‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 48 sur 111 · A M. VENCESLAS DE HANSKI, A VIENNE · texte numérisé non relu

A M. VENCESLAS DE HANSKI, A VIENNE

Paris, mardi 16 septembre 1834.

Monsieur,

Je serais au désespoir si vous ne vouliez pas prendre ma défense auprès de madame de Hanska, quoique je sente bien que quand même elle daignerait mettre en oubli deux lettres qu'elle a le droit de trouver plus qu'inconvenantes, l'amitié qu'elle aurait la bonté de me porter ne serait jamais semblable à celle dont elle m'honorait avant ma culpabilité. Rien ne rétablit un nœud brisé, la soudure paraît toujours; il survient une indélébile méfiance.

Mais permettez-moi de vous expliquer, à vous la seule personne à qui je puisse en parler, la méprise qui a donné lieu à ce que je regarde dans ma vie comme un malheur. Mais considérez un peu le caractère enfant et rieur que j'ai, et sur lequel je ne me retrancherais pas si je ne vous l'avais fait connaître, et c'est parce que j'ai été près de vous comme je suis avec moi-même, avec la personne que j'aime le plus, que je me justifie.

A côté de cette cordiale enfance, il y a la fierté. Pour tout autre, je préférerais recevoir un coup d'épée, fût-il mortel, que de m'abaisser à expliquer ce que j'ai fait. Mais pour renouer la chaîne, aujourd'hui brisée, d'une affection qui m'était chère, je ne sais ce que je ne ferais pas!

Madame de Hanska est bien la nature la plus pure, la plus enfant, la plus grave, la plus rieuse, la plus instruite, la plus sainte et la plus philosophe que je connaisse, et j'ai été séduit en elle par tout ce que j'aimais ici. Je lui ai dit le secret de mes affections, en sorte que j'ai pu me trouver près d'elle comme je le désirais.

Or, un soir, en riant, elle me disait qu'elle voudrait bien savoir ce que c'était qu'une lettre d'amour, et ce fut dit bien sans portée, car alors il s'agissait d'une dame à qui j'avais écrit le matin et dont je

190 LETTtlËS A L'ÉTRANGÈRE.

vous tairai le nom. Mais je dis en riant : « Une lettre de Montauran à Marie de Verneuil, » et nous plaisantâmes là-dessus.

Étant à Trieste, madame de Hanska m'écrivit : Oubliez-vous Marie de Verneuil? (et je vois qu'il s'agissait des Chouans, dont elle était impatiente), et moi d'écrire à Vienne ces deux malheureuses lettres, en croyant qu'elle se souvenait de notre plaisanterie, et alors je lui répondis qu'elle trouverait à Vieihne Marie de Verneuil.

Vous ne sauriez croire combien je fus attéré de ma sottise, quand elle me répondit si froidement, à cause de la première, quand je savais qu'il y en avait une seconde ; et quand je reçus lés trois lignes que madame de Hanska m'a écrites et que vous ignorez peut-être, j'ai été vraiment au désespoir.

De moi, monsieur, je vous ferais bien raison; îi me serait bien indifférent d'être ou de n'être pas (d'homme à homme). Rfaîs je serais f)OUï' le teste de mes jours l'homme le plus malheureux du monde, si cet enfantillage nuisait en rien à madame de Hanska, et c'^est ce qui m'a fait vous écrire ainsi.

Doric, il n'y a eu de ma part ni fatuité ni outrecuidance, nî qiioi que ce soit qui soit méprisable. J'ai écrit (une fois l'erreur admise), des choses inintelligibles pour madame de Hanska elle-iiiéme. Je suis ici dafis uiie situation de dépendance qui exclut toute interprétation mauvaise ; puis la négligence de iiiàdame de Hanska est une bien noble attestation de nEià, niaiserie et de sa sainteté. C'est ce qui m'a consolé.

je tiens beaucoup, monsieur, à ce que ces explications si naturelles vous parviennent, car, quoique madame de Hanska m'ait interdît de lui écrite, et riï'ait dit qu'elle partait pour Pétersbourg, j'imagine, ou que vous serez encore à Vienne pour recevoir cette lettre, ou que M. Sina vous la fera passer.

Dites-lui de ma part, niofisièur, combien je suis profondément humilié de m'être, non pas grossièrement mépris (puisque je n'ai cru que faire une plaisanterie qui continuait celles que nous faisions le long du lac de Genève, en parlant des incroyables), mais de lui avoir causé le plus léger chagrin. Elle est si bonne, si complètement innocente, qu'elle me pardonnera peutr-être ce que je iie rne pardonnerai jamais. Me voilà redevenu bien vraiment uni înougik.

QUànf â vous, monsieur, si j'avais à me justifier, vous compréni-

drez que je ne me justifierais pas. Mon Dieu, j'étais si gravement occupé, que j'ai perdu dés moments précieux quand j'écrivis ces deux lettres que j'aurais voulu anéantir.

Si l'amitié, même perdue, a encore ses droits, vous auriez la bonté de présenter, de ma part, à madame de Hanska, la troisième livraison des Études de Mœurs que je viens de terminer hier et qui paraît jeudi 18 septembre. Vous trouverez les manuscrits et les volumes chez M. Sina, à qui je les adresse.

Si madame de Hanska ou vous, monsieur, île trouviez plus cela convenable, brûlez, je vous en prie, et les volumes et les manuscrits. Je ne veux pas que ce que je destinais à madame de Hanska au moment oîi elle me croyait di^ne de son amitié, subsiste et aille en d'autres mains.

Séraphita, qui lui appartient aussi, sera finie le 25 septembre dans la Revue de Paris. Je n'ose plus lui en faire l'envoi sans savoir si elle l'agréerait. J'attendrai donc votre réponse, et lé silence en serait une. Comme Séraphita sera immédiatement publiée (le l^"" octobre prochain) en volume, alors, si elle est clémente, je lui ferai l'humble dédicace de cette œuvre en mettant ses armes et son nom à la première page, avec ces simples mots : « Cette page a été dédiée à madame de H... par l'auteur », et elle recevrait, à l'endroit que vous m'indiqueriez, et le manuscrit et son exemplaire.

Quoi qu'il en soit, et quand même madame de Hanska m'offrirait un pardon généreux et entier, je sens que j'aurais toujours je ne sais quoi dans l'âme qui me gênerait. Ainsi, quoique j'aie fait à cette précieuse amitié le plus grand des sacrifices en écrivant cette présente lettre, car elle contient des choses humiliantes pour moi et qui m'ont coûté, je suis destiné sans doute à ne plus vous revoir, et je puis bien vous eu exprimer de vifs regrets. Je n'ai pas tant d'affections autour de moi, que je puisse en perdre une sans larmes. Je n'avais jamais été si jeune, si bien dix-neuf ans, que je l'étais auprès d'elle. Mais il me reste la consolation de grandir encore, de faire mieux, de devenir quelque chose de si puissant, de si noblement illustre, qu'un jour elle puisse dire : « Non, il n'y avait ni intention méchante, ni rien de petit dans son erreur. »

En quelque situation que les distances nous forcent d'être au

moment où vous recevrez cette lettre, permettez-moi de vous remercier des choses aimables que vous m'avez dites à propos de ma fausse élection et de mon Médecin de campagne. Oui, si j'aborde la tribune, et que je saisisse le pouvoir, la chose qui comblerait mes vœux sera, dans ma vie politique, l'objet de mon ambition, et, je puis vous le dire sans flatterie, puisque c'est une détermination arrêtée avant que je n'eusse le plaisir de vous connaître, et que je considère la cause première comme une honte pour la France du xvm^ siècle, comme pour celle du xix" ^

J'ai bien des travaux, monsieur; j'en suis accablé. Je ne m'attendais pas à un surcroît de chagrin dont je ne puis que m'accuscr moi-même. Témoignez à madame de Hanska tous mes chagrins, et, quoiqu'elle puisse les rejeter, je lui envoie mes hommages trempés de repentir et l'assurance de mes obéissances. Mais peutêtre m'a-t-elle déjà puni par un de ces oublis dont on ne revient pas et ne se souvient-elle même plus de ce qui a occasionné ma faute.

Adieu, monsieur, agréez mes sentiments et mes regrets.

DE BALZAC

Au cas où vous ne seriez déjà plus à Vienne, j'avise M. Sina de l'envoi.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, samedi 18 et dimanche 19 octobre 1834.

