‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 51 sur 111 · THÉOPHILE BRA · texte numérisé non relu

THÉOPHILE BRA

A mon retour, j'espère que le Père Goriot sera réimprimé ; je pourrai donc joindre un exemplaire du livre au manuscrit. Sinon, je demanderai à la Revue les numéros. Séraphita vous viendra plus tard, avec la deuxième livraison des Études philosophiques de Werdet et la quatrième de madame Béchet. Mais peut-être vous porterais-je ces choses, accompagnées de pommade, du bagLiier d'Anna et de tout ce que vous daignerez me commander. J'ai trop bien accepté les douceurs de l'hospitalité pour que vous n'usiez pas de moi comme vous voudrez.

Oui, j'aurai la possibilité de me reposer pendant un mois, du 2 mars au 2 avril. Il le faudra; d'ailleurs, mes affaires d'argent deviendront moins dures. J'aurai conquis ce mois de liberté par cinq mois de travaux exorbitants. Mais, si je suis demeuré triste, chagrin, sans plaisir de cœur, du moins tout a réussi. Le Père Goriot est un étourdissant succès; les plus acharnés ennemis ont plié le genou. J'ai triomphé de tout, des amis comme des envieux. Quand Séraphita aura déployé ses grandes ailes, quand les Mémoires d'une jeune Mariée auront montré les derniers linéaments du cœur humain, quand les Vendéens auront arraché la palme du roman à Walter Scott, alors, alors je serai bien content en me trouvant près de vous ; vous n'aurez pas un ami sans quelque valeur. Quant à l'homme en lui-même, vous ne le trouverez jamais que bon et enfant.

J'ai encore à faire, en février, la Fleur des Pois ; encore quelque chose dans le genre A' Eugénie Grandet.

Je ne vous parlerai pas de la tristesse mêlée de joie qui m'a pris ce matin. Être à la fois et si loin et si prèsl Qu'est une année ? Celle-ci a été longue, angoisseuse par l'âme, courte par le travail. Si les lueurs de la terre promise ne brillaient pas comme un crépuscule, je crois que mon courage m'abandonnerait au dernier effort. Il a fallu ma vie sobre, patiente, égale, monacale, pour résister à tout. Une femme est beaucoup dans notre vie, quand elle est Béatrix et Laure, et mieux encore. Si je n'avais pas eu une étoile à voir quand je fermais les yeux, j'aurais succombé.

Je suis allé par curiosité au bal masqué, pour la première fois de ma vie. J'étais avec ma sœur, qui avait fait l'imprudence d'y

aller malgré la défense de son mari et, sachant cela, je suis allé la prendre et la ramener chez elle, sans lai laisser le temps de faire le tour du bal. Au moment où je sortais et où j'attendais ma voiture, un monsieur fort élégant, ayant un masque au bras, m'arrête, se met entre la porte et moi, et me confie que la dame masquée qu'il avait sous le bras veut me parler. Je dédaigne le masque; je trouve qu'une femme est peu grande à faire de ces supercheries, et je dis à ce monsieur :

— Vous connaissez la loi du masque; j'obéis à celui que vous voyez, et je le dois.

La femme masquée m'a dit en français baragouiné à l'anglaise :

— Oh ! Monsieur de Balzac !

Mais avec un accent si lamentable que j'en ai été frappé. Puis elle s'est retournée vers ma sœur, qui riait comme une folle, et lui a dit :

— Allons 1 à vous, madame.

Ma sœur m'a dit que ce masque n'était ni bien mis ni bien chaussé.

Voilà mon aventure, la seule et unique que j'aurai probablement au bal masqué, car je n'y suis jamais allé et je n'irai sans doute plus. Je ne sais pas à quoi cela est bon. Quand deux êtres s'aiment bien, le bal leur est inutile. Quant à y chercher ce qu'on nomme des bonnes fortunes, je les crois fort mauvaises, et me demande si ce n'est pas un peu Jéroslas, c'est-à-dire Jésuite (ceci entre nous), que de satisfaire, sous le masque, une passion qu'on n'avoue pas.

