donnez pas de coups de pied dans mes rêves, dans mes châteaux. Laissez-moi croire à des cieux sans nuages. Depuis que j'existe, je n'ai pu vivre que par d'inaltérables croyances, et vous êtes une de mes croyances. Ne toussez pas et ne vous assombrissez pas ; que les chagrins du spleen ne viennent ni à vous ni à M. de Hanski, que je mets de moitié dans cette lettre, car, je vous le répète, ne la prenez que comme une causerie pleine d'affection.

Notre Exposition n'a rien de regrettable. M. de Hanski n'y achèterait pas grand'chose; mais si j'étais riche, je me plairais cependant à vous en envoyer un tableau, un Intérieur d Alger, peint par Delacroix, qui me semble excellent. Borget fait ses préparatifs pour son voyage ; vous le verrez à Venise, peut-être, car il va lentement.

De grâce, madame, dites-moi si, d'après cette nouvelle disposition, nous nous rencontrerons à Rome, car je démêle maintenant que je vous écris pour savoir cela. Vous seriez bien bonne de bien tourmenter M. de Hanski pour obtenir cela de lui. D'abord, si vous le tourmentez, vous l'amuserez ; vous remplacerez les hlue devils par des contrariétés positives; et c'est quelque chose que de connaître son mal ! Puis, vous lui créerez un petit drame conjugal; puis vous serez victorieuse, et c'est bien bon de triompher, surtout de son mari.

Allons, encore adieu. Donnez à tous ceux qui sont près de vous un souvenir du pauvre ouvrier en lettres, qui se dit votre affectionné, votre tout dévoué serviteur et ami,

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