Madame,

Je suis allé passer quinze jours à Sache, en Touraine. Après l'Absolu, M. Nacquarl m'a trouvé si abattu, que ne voulant pas, suivant sa louangeuse expression, que je meure sur le dernier

1. La Révolution française et la sortie] de France de Madame et du comte de Chambord.

gradin, il m'a ordonné l'air natal en m'en joignant de ne rien écrire, ne rien lire, ne rien faire et ne penser à rien, si je pouvais, m'a-t-il dit en riant.

Je suis allé en Touraine, mais j'y ai travaillé. Ma mère était venue retenir mes lettres ici. En arrivant ce matin, j'en ai trouvé un monceau, mais je n'en ai cherché qu'une. J'ai reconnu le timbre de Vienne et votre écriture qui m'apportait sans doute un pardon que j'accepte sans faire de l'orgueil hors do propos. Si j'avais le vol et la liberté de l'oiseau, vous m'auriez vu à Vienne avant cette lettre, et je vous aurais apporté le visage le plus radieusement gai du monde. Mais, ici, je ne puis que vous envoyer sur les ailes de l'âme une respectueuse efilision. Dans ma joie, j'ai vu trois timbres de Vienne, comme l'ivrogne Pitt qui voyait deux orateurs à la tribune, pendant que Sheridan n'en voyait point du tout.

Je reprends ma correspondance suivant les ordres de votre Beauté (B, grande majuscule, comme pour Altesse, Hautesse, Grandeur, Sainteté, Excellence, Majesté, car la Beauté est tout cela) ; mais que puis-je vous dire de bon? Je suis gai dans ma tristesse, gai parce que mes pensées peuvent s'envoler diaprées vers vous sans crainte; mais, en réalité, je suis fatigué, accablé de travaux et de contrariétés. Tenez- vous beaucoup à connaître cette vie de cratère ensanglanté ? Comment vous envoyer à vous, si fraîche, si pure, le récit de tant de douleurs? Savez- vous, pouvez- vous savoir ce qu'un éditeur nous cause de souffrances, en lançant mal dans le monde un livre qui nous coûte cent nuits, comme la Recherche de l'Absolu. Deux membres de l'Académie des sciences m'ont appris la chimie pour laisser le livre vrai scientifiquement. Ils m'ont fait remanier mes épreuves jusqu'à dix à douze fois. Il a fallu lire Berzélius, travailler à se tenir dans la science et travailler sou style, ne pas ennuyer de chimie les froids lecteurs de France en faisant un livre dont l'intérêt se base sur la chimie, et il n'y en a pas, en effet, huit pages en tout dans les quatre cents pages du livre.

Eh bien, ces travaux gigantesques qui, faits en un temps donné, ont lassé vingt ouvriers imprimeurs, qui m'appelaient un tueur d'hommes parce que quand je passais dix nuits ils en passaient I 13

cinq; eh bien, ces travaux de lion sont compromis. L'Absolu, dix fois grand, selon moi, comme Eugénie Grandet, va rester sans succès et mes douze volumes ne s'épuiseront pas au gré de mes travaux; ma libération sera retardée! Comprenez- vous ma rage? J'espérais finir Sérap/ttfa en Touraine; mais je me suis usé, comme Sisyphe, en efforts superflus. On ne va pas tous les jours dans le ciel.

J'y ai commencé une grande œuvre, le Père Goriot, Vous verrez cela dans les prochaines livraisons de la Revue de Paris. J'y ai placé tyeuillieves en riant comme un fou; mais, non pas dans la bouche d'une jeune femme, non; d'une horrible vieille. Je ne vous ai pas voulu de rivale.

J'arrive ici; j'ai mes deux derniers procès à atermoyer, ma première livraison des Études 'philosophiques à lancer; heureusement Werdet est un homme intelligent et tout dévoué, mais il a peu d'argent. Il faut, sous peine de le voir faillir, que je lui lasse César Birotteau pour le 15 décembre; puis, il faut que madame Béchet ait sa quatrième livraison pour du l'^'" au 15 novembre .

Mes obligations pécuniaires arrivent à échéance et mes rentrées se font difficilement. Puis je prends J. Sandeau avec moi; il faut le meubler, puis le piloter dans l'océan littéraire, ce pauvre naufragé plein de cœur. Enhn, il faut être dix hommes, avoir des cerveaux de rechange, ne plus dormir, être toujours heureux dans ses inspirations, se refuser à toute distraction !

Voici trois mois que je n'ai vu madame de B. . . ; jugez de ma vie par ce trait. Ah 1 si j'étais aimé, ma maîtresse devrait dormir bien tranquille; il n'y a pas place dans ma vie, je ne dirai pas pour une infidélité, mais pour une pensée. Ce ne serait pas un mérite, aussi, me fais-je honte à moi-même. Il faudra faire six cents lieues à pied, aller à Wierzchownia en pèlerinage, pour y arriver sous forme jeune, car je suis si gros que les journaux en plaisantent, les misérables! Voilà la France, la belle France; on s'y moque du malheur produit par les travaux. Ils se moquent de mon abdomen. Soit! ils n'ont que cela. Ils ne peuvent me trouver ni infamie, ni lâcheté, ni rien de ce qui les déshonore et, comme me disait Pliilippon, de la Caricature : « Soyez heureux ; tout ce qui

ne vit pas de son écriture admire votre caractère autant que vos ouvrages. » Je lui ai bien serré Ja main ce jour-là. Il me redonnait de la force.

Vous savez par l'annonce de la quatrième livraison ce dont je m'occupe pour le deuxième volume des Scènes de la Vie privée; mais ce à quoi vous ne vous attendez point, c'est le Père Goriot, une maîtresse œuvre! La peinture d'un sentiment si grand que rien ne l'épuisé, ni les froissements, ni les blessures, ni l'injustice; un homme qui est père comme un saint, un martyr est chrétien. Quant à César Birotteau, je vous en ai parlé.

Oui, j'ai humé un peu de l'automne de Touraine; j'ai fait la plante, l'huître, et quand le ciel était si beau, je pensais que c'était un présage et que de Vienne viendrait une colombe avec un rameau vert dans le bec.

Me voilà maintenant dans ma station d'hiver, dans mon cabinet, avec la robe de chartreux que vous connaissez, travaillant à perte de vue. Quant à mes joies, elles sont innocentes. C'est le meuble de ma chambre renouvelé, une canne qui fait jaser tout Paris, une lorgnette divine que mes chimistes ont fait faire par l'opticien de l'Observatoire; puis, des boutons d'or sur mon habit bleu, des boutons ciselés par la main d'une fée, car l'homme qui porte au xix^ siècle une canne digne de Louis XIV, ne pouvait pas garder d'ignobles boutons en chrysocale. Ce sont des petits dadas innocents, qui me font passer pour milUonnaire. J'ai créé la secte des Cannophiles dans le monde élégant, et l'on me prend pour un homme frivole. Cela m'amuse.

Voici un mois que je n'ai rais le pied à l'Opéra. J'ai, je crois, une loge aux Bouffons. Ne voilà-t-il pas, direz-vous, une bien heureuse misère ? Mais songez que la musique, les cannes d'or ciselé, les boutons, les lorgnettes, sont mes seules distractions. Non, vous ne les blâmerez pas.

Dois-je vous envoyer la Peau de chagrin corrigée? Oui. D'ici à dix jours donc, ce baron Sina, qui m'occupe beaucoup à cause de son nom, aura, à son adresse, un paquet contenant cinq volumes in-douze, dans le goût des quatre du Médecin de campagne, que maître Werdet appelle de jolis petits volumes. Ils sont aifreux ; mais cette édition est une édition destinée à fixer définitivement

les textes de la grande édition générale de l'œuvre qui, sous le titre d'Études sociales, comprendra tous ces fragments, ces fûts, ces chapiteaux, ces colonnes, bas-reliefs, murs, coupoles, enfin le monument qui sera laid ou beau, qui me vaudra le plaudile cives ou les gémonies. Soyez tranquille, en ce temps, quand l'édition illustrée viendra, nous chercherons des ânes pour, sur leur peau, vous imprimer quelque exemplaire unique, enrichi de dessins. Ce sera le vœu du pardonné. Enfin, oubliez ma faute, moi je ne l'oublierai jamais.

