‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 6 sur 111 · Du Médecin de campagne · texte numérisé non relu

Du Médecin de campagne

Mais il faut de l'argent et voilà pourquoi je vais mettre de l'ardeur à la vaste et extraordinaire entreprise qui va éclater en janvier. Vous en aimerez la réussite. Je lui devrai le plaisir de pouvoir voyager rapidement, et d'aller plus souvent vers vous.

Una fides; oui, mon ange aimé, un seul amour et tout à vous. Il est bien tard pour un jeune homme dont les cheveux blanchissent ; mais il a le cœur bien ardent, il est comme vous le voulez, naïf, enfant, confiant ; je vais à vous sans crainte ; oui, je chasserai la timidité qui m'a laissé si jeune, et je vous tendrai une main vieille d'amitié, un front, une âme, pleins de vous.

Soyez donc joyeuse, ma chérie adorée ; toute ma vie est en votre nom. Pour vous je souffrirais tout!

Vous me faites si heureux que je ne pense plus à mon procès. La perte est chiffrée. J'ai fait comme le distrait de La Bruyère ; je me suis bien établi dans mon fossé. Pour trois mille huit cents francs à jeter à cet homme, j'aurai la liberté sur la montagne !

Je vous apporterai votre Chénier, et je vous le lirai au coin d'un rocher, devant votre lac. 0 bonheur!

Quelle similitude ! L'un et l'autre nous avons été maltraités par nos mères. Comme ce malheur développe la sensibilité! Que parlezvous de brebi^i chérie ? N'êtes-vous pas ma chère étoile, un ange vers lequel je m'efforce de monter !

J'en avais encore pour trois pages à vous dire ; mais voici de» affaires, des avocats et des conférences = A bientôt. Mille tendresses d'âme.

Vous me parlez d'une infidèle ; mais il n'y a pas infidélité quand il n'y a pas eu amour.

A MADAME HANSKA, A NEUCHATEL

Paris, 9 septembre 1833.

Nous avons déjà l'hiver ici, ma chère âme, et déjà j'ai repris ma station d'hiver, ce coin de petite galerie que vous connaissez ; j'ai

quitté le frais salon vert d'où je vois le dôme des Invalides à travers vingt arpents de feuillages. C'est à ce coin que j'ai reçu, lu vos premières lettres; aussi l'aimé-je encore plus que par le passé. En y revenant, j'ai pensé à vous plus particulièrement, vous, ma pensée chérie, et je n'ai pas pu résister à vous dire un petit mot, à converser une minute d'une heure avec vous ! Comment ne voulezvous pas que je vous aime, vous la première qui soyez venue à travers les espaces réchauffer un cœur qui désespérait de l'amour. J'avais tout fait pour attirer à moi un ange d'en haut ; la gloire, c'était un phare pour moi, rien de plus. Puis, vous avez tout deviné : l'àme, le cœur et l'homme. Enfin, hier encore, relisant votre lettre, j'ai vu que vous seule aviez pressenti tout ce qu'est ma vie. Vous me demandez comment je puis trouver le temps de vous écrire ! Eh bien, ma chère Eve (laissez-moi abréger votre nom, il vous dira mieux ainsi que vous êtes tout le sexe pour moi, la seule femme qu'il y ait dans le monde; vous le remplissez à vous seule, comme la première femme pour le premier homme), eh bien, vous seule vous êtes ainsi demandé si un pauvre artiste, à qui le temps manque, ne faisait pas des sacrifices immenses en pensant, en écrivant à celle qu'il aime. Ici, personne ne s'en doute ; chacun me prendrait sans scrupule toutes mes heures. Et moi, maintenant, je voudrais vous consacrer toute ma vie, ne penser qu'à vous, n'écrire que pour vous. Avec quelle joie, si j'étais libre de tout souci, je jetterais toutes les palmes, toutes les gloires et les plus beaux ouvrages, comme des grains d'encens sur l'autel de l'amour. Aimer, Eve, c'est ma vie !

Il y a bien longtemps que j'aurais voulu vous demander votre portrait, s'il n'y avait pas eu je ne sais quelle injure dans cette demande. Je ne le veux qu'après vous avoir vue. Aujourd'hui, ma fleur du ciel, je vous envoie une mèche de mes cheveux; ils sont encore noirs, mais je me suis dépêché pour narguer le temps. Je les laisse croître, et tout le monde me demande pourquoi. Pourquoi? je voudrais qu'il y en eût assez pour que vous en eussiez des chaînes et des bracelets!