J'ai enfin amené, sans me causer aucune inimitié, madame de C... à n'être plus que sur le pied d'une politesse mondaine; ainsi, le voyage chez le duc de F... ne sera pas plus à redouter que celui de Lormois. Ce que vous m'en avez dit m'a fait de la peine, parce que ce n'était qu'une affaire de civilité puérile et honnête et que je trouve que j'ai bien assez de douleurs, sans en ajouter de fausses.

Si je puis partir dans les premiers jours de mars, j'aurai d'ici là écrit assez de lettres à la souveraine de Paulowska et autres lieux pour que vous le sachiez. Dieu veuille que pendant encore un mois je ne sois ni malade, ni mal inspiré ! Je ferai bien joyeusement mes apprêts. Voici deux ans que je n'ai voyagé.

Aui'iez-vous la bonté de m'écrire un mot de réponse sur ceci : je voudrais, pour aller sans souci et aller vite, n'avoir aucun bagage. Si je fais douaner ici pour Vienne, à l'adresse du baron Sina, mes effets, livres, manuscrits, etc., ne seront-ils ouverts à Vienne qu'en ma présence? Arriveront-ils sans être ouverts nulle part, et puis-je^ sans crainte, y mettre tout ce que je veux de ce qui est à mon usage? Enfin, en combien de jours arrivent les paquets de Paris à Vienne ?

Ayez la bonté de me répondre promptement, car je n'aurai votre réponse que vers le 22 février, et si je pars dans les premiers jours de mars, vous voyez que je n'aurai que le temps d'expédier. Je voudrais voyager sans m'arrêter en allant^ et n'avoir que ma personne à jeter d'une voiture dans l'autre jusqu'à destination.

Allons, adieu. Ce n'est presque plus rien pour moi que quarante jours, et je me dis que dans quarante jours je serai sans doute dans la malle-poste de Strasbourg. Je verrai Vienne, le Danube, les champs de Wagram, l'île LobaU; je ne vous parle pas du Landstrass. En fidèle mougik, je ne sais rien qui soit audessus des gens qui l'habitent. Rappelez-moi donc au souvenir de tous, et daignez agréer les hommages de l'amitié la plus dévouée et d'un constant attachement.

Vous allez donc toujours dans le monde et, de nous deux, c'est le plus occupé, le moins riche de temps, qui écrit le plus souvent ! Je grogne, comme un pauvre chien négligé, mais auquel il suffit de dire : « ici, Milord » , pour le rendre content !

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, mardi 10 février 1835.

J'ai mis aujourd'hui sous la tutelle de M. le baron Sina, le manuscrit du Père Goriot, accompagné de tous les numéros de

la Revue de Paris où sont les articles ; plus le manuscrit de la Lettre aux Écrivains français et le numéro de la môme Revue où elle se trouve. Je n'ai pas attendu la réimpression en volume du Père Goriot, parce que votre dernière lettre m'accuse une impatience si vive et si honorable pour moi, que je vous évite avec joie quelque jours d'attente. D'ailleurs, vous recevrez dans une quinzaine de jours tout Séraphita ; quant au manuscrit de Séraphita et quelques autres choses, je serai le porteur de ces choses, car je compte être à Vienne vers le 20 mars.

Quoique j'aie à peine le temps de vous écrire, je ne puis vous taire le plaisir que j'ai éprouvé hier au milieu de la fête de madame Appony, quand le prince Estherazy ayant désiré me voir, il m'a parlé d'une certaine madame de Hanska, née Rzewuska, dont l'esprit, les grâces et le savoir l'avaient émerveillé, et qui lui avait donné le désir de me voir. Avec quel bonheur j'ai dit devant sept ou huit femmes, qui toutes avaient des prétentions, que je n'avais pas rencontré dans ma vie plus de deux femmes que l'on pût vous opposer comme instruction sans pédanterie, comme grâce de femme, comme fierté de sentiments. Je ne vous dirai pas tout; j'aurais l'air de mendier un regard favorable de la souveraine de Paulowska. Mais toutes les femmes ont fait des grimaces, surtout quand le prince est tombé d'accord avec moi sur votre beauté, et qu'il a été publié que tout votre esprit ne vous rendait pas méchante, que vous étiez gracieusement bonne. J'aurais embrassé ce bon petit prince.

