Sur le lac de Bienne
Il VOUS coûterait bien peu de me dire : nous allons bien et Ton pense à vous.
Allons, il faut vous dire adieu, vous envoyer mille gracieuses pensées, vous prier d'offrir mes obéissances à M. de Hanski, et de garder mes hommages à vos pieds. Je vous écrirai dans trois ou quatre jours un peu plus longuement.
Amitiés sincères.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, lundi 22 décembre 1834 — dimanche 4 janvier 1835.
J'ai eu le bonheur de recevoir deux lettres de vous à quelques jours de distance, pendant que vous receviez sans doute les deux miennes. Je reviens à mes moutons en prétendant que vous pouvez m'écrire régulièrement, et qu'il ne vous est pas permis de m'ôter mon soleil.
Bah ! je n'ai plus revu, ni K..., ni P.... De quoi me grondez- vous ? ÎNe prenez pas mes ombres chinoises pour des réalités !
Tout est bien changé depuis ma dernière lettre. Hélas ! j'ai eu l'ambition de me trouver près de vous pour le 26 janvier, et je me suis mis à travailler dix-huit heures, me levant à minuit, me couchant à six heures du soir. J'ai soutenu cela pendant quinze jours, depuis ma dernière lettre jusqu'au 31 décembre; puis j'ai risqué une insomnie ; voici que je sors d'un sommeil de dix-sept heures, pris à plusieurs reprises, ce qui m'a sauvé. Ce que le public y gagne? Le Père Goriot, dont ces stupides Parisiens raffolent. Voici le Père Goriot mis au-dessus de tout.
J'attends que j'aie fini Séraphila pour Vous envoyer d'un coup et le manuscrit de Séraphita, dans sa reliure de drap et de soie comme vous l'avez voulue, simple et mystérieuse comme ce livre, puis le
manuscrit du Père Goriot avec le Père Goriot imprimé, puis ma première livraison à' Études philosophiques, puis la quatrième des Études de Mœurs. Travaux de géant, dont vous connaissez d'ailleurs le principe.
Ainsi donc, au moment où vous me félicitiez de reprendre une vie convenable, je succombais à la fatigue, et je vais m'y replonger, car cette semaine la Revue de Paris doit contenir la fin du Père Goriot et j'ai cent onze pages de la Revue à faire ! Vous comprenez qu'il n'y a eu ni monde, ni allures ingrates ! Je n'ai. Dieu merci, aucune obligation mondaine. J'ai refusé les invitations P..., tout.
Permettez-moi de faire une pause pour vous parler de Lormois, puisque vous y êtes revenue. Je vous dis trop franchement les moindres détails de ma vie monastique, pour que vous soyez sûre qu'il n'y a rien au delà. J'ai fait là une chose de politesse, voilà tout.
Le Père Goriot est encore une surprise que je vous ménage, dans le genre de V Absolu, quoique ces deux œuvres soient différentes comme la Chine et le Groenland. Elles sont de la môme force. Seulement, dans mon désir de conquérir vingt cinq jours de liberté, j'ai fait le Père Goriot en vingt-cinq jours. Mais il s'est étendu. Ce ne sera fini que le 11 janvier. Je ne puis pas m'en aller sans finir Seraphita, que la Revue me demande à genoux, et sans satisfaire madame lîéchet. Adieu mes chères, mes blanches, mes ravissantes espérances! Non, je ne puis être en janvier à Vienne I Mais peut-être y serais-je en février, le jour où je quittai notre bon Genève. J'oublierai un an, et je tâcherai de croire que la veille je vous ai vue.
D'ailleure, voici mes travaux qui commencent à être un peu mieux payés. Le Père Goriot me vaut sept mille francs, et comme il rentrera dans les Études de Mœurs avant quelques mois, on peut dire qu'il me vaudra mille ducats. Ohl je suis bien profondément humilié d'ôtre si cruellement attaché à la glèbe de mes dettes, de ne pouvoir rien faire, de ne pas avoir la libre disposition de moi-même 1 Ce sont, jour et nuit, des larmes amères versées dans le silence; ce sont des douleurs inexprimables, car il faudrait connaître la puissance de mes désirs pour connaître celle de mes regrets.
Vous vous fatiguez donc à aller dans le monde, vous fleur de solitude, et si belle d'inexpérience mondaine 1 Votre lettre m'a mis
toute la société de Vienne dans ce cabinet où je travaille sans relâche. Je suis devenu mondain avec vous.
