‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 43 sur 111 · Les Chouam · texte numérisé non relu

Les Chouam

venir libre. Seraphita m'a servi à rentrer avec un grand éclat. L'œuvre a surpris les Parisiens. Quand le dernier article paraîtra, j'y joindrai une lettre d'envoi pour vous où se trouvera la dédicace que je tâcherai de faire digne de vous, simple et grande. Je ne l'ai pas mise en tête, parce que je n'ai pas voulu dédier une œuvre qui n'est pas finie.

Voici plus d'un grand mois que je travaille en pure perte à ma troisième livraison. Je suis mécontent, chagrin de ce que je fais. Néanmoins vous la trouverez à Trieste. Il faut faire une composition dans le genre d'Eugénie Grandet pour soutenir cette grande opération.

Mes affaires, en ce moment, se compliquent d'une transaction que je propose à M. Gosselin pour rompre mes marchés, et qui tient à six mille francs d'argent à lui donner, moyennant quoi il me rend mes traités. Demain, la première conférence. Ce point obtenu, je n'aurais plus d'engagements qu'avec madame Béchet, et, avec trois mois d'un grand travail, je pourrais, vers la fin de septembre, prendre la route d'Allemagne, pauvre, mais sans soucis, emportant ma tragédie à faire et de l'oisiveté à prendre près de vous. Si vous saviez que de soins, de débats, de travaux pour arriver à ce résultat! Mais quel bonheur de recouvrer la liberté, le plaisir de faire ce que l'on veut!

Spachmann n'est plus Coquebin. Par mes soins et ceux de ma sœur, il vient d'épouser une jeune et jolie personne qui aura quelque fortune. Elle lui apporte cinq cents ducats qui le fout riche, et elle en a quatre mille en espérance. Mademoiselle Borel a eu bien tort; voilà un heureux de fait. J'ai bien pensé à vous en mariant ce pauvre relieur, dont nous avions parlé en riant au coin du feu de la maison Mirabaud.

Les plus grands chagrins ont accablé madame de B... Elle est loin de moi, à Nemours, où elle se meurt de toutes ses peines. Je ne puis rien vous en dire ; ce sont de ces choses dont on se parle d'oreille à oreille. Mais je suis d'autant plus seul, déplorablement seul, autant que je puis être seul, car il y a dans ma pensée des trésors, qu'aux heures de repos et de calme je reprends avec délices. Tout est espérance pour moi, parce que tout est croyance.

Si vous saviez comme il y a de vous dans chacune des phrases I 11

refaites des Chouans! Vous ne le saurez bien que quand je vous le dirai au coin du feu, à Vienne, dans une heure de calme et de silence, où le cœur n'a plus de secrets ni de voiles.

La correction de la deuxième édition du Médecin de campagne tire à sa fin et je suis à moitié du troisième dixain. Enfin, je mène de front l'impression de neuf volumes. Ma vie est toute sobre, toute silencieuse, recueillie. Néanmoins une lady a traversé le détroit. m'a écrit une belle lettre en anglais, et j'ai répondu que je n'entendais que le français, et que je respectais trop les dames pour faire traduire cette lettre. L'affaire en est restée là, comme pour Chauvin. J'ai reçu une lettre de madame Jeroslas ***, une lettre délicieuse de style, et à surprendre. Je n'ai pas encore répondu.

Voilà tous les événements de ma vie depuis que je n'ai eu le plaisir de vous écrire.

Philippe-le-Réservé (Felipe-il-discreto) est mis de côté. Néanmoins, la littérature s'inquiète beaucoup de ma pièce. En réponse à ce que vous daignez m'en écrire, je vous dirai que Carlos a été si fort amoureux de la Reine, qu'il y avait preuve sufiisante que l'enfant dont elle est morte enceinte (traitée pour une hydropisie, car Dieu prit en pitié le trône d'Espagne et aveugla les médecins, propres termes du méticuleux Mariano), était de l'infant. Ainsi, dans ma pièce, la Reine est coupable, suivant les idées admises. Carlos idem, Philippe II, Charles, sont joués par Don Juan d'Autriche. Enfin, je me conforme à l'histoire et la suis pied à pied. D'ailleurs, selon toute apparence, cette œuvre sera faite sous vos yeux, car c'est la seule chose que l'on puisse faire en courant, et vous jugerez de la profondeur politique de cette épouvantable tragédie. Il faudra des sondes bien armées de cordes pour la jauger! Deux de mes amis fouillent avec ardeur les manuscrits historiques pour que rien ne me manque. Je veux avoir jusqu'aux plans du palais et jusqu'à l'étiquette de la cour d'Espagne sous Philippe IL

En voilà bien assez sur ma littéraillerie et sur tout ce qui n'est pas plaisant.

