Le docteur Nacquart
H. Voir le Journal du docteur Menière. 4 voL in-8, 1882. Calmann Lévy.
agitée. Chose bizarre ! M. de Fitz-James m'écrivait que le vieux prince de Metternich ne quittait pas cette histoire et dévorait mes œuvres. Laissons cela ; vous lirez Madame Jules et quand vous en serez à son testament, vous aurez quelque regret de m'avoir dit de brûler vos lettres. L'Histoire des Treize ^ a eu un succès extraordinaire dans ce Paris si insouciant et si occupé.
Pardonnez-moi mes griffonnages ; mon cœur et ma tête vont toujours plus vite que tout, et quand je corresponds avec une personne que j'aime, je deviens bien souvent illisible.
Je viens de lire et relire votre longue et délicieuse lettre ; que je suis heureux de vous voir faire le journal que je vous ai demandé ! Maintenant que cela est bien convenu entre nous, je vous confierai toutes mes pensées, les événements de ma vie, comme vous, les vôtres à moi. Votre lettre me fait grand bien. Mon pauvre artiste est un de mes amis; en ce moment, il parcourt les côtes de la Méditerranée, sans cela vous eussiez eu cette fois ma chambre ou mon petit salon. Je ne puis pas encore vous dire son nom ; mais il le mettra peut-être au paysage qu'il fera dans l'exemplaire du Médecin de campagne qui vous est destiné, et qui ne sera gui'^re prêt maintenant que pour l'automne prochaine. C'est un grand artiste, c'est un plus noble cœur, un jeune homme plein de volonté, pur comme une jeune fille pure. Il n'a pas voulu exposer cette année des études magnifiques. Il veut encore étudier deux ans avant d'apparaître, et je le loue de cette résolution. Il sera grand tout d'un coup.
Régnier, celui qui fait la collection des demeures des gens célèbres, est venu hier ici; ma maison sera (pour vous) dans la prochaine livraison, et, pour en finir avec le quartier, il mettra l'Observatoire, la partie où est M. Arago. C'est la partie que je vois ; elle me fait face.
J'espère faire paraître le Médecin de campagne d'ici à quinze jours. Voilà l'œuvre de prédilection. Mes deux conseils n'en entendent guère de fragments sans y verser quelques larmes. Et moi, que de soins, mais que d'ennuis! Le libraire ne voulait-il pas
1, Il ne s'agit ici que du premier épisode de V Histoire des Treize : Ferragus, chef des dévorants.
me faire assigner pour lui fournir le manuscrit plus vite? Et il n'y a que huit mois que j'y travaille, et, à tout le monde, ce délai mis en comparaison de l'œuvre semblera diabolique. Vous en aurez un exemplaire ordinaire dans lequel je veux que vous lisiez cette composition. Ne la demandez pas; attendez le livre portatif que je vous destine, outre le grand, je vous en supplie. Vous ne savez pas combien je tiens à ce que vous me lisiez dans un exemplaire que j'aurai choisi. C'est uû évangile, c'est une lecture de tous les moments. Je ne veux pas que le livre en lui-même vous soit indifférent ; il y aura pour vous une pensée, une caresse à chaque page.
Avant que je sache où vous adresser mes lettres, il se passera bien du temps ; je puis donc causer longuement avec vous. Demain je vous parlerai encore de votre lettre que j'ai là près de moi, bien près, et qui m'embaume. Oh ! comme un sentiment secret anime la vie ! comme il rend fier ! Si vous saviez quelle part vous avez dans mes pensées ! que de fois, dans ce mois de paresse, sous ce beau ciel bleu d'Angoulême, j'ai délicieusement voyagé vers vous, m*occupant devons, inquiet de vous, vous sachant malade, n'ayant point de réponse, m'abandonnant à mille folies. Je vis beaucoup par vous, trop peut-être; déjà trahi par une personne qui n'avaii que de la curiosité, mes espérances en vous ne sont pas dénuées d'une sorte d'effroi, de peur. Oh ! je suis bien plus enfant que vous ne pouvez le supposer.