Ps'ayez peur, madame, que Zulma-Dudevant ne me voie jamais attaché à son char... Je ne vous en parle que parce que l'on fait à cette femme plus de célébrité qu'elle n'en mérite, ce qui lui prépare un automne amer.

Madame de B... n'aime point Volupté. Elle condamne ce livre plein de rhétorique et vide de sentiment. Elle a été révoltée du passage où l'amant de madame de Couaën va dans les mauvais lieux, et trouve ce caractère ignoble. Elle m'a fait rabattre de mon jugement ; mais il y a néanmoins de belles pages, des fleurs dans un désert.

Jacques, le dernier roman de madame Dudevant, est un conseil donné aux maris qui gênent leurs femmes, de se tuer pour les laisser libres. Ce livre-là n'est pas dangereux. Vous écririez dix fois mieux si vous faisiez un roman par lettres. Celui-là est vide et faux d'un bout à l'autre. Une jeune fille naïve quitte, après six mois de mariage, un homme supérieur pour un freluquet, un homme important, passionné, amoureux, pour un dandy, sans aucune raison physiologique ni morale. Puis, il y a un amour pour les mulets, comme dans Lélia pour les êtres inféconds, qui est quelque choses de singulier chez une femme qui est mère, et qui aime passablement à l'allemande, instinctivement. Tous ces auteurs courent dans le vide, sont montés à cheval sur le creux; il n'y a rien de vrai. J'aime mieux les ogres, le Petit Poucet et la Belle au Bois dormant.

M. de G... fait une petite faillite décente. Jamais ceux qui m'ont blessé n'ont prospéré; n'est-ce pas singulier?

Décidément, le sort ne veut pas que je voie madame de C... Chaque fois que je me frôle contre cette robe, il m'arrive malheur. Je

dis adieu au rouge. La dernière fois, je vais à Lormois, chez le duc de Maillé, la voir. Je reviens à pied (pour maigrir). Entre Lonjumeau et Antony, c'est-à-dire au milieu d'une plaine de l'Ukraine, une pointe intérieur de ma botte se relève et me blesse au pied. Il était onze heures et demie du soir, heure où la route est peu sillonnée de voitures. J'allais me coucher dans un fossé, comme un voleur, quand le cabriolet d'un de mes amis est venu à passer à vide. Son domestique m'a pris et m'a mis chez moi. Je crois à la fatalité. C'est dans leurs rigueurs que nous jugeons des femmes. Celle-là m'a déployé le cœur le plus sec. Comme en dit E. Sue: ce viscère était de l'amadou; il eût arrêté le sang au lieu de le faire circuler. Pardonnez-moi ; ceci est un reste de clou de botte.

Figurez-vous que je vais me donner le plaisir de me voir jouer. J'ai conçu une bouffonnerie dont je veux jouir : Prudkomme bigame. Prudhomme est avare; il tient sa femme fort juste, elle fait le ménage; c'est une servante déguisée sous le titre d'épouse. Elle n'a jamais été au bal de l'Opéra. Sa voisine veut l'emmener et, après s'être informée des habitudes conjugales de Joseph Prudhomme, les deux femmes font un mannequin qui ressemble à madame Prudhomme, le laissent dans le lit et vont au bal masqué. Prudhomme rentre, fait ses monologues, interroge sa femme qui dort ; enfin, il se couche. A cinq heures sa femme rentre, et il se trouve deux femmes ! Vous ne devinez guère les bouffonneries que nos acteurs feront avec ce croquis, mais je vous jure que si cela prend, les Parisiens viendront voir cela cent fois. Dieu le veuille ! Il ne m'en coûtera qu'une matinée, et cela peut valoir quinze mille francs. Voilà la meilleure bouffonnerie! Mais tout dépend de tant de choses ! Il me faut un prete-nom ; puis, les théâtres, c'est une scntine, et mon pied est vierge de souillure. Peut-être la première et dernière représentation sera-t-elle dans cette lettre. Il vaut mieux une belle page non payée, que cent mille francs d'un mauvais vaudeville. Je n'ai jamais séparé la misère de la gloire. La misère avec cannes, boutons et lorgnettes s'entend, et gloire facile à porter. Tel sera mon lot.

Vous ai-je bien caché mes chagrins, ai-je assez bavardé gaiement? Croirez-vous que je souffre, que ce matin je portais diffici-

lement la vie, que je me révoltais contre ma solitude, que je voulais courir le monde, voir ce qu'est le Landstrass, mettre mon doigt dans le Danube, entendre les stupidités viennoises, enfin faire autre chose que des pages; être vivant, au lieu de pâlir sur des phrases.

J'attends avec impatience que votre blanche main me trace quelques lignes qui me récompensent de mes travaux, car, pour qui compte les suffrages et les prise, le vôtre en vaut des milliers. J'attends, comme dit le Bugeaud, mon picotin: puis, je repartirai joyeux pour une nouvelle course à travers les champs de la pensée. Qui détachera mes liens et mon mors, qui me rendra la liberté, quand pourrais-je commencer Philippe-le-Iiéservé, travailler à mon aise, aujourd'hui, une scène; demain, rien, et dater l'œuvre de Wierzchownia.

Savez-vous ce que c'est que ce doublion? C'est la clef des champs. Allons, à un autre jour mes tristesses ! Aujourd'hui le mougik était tout gai d'avoir baisé la main de sa dame, comme à l'église on baise la paix d'or que tend le prêtre. Je suis bien de l'avis de ceux qui aiment Musset; oui, c'est un poète à mettre audessus de Lamartine et de V. Hugo; mais ici ce n'est pas encore article d'évangile.

Je me repose sur vous du soin de remercier M. de Hanski de sa dernière lettre. Mais je suis fâché dans ma joie. J'aurais voulu que ce fût à une autre cause qu'à une indisposition de la chère petite Anna que vous soyez restée à Vienne, Embrassez-la de ma part au front, si toutefois la fière enfant le veut. Enfin, rappelezmoi au souvenir de ceux qui vous entourent.

Vous n'aurez guère Séraphita reliée que pour le jour de l'an. Je voudrais bien savoir si je puis envoyer à Anna un petit souvenir sans avoir à craindre le nez et les mains curieuses des douanes allemandes.

Adieu donc. Je vous ai donné mes heures de sommeil, pour ne voler ni Wcrdet, ni madame Béchet; mille respectueuses amitiés, et daignez agréer mes profondes obéissances.

Dimanche 19, trois heures du matin.

Jo n'ai point dormi; je n'avais pas lu toutes mes lettres. Mes deux dernières diffîcultôs seront arrangeables. Deux épines do moins hors du pied.

J'ai relu mes griffonnages; j'ai peur que vous ne puissiez pas me lire ; mais que faire ? Je n'écris plus à personne. Vous ai-je bien tout dit? Oh! non. Il y a bien des choses qui ne se disent jamais.

Ma mère est toute fière de l'Absolu; ma sœur m'écrit qu'elle pleurait de joie en lisant cela et en se disant que j'étais son frère. Madame de B... a trouvé quelques taches. Elle ne veut pas que Claës fasse sauter sa fille; elle trouve cela forcé. Madame de C... m'écrit qu'elle a pleuré. Je suis fâché de la distance qu'il y a entre Vienne et Paris ; j'aurais voulu avoir votre avis le premier.

Ah! je vais aller peut-être en Angleterre pour quelques jours (en tout dix jours, aller et revenir). Mon beau-frère vient d'inventer quelque chose de merveilleux, dit-il, relatif aux chemins de fer, et qu'on pourrait vendre un bon petit million aux Anglais, J'essayerai,

Vous ai-je parlé du prince Puckler-Muskau ? de mon dîner avec lui chez l'espèce de monstre allemand qui s'appelle la veuve de Benjamin Constant, mais qui a l'air d'être une bonne femme? Enfin, si je ne vous en ai pas parlé, ce sera le sujet d'une coU" versation quand je serai sur les terres de votre Beauté.

En allant en Angleterre, jo dois rester huit jours à Hara. Voilà six mois que l'illustre Peyronnet m'attend; le voyage a toujours été Hfmia, Le duc de Fitz-James m'écrit une lettre pour que j'aille en Normandie, Refusé.

