Les Héritiers Boirouge n'ont jamais paru
réparables. Les enfants, considérés dans leur avenir vital, est une des grandes monstruosités sociales. Il y a peu de pères qui se donnent la peine de réfléchir à leurs devoirs. Mon père avait fait de grandes études à ce sujet; il me les a communiquées (je veux dire les résultats), de bonne heure, et j'ai des idées arrêtées qui m'ont dicté la Physiologie du Mariage, livre plus profond que moqueur et frivole, mais qui sera complété par mon grand ouvrage sur Véducation prise dans un sens large et, que je fais remonter avant la génération, car l'enfant est dans le père ; je suis une grande preuve, ainsi que ma sœur, des principes de mon père. Il avait cinquanteneuf ans quand je suis né ; il en avait soixante- trois quand ma sœur est née. Or, nous avons tous deux manqué de succomber à la puissance de notre vitalité, et nous avons des constitutions centenaires. Sans cette puissance de force et de vie transmise par mon père, je serais mort sous les dettes, les obligations.
Je vois des enfants de familles riches, tous énervés par la situation de leurs pères et de leurs mères. La mère est usée par le monde, le père par ses vices ; leurs enfants sont débiles. Mais ces grandes et fécondes idées ne sont pas du domaine épistolaire. La question est immense; elle a d'innombrables ramilications. Elle m'absorbe souvent. Elle n'est pas convenable à discuter ici, mais je m'en réfère à Sterne dont je partage entièrement les opinions ; le Tristam Shandy est, dans cette partie, un chef-d'œuvre.
Je ne puis rien vous dire de Paris; je vis dans un cercle de moine, dirigeant mon journal, écrivant, luttant, plus occupé de deviner les secrets d'Etat que de ce qui m'avoisine. Je veux le pouvoir en France, et je l'aurai ; mais il faut bien préparer la lutte, s'habituer à toutes les questions. Quand un homme d'une certaine portée ne s'absorbe pas dans les réels et matériels bonheurs de l'amour, il doit s'adonner à l'ambition ou se vouer h la plus profonde obscurité. Les termes moyens sont ignobles et vulgaires. Ma jeunesse est près de s'éteindre sans avoir été rassasié de la seule destinée que j'eusse, car madame de B... n'était pas jeune, et croyez que la jeunesse et la beauté sont quelque chose. Mon rêve de ce temps a toujours été incomplet. Que je continue pia vie actuelle, sans changement, pendant seulement six ans, je puis dire que ma vie aura été manquée. Ma vie était Diodati ! Deux ans, trois ans
suffisaient. Le mois de mai 1836 approche, et j'aurai trente-sept ans ; je ne suis rien encore; je n'ai rien fait de complet ni de grand; je n'ai que des pierres amassées. Dans ce jeune Colisée en construction, il n'y a pas de soleil, ou du moins les rayons viennent de si loin que l'âme a besoin de l'imagination pour animer le monument [?] Ni la gloire ni la fortune ne rendent les grâces de la jeunesse. Il faut quelque chose de surhumain pour rencontrer l'amour passé quarante ans. Quelle dose de croyance en soi, je ne dis pas en autrui, pour espérer d'échapper à la loi commune! Et cependant je suis tout foi. Quand les chagrins auront disparu, je reviendrai à vingt ans. Et puis je veux être si bon !
Allons, adieu. Je désire que cette lettre pleine d'espérances vous soit confirmée par la prochaine, car aussitôt les affaires conclues, je vous écrirai un mot.
Uépondez-moi promptement pour le portrait. C'est Louis Boulanger qui le fera. Il sort d'ici avec l'intention d'en faire une grande œuvre.
Vous savez ce que vous avez à distribuer de ma part autour de vous en hommages et amitiés. J'apporterai à M. de Hanski sa troisième édition du Médecin de campagne.
J'ai signé ma lettre: A, pour recommencer une série. Fasse le ciel ique ce soit un changement dans les choses, et que tout soit bonheur 1
A MADAME HANSKA, A KIEW
Paris, samedi 23 avril — dimanche !««■ mai 1836.
Cara. Je reçois aujourd'hui votre numéro huit à vingt jours d'intervalle ! Que de choses en vingt jours I Oui, j'ai bien tardé à vous écrire, mais volontairement. Je ne voulais vous mander que de i)onnes nouvelles, et tout a été en empirant dans mes affaires. Je n'aii
que d'horribles combats à vous raconter, des luttes, des souffrances, des démarches inutiles, des jours sans sommeil. A entendre ma vie, un démon pleurerait!