Hier, j'.ai été voir madame Récamier que j'ai trouvée souffrante, mais prodigieusement spirituelle et bonne. J'ai su qu'elle faisait beaucoup de bien, et bien noblement, en se taisant et en ne se plaignant point des ingrats qu'elle rencontre. Elle a sans doute vu sur ma figure un reflet de ce que je pensais d'elle, et, sans se rendre compte de cette petite sympathie, elle a été charmante.
Le soir, j'ai été revoir (car je ne suis que depuis six jours à Paris) madame Emile de Girardin (Delphine Gay), que j'ai trouvée presque guérie de sa petite vérole. Elle n'aura point de marques. Il y avait des ennuyeux, je me suis en allé. Précisément l'un de ces ennemis de tout rire était ce bibliophile X..., dont vous me demandez des nouvelles. Hélas ! je vous aurai tout dit en un mot. Il a épousé une actrice, mauvaise lilie inconnue, de mauvaises mœurs, et qui, huit jours avant de l'épouser, avait envoyé à un de mes
camarades de classe, S..., le gérant du National, la note de ses dettes, comme pour lui jeter le mouchoir. Le bibliophile avait dit beaucoup de mal de cette actrice ; il ne la connaissait pas. 11 va dans les coulisses de l'Odéon, s'en amourache et, par vengeance, elle l'épouse; et la vengeance est bien complète : elle est le plus épouvantable tyran que je connaisse. Elle a repris ses allures d'actrice, et elle le domine. Il n'y a pas de talent possible dans de semblables circonstances. Il se dit bibliophile et ne sait pas ce cjue c'est que la bibliographie ; Nodier et les amateurs se moquent de lui. Il a besoin de beaucoup d'argent et il reste littérateur faute de fonds pour être banquier ou marchand de nouveautés. De là ses livres : le Divorce, Vertu et Tempérament, et tout ce qu'il fait. Il est le point culminant de la médiocrité. Par un de ces hasards qui tiennent du prodige, j'ai su qu'il s'est horriblement mal conduit avec une pauvre femme dont il avait entrepris la séduction, comme on entreprend une affaire. J'ai vu cette femme pleurant à chaudes larmes d'avoir été à un homme qu'elle n'estimait pas et qui était sans talent.
Sandeau vient de partir pour Tllalie ; il est au désespoir, je l'ai cru fou...
Quant à Janin, autre hélas!... Janin est un gros petit homme qui mord tout le monde. La préface de Barnave n'est pas de lui, mais de Réquct, un rédacteur du Journal des Débats, homme spirituel, sans conduite, qui s'était caché chez lui pour échapper à ses créanciers. Béquet est mon camarade de collège; il est venu, lui déjà vieillard par suite de ses excès, pleurer chez moi pour la première fois de sa vie. Janin lui avait pris une pauvre cantatrice dont lui, Béquet, faisait son bonheur. La Chanson de Barnave est de Musset, l'infâme chapitre du viol des filles de Séjan, est d'un jeune homme nommé Félix Pyat.
De grâce, laissez-moi libre de vous taire toutes ces choses quand elles seront par trop révoltantes. Tout cela court les oreilles dans les salons; il faut bien les entendre. Je vous en ai déjà bien dit sur H... ; eh bien 1 lui, marié par amour, ayant femme et enfants, s'est épris d'une actrice nommée J..., qui, entre autres témoignages de tendresse, lui a envoyé un mémoire de sept mille francs de blanchisseuse, et H... a été forcé de souscrire des effets pour payer ce billet doux ! Voyez-vous un grand poète, car il est poète, travaillant
pour payer la blanchisseuse de mademoiselle J...1 Ce n'est pas tout. Latouche est envieux, haineux, méchant : c'est un entrepôt de venin ; mais il est fidèle à sa foi politique, probe, el cache sa vie privée. Scribe est bien malade; il s'est usé à écrire.
Règle générale ; il y a peu d'artistes, de grands hommes qui n'aient leurs écarts. Il est difficile d'avoir un pouvoir et de n'en pas abuser. Puis, il y a des calomniés. Ici, sauf le mémoire de J.,,, qui est une chose que j'ai entendu dire, tout ce que je vous ai raconté sont des faits dont j'ai une connaissance personnelle.