Pardonnez-moi, ma chérie, mais je vous aime comme aime un enfant, avec toutes les joies, toutes les superstitions, toutes les illusions du premier amour. Ange chéri, que de fois j'ai dit : « Oh ! si

j'étais aimé par une femme de vingt-sept ans, que je serais heureux ! Je pourrais l'aimer toute ma vie sans craindre les séparations que l'âge prononce ». Et vous, vous mon idole, vous pouviez être à jamais la réalisation de cette ambition d'amour!

Chérie, j'espère partir le 18 pour Besançon. Cela tient à des affaires impérieuses. J'eusse tout brisé, s'il ne s'agissait de ma mère et de bien des intérêts graves. Je passerais pour un fou, et j'ai déjà bien de la peine à passer pour un homme sage.

Si vous voulez prendre l'Europe littéraire à compter du 13 août, vous y trouverez déjà toute la Théorie de la Démarche, et un conte drolatique, intitulé Persévérance d'amour, que vous pouvez lire sans crainte. Il vous donnera une idée des deux premiers dixains.

Vous avez lu maintenant le Médecin de campagne. Hélas! mes critiques amis et moi avons trouvé plus de deux cents fautes dans le premier volume ! J'ai soif d'une deuxième édition pour pouvoir porter ce livre à sa perfection. Avez-vous posé le livre au moment où Benassis laisse échapper le nom adoré ?

Je travaille maintenant à Eugénie Grandet, une composition qui paraîtra dans V Europe littéraire précisément pendant que je voyagerai. \

Il faut vous dire adieu. Ne soyez plus triste, mon amour ; il ne vous est plus permis de l'être, quand vous pouvez vivre h tout moment dans un cœur où vous êtes sûre d'être comme dans le vôtre, et d'y trouver plus de pensées pleines de vous qu'il n'y en a dans le vôtre.

Je me suis fait faire une boite à serrer et parfumer les papiers à lettres ; j'ai pris la liberté de vous en faire faire une semblable. Il est si doux de se dire ; « Elle touche et ouvre une petite cassette que voici ! » Et puis je l'ai trouvée si jolie! Puis elle est en bois de France. Puis elle pourra tenir votre Chénier, le poète de l'amour, le plus grand des poètes français, dont je voudrais vous lire à genoux tous les vers !

Adieu, trésor de joie, adieu. Pourquoi me laissez-vous des pages blanches dans vos lettres? Mais laissez, laissez. Rien de forcé. Ce blanc, moi je le remplis. Je me dis que votre bras a passé là, et je baise le blanc! Adieu, mes espérances. A bientôt. La malle-poste va, dit-on, en trente-six heures à Besançon.

Allons, adieu, mon Eve chérie, mon éloquente et toute gracieuse étoile. Savez-vous que, quand je dois recevoir une lettre de vous, il y a je ne sais quel pressentiment qui me l'annonce! Ainsi, aujourd'hui, 9, je suis presque sûr d'en avoir une demain. Votre lac, je le vois, et parfois mon intuition est si forte, que je suis sûr qu'en vous voyant réellement je dirai : « c'est elle! » Elle, mon amour, c'est toi !

Adieu; à bientôt.

A MADAME HANSKA, A NEUCHATEL

Paris, 13 septembre 1833.

Votre dernière lettre du 9, que je reçois, m"a causé je ne sais quelle peine vive ; elle est entrée dans mon cœur pour le désoler. Voici trois heures que je suis là, plongé dans un monde de pensées tristes. Quel crêpe vous attachez aux plus douces, aux plus joyeuses espérances que jamais ait caressées mon àme ! Comment, ce livre que je hais maintenant, vous a donné des armes contre moi ! Mais vous ne savez donc pas avec quelle impétuosité je m'élance vers le bonheur ! J'étais si heureux ! Vous mettez déjà Dieu entre nous! Vous ne voulez pas de mes joies, vous partagez votre cœur : « là, je vivrai avec lui, ici je ne vivrai plus! » Vous me faites connaître toutes les angoisses de la jalousie contre des idées, contre la raison ! Mon Dieu, je ne voudrais pas vous dire de mauvais sophismes, — je hais la corruption autant que le viol : — je ne voudrais devoir une femme ni à la séduction, ni même à la puissance du bien. Le sentiment qui me comble de joie, qui me ravit, est le sentiment libre et pur qui ne cède ni à la grâce du mal ni à l'attrait du bien ; le sentiment involontaire, excité par le pressentiment, justifié par le bonheur. Vous m'aviez donné tout cela ; je vivais à plein ciel et vous me jetez dans les douleurs du doute. Aimer, mon ange, c'est n'avoir rien dans le cœur que la personne aimée. Si l'amour n'est pas cela, il n'est rien. Moi, je n'ai plus de pensée qui ne soit

