‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 42 sur 111 · HONORÉ DE BALZAC · texte numérisé non relu

HONORÉ DE BALZAC

Me voilà relisant votre lettre pour savoir si j'oubUe quelque chose; mais non; j'ai répondu à tout, et je n'ai omis que de vous dire une chose, parce qu'elle est toute journalière : c'est que je vous presse à travers les espaces, cette jolie main que vous me tendez si gracieusement, et souhaite mille plaisirs à toute votre caravane.

Ainsi, à bientôt, à Rome, car, hélas! le travail me fera dévorer le temps avec une effrayante rapidité.

Adieu donc; je ne peux pas plus quitter la plume que je ne quittais la maison Mirabaud.

Vous avez voulu rire, à la française, avec ma belle marquise dont les beaux yeux me font mourir d'amour. Je vais faire le Français, moi, et je vous dirai de retourner la phrase, sauf la beauté des yeux. Fi ! cela n'est pas bien de toujours me montrer l'écueil sur lequel s'est brisée ma fatuité. Tenez, avouez que vous n'avez pas été franche, ou ce sera un sujet de querelle à Rome, si l'on pouvait vous quereller en vous revoyant.

A MADAME HANSKA, A FLORENCE

Paris, samedi 10 mai 1834.

Je reçois à l'instant, madame, votre lettre du 30 avril ; hélas ! j'enterre mes vœux pour la partie de Rome. Il m'en coûte toujours horriblement de renoncer à une illusion ; il me semble que toutes sont solidaires.

Je n'ai qu'un moment pour vous répondre, car pour que vous ayez cette lettre à Florence le 20, elle doit partir aujourd'hui, et voici midi. Vous ne me dites pas où vous allez? Allez-vous à Milan? Quelle y sera votre adresse? Combien de temps y resterezvous? Je pourrais vous y voir, si j'y conduis M. Borget. Enfin, en septembre à Vienne. Ce sera plus raisonnable.

Mon Dieu, oui, les recommandations que vous me faites sont impossibles à suivre. Avec la certitude de me risquer, je me risque. Il n'y a pas de remercîments dignes de la bonté que vous avez en me parlant si franchement de ce que je fais, et vous ne saurez jamais, que dans longtemps, combien je suis reconnaissant de cette franchise. N'ayez peur, allez-y hardiment dans le blâme.

Vous me dites d'aller chez Gérard ; ai-je le temps ! Le temps me fond entre les mains. Pour en finir avec ces écrasantes obligations, j'entreprends une tragédie en prose, intitulée : Don Philippe et Don Charlea. C'est le vieux sujet de Don Carlos, déjà traité par Schiller. Il faut que tout marche de front : la petite littérature de gros sous, les niaiseries, les études de mœurs et les grandes pensées qui ne sont pas comprises, Louis Lambert, Séraphita, César Birotteau, etc. ..

Ma vie est toujours la même ; je me lève pour travailler, je dors peu. Parfois, je me laisse aller à de douces rêveries. Je n'ai eu, depuis que je ne vous ai écrit, qu'une seule distraction ; j'ai entendu la Symphonie en ut mineur de Beethoven exécutée au Conservatoire,

Ah 1 que je vous ai regrettée. J'étais seul dans une stalle. Moi seul ! C'est une souffrance sans expression. Il existe en moi un besoin d'expansion que le travail trompe mais que la première émotion fait jaillir par des larmes. Oui, je suis seul, déplorablement seul. Pour me trouver heureux il faut l'heure du soir, le silence, plus de travail, mais la solitude et mes pensées intimes!

Écrivez-moi vite où je dois vous envoyer les Chouans qui paraissent le 15 de ce mois, dans cinq jours. Florence me verra certes , vous y avez été heureuse. J'irai reprendre vos pensées en voyant ces beaux, lieux, ces belles œuvres. Je ne suis jaloux que des morts illustres ; Beethoven, Michel-Ange, Raphaël, le Poussin, Milton, enfin tout ce qui a été grand, noble et solitaire m'émeut.

