‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 53 sur 111 · Voici l'autographe dont il s'agit · texte numérisé non relu

Voici l'autographe dont il s'agit

a Paris, 1835.

» Je vous remercie bien, mon cher ami, de ne pas avoir oublié le pauvre exilé, qui va de nouveau suivre les hirondelles. A six heures, je vous attends, et je vous épargnerais la peine de venir me chercher, si je savais où vous prendre,

» GAUTiEn d'arc. »

bonté de me répondre courrier par courrier pour que je sache si vous le trouvez bien. Quand il s'agit d'une chose de ce genre, il ne doit pas s'y trouver un point à reprendre, et on ne corrige pas les dédicaces.

Séraphita doit être finie pour le premier dimanche d'avril; ainsi, vous avez le temps de me jeter un « oui » à la poste, au reçu de ma lettre. Votre silence serait une improbation, et la Revue de Paris est horriblement pressée de mettre cette fin ; elle a reçu des plaintes sans nombre.

Que vous dirais-je à cet égard? Cette œuvre à finir me tue et m'écrase. J'ai tous les jours la fièvre. Jamais conception si grande ne s'est dressée devant un homme. Il n'y a que moi qui sais ce que j'y mets; j'y mets ma vie! Quand vous recevrez cette lettre, l'œuvre sera fondue.

Il n'y a pas de succès comparable à celui de Goriot. Ce stupide Paris, qui a négligé V Absolu, vient d'acheter la première édition de Goriot, à douze cents exemplaires, avant les annonces. Il y en a deux autres éditions sous presse. Je vous enverrai la deuxième.

Me voilà maintenant avec des monceaux d'or, comparativement à mon ancienne situation, car j'ai encore sept mille ducats à payer, mais, en trois mois, Goriot a donné mille ducats. Dans ces trois derniers mois, j'ai payé régulièrement quatre mille ducats par mois avec les produits de ma plume.

Outre cette terrible Séraphita, j'achève l'Enfant maudit, je refais Louis Lambert, je complète la Fille aux Yeux d'or. J'ai achevé une œuvre assez importante intitulée : Melmoth réconcilié; puis, je prépare une grande et belle œuvre, intitulée le Lys dans la Vallée, une figure de femme charmante, pleine de cœur, ayant un mari maussade, et vertueuse ! Ce sera, sous la forme purement humaine, la perfection terrestre, comme Séraphita sera la perfection céleste. Le Lys dans la Vallée est le dernier tableau des Études de Mœurs, comme Séraphita sera le dernier des Études philosophiques. Puis, le troisième dixain.

Vous aurez reçu la lettre où je vous annonce ma retraite. Elle est profonde. Personne n'y parvient. Non, plus de Lormois. Pourquoi vous inquiétez-vous de ce qui ne m'occupe pas? J'ai renoncé à tous les plaisirs. Plus d'Opéra, plus d'Italiens, plus rien; la soli-

tude et le travail. Séraphital Là sera le grand coup, là je recevrai les froides plaisanteries du Parisien, mais là j'aurai frappé au camr de tous les êtres privilégiés. Il y a un traité de la prière, intitulé : le Chemin pour aller à Dieu, où sont les dernières paroles de l'ange, qui donne envie de vivre par l'âme. Ces idées mystiques m'ont envahi. Je suis l'artiste croyant. Pygmalion et sa statue ne sont plus une fable pour moi. On peut faire Goriot tous les jours; on ne fait Séraphita qu'une fois dans sa vie.

Ainsi donc, depuis ma dernière lettre, je n'ai pas eu d'événements dans ma vie matérielle, mais beaucoup dans la vie du cœur, puisque mon cœur est en jeu dans cette majestueuse conception.

J'ai à faire les Mémoires d'une jeune Mariée, un ouvrage en filigrane, qui sera une merveille pour ces petites femmes que les ailes de Séraphita trouveront incompréhensives.

Non, je ne puis pas acheter la Grenadiers encore; il me faut sept ou huit mille francs que je n'ai pas. Quoique ma canne à ébullition de turquoises m'ait popularisé comme un nouvel Aboulcasem, je n'ai que des dettes. Quand je serai débarrassé de mes travaux, je verrai à me procurer l'argent nécessaire à la Grenadière.

Si j'étais à Vienne, je vous ferais rire, oh! oui. Je ne ris plus qu'avec les personnes qui m'aiment; jugez si notre amitié m'est devenue précieuse. Tout autre rire compromet. Ils me prennent au sérieux, si bien que Dantan a fait ma charge. La voulez-vous? Je vous l'enverrais avec le manuscrit de Séraphita et tous les volumes que j'ai à vous envoyer. Je n'ai jamais perdu de temps pour vous transmettre mes pauvres œuvres que vous avez la bonté d'aimer.

Ma sobriété, ma régularité de mœurs peuvent seules me sauver des ardents travaux que je suis forcé d'achever pour recouvrer cette liberté tant souhaitée. Voici près de vingt jours que je me lève à minuit et que je me couche à six heures. Je persévérerai jusqu'à ce que je me sois délivré du traité Béchet et de la quatrième livraison de Werdet.

Le 1*"^ avril, j'espère, je ferai partir une caisse pour vous; je l'adresserai, quoi qu'il arrive, au baron Sina.

Madame Delphine F... était aux Italiens le dimanche. Elle a accouché le lundi.

Je vous remercie bien de vos aperçus sur la société de Vienne. Ce que j'ai appris des Allemands dans leurs rapports ailleurs, me confirme tout ce que vous m'en dites. Votre histoire du général H... se retrouve donc périodiquement! Il y en a eu de semblables dans plusieurs contrées, mais je vous remercie de me l'avoir dite. Les circonstances y donnent de la nouveauté.

Je n'aime pas à savoir que vous avez souffert ! Je me suis reproché d'être, à cette époque, en amusements pendant que vous étiez malade. Oh! soignez-vous donc bien!

J'ai respecté vos volontés en vous envoyant le manuscrit de Goriot dans sa sale intégrité. Il y a trace de bien des ennuis, de bien des fatigues.

Madame de B... va un peu mieux, mais, hélas 1 c'est obtenu à force de digitale. J'espère que je conserverai cette lumière de ma vie, cette conscience si pure, cette tendresse si délicate.

La dame d'Issoudun ^ est heureusement accouchée d'un garçon.

J'ai revu ce matin Borget qui revenait d'Italie et j'ai eu votre lettre. C'est une belle journée.

Allons, il faut vous dire adieu; mais vous devez penser qu'en faisant un livre qui portera votre nom, je ne vous quitte pas.

L'empereur de Bussie a défendu Goriot à cause du personnage de Vautrin probablement.

Il y a plaisir à rompre les liens du monde, on n'a pas de remords; il ne tient pas à vous. Il faut plaindre ceux qui tiennent à lui. Moi, je suis heureux. Je puis marcher dans la solitude, conduit par une belle et noble pensée.

Je suis fâché que vous ne connaissiez pas la railleuse préface que j'ai mise à Goriot, mais vous l'aurez plus tard. Je ne puis pas vous faire un envoi pour cela.

J'ai cent mille choses à vous dire, et quand je me mets à causer avec vous, il semble que je vous voie ; j'oublie mes idées. Mais je vais prendre une lettre, et tous les jours je vous y mettrai quelquesunes de ces idées.

En ce moment je suis un peu ivre de travail, la main est fatiguée; le cœur est plein, mais la tête est vide; vous n'avez ni esprit,

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