Adieu, pour aujourd'hui, ma chère étoile ; je ne veux plus vous parler que de ce qui sera bien ou beau daas notre pays, car vous me paraissez bien mal disposée pour lui. Ne voyez pas nos verrues; voyez les amis malheureux et pauvres de Sandeau se cotisant pour lui donner l'argent nécessaire à son voyage d'Italie ; voyez les deux Johannot, si bien unis, si travailleurs, vivant comme les deux Corneille. Il y a encore de bons cœurs.
Adieu; je relirai ce soir vos pages avant de m'endormir, et demain, je vous écrirai ma journée. Aujourd'hui je corrige les quinzième et seizième chapitres de mon Médecin de campagne, et je signe un traité pour la publication des -Scène* de la Vie parisienne. Je voudrais savoir ce que vous faites au moment où je m'occupe de vous.
Pendant mon absence, il m'est mort un cheval que j'aimais; et il est venu trois belles inconnues pour me voir. Elles auront cru h du dédain. J'ai ouvert leurs lettres en arrivant. Il n'y avait pas d'indication ; c'était mystérieux comme des bonnes fortunes. Mais je suis exclusif; je n'écris qu'à vous, et le hasard a fait ma réponse à ces curieuses.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A NEUCHATEL
Paris, 19 juillet -8 août 1833.
Vous n'avez été ni oubliée, ni moins aimée ; mais vous avez été un peu oublieuse. Vous ne m'avez pas écrit combien de temps vous restiez à Vienne, de manière à ce que je susse si ma réponse vous y trouverait. Puis vous avez écrit si peu lisiblement le nom du correspondant, que je l'écris encore avec la crainte qu'il n'y ait quelque malentendu.
Cela dit, je vous ai écrit plusieurs lettres que j'ai brûlées par peur de vous déplaire, et je vais vous résumer, en peu de mots, ma vie depuis quelque temps.
Un odieux procès m'a été suscité par le libraire, à propos du Médecin de campagne. L'ouvrage est fini aujourd'hui, 19 juillet, et va être vendu par un libraire que commettra le tribunal. Quant à ce livre, j'y ai enterré, depuis que je ne vous ai écrit, plus de soixante nuits. Vous le lirez, vous, mon ange lointain, et vous ]^ :■ verrez ce qu'il y a de vie et de cœur dépensés dans cet ouvrage, dont je ne suis pas encore très content.
Mon travail m'a tant absorbé que je n'ai pu vous donner que mes pensées ; je suis si fatigué, et pour moi la vie est si déserte ! Le seul sentiment d'apparence vraie qui pointe dans ma vie actuelle est à mille lieues de moi ! Ne faut-il pas toute la puissance d'une âme de poète, pour y puiser des consolations, pour se dire, après tant de travaux : « Elle frémira de joie en voyant que son nom m'a occupé, qu'elle était présente à ma pensée, et que ce que je pensais de plus beau, de plus noble, de la jeune fille, j'en ai chargé son nom * ? d Vous verrez en lisant ce livre que vous étiez dans mon âme comme une lumière.
1. La jeune fille aimée par Bcnassis (le Médecin de campagne) s'appelle Evelina.
Je n'ai rien à vous mander de moi, car je suis resté nuit et jour travaillant, sans voir personne. Cependant quelques femmes inconnues sont venues frapper à ma porte, m'ont écrit. Mais je n'ai pas l'âme banale, et, comme dit la dilecta : « Si j'étais jeune et jolie, je viendrais, je n'écrirais pas. » J'ai donc mis tout cela au néant. Il y avait de vous beaucoup dans cette réserve féminine. Une couronne du genre de celle h laquelle j'aspire se donne tout entière ; elle ne se partage pas.