Mon Dieu, quarante lettres lues, c'est comme une ivresse. Il y a deux inconnues. L'une me demande modestement de faire son portrait et d'écrire sa vie. Elle a les yeux verts et elle est veuve; voilà le physique et le moral. L'autre m'envoie des vers exécrables. Enfin, j'ai compris les cachets de Voltaire. Ce n'est pas vanité. C'était pour n'accepter que les lettres de ses amis. Voilà ce que c'est que d'avoir, moi, pauvre diable, qui n'ai ni

Ferney, ni deux cent mille francs de rente, cent francs de ports de lettres.

Sandeaii sera logé comme un prince; il ne peut pas croire à son bonheur. Je l'embarque dans la carrière des chefs-d'œuvre par mille écus de dettes que nous hypothéquons sur une bouteille d'encre. Pauvre enfant! Une sait pas ce que c'est que de devoir! Il est libre; je l'enchaîne. J'en suis triste. Il est en ce moment aimé. Une jolie jeune personne jette sur ses blessures le baume de ses sourires.

Readieu.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, dimanche 26 octobre 1834.

J'ai été pendant quelques jours si occupé de meubler Sandeau et de le fournir de tout, car c'est un enfant, que je n'ai pu vous écrire. Puis, me voilà chargé de mon arriéré de travail. Je vous écrirai à bâtons rompus, selon l'ordre de mes idées, et non selon la logique.

Ah, d'abord, concevez-vous que l'on m'ait fait des reproches sur le «om de MARGUERITE dans la Recherche de l'Absolu? C'est un nom flamand, et voilà tout. Il faut être bien irréprochable pour que l'on vienne me chercher une faute là !

Samedi prochain, je donne à dîner à mes Tigres de la loge% et je fais des somptuosités sans raison. J'ai Rossini et Olympe'^, sa cara dona, qui présidera. J'ai Nodier, puis les cinq tigres, Sandeau, et un certain Rohain, homme de grand talent politique, taré injustement, les vins les plus exquis de l'Europe, les fleurs les plus rares, la chère la plus fine ; enfin, je veux me distinguer.

Je ne sais qui m'a dit que votre aigre-douce cousine m'attendait

!. Ses co-abonncs de la loge infernale, à l'Opéra. 2 Olympe Pélissier, depuis madame Rossini.

à Genève! Mon Dieu, quelle bizarrerie! Si je voulais faire de la galanterie, je vous dirais que je ne traverserai pour personne le Jura en hiver, après avoir eu la Maison Mirabaud pour joie en ce séjour de Genève. Eh bien, croyez-le.

J'ai beaucoup travaillé au Père Goriot, qui sera dans la Revue de Paris dans le mois de novembre. Ma première livraison d'Études philosophiques, dont les morceaux sont corrigés avec une excessive sévérité, paraîtra dans quelques jours. Je vais m'occuper des Mémoires d'une jeune Mariée, délicieuse composition, et de César Birotteau, qui a pris d'immenses proportions. Enfin, Emmanuel Arago et Sandeau vont faire un grand ouvrage, en cinq actes, dont j'ai le tiers ; un beau sujet, qui va faire payer les dettes de Sandeau et les miennes, un drame, intitulé les Courtisans. Cela ira d'abord à la Portc-Saint-Martin ; mais il est impossible que cela n'aille pas à la scène française. C'est magnifique ! (Je fais un peu Perrette et le pot au lait). Si nous gagnons la scène, et que notre société anonyme, sous le titre de E. J. San-Drago (Sand-Arago), ait des succès, je serai plus tôt libre, et Sandeau, par moi habitué à gouverner le logis, me permettra de voyager. Il est impossible qu'un homme qui se destine à la politique ne voie pas l'Europe, n'en juge pas à fond les mœurs, les intérêts ; et la lutte entre la France et les autres pays se décidera toujours par le Nord. Il faut que je connaisse le Nord à tout prix, et, comme dit M. Margonne, il faut être jeune pour voyager. Ainsi, ma liberté, oh! je la souhaite bien !

J'irai à Ham vers le 5 novembre, et de là peut-être en Angleterre ; mais je serai revenu pour le lo à Paris. Ma vie n'est variée que par les idées ; physiquement elle est monotone. Je ne cause confidentiellement qu'avec madame de B... ou avec vous. Je trouve qu'il faut peu se communiquer avec les petits esprits ; on y laisse de sa laine, comme aux buissons. Je suis voué à de grands sentiments, uniques, fiers, inaltérables, exclusifs, et c'est un bizarre contraste avec mes apparences de légèreté. Je vous assure qu'il faut au moins cinq ou six ans pour connaître à quel point la solitude m'a rendu susceptible, de combien de sacrifices je suis capable sans ostentation. Ce que j'ai fait entrevoir de sentiments dans mes écrits sont des ombres de la lumière qui est en moi. Jusqu'à

présent une seule femme, madame de B... a bien su ce que je suis, parce qu'elle a vu mon sourire, toujours autrement expressif, ne jamais cesser. En douze ans, je n'ai jamais eu ni colère ni impatience. Le ciel de mon cœur a toujours été bleu. Toute autre attitude est, à mon gré, de l'impuissance. La force doit être une, et, après m'être pendant sept ans mesuré avec le malheur et l'avoir vaincu, quand, pour avoir la royauté littéraire je me lève toutes les nuits avec une volonté plus aiguë que celle de la veille, je crois pouvoir me dire fort. Aussi, l'inconstance, l'infidélité, sont des incompréhensibilités pour moi. Rien no me lasse, ni l'attente ni le bonheur. Mon amitié est de la race des granits ; tout s'usera avant le sentiment que j'ai conçu. Madame de B... a soixante ans ; ses chagrins l'ont changée, flétrie. Mon affection a redoublé. Je le dis sans orgueil, parce que je ne trouve nul mérite à ceci. C'est ma nature, que Dieu a faite oublieuse du mal, sans cesse en présence du bienfait. Un être qui m'aime me fait toujours tressaillir. Les nobles sentiments sont si féconds; pourquoi aller chercher les mauvais? Dieu m'a fait pour sentir le parfum des fleurs et non la puanteur des boues. Puis, pourquoi m'entortillerais-je dans les petitesses ? Tout me porte à ce qui est grand. J'étouHe dans les plaines, je vis sur les montagnes ! Puis, j'ai tant entrepris! Nous avons atteint à l'ère de l'intelligence . Les rois matériels, la force brutale s'en vont. Il y a des mondes intellectuels et il peut s'y rencontrer des Pizarre, des Certes, des Colomb. Il y aura des souverains dans le royaume universel de la pensée. Avec celte ambition, il n'y a ni lâchetés, ni petitesses possibles. Rien n'use le temps comme les niaiseries, aussi faudrait-il quelque chose de bien grand pour m'occuper en dehors de ce cercle où je trouve l'infini . Il n'est qu'une chose à lui opposer, — à l'infini, l'infini — : un immense amour. Si je l'ai, irais -je chercher une Parisienne, une madame de C... ! (Quelqu'un me disait hier qu'elle avait voulu à toute force un éclat, que son mari la laissait parfaitement libre, mais qu'elle était si vaniteuse (je le crois), qu'elle voulait qu'on parlât d'elle à toute force). J'ai si horreur des femmes de Paris que me voilà campé sur mon travail depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. A six heures et demie, mon coupé de louage vient me prendre, me mène un jour à l'Opéra, un autre aux

Italiens, el je me couche à minuit. Ainsi, trouvez une minute à donner à qui que ce soit. Je reçois pendant mon dîner ; je causerai de nos plans de pièces pendant le dîner. Je ne corresponds qu'avec vous ou avec madame de B... , ma sœur ou ma mère. Toute lettre étrangère attend le dimanche et alors je les décacheté, et tout ce qui ne sera pas affaire sera livré à Sandeau, qui m'a offert la main d'un secrétaire.

Ainsi faisant, j'arriverai à éteindre ce foyer de dettes, et h accomplir mes œuvres promises. Sans cela, point de salut, point de liberté. Diantre! vous aurez bien la preuve de ce que j'ai le plaisir de vous écrire, et de ma fermeté en voyant paraître mes livres ; car, ne croyez pas que l'on puisse coqueter, s'amuser, et faire de telles publications. Le travail et la Muse, c'est-à-dire la Muse travailleuse, est sage; elle est vierge. Il est déplorable, au xix* siècle, d'aller chercher les images de la Mythologie grecque ; mais je n'ai jamais été si frappé que je le suis de la puissante vérité de ces mythes.