Hélas ! je suis atteint d'une douleur qui s'étendra sur toute ma vie. Je suis allé voir pour deuxjows (comprenez-vous quelle est la furie de mes travaux?) madame de B... qui est à dix-huit lieues de moi. J'ai été témoin d'une crise affreuse. Je n'en puis plus douter, elle est atteinte d'un anévrisme au cœur. Cette vie si précieuse est perdue. A tout moment la mort peut m'enlever un ange qui a veillé sur moi pendant quatorze ans, une fleur de solitude aussi, que jamais le monde n'a touchée et qui était mon étoile. Mes travaux ne vont pas sans pleurs ! Les soins qu'elle réclame jettent aussi de l'incertitude sur le temps dont je pourrais disposer, quoiqu'elle-môme se joigne au médecin pour me conseiller de fortes distractions. Elle pousse l'amitié jusqu'à me cacher ses souff'rances; elle veut être bien portante pour moi. Vous comprenez que je n'ai pas tracé Claës pour faire comme lui ! Grand Dieu ! quels changements se sont faits en deux mois chez elle ! J'en ai été attéré. Se trouver presque fou de chagrin et se voir condamné au travail ! Perdre cette noble et grande partie de ma vie et vous savoir si loin, c'est à se jeter dans la Seine! L'avenir de ma mère, qui repose sur moi, et cette espérance qui brille loin, bien loin, sont deux branches auxquelles je me suis cramponné. Aussi vos grondes à propos des K..., et des P..., et de ma dissipation m'ont-elles fait tristement sourire. J'ai néanmoins serré votre lettre près de mon cœur, avec cette profonde sensation d'égoïsme qui nous fait serrer le dernier ami qui nous reste. Vous serez, si cette personne m'était enlevée, la seule et unique personne qui m'ait ouvert son cœur. Vous seule connaîtrez le Sésame, car le sentiment de madame Carraud d'Issoudun est en quelque sorte le double de celui de ma sœur. Elle a quasi remplacé celle que j'ai perdue i.
Vous ne saurez jamais avec quelle puissance de cohésion je me suis rejeté dans les souvenirs de cette amitié, quoique jeune, on pleurant ces jours-ci sur un sentiment que la mort va briser pour en laisser chez moi tous les liens.
La lecture du deuxième article du Pèi'e Goriot a fait tant de plaisir
1. Sa sœur Laurence, mariée à M. de Montzaigle, et morte jeune.
à madame de B..., qu'elle a eu une crise de cœur. Ainsi, moi, qui ne soupçonnais pas la gravité du mal, j'ai été la cause innocente d'une douleur !
Je vous avais commencé une lettre toute gaie, après avoir reçu votre lettre du 12 qui m'est arrivée ici le 22 ; je l'ai jetée au feu. Cette gaieté me faisait mal. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? cette pudeur de sentiment, vous, si semblable à elle ! Vous en qui j'ai retrouvé tant d'idées, de noblesses, de grâces, de celles qui m'ont fait nommer cette personne : ma conscience !
Entre cette douleur, et la lumière lointaine que j'aime, que sont les hommes, le monde ! 11 n'y a de possible que le travail constant auquel je suis adonné, ce travail, mon sauveur, qui me donnera la liberté, qui me rendra mes ailes. J'ai tressailli en lisant votre raisonnement : pas de lettres, il vient. Cette idée devait vous arriver ; j'en ai été trop souvent tourmenté. Il me prend des rages périodiques de tout laisser là, de m'enfuir, de monter en voiture ! Puis, les chaînes retombent ; je vois l'épaisseur de mon cachot. Si je viens vou3 voir ce sera certes une surprise, car je ne puis plus rien décider à cet égard. 11 faudrait aussi avoir fini pour madame Béchet la cinquième livraison, terminé la deuxième des Études philosophiques de Werdet, fini Séraphita, pourvu à l'argent nécessaire ici pour payer en mon absence, et je n'ai pas un seul ami à qui demander un liard ; il faut tout tirer de mon écritoire. Là est mon Potose; mais pour l'exploiter il faut dépenser des nuits et y perdre ma santé. La misère est une horrible chose. Elle fait accuser notre cœur, elle dénature tout. Il faut, quant à moi, que le talent ou la puissance d'écrire, soit aussi ponctuelle que le sont mes échéances. Il ne faut être ni malade, ni souffrant, ni mal disposé. Il faut être, comme le balancier de la Monnaie, de bronze et d'acier, et frapper toujours 1 Et cependant je n'existe que par le cœur. Aussi soufTrai-jel Oh! je souffre autant que peut souffrir une créature toute d'indépendance, de sentiment, ouverte au bonheur, qui gémit comprimée par la pesanteur ferrugineuse de la chaîne sous laquelle me brise la nécessité !
