Madame Zulma Carraud
ni gaieté, mais tout ce que l'affection a de plus vrai, tout ce que le souvenir a de plus frais et la reconnaissance de plus doux.
Je ne sais rien ni du monde, ni des affaires; je ne puis donc vous dire que des choses d'amitié et mes projets de travaux, car, en deux mots, j'ai de l'attachement et du travail. Tout est là.
Vous me demandez ce que devient madame de Nucingen; elle sera, ainsi que son mari, le personnage le plus comiquement dramatique de une Vue du Monde, si longtemps annoncée par la Revue de Paris. C'est la Faillite de M. de Nucingen. Mais il faut du temps pour toutes ces conceptions, et surtout pour leur exécution, surtout quand, comme sur Séraphita, on y travaille souvent pendant un an ou deux, en pensée, avant de prendre la plume. Adoremus in œternum veut dire pour moi : travaillez toujours.
Vous me parlez du théâtre. Le théâtre me vaudrait deux cent mille francs par an. Je sais, à n'en pas douter, que j'y ferais en peu de temps ma fortune, mais vous oubliez que je n'ai pas six mois à moi, ni un mois, sans cela je n'eusse pas fait une pièce, j'aurais été vous voir. Six mois de mon temps représentent quarante mille francs ; il faut que je les aie devant moi pour pouvoir faire ou la Grande Mademoiselle ou Philippe-k-Réservé. Où diable prendre cet argent? Dans mon écritoire ! Il n'y a plus aujourd'hui de Léon X. Le travail est la caisse des artistes.
Si vous saviez les tracasseries que me cause l'état de gêne où est madame Béchet qui ne payerait pas si mes livraisons ne paraissaient pas! Il faut, quand je suis inspiré pour Séraphita, que j'entends la musique des anges, que je suis malade d'extase, il faut revenir à des corrections, achever cette bêtise de la Fille aux Yeux d'or, etc. Ce sont d'horribles souffrances. Je voudrais faire cette comédie de la Grande Mademoiselle; mais non; il faut travailler pour Wcrdet qui s'éventre pour me donner l'argent nécessaire à mes payements, à ma vie. La probité me fait un bagne de mon cabinet. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez bien. Je n'ai pas une minute à moi, et je ne prends une distraction que quand la cervelle se couche comme un cheval fourbu. .
Vous savez ce que mon cœur enferme d'amitié pour vous, de bons souhaits pour les vôtres. Mille compliments affectueux à M. de Hanski, et prenez tout ce que vous voulez de mes sentiments les plus dévoués.
Ci-contre l'envoi.
Grosclaude revient ces jours-ci pour faire mon portrait en pied. Je n'ai jamais osé vous demander un crayon du vôtre.
Madame*,
Voici l'œuvre que vous m'avez demandée, et je vous la dédie, heureux de pouvoir ainsi témoigner la respectueuse et constante affection que vous me permettez de vous porter; mais lisez-la comme quelque mauvaise traduction faite d'un hymne rêvé depuis mon enfance, et dont le rythme fougueux entendu sur la cime des monts azurés, dont la prophétique poésie parfois retrouvée çà et là dans la nature, étaient impossibles à restituer dans le langage humain.
Si j'ai risqué ici d'être accusé d'impuissance en entreprenant un livre saint, qui voulait la lumière de l'Orient sous la transparence de notre belle langue, n'est-ce pas vous qui m'avez convié à cette lutte en me disant que le plus imparfait dessin de cette figure serait encore quelque chose qui vous plairait? Le voici donc, ce quelque chose. J'aurais voulu que cette œuvre ne fût lue que par des esprits préservés, comme vous l'êtes, des petitesses mondaines, par la solitude; ceux-là sauraient achever ce poème ; pour eux, il sera peutêtre un marchepied, ou l'humble et rude dalle sur laquelle on s'agenouille pour prier dans le temple !
Je suis, avec respect, votre dévoué serviteur.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, lundi 30 mars 1835.
Ne m'en veuillez pas trop de l'irrégularité de mes lettres. Je suis accablé de travaux et je sens la nécessité d'en finir afin d'avoir ma
1. Sur l'autographe de la lettre, cette dédicace est entièrement raturée par Balzac lui-même, sans aucune explication, mais, sans doute, parce qu'il l'avait remplacée par l'épreuve, modifiée déjà, de la version imprimée. La version publiée en tête de Séraphita étant très différente, nous recueillons pourtant ici cette première leçon.
chère liberté . Madame Béchet s'est fait singulièrement méchante et blessera décidément mes intérêts. En me payant, elle compte me faire payer les corrections, qui s'élèveront sur les douze volumes à trois mille francs, et mes exemplaires, qui iront à quinze cents francs. Ainsi, quatre mille cinq cents francs de moins et mes pertes d'escompte diminuent de six mille francs les trente-trois mille et me remettent à vingt-sept mille. Elle ne peut pas perdre plus maladroitement une grande fortune, car Werdet estime à cinq cent mille francs les bénéfices à faire sur les Études de Mœurs en deuxième édition complète.