Tout n'est pas dit de moi encore ; je n'en suis qu'aux petits détails d'une grande œuvre. Quand on a entrepris ce que j'ai à faire, ahl madame, permettez-moi de me confier à votre cœur, il est impossible de tomber dans les petites et basses intrigues de ce monde, et les sentiments doivent être aussi grands que les œuvres veulent être grandes. Mon ambition est plus forte même du côté des sentiments que celle dont je suis animé pour une gloire qui ne reluit, après tout, que sur des tombes ! Aussi je vis seul, plus seul que jamais ; rien ne m'arrache à mes contemplations : aimer et penser, agir et méditer. Déployer toute sa force sur deux grandes choses, le travail et les plus riches émotions de l'àme, que demander de plus? Une goutte d'amitié, un peu de soleil ! Pouvoir presser une main en qui l'on se confie i

Vos conseils sur mes écrits me prouvent que vous avez comblé mon ambition sur un point. Aussi je voudrais vous faire passer au moyen de ce papier dans l'âme les émotions de plaisir que m'a causées votre lettre. Mais cela est difficile.

Je ne puis donc plus vous revoir qu'à Vienne! je n'entendrai plus que là la seule personne qui m'ait fait entendre un langage si complètement poétique et si largement généreux ! Il faut s'arrêter, car vous prendriez la vérité pour de la flatterie. Quelle gêne que l'écriture ; que de fois un regard a plus de sens que toutes les paroles. Allons, vous devinerez ce que je pense de bon et tout ce que le temps m'empêche de vous dire. Vous vous direz qu'il est impossible à un solitaire, à un homme souvent accablé de travail et perdu dans

Paris, de ne pas tous les jours songer aux personnes qui l'aiment véritablement, que je m'occupe de vous, que je recueille des autographes pour vous.

Mon Dieu, que j'ai de choses à vous dire ! Comment l'Académie a voulu donner le prix Montyon au Médecin de campagne, et comment j'ai fait, pour ne pas être mis au concours, autant d^^ démarches qu'en font, pour obtenir le prix, les autres concurrents. Et ma tragédie, et mes ouvrages en train ! Mais il est bien difficile de ne pas s'oublier en pensant à vous.

Si vous alliez à Milan, si vous y restiez quelque temps, si je puis aller vous y dire un bonjour de quelques jours dites-le-moi, car du 20 au 30 juin je serai bien content d'avoir un but de promenade, et je n'en sais aucun qui me fasse un plus vif bonheur. Je m'enquerrai de Bartolini; mais on voit bien que vous ne connaissez pas nos sculpteurs. Il y avait à l'Exposition une statue de la Pudeui' qui écrasait l'antique, et nous avons en sculpture de grands talents bien réels. Vous aimez Bartolini ; je l'aimerai donc, je le ferai aimer à Gérard. Mais vous ne pensez plus à Grosclaude ; savez-vous que vos admirations ont quelque chose qui effrayerait tout autre cœur qu'un cœur sincèrement ami?

Vous avez témoigné tant de sentiments exquis à ces pauvres Chouans, que, pour les rendre moins indignes de vous et de moi, je me suis livré à de patients travaux dont mon imprimeur seul a une idée. Vous les relirez à Milan, sans doute. La troisième livraison des Etudes de Mœurs ne sera prête que pour les premiers jours de juin ; je voudrais bien que Suzette vous les apportât de la part de l'auteur, qui serait à solliciter une audience de vous, et qui se remettrait des fatigues de son voyage par l'espoir de vous voir.

Mais j'ai tant d'affaires, que le diable avec ses cornes ne s'en tirerait pas. Mais je suis un démon à trois cornes, de la race, mais un peu dégénérée de Napoléon.

Mille pensées gracieuses, mille souvenirs ; trouvez ici tout ce que vous pouvez vouloir dans un cœur plein de reconnaissance et de dévouement.

Comment, vous serez en juillet à Vienne? Déjà? Ces distances mises entre nous me semblent des adieux. Mais, enfin, j'irai en

Allemagne en septembre ; j'y viendrai riche de quelques succès, qui ne me font plaisir maintenant que parce que vous vous y intéressez, et vous me les rendez ainsi plus nécessaires par la part que vous y prenez.