A pareille époque, il y a un an, j'étais sans ma chaîne, j'étais loin de mes ennuis, près de vous. Quel retour vers le passé î Je ne croyais pas pouvoir me tirer d'affaire, j'étais msouciant de mes
dettes. Aujourd'hui, je crois à ma libération, j'y touche. Encore six mois de sacrifices et je suis sauvé, je redeviens moi, je suis libre ! J'irai manger avec vous le premier morceau de pain qui m'appartiendra, qui ne sera pas trempé de larmes, d'encre et de travail !
Je voudrais ne pas vous attrister, je voudrais vous dire que, si je suis oppressé, je sens aussi vivement le bonheur qu'il y a à pouvoir le dire. Mais vous me négligez comme si vous n'étiez rien pour moi ; vous m'écrivez peu. Pourquoi ne me donnez- vous pas à moi, à moi seul, un jour de la semaine employé à m'écrire? Supposez que je sois à Vienne, que je vienne vous voir tous les dimanches, moi pauvre ouvrier, vous me donneriez ce jour. Eh bien, je vous jure que si je ne suis pas à Vienne en corps, j'y puis être en pensée. Écrivez-moi donc ce jour. J'aurai une lettre tous les huit jours, une fois l'enroulement des lettres établi. Je vous répondrai. Vous n'avez pas écrit une seule lettre à laquelle je n'aie aussitôt répondu. Ce me sera de quelque allégement à ma vie. Faites cela 1 Ne soyez pas visible ce jour-là. Ne serez- vous pas en compagnie ?
Je ne vous enverrai pas spécialement des vœux à cause du premier jour de l'an. Ces vœux, je les fais tous les jours et pour vous et pour les vôtres.
Décidément je mets à la diligence pour vous aujourd'hui ia première livraison des Études philosophiques, afin que vous n'attendiez pas, et que vous soyez toujours au courant de mes travaux. Vous devinerez facilement que l'Introduction m'a autant coûté qu'à M. Davin, car il a fallu le scrinetter et le recorriger jusqu'à ce qu'il eût exprimé convenablement ma pensée *.
Je ne sais pas si l'on reçoit la Revue de Paris à Vienne. Vous avez dû y voir une Lettre de moi aux écrivains de notre siècle où j'expose nos malheurs. Si vous ne l'aviez pas, écrivez-le-moi ; je vous en enverrais un exemplaire avec l'envoi des manuscrits de Séraphita et du Père Goriot, que j'espère vous faire vers la fin de janvier.
La fin de Séraphita est une œuvre d'une grande difficulté. Les Allemands ont envoyé ici des traducteurs pour l'avoir toute chaude.
Allons, adieu; à bientôt du moins, Vous ne me laisserez plus sans lettres, ou je me croirais abandonné pour ce monde, qui ne
1. Introduction recueillie dans Vllistoire des Œuvres de IL de Baltnc, page 194,
VOUS donne rien. A qui croyez-vous que je puisse répéter vutre jugement sur M. Anatole de Tli. Vous croyez toujours que je vais et viens, que je suis du monde des oisifs. C'est une opinion enracinée dans votre esprit, et parce que vous allez ut venez, vous voulez que je sois votre complice de cette grande conspiration d'ennui.
Tous vos jugements sur Vienne m'ont été confirmés par Alphonse Royer qui y a séjourné. Grâce à vous je connais Vienne par cœur ; mais, tant que vous y serez, rien ne m'en dégoûtera, y fût-on cent fois plus betc, cent fois plus glouton. Ah! on y a encore des canapés réservés, et l'on n'y réserve rien dans le cœur !
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, vendredi 16 janvier 1835.
Malgré mes travaux constants, malgré les plus grands efforts et la volonté la plus intense, je n'ai pu terminer ce que je devais faire pour avoir la faculté de partir aujourd'hui, profiter de ce temps doux qui me rappelle l'hiver de Genève, et me trouver le 26 à Vienne. Tout s'y est opposé. La Bévue de Paris n'a pas voulu doubler ses numéros pour que le Père Goriot fût achevé. J'ai encore mes Cent Contes drolatiques sur les bras, et l'achat qu'on en doit faire est retardé de quelques jours. Je n'ai manqué à rien, mais les hommes m'ont manqué. Enfin, si j'ai terminé tout pour le milieu du mois de février, je me croirai très heureux, et j'aurai environ un mois pendant lequel le voyage sera pour moi la plus douce des nécessités.