MM. Berryer et Fitz-James veulent me faire nommer député, mais ils échoueront. Ce sera une question décidée dans un mois ; vous saurez cela sans doute à Trieste. Mais, si j'étais nommé, je me ferais ordonner les eaux, car le portefeuille de premier ministre ne

me ferait pas renoncer au cher usage du premier moment de liberté que j'aurai su conquérir dans ma vie. Permettez-moi de laisser cela encore.

Plus je vais et plus je prends une plus haute idée du vrai bonheur. Pour moi, une journée heureuse est au-dessus des mondes. Quand je veux me donner une magnifique fête, je ferme les yeux, je me couche sur un de mes canapés, et je m'absorbe dans le souvenir des bêtises que je vous disais en vous donnant ma 'petite parole d'ôneû... panachée, en tournant autour du lac, et je me reporte à cette bonne journée de Diodati qui a effacé les mille chagrins qu'un an auparavant j'y avais éprouvés. Vous m'avez fait connaître la différence qu'il y a entre une affection vraie et une affection jouée et pour un cœur aussi enfant que l'est le mien, il y a là sujet d'une reconnaissance éternelle.

Hier, j'ai été voir ma mère, et l'ai trouvée bien changée, bien malade et bien résignée. J'ai été tout triste depuis ce moment. En réglant et épurant nos comptes, elle s'inquiétait à chaque instant, il y a quinze jours, de ce qui m'arriverait si elle mourait, et celte constante prévision me faisait mal. Hier, j'en étais mille fois plus triste. Elle est bien bonne pour moi. Elle m'a fait demander et, aujourd'hui, je n'y peux pas aller puisque j'attends un arbitre auquel il faut que j'explique l'affaire Gosselin. Mais demain, j'irai bien vite. Je n'ai plus que quinze jours pour faire un volume que l'on attend bien impatiemment et jamais je n'ai eu moins de verve 1

Jeudi 20 juin.

Vous êtes à Milan. Je n'y suis pas! Cette lettre, commencée il y a dix-sept jours, est restée là, par la force des choses. D'abord le retour de mon frère, qui est arrivé des Indes avec une femme (fallait-il faire cinq mille lieues pour trouver une femme comme cela!), puis des ennuis, des chagrins sans nombre, outre le travail.

L'homme des Chouans, le libraire, ne m'a pas payé. Me voilà avec des billets qui me retournent. Puis, M. Gosselin demande dix mille francs, près de mille ducats, pour rompre mon marché; nous sommes en train de les chercher. Mais le plus grand malheur est ceci : après bien des peines, j'avais fini par trouver un sujet pour

ma troisième livraison, mais, après un demi-volume fait, je jette le volume dans le carton des embryons, et je recommence avec un grand, beau, magnifique sujet, qui vous fera, je l'espère, honneur et plaisir. Selon moi, selon mes critiques, cela est au-dessus de tout. Mais il a fallu regagner le temps perdu. Ah! madame, que d'heures de désespoir et de terribles insomnies entre le 3 juin et le 20 juin! 11 y avait donc sympathie!

Croyez en moi, je vous en supplie; que vous alliez à Vienne, que vous alliez à Wierzchownia, mon hiver vous est destiné. Je veux fuir Paris, je veux absolument creuser dans le silence mon Philippe IL Vous me verrez arriver avec la rapidité, la fidélité de l'hirondelle.