Allons, voici l'heure. Je ne saurai plus où vous écrire ; mais je vous écrirai tout de même, et quand viendra votre nouvelle case, je l'enverrai. Il n'y aura pas de lac à Vienne ; donnez-moi donc l'espoir de voir avec vous le lac Majeur. A Vienne, je ferai mes reconnaissances sur le Danube pour pouvoir mieux peindre la bataille de Wagram et le combat d'Essling, qui sont mon ouvrage de l'hiver prochain, en Ukraine, si vous voulez. Mais il faut que j'aie pu voir les pays parcourus par le prince Eugène dans sa marche d'Italie à travers le Tyrol.

Adieu, adieu, vous que l'on ne voudrait pas quitter. Vous savez aussi bien que moi ce que je pense et vous serez assez bonne pour vous charger de l'expression de mes sentiments auprès de vos compagnons de voyage. Oh! oui, j'aurais bien voulu voir avec vous la ville des fleurs î

A MADAME HANSKA, A MILAN

Paris, mardi 3 juin. — Vendredi 21 juin 1834.

Je reçois à l'instant, madame, la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Florence, et j'espère alors que celle-ci vous trouvera à Milan assez à temps pour ne point vous donner de faux espoirs, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à mon excellent Borget. Il est encore à Issoudun, et prendra l'Italie par le Tyrol, en commençant par parcourir les bords du Rhin, et il n'aura point de chance de vous rencontrer. J'en suis fâché. C'est une de ces belles âmes qu'il faut connaître pour estimer un peu l'homme et avoir des idées d'avenir.

Moi-même, je renonce avec douleur au plaisir que j'avais com-

plotê de vous dire un bonjour à Milan. Mes obligations m'ont lié les pieds. Vous avez mis tant de grâce et d'instances à savoir ma situation, que je puis vous en parler après me l'être résumée. Je dois encore six mille ducats ; n'est-ce pas compréhensible pour vous, traduit en cette monnaie? D'ici à la fin d'octobre, j'en ai deux mille à payer. Les quatre mille autres sont dus à ma mère. Mais, jusqu'à la fin d'octobre, j'ai cinq cents ducats à payer par mois, et, depuis mon retour de Genève, ma plume et mon courage ont suffi jusqu'à présent à payer cette somme. Si à la fin de septembre je suis libéré, j'aurai fait des merveilles. Mais, jusque-là, ni trêve ni repos. Mon tranquille et joyeux hiver est à ce prix. Mon médecin est assez d'avis des eaux de Baden. Voilà donc ma situation.

Depuis deux mois j'ai travaillé nuit et jour à l'ouvrage que vous avez la bonté d'honorer de votre prédilection ^ Vous avez beaucoup influé sur ma détermination relativement à cet ouvrage. Dans le désir de le rendre digne de votre amitié, j'ai tout refait. Il n'est pas encore parfait, car, préoccupé des fautes de l'ensemble, j'ai laissé passer quelques fautes de détail et plusieurs incorrections. Mais, tel qu'il est, il peut maintenant porter mon nom et vous pouvez avouer votre charitable protection. Il a fallu un courage dont personne ne me tiendra compte ; mais le secret de ma persévérance et de mon amour pour cette œuvre a été dans le désir de vous être agréable, de mériter une des approbations qui ont le mérite de m'enivrer de plaisir et d'entendre de votre bouche, quand j'aurai secoué le poids énorme de mes misères, que l'ouvrage vous plaît. Je l'envoie à Florence à M. Borri, avec prière de vous le faire passer à Milan, et je l'envoie également à Trieste, afin que cette pauvre première fleur soit sûre de recevoir les regards de votre amitié. Moi, j'en ai été ravi, et je me suis laissé persuader que vous aviez raison. Mais j'ai tâché de justifier cette préférence. Marie de Verneuil est bien autrement belle et l'ouvrage est bien nettoyé; mais, comme me le disait le prote : « // n'est pas défendu de mettre du beurre dans les épinards »; un mot digne de Charlet!

Grande nouvelle ! Pichot renvoyé de la Revue de Paris, j'y suis rentré avec quelques avantages pécuniaires, qui vont m'aider à de-

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