à vous: ma vie est vous. Des chagrins?... je n'en ai plus à vous dire depuis quelques jours. 11 n'y a plus ni peines ni misères que celles que vous me laites ; le reste n'est plus que des contrariétés. Je me dis : « Je suis si heureux que je dois payer mon bonheur !» Oh ! ma bien-aimée, celle qui se présente dans les cieux accompagnée d'une âme heureuse par elle, y entrera toujours ! J'ai connu de nobles cœurs, des âmes bien pures, bien délicates; mais ces femmeslà n'hésitaient pas à dire qu'aimer est la vertu des femmes. C'est moi qui dois être le bien et le mal pour vous. Vous confesser, grand Dieu ! A qui, de quoi?... Mon ange, vivez dans votre sphère ; considérez les obligations du monde comme l'impôt mis sur vos joies secrètes, et vivez en deux êtres, dans le vous inconnu, le plus délicieux, et le vous connu, deux parties du jour : les rêves heureux de la nuit, les durs travaux de la journée !

Si ce que je vous dis là est mal, mon Dieu, c'est bien à mon insu ! Ne me mettez jamais au nombre des Français dont on se croit en droit d'accuser la légèreté, la fatuité, les croyances mauvaises sur les femmes. Il n'y a rien de cela chez moi. Trahir son aimé pour un homme ou pour une idée, est une seule et même chose. Oh! j'ai tant souffert de cette trahison... Le froid le plus glacial m'a pris par l'appréhension de douleurs nouvelles. Je n'y résisterais plus, je ne suis plus assez fort. 11 faudrait en finir avec cette vie de sentiments doux, d'exaltation, de bonheurs rêvés, de constant et fidèle amour que vous avez ranimé pour la première et la dernière fois dans sa plénitude. Je me suis bien souvent levé pour moissonner ; je n'ai rien trouvé dans les champs, ou bien j'ai rapporté des fleurs incomplètes ! Je suis encore plus triste que je ne vous dis l'être, et, par la nature de mon caractère, mes sentiments vont croissant. Je serai le plus malheureux homme de ce monde jusqu'à l'arrivée de votre réponse, que je puis encore recevoir ici, avant mon départ pour Besançon et conséquemment pour Neuchâtel. Je pars samedi 21 ; je serai le 23 à Besançon et le 23 à Neuchâtel. Mon voyage est retardé par la boîte que je vous apporte. Il y a bien des choses à y faire. J'ai fait chercher le plus habile ouvrier de Paris pour le secret, et ce que je veux y mettre a demandé du temps. Avec quel bonheur je vais dans Paris, je me meus, je m'agite pour une chose qui sera vôtre ! C'est une vie à part, c'est

ineffable ! Le Chénier est impossible ; il faut attendre la nouvelle édition.

Vous me demandez ce que je fais. Mon Dieu, des affaires; mes travaux sont délaissés. Puis, que faire en sachant que samedi soir j'irai vers vous. Il faut savoir combien la moindre attente me fait palpiter pour connaître tout le mal physique que je ressens à une espérance : Dieu m'a fait des membranes de fer si je n'ai pas d'anévrisme au cœur !

Ici, tous les journaux attaquent le Médecin de campagne. C'est à qui donnera son coup de poignard. Ce qui attristait et colérait lord Byron, me fait rire. Je veux gouverner le monde intellectuel en Europe et, encore deux ans de patience et de travaux, et je marcherai sur toutes les tôtes de ceux qui voudraient me lier les mains, retarder mon vol ! La persécution, l'injustice me donnent un courage de bronze. Je ne suis sans force que contre les sentiments doux. Vous seule pouvez me blesser. Eva, je suis à vos genoux; je vous livre ma vie et mon cœur. ïuez-moi d'un coup, mais ne me faites pas souffrir ! Je vous aimo de toutes les forces de mon âme ; ne brisez pas tant de belles espérances !