J'irai en juillet à Nemours, y faire, loin de Paris, qui est insupportable l'été, ma quatrième et ma cinquième livraison. Si je puis les terminer pour septembre, je ferai des efforts inouïs pour avoir fini la dernière au commencement de novembre. Peut-être serezvous dans les quinze premiers jours de novembre encore à Vienne. Je voudrais bien être au fait de votre itinéraire, car je prendrai, aussitôt que je le pourrai, quinze jours de liberté, et j'irai voir naturellement le pays où vous serez.

J'envoie aujourd'hui à Trieste seulement les Chouans pour vous, et la deuxième édition du Médecin de campagne pour M. de Hanski, puisque vous avez la vôtre. J'enverrai plus tard la troisième livraison, et je serai bien impatient d'avoir votre avis sur cette nouvelle production.

Quand Séraphita sera terminée, je vous apporterai ce qui est à vous, relié par l'époux de la belle fille de Versailles. Voyez, il n'a pas eu le cœur de rester Coquehin pour faire cette sauvage rehure de drap et de satin. Mais si je pouvais savoir combien de temps vous serez à Trieste, et en quel temps, le 10 juillet je puis partir d'ici et être le 16 à Trieste, vous voir trois jours et repartir. J'ai mille choses à vous apporter, le cotignac, les parfums et tutti quanti.

Moi je terminerai cette lettre en vous disant : à bientôt. L'espoir de traverser bien des pays pour vous trouver au bout du voyage me donne du courage. Je travaille des vingt heures de suite. Allons, il faut vous dire adieu, en vous disant le plus gracieusement du

monde que vous êtes moins un souvenir pour moi qu'une pensée de cœur, et que vous seriez bien mauvaise de toujours me jeter au nez que je suis un Français. Songez, madame, que je suis un Coquebin qui ne se marie pas, ou qui ne se marie qu'aveu les muses. Moi, j'ai été effrayé de lire dans Hoffmann, à l'article du Vœu, un jugement sévère sur les Polonaises; mais j'ai eu, pour tout dire, une soirée de plaisir en pensant qu'il était vrai, pour vous, dans tout ce qu'il avait de flatteur, et faux dans ce qu'il avait de cruel.

Notre pauvre Sismondi a été rudement démoli (et le mot est vrai) dans la Revue de Paris de dimanche dernier. Son Hùtoire des Français a été rasée, détruite de fond en comble.

La pauvre madame de C... s'en va mourante, et si mourante que je me reproche de ne pas y avoir été depuis un mois, car les infâmes gens de Paris l'abandonnent parce qu'elle souffre. Quel triste sentiment que celui de la pitié! Aussi!... Ah!

Vendredi 21.

J'ai été pendant bien des jours triste et chagrin. Je ne vous ai pas dit cela hier. L'heure de la poste a été manquée, j'ai gardé cette lettre. Oui, j'ai manqué d'espoir, moi qui ne vis que par l'espérance, cette belle vertu de la vie chrétienne. Le Médecin de campagne reparaît demain. Quel sera son sort?

J'ai été bien heureux ce matin, vous ne devineriez peut-être pas pourquoi. Il faudrait vous peindre l'état d'un pauvre solitaire qui reste rue de Cassini, dans sa cellule, et qui n'est réjoui que par une petite bête volante qui vient de temps en temps, et la pauvre luciole avait tardé, et j'étais horriblement triste, me disant : « Où est-elle? Manque- t-elle de quelque chose? Elle a été dévorée ». Enfin, le joli petit insecte est venu. J'ai revu ma bête à bon dieu, chatoyante, un peu attristée; mais je l'ai mise sur mon papier en lui demandant comme à une personne : « Tu viens d'Italie? Comment vont mes amis » !

Vous allez me prendre pour un fou; non, car j'ai du cœur et de l'intelligence et ne puis pécher que par excès et non par défaut de sensibilité. Voilà comment un homme qui fait les Treize peut pleurer de joie en reconnaissant l'enveloppe de sa petite bête.