Allons, encore quelques jours, quelques mois de travaux, et j'aurai achevé l'une de mes tâches; j'irai prendre quelque repos, rafraîchir ma cervelle par un voyage : quelques amis m'ont déjà proposé l'Allemagne, l'Autriche, la Moravie et la Russie. Non so. J'ignore encore ce que je ferai. Vous êtes si despotique dans vos ordres que j'aurais peur de passer près de vous; il y aurait un double danger pour moi.
Vos lettres me ravissent; vous vous faites aimer de plus en plus; mais cette vie qui va sans cesse vers vous, se consume en efforts sans revenir à moi plus riche. S'aimer sans se connaître est un supplice.
1er août.
Douze jours d'intervalle sans avoir pu reprendre ma lettre ! Jugez de ma vie. C'est un combat perpétuel, sans relâche. Les misérables ! Ils ne savent pas ce qu'ils dévorent de poésie.
Mon procès se juge demain. L'Europe littéraire a cité la vie de Napoléon récitée par un soldat de la garde impériale dans une grange à des paysans (un des morceaux capitaux du Médecin de campagne.) Bah ! Voici des spéculateurs qui depuis huit jours me volent, l'impriment sans ma permission, et voici vingt mille exemplaires de ce fragment vendus. Je pourrais faire sévir la justice, mais c'est indigne de moi. Ils ne disent ni mon nom, ni celui de mon œuvre ; ils m'assassinent et se taisent, ils me volent ma gloire et mon pécule, à moi, pauvre ! Vous lirez un jour ce gigantesque morceau, qui fait pleurer les plus insensibles, et que cent journaux ont reproduit. Des amis m'ont dit que d'un bout à l'autre de la France il y a eu un cri d'admiration. Que sera-ce donc pour l'œuvre entière !
Je VOUS joins ici un morceau d'une ancienne lettre que je n'ai pas entièrement brûlée.
Depuis le 19 du mois dernier, je n'ai eu que chagrins, anxiétés, travaux. Pour achever cette petite lettre, je prends sur une nuit, et je la considère comme une douce récréation.
Je vais partir dans huit jours pour la campagne, afin d'achever dans le calme le troisième dizain des Cent Contes drolatiques, et un grand roman historique nommé le Privilège. Toujours des travaux. Vous pourrez, je crois, sans rougir, vous permettre le troisième dizain ; il sera presque chaste.
J'attendrai certes avec anxiété votre lettre relative au Médecin de campagne\ Écrivez-moi vite ce que vous en penserez ; dites-moi vos émotions.
Mon Dieu, je voudrais bien vous raconter mille pensées ; mais il y a quelqu'un d'impitoyable qui me pousse et me commande. Soyez généreuse, écrivez-moi, ne me grondez pas trop d'un silence apparent, car mon cœur vous parle. Si quelquefois une étincelle flambe dans votre bougie, le soir, prenez cette petite lueur comme une annonce des pensées de votre ami. Si votre feu pétille, pensez à moi qui songe à vous souvent, et déplore l'égoïsme forcé du travailleur. Oui, rêvez vrai en vous disant que vos paroles ne font pas que retentir, mais restent dans ma mémoire ; que dans le coin le plus obscur de Paris il y a un être qui vous met dans ses songes, qui vous compte pour beaucoup dans ses sentiments, que vous animez parfois, et qui parfois aussi s'attriste et vous appelle, comme on espère un hasard presque impossible.
Paris, 8 août.
.le reçois votre lettre de Suisse, de Neucliàtel.
Ne serez-vous pas bien mécontente de vous-même, lorsque vous saurez que vous êtes venue me faire beaucoup de peine au moment où j'en avais le plus? Après tout ce que je vous ai dit, mon silence n'était-il pas bien malheureusement significatif? Je vous joins ici les lettres commencées avant que j'eusse reçu celle de Suisse, où vous me donnez une adresse exacte.