Ne croyez pas que ce que je viens d'écrire soit une manière détournée de vous dire que quels que soient votre âge et votre figure, mon attection pour vous serait la même. Je ne prendrais pas de détours pour vous dire une chose qui me plairait à exprimer, si je ne vous supposais pas assez de perspicacité pour l'avoir senti, deviné. Non ; je m'examine avec bonne foi, sans même avoir l'intention de me faire valoir. Je veux être si grand par l'intelligence et la gloire, que vous puissiez vous enorgueillir de mon amitié vraie. Chacun de mes ouvrages, que je veux faire de plus en plus étendus, mieux pensés, mieux écrits, sera une flatterie pour vous, une Heur, un bouquet que je vous enverrai ! La distance ne permet que des fleurs de rhétorique !

Mon beau-frère vient de trouver un procédé qui, selon lui, résout, dans les chemins de fer, le problème des plans inclinés, et qui épargnerait de grands frais de construction et de traction. Alors, il serait possible de vendre ce procédé aux Anglais, car il a pris ici un brevet d'invention, et l'Anglais acquéreur prendrait un brevet d'exportation. Mon beau-frère ne veut pas aller à Londres, et moi j'y vais pour aller tenter cette fortune, par intérêt pour ma pauvre sœur. Voilà l'histoire de mon voyage à Londres.

Nous ne sommes pas contents de mon frère, en Normandie. Sa femme est grosse. Il a compliqué encore les difficultés de sa vie, le pauvre être ! Ma mère n'est pas bien portante ; je voudrais la voir en bonne santé pour jouir de ce que je lui prépare. Mais, grand Dieu, elle a eu bien des chagrins. Aujourd'hui, elle est revenue à moi si bien, si largement; elle semble reconnaître, sans les avouer, les torts énormes de son peu d'affection pour moi et ma sœur ; elle est punie dans l'enfant de son choix d'une affreuse manière ! Henri n'est rien, ne sera rien, et il a gâté l'avenir que mon beau-frère ou moi pouvions lui faire par son mariage. Tout cela est horriblement triste.

Avant-hier, je relisais vos lettres. En les serrant, les pressant pour les mieux ranger, il s'en exhale je ne sais quel parfum de grandeur et de distinction qui ne saurait être méconnu. Ceux qui parlent de votre front ne se trompent pas. Mais ce qui est surprenant, c'est une phrase qui est à vous, qui sort de votre cœur, comme votre regard de vos yeux ; c'est notre langue écrite comme l'écrivait Fénelon. Il faut que vous ayez lu beaucoup Fénelon ou que vous ayez dans l'âme son harmonieuse pensée. Quand ces lettres viennent, je les lis en homme pressé de causer avec vous ; je ne les déguste qu'à une seconde lecture qui ne vient que capricieusement. Quand quelque idée m'attriste, alors j'ai recours à vous ; je tire la jolie boîte où est mon élixir et je revis dans votre voyage d'Italie. Je revois Diodati, je m'étale sur le bon canapé de la Maison Mirabaud, je feuillette le Gotha, ce joli Gotha ; puis, après une heure ou deux, tout est serein. Je retrouve quelque chose de frais en moi. Mon âme s'est reposée sur une âme amie. Personne n'est dans mon secret. C'est un peu la prière du mystique d'où il se relève radieux. N'allez-vous pas me trouver bien poétique ? Mais, c'est vrai.

Nous avons ici des cas de duels et de suicide comme jadis des cas de choléra. Le suicide et le duel sont dans l'air.

Mon Sandeau a fait paraître un livre qui est déjà tout vendu. C'est Madame de Sommcrville. Lisez-le, ce premier livre du jeune homme ! Tendez-lui la main ; ne soyez pas sévère. Gardez-moi vos sévérités; c'est mon privilège. Madame de B... ne me fait plus de compliments ! A elle les critiques. Les critiques sont si douces

faites par une main amie ; on y croit ; elles attristent parce qu'elles sont vraies sans doute ; mais elles ne déchirent pas.

Allons, adieu. Vous devez lire ma dernière lettre au moment où j'écris celle-ci. Si vous m'écriviez de manière que je reçusse vos lettres le dimanche, je répondrais le lundi. Nous gagnerions de ne pas nous croiser.

Je mettrai, sans lettre d'avis, à l'adresse Sina, la première livraison d'Éludés philosophiques. Vous connaissez tout cela, mais laissez-moi croire que vous vous intéressez à ces énormes corrections à la Bufîon (il en faisait prodigieusement) qui doivent faire de mon œuvre entière (les Études sociales, dont je vous ai parlé), un monument dans notre beau langage. Je crois qu'en 1838 les trois parties de cette œuvre gigantesque seront, sinon parachevées, du moins superposées, et qu'on pourra juger de la masse.

Les Études de Mœurs représenteront tous les effets sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme ou de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'âge mûr, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié.

Cela posé, l'histoire du cœur humain tracée fd à fil, l'histoire sociale faite dans toutes ses parties, voilà la base. Ce ne seront pas des faits imaginaires ; ce sera ce qui se passe partout.

Alors, la seconde assise est les Études philosophiques, car après les effets, viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Études de Mœurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Études philosophiques, je dirai pourquoi les sentiments, sur quoi la vie; quelle est la partie, quelles sont les conditions au delà desquelles ni la société, ni l'homme n'existent ; et, apr^s l'avoir parcourue (la société), pour la décrire, je la parcourerai pour la juger. Aussi, dans les Études de Mœurs sont les individualités typisées ; dans les Études philosophiques sont les types individualisés. Ainsi, partout j'aurai donné la vie : du type, en l'individualisant, à l'individu en le typisant. J'aurai donné de la pensée au fragment ; j'aurai donné à la pensée la vie de l'individu.

Puis, après les effets et les causes, viendront les Études analytiques, dont fait partie la Physiologie du mariage, car après les

effets et les causes doivent se rechercher les principes. Les mceurs sont le spectacle, les causes sont les coulisses et les machines. Les principes, c'est l'auteur; mais, à mesure que l'œuvre gagne en spirale les hauteurs de la pensée, elle se resserre et se condense. S'il faut vingt-quatre volumes pour les Études de Mœurs, il n'en faudra que quinze pour les Études philosophiques ; il n'en faut que neuf pour les Études analytiques. Ainsi, l'homme, la société, l'humanité seront décrites, jugées, analysées sans répétitions, et dans une œuvre qui sera comme les Mille et une Nuits de l'Occident.

Quand tout sera fini, ma Madeleine grattée, mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers coups de peigne donnés, j'aurai eu raison ou j'aurai eu tort. Mais après avoir fait la poésie, la démonstration de tout un système, j'en ferai la science dans l'Essai sur les forces humaines. Et, sur les bases de ce palais, moi enfant et rieur, j'aurai tracé l'immense arabesque des Cent Contes drolatiques !

Croyez-vous, madame, que j'aie beaucoup de temps à perdre aux pieds d'une Parisienne? Non; il fallait choisir. Eh bien, je vous ai aujourd'hui découvert ma seule maîtresse; je lui ai ôté ses voiles. Voilà l'œuvre, voilà le gouffre, voilà le cratère, voilà la matière, voilà la femme, voilà celle qui prend mes nuits, mes jours, qui donne du prix à cette lettre prise sur les heures de l'étude, mais prise avec délices. Ah! je vous en supplie, ne me prêtez jamais rien de petit, de bas, de mesquin. Vous pouvez mesurer l'envergure de mes ailes !

Allons, readieu. Rappelez le ciseleur, le fondeur, le sculpteur, l'orfèvre, le forçat, l'artiste, le penseur, le poète, le ce que vous voudrez, au souvenir de ceux qui l'aiment, et pensez à toute la puissance d'une aflcclion solitaire, celle d'un palmier dans le désert (un palmier qui va aux cieux pour se rafraîchir), alin de savoir ce que vaut la part que vous y avez. Quelque jour, quand j'aurai fini, nous rirons bien. Aujourd'hui, il faut travailler 1

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, samedi 22 novembre — lundi 1er décembre 1834.

