‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 52 sur 111 · Rue des Batailles, à Chaillot · texte numérisé non relu

Rue des Batailles, à Chaillot

c'était au matin ; j'ai été à la fenêtre, et j'ai vu briller au-dessus de ma tête l'étoile de cette heure délicieuse. J'ai eu confiance. J'ai été joyeux comme un enfant, après avoir été faible comme un enfant, et je me suis retourné vers ma table eil disant le : Allons ! du cheval de l'Écriture. Puis, j'ai voulu commencer par vous écrire ces lignes. Portez-moi bonheur, vous et l'étoile, dites? La seconde chose que je vais faire sera la fin de Séraphita, œuvre immense, que j'ai méditée depuis trois ou quatre mois, et qui s'est agrandie. Je n'ai plus qu'à l'écrire. Vous savez qu'elle vous appartient.

Dites-moi bien l'adresse à laquelle je dois envoyer mes lettres. Je vous écrirai deux fois par mois, le l^"" et le IS, en sorte que vous saurez bien quand mes lettres viendront. Je vous dirai les événements de ma vie recluse ; ce sera peu de chose ; où en sont mes travaux ; quelles sont mes pensées, mes espérances. Répondez-moi bien exactement, je vous en ptie. Tout frappe un homme seul ; je serais inquiet; je croirais qu'un des vôtres est malade, que vous souffrez.

Allons, adieu. Voici la lettre du l^"" mars ; le 4S, j'écrirai encore et j'adresserai encore au baron Sina, pour qu'il vous la fasse parvenir où vous serez. Mes vœux vous suivront dans votre voyage.

Vous devez, en ce moment où j'écris, avoir lu le Père Goriot. Comment ferais-je pour vous envoyer mes manuscrits quand vous serez en Russie? Vous me le direz. Quant aux livres, ce sera tout aussi difficile. Vous me donnerez vos instructions. Allons, les miennes sont que vous vous portiez bien ; que M. de Hanski soit gai, n'ait point de papillons noirs et que ses entreprises prospèrent; qu'Anna saute et rie, et grandisse sans accidents; que tout ce qui vous entoure soit heureux et bien portant.

Au commencement de l'automne, donc, s'il plaît à Dieu, si j'ai bien fructueusement travaillé, vous verrez arriver un pèlerin, qui sonnera à la porte de votre château, demandant quelques jours d'hospitalité, et qui voudrait vous payer en déposant à vos pieds les couronnes remportées au tournoi littéraire, si la gloire pouvait jamais être autre chose qu'un grain d'encens sur l'autel de l'amitié. Un mot vaut plus que les bouffées de ce vent, et ce mot plein de reconnaissance, je vous le dirai toujours.

A bienlôt, car, pour moi, six mois de travaux passent comme un jour.

P.-S. — Ceci ^ est d'un de mes amis qui peut devenir quelque chose, et il a cela de curieux et qui le recommande à votre faveur lieraldicomane , qu'il descend de Jeanne d'Arc, par Gautier, son frère. Il se nomme Edouard Gautier d'Arc, baron du Lys, et il a les armes de France soutenues par une femme dans son écu. N'est-ce pas une des plus belles choses actuelles? Eh bien, là où nous devrions en faire un pair de France, avec un beau majorât, on le fait tout bonnement consul à Valence. Il a de l'ambition.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, jeudi 11 mars 1835.

Je viens de recevoir votre bonne lettre du 3 courant; elle m'a fait plaisir et peine. Plaisir : vous êtes mieux; peine : vous avez souffert. Vous le voyez, j'avais. le temps d'aller à Vienne, et maintenant je ne le puis plus. J'irai vous voir à Wierzchownia, car, forcé d'aller prendre les mesures de la Bataille, quand je serai à Wagram je ne regarderai pas à quelques centaines de lieues pour vous aller dire bonjour.

Vous êtes donc toujours bonne, vous me permettez de vous prendre pour confesseur, de tout vous dire, d'être confiant, d'avoir en vous une âme?

D'abord, vous trouverez sous ce pli l'envoi de Séraphita; ayez la

Page 1