J'ai cependant tout sacrifié, même le plaisir de vous écrire, à ce but! Aujourd'hui, j'ai encore, pour le dimanche 2o janvier, quatrevingts pages à faire pour la Revue de Paris. Vous recevrez encore, par la diligence, le manuscrit du Père Goriot et les deux volumes qui s'impriment sur les numéros de la Revue. Ici, tout le monde, amis et ennemis, s'accorde à dire que cette composition est supé-
rieure à tout ce que j'ai fait. Moi, je n'en sais rien. Il m'est impossible de la juger. Je suis toujours resté dans l'envers de la tapisserie. Mais vous me direz votre avis.
Maintenant, j'ai à finir V Enfant maudit et Séraphita, qui paraîtra dans les dix premiers jours de février. Puis, à finir la Fille aux Yeux d'or; puis à faire Sœur Marie-des- Anges. Sœur Marie-des^ Anges est un Louis Lambert femelle. Vous lirez cela. C'est une de mes moins mauvaises idées. Ce sont les abîmes du cloître révélés ; un beau cœur de femme, une imagination exaltée, brûlante, tout ce qu'il y a de grand, rapetissé par les pratiques monastiques, et l'amour divin le plus intense tué de manière que la sœur Marie arrive à ne plus comprendre Dieu, dont le goût et l'adoration l'ont amenée là. Puis j'ai à faire la Fleur des Pois et une contre-partie de Louis Lambert, intitulée : Ecce Homo.
Quand tout cela sera fini, et j'espère avoir terminé tout pour le 2o février, aurais-je gagné mon loisir? Ne me scra-t-il pas permis de déployer mes ailes et de tendre là où vous êtes ?
Je suis néanmoins bien fatigué, bien tourmenté, bien ennuyé, surtout des affaires d'argent. Ce fil, qui vous ramène à chaque instant d'en haut sur ce tas de boue, est insupportable ; il me scie le cou !
J'ai dîné chez madame Delphine P... ; mais je n'y ai rien laissé de mes sentiments. Il y avait une jolie petite créature qui est une princesse Galitzin, que j'ai fait rire en lui disant qu'il y avait une mauvaise pécore à Genthod ^ qui lui faisait bien du tort par la synonymie. Je n'ai trouvé madame Delphine ni affectueuse, ni bonne, ni grande dame. J'ai fait un retour rapide vers vous et j'ai brûlé de l'encens devant vous, en me rappelant quelques-unes de ces perfections dont vous ne voulez pas que je vous parle. Quelques intonations de voix de M. Mitgislas*** m'ont rappelé vaguement les vôtres et m'ont fait battre le cœur.
Que le monde est froid ! Je suis revenu joyeusement dans mon ermitage dont vous trouverez quelque jour, à Wierzchownia, le dessin, car ne m'avez- vous pas dit que vous étiez abonnée aux
1 . La princesse Caroline Galitzin, à laquelle Balzac a dédié plus tard : Un drame au Bord de la mer, et qui habitait à Genthod, en Suisse.
Maisons de personnages célèbres? Eh bien, j'y suis, ce qui ne prouve pas que je sois un personnage, ni célèbre, quand vous verrez quelles sottes gens on y célèbre.
Vous devez avoir maintenant mes cinq volumes in-douze. Vous y trouverez le Drame au Bord de la mer et Y Introduction de Félix Davin, puis des choses bien corrigées. Combien de patience ! La récompense est bien loin de moi ! Quand entendrais-je de ces bonnes petites phrases que vous dites si bien et qui feraient accepter des travaux plus écrasants encore que ne le sont les miens !
Une année sans vous avoir vue ! Que de fois il m'a pris l'envie de tout laisser là, de me moquer des cris, et de m'enfuir I Puis, je me disais que si vous m'en auriez su gré, vous m'en auriez peut-être aussi blâmé, et que ce qui nous rend dignes d'estime et nous fait grands, ne doit jamais nous faire moins amis, vous et moi ! Rassurez-moi, dites-moi que vous ne m'en aimez pas moins, quoique je n'aie pas su trouver en un an un mois. La preuve de ma réclusion est dans ce que j'ai fait et dont s'étonnent même les libraires. Cependant, il y a encore des gens qui disent : mais il ne fait rien 'paraître.
Tous ces travaux ne sembleront rien, tant qu'ils ne m'auront pas donné la liberté, l'indépendance. Quand je pense qu'il me faut encore six mille ducats et que, pour les avoir, il faut étaler six bouteilles d'encre sur vingt-quatre mains de papier, c'est à faire frémir.