Je ne vous expli'iuerai pas les malheurs qui m'accablent; ils sont tels que je songeais hier à quitter la France. D'ailleurs le procès qui me chagrine tant est déjà fort difficile à exposer à des juges ; vous sentez que je ne puis vous en rien dire dans une lettre. Mon Dieu, si vous n'avez peis pensé que je pouvais avoir des chagrins incroyables, votre cœur aurait dû vous dire que je ne suis pas entré dans votre âme pour en sortir comme vous supposez que je l'ai fait, et que je ne vous oubliais point. Vous ne savez pas avec quelle force un homme qui n'a rencontré que travaux sans récompense, et douleurs sans joie, s'attache à un cœur où, pour la première fois, il trouve des consolations. Les fragments que je vous envoie ont toujours été sous ma main depuis trois mois, et depuis trois mois je n'ai pas eu un jour, une heure pour écrire aux personnes que j'aime le plus. Mais vous êtes loin, vous ne connaissez pas ma vie de travail et d'angoisse. D'ailleurs, je vous pardonne bien des maiwaisetiez qui accusent tant de force dans le cœur pour celui que vous aimez un peu.
Plus lard, je vous écrirai en détail ; mais aujourd'hui je ne puis que vous envoyer mes lettres commencées, et vous assurer de ma foi constante.
•Te compte plaider moi-même ma cause et il faut que je l'étudié.
Rien ne vous peindra mieux la vie agitée que je mène, que ces fragments de lettres. Je n'ai pas le pouvoir ni la faculté de me livrer pendant une heure à quelque chose de suivi en dehors de mes écrits ou de mes affaires. Quand cela finira-t-il? Je ne sais. Mais je suis bien las de cette lutte perpétuelle entre les hommes, les choses et moi.
Il faut vous dire adieu. Écrivez-moi toujours et ayez foi en moi. Pendant les heures de relâche qui m'arriveront, je me tournerai vers vous, et vous dirai tout ce qu'il y a de sentiments bons et tendres en moi pour vous. Adieu, quelque jour vous saurez combien j'étais malheureux en vous écrivant ce peu de lignes et vous vous étonnerez que j'aie pu les écrire.
Adieu, aimez qui vous aime.
YII
A MADAME HANSKA, A JNEUCHATEL.
Paris, 19 août 1833.
Que ne pardonnerait-on pas après avoir lu votre lettre, mon ange chéri ? Mais vous êtes trop aimée pour jamais être coupable de la moindre faute ; vous êtes un enfant gâté ; à vous appartiennent mes heures les plus précieuses. Voyez , je vous réponds à vous seule. Mon Dieu, ne soyez jalouse de personne ! je n'ai plus revu madame Récamier ni personne. Je n'aime point madame de Girardin et, chaque fois que j'y vais, ce qui est rare, j'en rapporte de l'antipathie... Il y a bien dix mois que je n'ai vu Eugène Sue et vraiment je n'ai pas d'amis, dans le sens vrai du mot.
Ne lisez pas VÉcho de la Jevne France. La seconde histoire de Treize devait y être, mais ces gens-là se sont si mal conduits envers moi que j'ai cessé d'y faire ce que mon extrême complaisance pour un ami de collège, intéressé dans cette entreprise, m'y avait fait commencer. Vous y trouveriez une grande et belle histoire commencée ; un premier chapitre bien et un deuxième mauvais. Ils ont eu l'impertinence d'imprimer mes notes, sans attendre les travaux auxquels je me livre toujours sous presse, et je n'achèverai cette histoire que dans les Scènes de la Vie parisienne, qui paraîtront cet hiver.
Je n'ai qu'un moment pour vous répondre, et je vis au hasard, à bâtons rompus. Perdonalemi.
Depuis que je vous ai écrit, si à la hâte, j'ai eu plus de chagrins que je n'en ai jamais eu dans ma vie.
Mes avocats, mes avoués, tout le monde m'a supplié de ne pas laisser huit mois de ma vie au palais, et hierj'ai signé un compromis pour faire juger souverainement par deux arbitres toutes les questions en litige. Voilà où j'en suis. Notre affaire sera jugée à la fin de
cette semaine, et je connaîtrai l'étendue de mes pertes et de mes obligations.