Mon Dieu, je vais porter la peine de mon étourderie. Je n'ai pas été k Londres, mon beau-frère a changé d'avis. Vous me croyez en Angleterre et vous ne m'écrivez pas. Je suis ici sans savoir ce que vous devenez ni ce que vous faites. Mille inquiétudes m'ont pris depuis quelques jours. Étiez-vous malade? M. de Hanski l'était-il? Anna? Enfin, je me faisais des dragons à votre sujet. J'attendais une lettre et la lettre ne venant pas, je me suis mis à chercher; pourquoi? Le pourquoi est votre croyance en mon départ.

Je n'ai pas de bonnes choses à vous dire. Je suis mortellement triste. Malgré les consolations du travail et les remuements obligés de la misère, il y a dans ma vie un vide qui me pèse. Dans les moments d'accablements, je suis seul. Madame de B... souffre toujours cruellement et elle reste à la campagne. J'ai été la voir durant quelques jours. Ces quelques jours ont été tout ce que j'ai pu lui donner en cinq mois. Vous pouvez juger par là de ce qu'est ma vie: un désert à traverser. Arriverais-je aux pays heureux où sont les fleuves, la verdure, les gazelles?

Ma pauvre mère est extrêmement malade. Je l'attends demain ; il s'agit de faire des consultations pour sa santé. Le ménage de mon frère est de plus en plus désespérant et vers les fins d'années les affaires sont généralement difficiles. Vous voyez que tout conspire à m'attrister.

Nous avons, Sandeau et moi, une grande comédie de commencée : la Grande Mademoiselle, l'histoire de Lauzun, son mariage, et pour dénouement : Marie, tire-moi m£s bottes. Mais avec un sujet de ce genre nous pouvons tomber devant un pubUc blasé par tant d'horreurs. Ce qui sera spirituel paraîtra pâle. Enfin !

J'en étais là ; votre dernière lettre m'arrive et je vais vous ré- I)ondre alors de point en point. Vous connaîtriez bien peu mon caractère, si vous pensez que j'abandonne jamais ou un sentiment, ou une idée, ou un ami. Non, non, madame; il faut bien des blessures et bien des coups de hache pour déplanter ce qui est dans mon cœur. Borget est en Italie ; Borget court, peint, ne m'écrit pas. Je n'ai eu de ses nouvelles qu'indirectement, et il est néanmoins toujours fraîchemem dans mon souvenir, quoique nous nous connaissions depuis quelques années.

Je ne suis pas engoué de Sandeau ; mais j'ai tendu une perche à un pauvre nageur qui allait succomber. Où vous avez raison, c'est en croyant bien fermement que je ne laisse pénétrer personne dans le fond de mon cœur. Il faut pour cela le : Sésame, ouvre toi, que vous avez prononcé. Peu de personnes savent ces mots sacramentels. Sous ce rapport, je serais l'homme du monde le plus malheureux si l'on savait les secrets de mon âme. Ce n'est pas, d'ailleurs, les conjectures qui manquent. Mais j'ai une trop grande puissance de moquerie pour que jamais ce que je veux cacher soit connu. En France, nous sommes obligés de voiler la profondeur sous la légèreté ; sans cela nous y serions perdus.

Votre lettre m'a ranimé un peu, beaucoup, extrêmement. Vous avez mis quelque baume sur mon cœur de F osseuse. Je vous enverrai donc directement les cinq volumes <ï Études philosophiques, ma Lettre à la littérature et le Père Goriot en manuscrit, et les deux numéros de la Revue de Paris où sera cette histoire.

Vous ne m'avez rien dit de Souffrances inconnues, dans le quatrième volume des Études de Mœurs.

César Birotteau avance et les Mémoires d'une jeune Mariée sont sur le chantier. Je travaille maintenant vingt heures. Le luxe ne m'empêchera jamais de réaliser mes projets de solitude à Wierzchownia, car je reconnais d'une part l'impossibilité d'être ici toujours en présence des discussions littéraires qui commencent à se soulever violemment à mon sujet, et j'ai besoin de préparer, loin des coups d'épingle, deux grands coups d'assommoir, la tragédie de Philippe II et {'Histoire de la succession du Marquis de Carabas, où la question pohtique sera nettement décidée en faveur du pouvoir monarchique absolu. Ceci ne serait pas, que j'ai le plus vif désir de

voyager ; puis il n'y aurait pas la cause du voyage, qu'il y aurait une raison plus grande que toutes les autres et qui me ferait passer par-dessus tous les obstacles. La savez-vous? La voulez- vous? Y tenez- vous? Eh bien, je ne connais rien de plus doux, de plus chat, de plus grand, de plus délicieux que votre amitié. Pour l'aller chercher, pour en jouir pendant huit jours, l'on peut bien faire huit cents lieues sans regretter les travaux du voyage.

Non, non, les tigres ne me pervertiront pas 1 Hélas 1 ils sont trop bêtes ! Je suis compromis. Il faut renoncer à ma loge à cause du voisinage. C'est une écurie de tigres !

J'ai vu aux Italiens à deux loges de distance de la mienne, Delphine P..., la pauvre, flétrie, changée, passée, amante de M. de F... Mon Dieu I Quel squelette ! Quel air ennuyé, ennuyeux, quel teint de feuille morte 1 Non, cette femme n'est pas une femme ! Elle a l'air d'un corps qui va tomber en putréfaction. En revanche, derrière notre loge est la loge de la comtesse Comar, ou Komar, ou Knmarck, car c'est Zatuski qui m'a dit le nom et je n'en sais pas l'orthographe et jamais je n'ai vu de vieille femme plus aimable, plus séduisante. C'est madame Jeroslas***, plus le cœur, la franchise. Elle a deux jolies créatures avec elle. Zatuski doit m'y présenter. Vous ne savez pas combien j'aime à me trouver avec des personnes de votre pays. Un nom en lia ou en ki me va au cœur...

Oh! si vous êtes bonne, si vous m'aimez (je voudrais pouvoir dire cela gracieusement et irrésistiblement, comme vous le disiez), vous ne me laisserez jamais quinze jours sans lettres. Que vous soyez à Vienne, que vous soyez à Wierzchownia, vous ne savez pas combien une amitié vraie est douce au cœur d'un pauvre travailleur qui est au milieu de Paris comme un ouvrier sous les mines de Suède. J'ai tout coupé autour de moi. Je n'ai pas un devoir à remplir dans la société. J'ai en horreur les faux amis et les grimaces. Je suis seul, comme un rocher au milieu de la mer. Mes perpétuels travaux ne sont du goût de personne. Ma pauvre sœur Laure se fâche de ne pas me voir. Je veux triompher du reste de misère qui m'enveloppe et je n'ai pas été fort, constant et courageux pendant cinq ans, pour faillir la sixième année.

Si j'ai un mois à moi dans le commencement de l'année, vous I 14

no vous fâcherez pas de me voir apporter à la gentille Anna ses étrenoes moi-môme, puisque les douanes sont si méchantes. J'aurais bien du plaisir à faire cinq cents lieues pour venir dîner avec vous. Mais il faut tant de travail pour atteindre à ce résultat que je ne vous en parle que comme d'une de ces impossibilités qui me piquent au travail et me font redoubler de courage ; il en reste quelque chose. L'Absolu n'a été fait qu'avec un espoir de ce genre. La transaction avec Gosselin m'a emporté le fruit de cet opiniâtre travail. Oh! vous ne me connaissez pas ! Il y a dans vos lettres de ces plaintes, de ces doutes, de ces accusations polies qui me désespèrent.

Le Père Goriot est une belle œuvre, mais monstrueusement triste. 11 fallait bien, pour être complet, montrer un égout moral de Paris, et cela fait l'effet d'une plaie dégoûtante.

Mercredi 26.

Il faut vous dire qu'hier (ma lettre a été interrompue), j'ai copié votre portrait de mademoiselle Céleste et j'ai dit à deux juges assez désespérants :

— Tenez, voici un croquis que j'ai jeté sur le papier. Je voudrais peindre une femme dans cette donnée et la lancer sur le cours de la vie à travers tel et tel événement.

Savez-vous ce qu'on m'a dit? « Relisez donc ce portrait!... » Alors ils m'ont dit :

— Voilà votre chef-d'œuvre. Vous n'avez jamais eu ce laisser-aller d'écrivain qui indique la force cachée.