Allons, adieu. Je souhaite que vous ayez de tels tressaillements. Cela veut dire que l'on est toujours jeune, que le cœur bat bien fort, que la vie est belle, que l'on sent, que l'on aime, que toutes les richesses de la terre sont au-dessous d'une heure de volupté, et j'étais ainsi avec ma petite bête. Mais aussi savez-vous tout ce qu'une petite bête peut rapporter de joie, d'ambre, de fleurs, de grâce des pays qu'elle a traversés? Elle s'est posée sous les cheveux d'une jolie femme et m'en a rapporté les pensées. Voyez tout ce que la poésie peut inventer avec une bête à bon Dieu, et comme les gens solitaires et rêveurs sont fous !

Allons, adieu. Soyez heureuse en voyage; voyez bien tous ces beaux pays. Moi, j'enrage d'être cloué à cette petite table d'acajou qui aura été témoin de mes pensées, de mes angoisses, de mes misères, de mes détresses, de mes joies, de tout! Aussi ne la donnerais-je qu'à !... Je ne veux pas vous dire tous mes secrets aujourd'hui.

Aujourd'hui je suis gai. J'ai été si triste pendant quasi tout le mois. Voilà mes belles fleurs bleues des champs incultes qui sont au bas de mes fenêtres, entre l'Observatoire et moi, qui baissent la tête. Il fait chaud; néanmoins, si je veux vous voir cet hiver, il faut n'avoir ni fatigue, ni chaleur, ni faiblesse ,

Croiriez-vous que la deuxième édition de la Physiologie du mariage ne paraît pas, que ces gens-là ne me paient pas, que j'aurai encore un procès! Mon Dieu! qu'ai-je fait à ces gens-là!

Baisez Anna au front. Oh! je voudrais bien être son cheval! Offrez mes amitiés à M. de Hanski. Mettez tout ce que la courtoisie française a de plus fleuri aux pieds de vos deux compagnes et gardez pour vous, madame, ce que vous voulez de mon cœur!

A MADAME HANSKA, A TRIESTE

Paris, mardi 1er juillet 1834.

Ah ! madame, la nature se venge bien de mon dédain pour ses lois ; malgré ma vie un peu trop monastique mes cheveux tombent

à poignées ; ils blanchissent à vue d'œil ; la profonde inaction de mon corps me fait grossir outre mesure ; je reste souvent vingt-cinq heures assis. Non, vous ne me reconnaîtrez plus ! Les instants de désespoir et de mélancolie sont plus fréquents. Les chagrins d'aucune sorte ne me manquent.

J'ai fait trois demi-volumes avant de trouver quelque chose de propre pour ma troisième livraison des Études de Mœurs. Enfin, elle paraîtra le 20 de ce mois. (Rassurez-vous, ce n'est pas moi qui suis nommé député).

Vous me direz, n'est-ce pas, où je pourrai vous faire parvenir ma troisième livraison? Ne me ravissez pas le bonheur d'être lu par vous, qui êtes une de mes récompenses. J'aurai pour trois mois de travaux bien ardus ; encore, aurais-je fini pour octobre. Je ne sais. Je suis comme l'oiseau qui vole au-dessus des eaux, sans trouver un rocher où poser les pieds. Je serais injuste si je ne disais pas que l'île fleurie * où je puis me reposer est en vue de mes yeux perçants ; mais elle est bien loin I

Je voudrais ne vous écrire que pour vous donner de bonnes nouvelles ; mais, quoique arrangée, ma transaction avec M. Gosselin n'est pas signée encore. Il faut trouver mille ducats et, dans notre commerce de livres, rien n'est plus rare, car nos livres ne sont pas des francs, ils ne sont même pas toujours français.

Je ris et je suis profondément triste. La Recherche de l'Absolu reculera, certes, les bornes de ma réputation; mais ce sont des victoires qui coûtent trop cher. Encore une et je suis malade sérieusement. Séraphita me coûte aussi bien des cheveux. Il faut de ces exaltation? qui n'arrivent qu'aux dépens de la vie. Mais l'œuvre qui vous appartient doit être ma plus belle .

Vous me direz à (luelles eaux vous serez, car il est possible si,

si, si que je vous y porte quelques petites choses, comme une

belle édition sans fautes du Médecin de campagne, ma troisième livraison et le manuscrit de Séraphita, qui sera terminé en août. Oui, restez quelque part où je puisse aller jusqu'au 15 septembre.

Si je transige avec M. Gosselin, je ne puis me trouver libre

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