Des trois exemplaires que j'ai fait faire du Médecin de campagne, il n'existe rien que je puisse vous envoyer, si ce n'est le premier volume. Mais voici ce que je ferai : je vais faire faire de doubles épreuves du deuxième et vous pourrez le lire d'ici à dix jours, avant tout le monde. J'ai trouvé déjà bien des taches, aussi n'est-ce qu'à la deuxième édition que je veux vous donner un exemplaire qui vous prouvera toute ma tendresse, car je ne sais pas pour qui je prendrais la peine d'écrire moi-même le titre en regard de l'impression.
Le dérangement excessif que ce procès et le temps passé à faire ce livre a introduit dans mes affaires, m'oblige à reprendre du service dans les journaux. Depuis huit jours je travaille très activement à V Europe littéraire, où j'ai pris une action. Jeudi prochain la Théorie de la Démarche y sera finie. C'est un long traité fort ennuyeux. Mais à la fin du mois il y aura une Scène de la Vie de province, dans le genre des Célibataires, et intitulée Eugénie Grandet, qui sera mieux. Prenez V Europe littéraire pour trois mois.
Vous ne m'avez pas dit si vous aviez lu les Marana, dans la Revue de Paris, et si vous aviez trouvé la fin de Ferragus. Je voudrais savoir si je dois vous envoyer ces deux morceaux. Quant aux dixains des Contes drolatiques ne les lisez pas. Le troisième vous pourrez le lire. Les deux premiers appartiennent, comme ceux qui suivront le troisième, à une littérature spéciale. Je connais des femmes d'un goût exquis et d'une haute dévotion qui les lisent, mais vraiment je n'avais pas compté sur d'aussi rares suffrages. C'est une œuvre qui ne peut être jugée que complète et dans dix ans. C'est un monument littéraire bâti pour quelques connaisseurs. Si vous n'aimez pas les Contes de La Fontaine ni ceux de Boccace, et si vous n'êtes pas folle de l'Arioste, il faut laisser les Contes drolatiques de côté, quoique ce soit ma plus belle part de gloire dans l'avenir. Je vous dis cela pour n'y plus revenir.
Je vous envoie à l'adresse d'Henriette Borel ', par le départ de
1. A Neuchâtel. Mademoiselle Henriette Borel (dite Liretto), dont il sera beaucoup parlé dans ces lettres, institutrice de mademoiselle Anna de Hanska, était originaire de Neuchâ.tel.
demain, un Louis Lambert unique, sur papier de Chine, que j'avais fait tirer pour vous, croyant mon œuvre parfaite. Mais j'ai le chagrin de vous annoncer qu'il y a maintenant un nouveau manuscrit pour la future édition des Contes et Bomans philosophiques. Vous trouverez également le premier volume du Médecin de campagne, et je vous enverrai le second aussitôt qu'il y en aura un exemplaire ; j'espère ne pas vous le faire attendre plus de huit à dix jours. Evelina est dans le second. (Si vous recevez exactement ces deux volumes, je vous enverrai le Chénier que j'ai ici pour vous.)
Maintenant que tout ce que je regarde comme des affaires est terminé, parlons de nous. — Nous ! — Qui donc vous a parlé du petit Melternich ! Quant aux services que je rends à Eugène Sue, je n'ai pas compris. Mais, je vous en supplie, n'écoutez ni les calomnies ni les médisances ; je suis sujet de toutes ces langues mauvaises. Hier, un de mes amis entendait dire par un niais que j'avais deux talismans chez moi, et auxquels je croyais : deux verres à boire. De l'un dépendait ma vie, et de l'autre mon talent ! Vous ne sauriez imaginer les bêtises qui se débitent sur moi, les calomnies, les Inculpations folles ! Il n'y a qu'une chose vraie : ma vie solitaire, un travail croissant, et des chagrins.
Non, vous ne savez pas tout ce qu'il y a de cruel et d'amer pour un homme aimant, de désirer toujours le bonheur et de ne le pas rencontrer. La femme a été mon rêve, et je n'ai jamais tendu les bras qu'à des illusions, .l'ai conçu les plus grands sacrifices ; j'ai été jusqu'à rêver un seul jour de bonheur complet par année, pour une jeune femme qui eût été comme une fée pour moi. J'eusse été content et fidèle. Et me voici, m'avançant dans la vie, à trentequatre ans, me flétrissant dans des travaux de plus en plus exigeants, ayant déjà perdu de belles années, n'ayant rien de réel !