— Ah ! ah ! ai-je répondu en frappant mon front, cela sort d'un front d'analyste l

Je me mets à vos genoux pour cette violation ; mais j'avais ôté ce qu'il y avait de personnel. Battez-moi, grondez-moi, mais je n'ai pu me refuser à savourer cette louange et j'ai goûté le plus grand des plaisirs, celui d'entendre louer secrètement une personne, qui reste inconnue, à laquelle on porte une vive affection. C'est jouir deux fois.

Je suis convaincu de l'immense supériorité de votre esprit et suis confondu de vous avoir trouvé tant de grâces féminines, en vous

trouvant ce caractère de force qu'a madame Dudevant et qu'avait madame de Staël, et je dis cela bien haut pour que vous ne vous mettiez pas petite près de celte grande flèche que vous m'avez tant vantée. L'opinion que je manifeste sur vous est une opinion mûrie. Je suis ici loin du prestige de la présence. Je repasse impartialement vos discours, vos opinions, vos études, et je vous écris ces lignes avec une sorte de joie, parce que madame Carraud et madame de B... m'ont rendu les femmes bien petites, qu'en fait de grâce, d'aménité, de science cachée sous la frivolité des rires, je suis grand connaisseur, pour avoir dégusté ces fleurs de la femme avec amour, et que ce que je vous dis est consciencieux et vrai. D'ailleurs, vous êtes trop grande dame pour en être orgueilleuse. Ce dont vous devez être fière, c'est de votre bonté, de ces qualités qu'on n'acquiert que par la pratique des vertus chrétiennes dont je ne me moque plus.

Pardonnez-moi le décousu de mes lettres, l'incomplet de ma phraséologie. Je vous écris la nuit avant de me mettre à l'ouvrage. Mes lettres sont comme une prière faite à un bon génie.

Allez donc au Prater avec M. de Hanski 1 Mon Dieu, vous foulez au pied le monde et vous ne mettriez pas en lumière ce qui est bien?

Ah ! mais il faut que je vous dise que la littérature voyant ma canne, mes boutons travaillés, a décidé que j'étais le Benjamin d'une vieille anglaise, Lady Anelsy (j'écris mal le nom), que j'ai rencontrée chez madame d'A... et qui est aux Italiens à deux loges de la mienne (elle me sépare de madame Delphine P...), et à laquelle j'adresse un salut. J'ai répondu à des amis (de ces amis qui sont des tigres sous une enveloppe de tourterelle), qu'en effet ne pouvant porter les traits de la vieille Lady dans mon cœur je les avais fait graver sous la pomme de ma canne I Vous ne sauriez croire les ravages que font mes meubles meublanls. J'ai bien plus de succès ainsi que par mes œuvres. Voilà Paris !

Mon dîner? Mais 41 a fait fureur. Bossini a déclaré qu'il n'avait rien vu, mangé ni bu de mieux chez les souverains. Ce dîner a été étincelant d'esprit. La belle Olympe a été gracieuse, sage et parfaite. Lautour-Mézeray a été l'homme le plus spirituel ; il a éteint le feu croisé de Bossini, Nodier et Malitourne par l'artillerie

d'une verve incroyable. Le maître a été l'humble allumeur qui, dans un feu d'artifice, va mettre le feu à chaque soleil. Ecco.

Je vous avais bien dit que V Absolu vous étonnerait; eh bien, vous concevrez encore moins le Père Goriot. Puis, après, viendra la fm glorieuse de Séraphita. Jamais imagination n'aura été dans de plus différentes sphères. Je ne parle pas de Birotteau le parfumeur ni des Mémoires d'une jeune Mariée, ce sera pour soutenir le combat par des troupes fraîches.

Savez-vous pour qui ces succès? Eh bien, je veux que vous entendiez mon nom glorieusement, respectueusement prononcé. Je veux vous donner les jouissances de l'amitié les plus douces ; je veux que vous vous disiez : « Il riait comme un enfant à Genève et il faisait des campagnes en Chine! » Car vous croyez que c'est un moraliste, un travailleur, un sournois, un que sais-je ! Eh bien, c'est un enfant qui aime les cailloux, qui dit des bêtises, qui en fait, qui lit Go^/ta, qui fait des patiences et qui faisait rire M. de Hanski.

Genève est pour moi comme un souvenir d'enfance ; là j'ai quitté ma chaîne; là j'ai ri sans me dire : demain ! Je me souviendrai toujours d'avoir essayé de danser un galop dans le long salon de Diodati, dans le salon où se grisait Byron. Et la campagne de la Bellotte ! Il ne faut pas que je pense trop à cela ; j'irais à Vienne ! J'ai tant de superstition, tant de vénération pour les gens avec lesquels je peux être moi ! Comment cela est-il venu entre nous ? Je n'en sais rien, mais cela est. Je parlerais de mes chagrins, de mes joies devant vous et M. de Hanski, et je ne suis moi-même ici qu'avec madame de B... et ma sœur. Probablement que vous êtes beaucoup ma sœur et que vous ressemblez beaucoup plus à la première aussi. Enfin, dans ce moment, je voudrais pouvoir vous dire honnêtement les plus gracieuses douceurs, vous envoyer, cueillies une à une dans les champs de l'amiliô, les plus jolies fleurs, celles qui peuvent vous plaire ; car je ne veux plus jamais un moment être dans votre disgrâce. Dunque, je ferai prochainement partir un paquet à votre adresse, sans passer par la Chine de Sina; vous baiserez la sublime Anna au front de ma part. Si vous l'ordonnez, Lucullus rentrera dans la peau de Diogèneafin

de ne pas lire ces mots : Vos allures de Lucullus retarderont votre liberté.

Je dîne aujourd'hui avec l'un de ceux qui ont pris Alger, l'intendant général Denniée, qui depuis trois ans est épris d'une admirable créature (un peu bestiole), mademoiselle Amigo, du Théâtre Italien. Là, vient Rossini, en déshabillé, point moqueur. Hier à la première représentation d'Erani, opéra italien ^ Olympe me disait en ^me montrant Rossini :

— Vous ne sauriez imaginer combien l'âme de cet être-là est belle et sublime, combien il est bon, et jusqu'à quel point il l'est. Pour pouvoir réserver son cœur et ses trésors à celle qu'il aime, il s'enveloppe de moquerie aux yeux des autres ; il se fait des piquants.

J'ai pris la main de Rossini et la lui ai serrée avec bonheur.

— Mon maestro, lui ai-je dit, nous pouvons alors nous comprendre.

— Et vous aussi donc, a-t-il dit en souriant.

J'ai baissé la tête, puis je lui ai montré tout ce brillant Paris qui était là en lui disant :

— Jeter ses diamants et ses perles à cette boue !

Et mes regards ont précisément tombé sur la loge de Delmar !

Lundi, 1er décembre.

Ma lettre est restée huit jours sur, dans, dessous, le Père Goriot. J'ai eu mille tracas d'argent, mais je m'en tire. Je n'ai jamais été si puissant par ma ferme volonté de me tirer d'affaire. Encore quelque mois et je serai sauvé.

Depuis quelques jours il m'est arrivé un petit bonheur. Après raille instances et après avoir essuyé un non pendant trois ans, l'on consent à me vendre la Grenadière ^. Ainsi j'aurai une studieuse retraite, et les meubles, les livres, l'arrangement que je ferai me

1. Par Gabussi; représenté pour la première fois le mardi 25 novembre 1834, cet opéra, bien qu'exécuté par Rubini, Tamburini et Julia Grisi, tomba complètement et n'eut que trois représentations.

2. L'habitation que Balzac a célébrée et qui se trouvait près dp Saint-Cyr, en Touraine, près les bords de la Loire.

resteront. Je pourrai demeurer là six mois incognito, sans voir personne. Me voilà très heureux, autant qu'une chose matérielle peut rendre heureux.

Vous serez bien lière du Père Goriot. Mes amis prétendent que ce n'est comparable à rien, que c'est au-dessus de toutes mes précédentes compositions.

Que puis-je vous envoyer que vous ne connaissiez bien ? Toutes les fleurs les plus fraîches, les plus coquettes d'une amitié vraie, profonde. Savez-vous que je suis inquiet sur ce que votre dernière lettre me dit relativement à cette profondeur de cœur où nul homme ne doit arriver? Ce peu de mots me fait croire que vous ne me connaissez pas bien, et cela me chagrinerait, parce que vous ne m'aimeriez pas autant que je puis l'être, si j'étais mieux connu. Mon Dieu ! je suis l'objet de mille calomnies plus ignobles les unes que les autres et je n'y fais pas plus d'attention que celui qui est audessus du Jura n'écoute Pictet. — Mon mérite? Mais un mot de vous, il met l'alarme dans toute ma cervelle, dans mon cœur!