Merci mille fois de celte vue; êtes-vous bonne et clémente! Ce site ressemble à la rive droite de la Loire. La Grenadière * est à dix pas de ce clocher. Il y a similitude complète. Votre dessin est sous mes yeux jusqu'à ce qu'il n'y ait plus besoin du dessin.

A bientôt.

Désormais mes lettres seront toujours poste restante. Il y a plus de sécurité pour vous à ce mode.

A MADAME HANSKA, A NEUCHATKL.

Paris, 18 septembre 1833.

Chère ange aimée.

J'ai la conviction de faire plus encore en venant à Neuchâtcl

1. « La Grenadière est une petite habitation située sur la rive droite de la Loire, en aval et à un mille environ du port de Tours. » (H. de Balzac, La Grenadière.)

que n'ont fait tous ces Léros d'amour dont vous me parlez, et j'ai l'avantage sur eux de n'en rien dire. Mais celte folie me plaît.

Je ne puis partir que le 22 ; mais la malle, la voiture la plus célère, et plus rapide qu'une voiture en poste, me mettra en quarante heures à Besançon. Le 25, au matin, je serai à Neuchàtel et j'y resterai jusqu'à votre départ.

Malheureusement, je ne sais si c'est Andréa ou Andrée, pour la maison. Écrivez-moi, poste restante à Besançon, un petit mot à ce sujet.

Mille tendresses de cœur et mille fleurs d'amour. Chérie aimée, dans deux ans je pourrai faire mille lieues et passer à travers des dangers de contes arabes pour aller chercher un regard ; je ne fera rien d'extraordinaire, en comparaison des impossibilités de tout genre que présente mon voyage. Ce n'est pas l'offre à Dieu de toute une vie ; non. C'est le verre d'eau qui compte en amour et en religion plus que des batailles. Mais que de plaisirs dans cette folie ! Comme j'en suis récompensé en sachant orgueilleusement combien je vous aime !

Je pars dimanche 22, à six heures du soir. Je voudrais rester trois jours à Neuchàtel. Ne partez que le 29.

Adieu, fleur chérie. Que de pensées dans toutes les heures de ce voyage, uniquement pleines de vous ! Je ne serai qu'à vous. Je n'ai jamais tant vécu, tant espéré !

A bientôt.

A MADAME HANSKA, A NEUCHATEL

Neuchàtel, jeudi 26 septembre 1833.

3Ion Dieu, je n'ai fait qu'un voyage trop rapide et j'étais parti très fatigué. Mais tout cela n'est plus rien. Une bonne nuit a tout réparé. J'étais resté quatre nuits sans me coucher.

J'irai à la promenade du faubourg de une heure à quatre. J'y

resterai tout ce temps-là à voir le lac que je ne connais pas. Je puis rester ici tout le temps que vous y serez. Écrivez-moi un petit mot pour me dire si je puis vous écrire en toute sécurité, ici, poste restante, car j'ai peur de vous causer le moindre déplaisir, et donnezmoi, par grâce, exactement votre nom.

Mille tendresses. Il n'y a pas eu, depuis Paris jusqu'ici, une parcelle de temps qui n'ait été pleine de vous, et j'ai regardé le Val de Travers à votre intention. Il est délicieux ce vallon.

A bientôt.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, dimanche 6 octobre 1833.

Mon amour chérie.

Me voici, bien fatigué, à Paris *. Je suis au 6 octobre et il m'a été impossible de t'écrirc auparavant. Il y avait un monde fou sur toute la route et par chaque ville où nous sommes passés, la voiture a refusé de dix à quinze voyageurs. La malle-poste était retenue pour six jours en sorte que mon ami de Besançon * n'a pu m'y avoir de place. J'ai donc fait la route sur l'impériale d'une diligence, en compagnie de cinq Suisses du canton de Vaud, qui m'ont traité corporellement comme un animal qu'on mène au marché, et qui ont singulièrement aidé les paquets à me contusionner.

Je me suis mis au bain en arrivant et j'ai trouvé ta chère lettre. 0 mon âme, sais-tu bien le plaisir qu'elle m'a fait, le sauras-tu jamais? Non, car il faudrait que je t'eusse dit combien je t'aime, et on ne peint point ce qui est immense. Sais-tu, mon Éva chérie, que je me suis levé à cinq heures le jour de mon départ et que je

1. Balzac avait quitté Neuchàtel, le mardi l^' octobre et il arriva à Paris le vendredi 4, après avoir passé seulement cinq jours en Suisse.

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