Allons, encore quelques jours, et j'aurai le plaisir de vous voir.

Je reviens de Nemours. Hélas 1 madame de B... ne va pas mieux. La maladie a fait d'affreux» progrès, et je ne saurais vous exprimer combien cette âme de ma vie a été grande, noble et touchante en ces jours mesurés par la souffrance; avec quelle ferveur elle désire qu'une autre soit pour moi ce qu'elle a été déjà. Elle sait combien me donne de ressort et de noblesse l'habitude de tout rapporter à une idole. Mon Dieu est sur terre. Je me fais juger à chaque heure par elle. Je me dis en toute chose: « Que penserait-elle de ceci? » et cette réflexion corrobore ma conscience, empêche que je ne fasse rien de petit.

Quelque violentes que soient les attaques et les calomnies, je marche plus haut. Je ne réponds rien . Oh! madame, il y avait en moi un sentiment de souvenir et un sentiment d'horrible douleur, qui m'ont déchiré, pendant dix jours que je me suis reposé du Père Goriot. Je puis vous le dire, cette œuvre a été faite en quarante jours ; je n'ai pas dormi dans ces quarante jours quatre-vingts heures. Mais il faut que je triomphe.

Je vais encore risquer, comme le dit le docteur, ma vie intelligentielle ces jours-ci, pour finir la deuxième livraison de Werdet, la quatrième de madame Béchet et Séraphita. Aussitôt que ce sera fini, j'irai acheter la Grenadière et, le contrat signé, je cours à Vienne, voir le champ de bataille d'Essling, et, de là, un peu dans le Landstrass, où vous êtes. Je viendrai chercher quelques éloges, si vous trouvez que mon année de travail en mérite, et vous savez que les paroles qui vous échappent sont mises là où vont celles de la dilecta. Quoique malade, elle reçoit pendant mon voyage ses enfants, et ne pourrait m'avoir alors. Je fais cette route sans remords. D'ailleurs, elle sait qu'elle est nécessaire, comme distraction, à ma fatigue de tète.

Ainsi, à moins que je ne sois malade d'ici au 10 mars, ce qui n'est pas probable, je vais travailler avec le doux intérêt d'aller, mes œuvres accomplies, vers ce Vienne où j'oublierai tous mes ennuis. L'air de Paris me tue ; j'y sens le travail, les obligations, les ennemis ! Il me faut une oasis. D'ailleurs, le Père Goriot fait fureur, il n'y a jamais eu tant d'empressement à vouloir lire un livre ; les marchands l'afiichcnt d'avance. Il est vrai que cela est grandiose. Mais vous jugerez. Il y a deux errata à consulter ; l'un est dans le troisième numéro de la Revue, pour rétablir une phrase dans le deuxième numéro, et l'autre, à la fin du troisième numéro, pour rétablir une phrase de ce même numéro. Voyez-les, afin de trouver le véritable sens.

Quant à la Lettre aux Écrivains, hélas ! je ne la vois pas sans regret, car la dilecta l'a trouvée si belle, si majestueuse, si variée, qu'elle a eu des palpitations qui lui ont fait mal, et je n'aime plus ces pages.

Vous savez que l'une des qualités du bengali est une fidélité sans bornes. Pauvre oiseau d'Asie, sans sa rose, sans sa péri, muet,

triste, mais bien aimant, il me prend envie d'en écrire l'histoire. J'ai si bien commencé dans le Voyage à Java.