Allons, adieu. Voici huit jours que je cause avec vous. Je vais vous écrire un peu plus régulièrement. Les médecins ont obtenu que je changeasse ma vie. Je vais maintenant me coucher à minuit, me lever à six heures du matin, travailler depuis six heures du matin jusqu'à trois heures après midi. J'aurai de trois heures à cinq heures pour mes plaisirs et je vous écrirai un petit mot. Puis il m'est ordonné d'aller et venir et me distraire de six heures à minuit. Ecco.

Mon Dieu, j'éprouve à quitter la plume, quand elle cause avec vous, la même difficulté que j'éprouvais à m'en aller de la maison Mirabaud, quand le maître me contraignait à partir en allant se coucher.

Allons, readieu, vous que l'on ne peut pas quitter. Mille gentillesses à Anna. Mes amitiés à M. de Hanski, si vous ne gardez pas tout pour vous. Ne m'oubliez pas auprès de vos compagnes de voyage.

Je vous écrirai un mot dans trois ou quatre jours pour vous aviser du paquet. N'oubliez plus de m'écrire ; écrivez-moi souvent, h moi qui n'écris qu'à vous. Je me mets à vos pieds.

A MADAME HANSKA, A VIEN-NE

Paris, lundi 15 décembre 1834.

Oh ! voici bien longtemps que je n'ai vu votre écriture ! Suis-je donc retombé dans votre disgrâce? Ne m'en voulez pas de mes longues lettres écrites par intervalles. Je puis vous donner, vous offrir un jour çà et là; c'est le jour de répit que je trouve au milieu de mes longs combats. C'est le moment où, pauvre colombe sans rameau, je me pose les pieds auprès d'une source vive, la source où l'on trempe son bec altéré dans l'eau pure des affections.

Oui, tout s'est agrandi, le cirque et l'athlète. Pour faire face à tout, il faut que j'imite le soldat français des premières campagnes d'Italie : ne jamais reculer devant les impossibilités, et trouver dans une victoire le courage de rebattre le lendemain l'ennemi!

Je vous enverrai à la fois les deux premières livraisons des Études philosophiques, le Père Goriot et Séraphita. Tout cela sera fini en même temps. J'ai encore une vingtaine de jours de travaux constants. La semaine dernière, je n'ai pas pris en tout dix heures de sommeil. Aussi, hier et aujourd'hui ai-je été comme un pauvre cheval fourbu, sur le flanc, dans mon lit, ne pouvant rien faire, rien entendre. En effet, le premier article du Père Goriot a fait quatre-vingt-trois pages de la Revue de Paris, ce qui équivaut à un demi-volume in-octavo. Il a fallu corriger à trois reprises différentes ces quatre-vingt-trois pages en six jours. Si c'est une gloire, moi seul puis faire ce tour de force. Mais je n'en dois pas moins conduire mes autres travaux, les Études de Mœurs et les Études philosophiques.

Pardonnez-moi donc l'irrégularité de ma correspondance. Aujourd'hui, un flot, demain, un autre m'emportent. Je me brise contre un rocher, je me relève et vais à un autre écueil. Ce sont de ces

luttes que vous ne pouvez jamais apprécier. Personne ne sait ce que c'est que de changer de l'encre en or !

J'ai commencé à trembler. J'ai peur que la fatigue, la lassitude, l'impuissance ne me prennent avant que j'aie édifié mon œuvre. 11 me faudrait, de loin en loin, de bons petits mois passés hors de France, de grandes distractions, et les plus grandes viennent du cœur, n'est-ce pas?

D'ailleurs, le Père Goriot est un de ces succès inouïs ; il n'y a qu'une voix : Eugénie Grandet, l'Absolu, tout est surpassé. Je n'en suis cependant qu'au premier article, et le second surpasse bien le premier. Tieuilles a fait rire. Je vous renvoie ce succès.

Mais vous, que devenez-vous? Comment, pas de lettres? Comment, rien? Oh! cela est mal, très mal, bien mal. Encore quelques jours et j'espère que mes travaux auront pour récompense de vous faire jeter mon nom à l'oreille comme un reproche. J'ai cru que vous me jetteriez périodiquement un sourire, une lettre, une gracieuse rosée de paroles écrites pour rafraîchir le front, le cœur, l'âme, la volonté de votre mougik. Eh bien, entre vous et moi, qui dispose de son temps? Vous. Qui écrit le plus souvent? Moi. J'ai plus d'affection, mais c'est naturel ; vous êtes plus aimable, et j'ai bien plus de raisons pour vous porter de l'amitié que vous n'en avez pour m'en accorder. Il n'y a qu'une chose qui plaide pour moi : c'est le malheur, la misère, le travail, et, comme vous devez avoir toutes les compatissances de la femme et de l'ange, vous devriez un peu plus penser à moi que vous ne le faites. Aussi, là, ai-je raison. Vous devriez, en conscience, m'écrire tous les huit jours et ne pas vous fâcher si, parfois, je ne vous écris que deux fois par mois. Cette vie torrentueuse est mon excuse. Quand je serai libre, vous me jugerez. Oui, pardonnez beaucoup à qui aime et travaille beaucoup. Comptez-moi pour quelque chose les nuits passées, les jours consumés sans plaisirs, sans distractions. J'ai été invité par madame Mitgislas***, mais je n'ai pas accepté; je n'ai pas le temps ni le vouloir. Le monde donne si peu de chose et veut tant de choses ! J'y suis si mal à l'aise ! Je suis si gêné en recevant de sots compliments, et les vrais sons du cœur sont si rares !

Depuis que je ne vous ai écrit, il n'y a eu que du travail dans

ma vie; quelques bonnes petites débauclies de musique l'ont entrecoupée. Nous avons ici Mosé, la Sémitmnide, montés et exécutés comme ces opéras ne le seront jamais, et, chaque fois que l'on donne ou l'un ou l'autre, j'y vais. Ce sont mes seuls plaisirs. Je ne me mêle en rien de la politique. Je dis, comme je ne sais quel grammairien : quoi qu'il arrive, j'ai six mille verbes conjugués. J'apporte, comme une fourmi, chaque jour un brin à mon tas. Il y a des jours où le souvenir de l'île Saint-Pierre * me donne des frénésies; j'ai soif d'un voyage; je me débats dans mes chaînes. Puis, le lendemain, je pense que j'ai cinquante ducats à payer à la fin du mois, et je me remets au travail !

M'aimerez- vous en longs cheveux? Tout le monde ici me dit que je suis ridicule ainsi. Je persiste; ils ne sont pas coupés depuis mon doux Genève. Pour que vous sachiez ce que veut dire mon doux Genève, il faudrait que vous connussiez la caricature de Charlet sur mon doux Falaise : un conscrit sur le Mont-Blanc, ne voyant pas un pommier, et l'appelant : Terre de malheur!

En ce moment, je travaille à deux choses : la Fleur des Pois et Melmoth réconcilié; puis j'ai aussi la contre-partie de Louis Lambert : Ecce Homo, et la fin de l'Enfant maudit, outre celle de Séraphita, qui vous appartient, et celle du Père Goriot, qui finira l'année 1834, comme la fin de Séraphita la commencera.

Vous comprenez que tout est bien employé, nuits et jours, d'autant que j'ai les épreuves de mes réimpressions qui vont toujours. Sandeau est épouvanté. Il dit que la gloire ne peut pas payer ces travaux-là, qu'il aimerait mieux mourir que de s'y livrer. Il ne me porte pas d'autre sentiment que celui de la pitié qu'on accorde aux malades.

Je vous verrai sans doute à Vienne. J'ai bien solidement arrêté avec moi-même d'y aller en mars, afin de pouvoir faire une reconnaissance des champs de batailles d'Essling et de Wagrara. Je partirai après le carnaval.

Vous ai-je dit que j'aurai la Grenadière ?

Mon Dieu! je reviens sur votre silence; vous ne savez pas combien je suis inquiet de vous, de votre petite, de M. de Hanski.

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