On m'offrait hier douze mille francs des Mémoires d'une jeune Mariée. Mais je préfère les quatre mille de la Revue de Paris, et les quatre mille francs pour un mille d'exemplaires achetés par la librairie, que d'en mettre trois mille exemplaires sur la place publique. Je vous conte mes petites affaires.
Madame de B... va mieux; elle prétend que les mauvais symptômes ont cessé, mais je vais y aller pour m'assurer de la véracité de ce qui pourrait être un sublime mensonge dont je la sais capable. Pour me laisser porter mon fardeau, elle aura voulu m'ôter des inquiétudes et essuyer mes larmes. Oh 1 c'est un bel ange ! Il n'y a que vous qui la continuiez pour moi. Aussi, tous ces jours, pendant mes douleurs, mes yeux, mes espérances se tournaient-ils vers vous avec une force qui me ferait croire que vous avez dû m'entendre .
Oh! laissez-moi, à moi loin de vous, le triste privilège de vous dire combien votre amitié m'est douce, bonne et précieuse ! Quelle fierté elle me donne ici contre bien des pièges, et quel principe de constance travailleuse elle a jeté dans ma vie! Mais il me manque un collier sur lequel il y ait : Mougik de Paulowska !
Allons, adieu. Pensez un peu à qui pense toujours à vous, à un Français qui a tout le cœur dont vous êtes si vaines, passé le Danube, qui ne vous oublie pas, qui viendra vous montrer d'ici à quelque temps ses cheveux blancs et sa grosse face de moine soumis au régime du cloître ; un pauvre seul, qui regrette ses causeries, et qui voudrait vous faire jeter aux pieds mille glorieuses couronnes afin de vous dire qu'elles doivent vous servir de plancher, d'oreiller !
Allons, readieu. Mettez un baiser sur le front d'Anna, rappelezmoi au souvenir de ceux qui vous entourent et que j'ai eu le plaisir de voir. Ils me semblent tous heureux d'être auprès de vous. Enfin, rappelez à M. de Hanski son gai convive, qui a dû faire bien des provisions de bons rires, car il est bien triste depuis longtemps. Écrivez-moi toujours un petit peu ? Je ne sais pas comment il se fait que je n'ai rien reçu depuis dix jours. Le monde vous absorbe donc toujours? Hélas, votre mougik a été aussi un poco dans cette halle de faux sourires et de belles toilettes ; il s'est lancé chez madame Appony, car il faut que la maison de Balzac vive bien avec la maison d'Autriche et votre mougik a eu quelque succès. 11 a été examiné avec la curiosité que l'on prête aux animaux venus de loin. Ça a été présentations sur présentations, qui l'ont si fort ennuyé qu'il a été se colloquer dans un petit coin où il y avait des Russes et des Polonais. Mais ces noms sont si difficiles à vous dire qu'il ne peut vous en rien rapporter, sinon qu'il y avait là une dame fort laide, amie de madame de Hahn, et une comtesse Schouwalof, sœur de madame Jeroslas*** . Est-ce cela ? Le mougik ira là tous les quinze jours, si sa dame le lui permet.
Adieu donc ; je vous envoie mille vœux, pleins de vous, et de souhaits pour tous les vôtres.
t P.-S. — Parmi les autographes expédiés, vous ai-je envoyé déjà du
Bra S qui est un de nos sculpteurs actuels? C'est un homme curieux en ceci qu'il a été conduit au mysticisme par la perte d'une femme, et qu'il a été, pendant deux mois, l'évoquer sur sa tombe, et qu'il m'a dit l'avoir vue tous les soirs. Il s'est remarié. Phrase de Stendhal : « On se croit l'ami intime d'une femme dont on regarde le portrait en miniature ; on est si près d'elle 1 La peinture à l'huile vous rejette à une distance immense » . Que dirons-nous de la sculpture 1
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, lundi 26 janvier 1835.
J'ai reçu trop tard votre lettre pour envoyer à l'adresse Sina mes volumes. Mais mon envoi prochain sera fait au digne baron.
Aujourd'hui a été fini le Père Goriot. Spachmann en relie pour vous le manuscrit et, dans cinq à six jours, il s'acheminera vers Vienne, escorté de la Lettre aux Écrivains, puisque vous ne la connaissez pas.
Je pars demain pour huit jours, afin d'aller travailler dans le silence auprès de la chère malade. Elle va mieux, dit-elle; mais je n'en saurai quelque chose que quand j 'aurai passé cette semaine près d'elle.