Adieu; ce bout de lettre est griffonné sur un tas d'épreuves qui épouvanterait même un prote. Je compte finir mon troisième dixain à Vienne. Ce sera mon œuvre de loisir.

Mille hommages gracieux et veuillez présenter mes obéissances à M. de Hanski. Je retourne à mes travaux avec acharnement, et vous souhaite la réalisation de tous les vœux que vous aimez à faire. Trouvez ici Texpression du plus sincère et du plus respectueux des attachements.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, le"* mars 1835.

J'ai reçu, madame, la lettre par laquelle vous m'annonciez votre départ pour votre solitaire Wierzchownia. Je ne vous verrai donc pas à Vienne. Je retarderai mon voyage à Essling et Wagram jusqu'à la fin de l'été, de manière que, quand j'irai, je pousserai jusqu'en Ukraine.

Allez, vous serez accompagnée des vœux les plus sincères pour votre bonheur et pour celui de ceux qui vous entourent. Moi, je viens, après quelques jours de distraction nécessités par ma lassitude, je viens de rentrer dans la retraite la plus profonde pour y mettre à fin mes deux traités avec madame BéchetetWerdet, pour y grandir, pour y mettre mon nom à la hauteur de l'estime que vous en faites, pour que vous ne soyez pas fière en vain de m'avoir accordé quelques jours de gracieuse amitié ; car, ma fierté, à moi, sera toujours bien légitime. Je vous redis, avec quelque religieuse émotion, que vous êtes, avec celle dont je vous ai si souvent parlé, la plus belle âme, le plus noble cœur, la plus attrayante personne que j'aie vue en ce monde, et l'esprit le plus supérieur et le plus

délicatement instruit. Laissez-moi vous redire ce que je pense au moment où vous allez mettre entre nous autant de distance qu'il y en a déjà.

Je viens de mesurer la profondeur des travaux qui me restent à faire ; j'en ai pour six mois encore. Pendant six mois je vais essayer de grandir, de vous envoyer de belles œuvres, les fleurs de ma cervelle, les seules qui puissent franchir les espaces sans se faner, et qui vous arriveront, comme ce que je vous ai envoyé déjà, dans leurs germes grossiers et dans leur première parure. Agréez-les toujours comme une preuve de mon respect et de mes admirations, comme une preuve de cette constance que vous m'avez recommandée, comme les gages d'une sainte et pure amitié, comme un témoignage en faveur de cette belle France calomniée, accusée de légèreté, mais où il se trouve encore des âmes chevaleresques, exaltées, fortes, et qui ne traitent pas légèrement les sentiments vrais. Vous m'avez donné le désir de grandir encore ; laissez-moi être à mon aise reconnaissant.

En entrant dans ma retraite, Grosclaude était sur le seuil. 11 me supplie de le laisser faire mon portrait en pied et en costume de travail. Il m'a dit que vous et M. de Hanski aviez, dans ce cas, réclamé une copie. Vous ne refuserez pas la personne en peititure, quand vous possédez les premiers élans de la pensée eii manuscrit. Je suis si heureux de cette amitié, que vous et M. de Hanski n'en rejeterez point les preuves. Nous sommes si loin ! Laissez-moi me rapprocher aussi matériellement qu'il est possible de le faire. Vous me direz oui, n'est-ce pas?

Je viens de rompre tous les fils par lesquels Lilliput-Paris venait de me garrotter; je me suis fait une retraite inconnue, où je vais demeurer six mois^ J'ai été saisi d'une profonde émotion en y entrant, car il s'agit de livrer ma dernière bataille, et de m'emparer du sceptre. Si j'allais succomber? Si j'allais ne pas réussir? Si, malgré le régime médité par quelques médecins qui m'ont tracé une manière de vivre pour pouvoir lutter sans danger contre mes travaux, j'allais tomber malade? J'ai été pris d'une foule de pensées inspirées par la gravité des choses que j'entreprends. Enfin,

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