Vous, vous, ma chère étoile, vous craignez, vous jeune et belle, de me voir; vous m'accablez d'injustes soupçons. Ceux qui ont souffert ne trahissent jamais ; ils sont trahis.
Benjamin Constant a fait à mon sens le procès à tous les gens du monde, aux politiques ; mais il y a de nobles exceptions. Quand vous aurez lu la Confession du Médecin de campagne, vous changerez d'opinion et vous comprendrez que celui qui, pour la première fois, a fait entrevoir son cœur dans ce livre, ne doit pas être mis
au nombre de ces gens froids qui calculent tout. 0 mon amour inconnu, ne vous défiez pas de moi, ne croyez à rion de mal de moi ! Je suis un enfant, voilà tout, un enfant plus frivole que vous ne Je croyez ; mais pur comme un enfant, et aimant comme un enfant. Restez en Suisse ou près de la France. Dans deux mois, il me faudra du repos. Eh bien, vous entendrez peut-être sans effarouchement, un Conte drolatique de la bouche de l'auteur ; oh ! oui, laissez-moi l'aller chercher près de vous, ce repos dont j'ai tant l)C8oin, après ces douze mois de travail ! Je puis prendre un autre nom qui n'est pas connu, sous lequel je me cacherai. Ce sera un secret entre vous et moi. Tout le monde se défierait de M. de Balzac; mais qui connaît M. d'Ëntragues ! Personne.
Mon Dieu! ce que vous voulez, je le veux. Nous avons les mêmes souliaits, les mêmes inquiétudes, les mêmes appréhensions, la môme fierté. Moi aussi je ne conçois pas l'amour autrement qu'éternel, en appliquant ce mot à la durée de notre vie. Je ne comprends pas que l'on se quitte, et, pour moi, une femme, c'est toutes les femmes. Demain, je briserais ma plume, si vous le vouliez ; demain, nulle femme n'entendrait ma voix. Je demanderais grâce pour la dilecta, qui est ma mère ; elle a bientôt cinquante-huit ans, vous ne sauriez en être jalouse, vous si jeune ! Oh ! prenez, acceptez tous mes sentiments et gardez-les comme un trésor ! Disposez de mes rêves, réalisez-les ! Je ne crois pas que Dieu puisse être sévère pour celle qui se présente à lui suivie de l'adorable cortège des belles heures, du bonheur, de la vie délicieuse qu'elle a faite à un être fidèle. Je vous dis toutes mes pensées. Moi, je redouterais de vous voir, parce que je ne réaliserais rien de vos prévisions, et cependant je voudrais vous voir. Vrai, chère âme inconnue qui animez ma vie, qui faites fuir mes chagrins et réchauffez mon courage pendant mes heures douloureuses, cette espérance me caresse et me donne du cœur. Vous êtes pour tout dans mes efforts prodigieux. Si je veux être quelque chose, si je travaille, si je pâlis durant des nuits entières, c'est, je vous jure, parce que je vis dans vos émotions ; je tâche de les deviner par avance ; aussi, je suis désespéré de ne pas savoir si vous avez fini Ferragus, car la lettre de madame Jules est une page pleine de larmes et j'ai bien pensé à vous, en vous offrant là l'image de l'amour qui est dans mon cœur, l'amour que
je veux et qui, chez moi, fui méconnu constamment. Pourquoi? J'aime trop, sans doute. J'ai horreur des petitesses et je crois au beau, sans défiance. J'ai mis sur votre Louis Lambert une phrase latine de Saint-Paul : una fides; une seule foi, un seul amour.
Mon Dieu, je vous aime bien, sachez-le ! Dites-moi où vous serez en octobre. En octobre j'ai quinze jours à moi. Choisissez un beau lieu; faites qu'il soit tout le ciel pour moi.