J'ai trouvé dans Werdet l'éditeur actif, intelligent et dévoué que je voulais. J'ai encore six mois de travaux pour en finir avec madame Béchet, car j'ai encore trois volumes inédits à faire, el il est impossible de ne pas compter deux mois par volume. Ainsi, vous voyez que je ne ferai qu'atteindre septembre. D'ici 15, je dois donner à Werdet trois livraisons d'Études philosophiques et faire beaucoup d'ouvrage aux Revues. Enfin, depuis environ vingt jours, j'ai travaillé constamment douze heures à Séraphita. Le monde ignore ces immenses travaux; il ne voit et ne doit voir que le résultat. Mais il a fallu dévorer tout le mysticisme pour le formuler. Séraphita est une œuvre dévorante pour ceux qui croient. Malheureusement, dans ce triste Paris, l'Ange a la chance de fournir le sujet d'un ballet ! Enfin, j'espère que le deuxième dimanche d'avril, l'œuvre fera son entrée dans le monde. Je vais essuyer bien des moqueries ; mais je n'irai pas dans le monde, je ferai tout tranquillement la Fleur des Pois, l'Enfant maudit, Sœur Marie-des- Anges et les Mémoires d'une jeune Mariée.
Ce qui m'a horriblement coûté ces derniers jours, c'est la réimpression de Louis Lambert, que j'ai essayé de faire arriver à un point de perfection qui me laisse tranquille sur celte œuvre, et ses pensées, quand il est à Villenoix, étaient toujours restées à faire. J'avais mis là comme un chapeau pour garder la place, ou comme un plat couvert dans un repas. Enfin, elles sont terminées ; c'est une nouvelle formule pour l'humanité, qui est le lien qui relie Louis Lambert à Séraphita.
Puis, j'ai eu pour vingt jours de travail pour réfaire la Comtesse
à deux maris (l'ancienne Transaction) *. J'ai trouvé cela détestable, manquant de goût, de vérité, et j'ai eu le courage de recommencer sous presse. J'ai fait là le môme travail que sur les Chouans. Aussi, mes cheveux blanchissent-ils à effrayer. Non, vous ne voudrez jamais me reconnaître.
J'ai reçu ces jours-ci votre dernière lettre, celle oîi vous me parlez de l'exposition du corps de l'empereur [d'Autriche] et de l'affluence du monde.
Je suis de votre avis; oui, vous devriez retourner à Wierzchownia. Ne croyez pas que ce soient quelques louis de plus ou de moins qui s'opposent à ce que ceux qui vous aiment pour vous aillent vous voir.
J'adresserai donc tout à Sina ; mais j'avoue que je ne voudrais pas risquer le manuscrit de Séraphita. Comment faire ? Il ne peut partir, avec tout le reste, que le 16 ou le 17 avril. Il ne sera à Vienne que le 30 de ce mois-là. Vous aurez la quatrième livraison des Éludes de Mœurs, la deuxième édition de Goriot, Melmoth réconcilié, le manuscrit de la Fille aux Yeux d'or, celui de la Duchesse de Langeais et celui de Séraphita. Peut-être la deuxième livraison des Études philosophiques. Je ne voudrais pas compromettre ce que vous regardez comme précieux.
Madame de B... va un peu mieux, beaucoup mieux, dit-elle; mais elle a encore des crises qui annoncent que la cause persiste. J'ai déjà bien pleuré sur elle ; je me suis préparé à cette douleur qui agira sur toute ma vie. J'irai en mai passer un mois près d'elle.
Dieu veuille que je sois libre en septembre! J'aurai bien gagner de pouvoir me promener un peu, d'aller et venir. Cependant, j'ai peur de ne pas avoir fini avec les questions d'argent. Il faut penser bien sérieusement au bonheur de ma mère. Elle change beaucoup ; les chagrins que lui cause la position de mon frère l'ont bien frappée. Mais j'ai pensé qu'en voyage il était facile de faire une pièce de théâtre; elle n'exige pas le travail assidu, les livres, le cabinet. Elle peut se faire partout, et, pour peu que j'aie à moi quelque argent, j'irai devant moi, jusqu'à ce que demandant à un