Adieu, vous qui remplissez despotiquement mon cœur; adieu. Je vous écrirai toutes les semaines au moins une fois. Vous, dont les lettres me font tant de bien, soyez charitable, jetez à profusion le baume de vos paroles dans un cœur qui en est altéré. Sachez bien, chère, que ma pensée va vers vous chaque jour; que mon courage vient de vous ; qu'un mot dur est un deuil, une blessure. Soyez bonne et grande; vous ne trouverez jamais (et ici je voudrais être à genoux devant vous et que vous pussiez voir mon âme dans un regard), un cœur plus délicatement fidèle, ni plus vaste, ni plus exclusif.
Adieu donc, puisqu'il le faut. Je vous ai écrit pendant que mon avoué me lisait ses conclusions, car on me juge après-demain et il faut que je passe la nuit à écrire un précis de mon affaire.
Adieu. Dans cinq ou six jours vous aurez un volume qui a coûté bien des travaux, bien des nuits. Soyez indulgente pour les fautes qui restent malgré mes soins, et, mon ange adoré, n'oubliez pas de jeter quelques fleurs de votre âme à qui les garde comme des plus belles richesses; écrivez-moi souvent! Aussitôt le jugement rendu, je vous écrirai ; ce sera jeudi.
Allons, adieu. Prenez toutes les tendresses que je mets ici. Je voudrais vous envelopper de mon âme !
A MADAME HANSKA, A NEUCIIATEL,
Paris, fin août 1833.
Mon cher et pur amour, dans peu de jours je serai à Neuchàlel. J'avais déjà décidé d'y aller en septembre ; mais voici le plus déli-
cieux des prétextes. Il faut que j'aille du 20 au 2S à Besançon, peut-être avant, et alors. . . vous comprenez; je serai en un clin d'œil à Neuchâtcl. Je vous instruirai de mon départ par un simple petit mot.
J'ai donné à des spéculateurs un grand secret de fortune, et qui se résout par des livres, du papier noirci et de la littérature marchande, enfin. Le seul homme qui puisse nous fabriquer notre papier est aux environs de Besançon. J'irai avec mon imprimeur.
Eh oui, j'avais des chagrins d'argent ; mais si vous saviez avec quelle rapidité huit jours de travail les apaisent ! En dix jours je puis gagner une centaine de louis, au moins. Mais cette dernière misère m'a fait songer sérieusement à ne plus être l'oiseau sur la branche, insouciant du grain, ne craignant que la pluie et chantant quand il fait beau. Alors, d'un seul coup, je deviendrai riche, puisqu'il faut de l'or pour satisfaire ses fantaisies. (Vous voyez que j'ai reçu votre lettre, celle où vous vous plaignez de la vie, de votre vie, que je veux rendre heureuse.)
0 mon ange aimé, maintenant vous lisez, je l'espère, le second volume 1 ; vous voyez un nom tracé avec bonheur sur chaque page. J'aimais tant à m'occuper de vous, à vous parler ! Ne soyez pas triste, mon bon ange ; je tâche de vous envelopper de ma pensée. Je vou::: drais vous en faire un rempart contre toute peine. Vivez en moi, cher noble cœur, pour me rendre meilleur, et moi je vivrai en vous pour être heureux. Oui, j'irai à Genève, après vous avoir vue à Neuchâlel ; j'irai y travailler une quinzaine de jours. Oh, ma chère et bien aimée Evelina, mille fois merci de ce don d'amour. Vous ne savez pas avec quelle fidélité je vous aime inconnue, non pas d'âme, et avec quelle félicité je vous rêve ! Oh ! chacjue année, avoir un doux pèlerinage à faire, n'eussé-je qu'un regard, j'irais le chercher avec un bonheur sans bornes ! Pourquoi vous fâcher contre une femme de cinquante-huit ans, qui est ma mère, qui m'enveloppe dans son cœur, et me préserve de toute piqûre ! N'en soyez pas jalouse ; elle serait si heureuse de notre bonheur ! C'est un ange sublime. Il y a les anges de la terre et ceux du ciel : elle est du ciel !
J'ai pour l'argent le même mépris que vous professez pour lui.