En lisant les derniers paragraphes de votre lettre, je me suis dit : « Eh bien, écrivons-lui, même pour l'attrister ». La douleur est une vie forte, trop forte peut-être.
Mon procès n'est pas encore jugé. Il faut encore attendre six jours le jugement, si toutefois nous ne sommes pas encore remis. L'affaire des Cent Contes drolatiques ne se termine pas. Les actions de la Chronique se placent difficilement. Ainsi, mes embarras redoublent. Depuis deux mois que je fais des affaires, j'ai fait peu de chose; voilà deux mois perdus, c'est-à-dire que la Pouie aux Œufs d'or est malade. Non seulement je suis découragé, mais l'imagination épuisée veut du repos. Un voyage de deux mois me rétablirait. Mais un voyage de deux mois demande six cents ducats, et je ne puis pas avoir cette somme quand, au contraire, je suis en arrière de cet argent. Ma libération se recule; ma chère indépendance ne vient pas.
Le Livre mystique est peu goûté ici ; la vente de la deuxième édition ne va pas. Mais, à l'étranger, tout est bien différent ; il fait des passions. Je viens de recevoir une très gracieuse lettre d'une princesse Angélina Radziwill, qui envie votre dédicace, et me dit que c'est toute une vie pour une femme que d'avoir inspiré ce livre. J'ai été bien content pour vous. Mon Dieu, si vous aviez pu voir comme dans tout mon tressaillement il n'y arien eu de personnel 1 Comme j'étais heureux de me sentir tant d'orgueil pour vousl Quel moment de plaisir complet et sans mélange. Je remercierai la princesse pour vous, et non pour moi, comme on donne des trésors au médecin qui sauve une personne aimée. Puis, voilà le premier témoignage de succès qui me vienne de l'étranger.
Cara^ vite écrivez-moi si vous avez quelqu'un de très sûr à Saint- Pétersbourg, parce que j'ai la faculté, ou je l'aurai, de vous envoyer les manuscrits du Lys dans la Vallée et de Séraphita par l'ambassade française. Certes, ils arriveront là , mais de là chez vous, voyez qui peut être l'intermédiaire.
Ma lettre a été interrompue par l'arrivée d'un commissaire de police et de deux agents qui m'ont arrêté et conduit à la prison de
la garde nationale où je suis en ce moment, et où je continue paisiblement ma lettre. J'y suis pour cinq jours. J'y fêterai la fête du roi des Français. J'y perds un beau feu d'artifice que je comptais aller voir.
Mon libraire est venu me donner l'explication de la non-arrivée du Livre mystique entre vos mains. Le Livre mystique est défendu par la censure. Ainsi, je ne sais pas comment nous ferons. N'est-ce pas singulier que la personne à qui ce livre est dédié soit la seule qui ne le lise point? Vous verrez ce qu'il sera convenable de faire. J'attendrai vos ordres.
Voilà toutes mes idées envolées. Cette prison est affreuse ; tous les prisonniers sont en commun. Il fait froid et nous n'avons pas de feu. Les détenus sont des gens de la plus basse classe et ils jouent en hurlant. Il est impossible d'avoir un moment de tranquillité. Ce sont de pauvres ouvriers qui ne peuvent pas donner deux jours de leur temps sans perdre la subsistance de leur famille, et, par-ci par-là, quelque artiste ou des écrivains pour qui la prison est meilleure encore que le corps de garde. On dit les lits affreux.
Je viens d'avoir une table, une bergère et une chaise, et je suis dans un coin d'une immense salle nue. C'est là que je vais achever le Lys dans la Vallée. Voilà mes affaires suspendues, et ceci arrive un jour de journal et presque la veille d'un 30 où j'ai trois cents ducats à payer.
Voilà un des mille accidents de notre vie parisienne, et chaque jour il y en a de pareils dans les affaires. L'homme sur lequel on compte pour vous rendre service est à la campagne, et votre projet manque ; une somme qui doit vous être remise ne l'est pas. Il faut faire dix courses pour trouver quelqu'un, et souvent on est à une heure pour la réussite d'une chose importante. Vous ne sauriez imaginer combien d'angoisses accompagnent ces heures, ces journées perdues ; combien de fois je me suis couché, fatigué, incapable d'entreprendre d'écrire un mot, de penser à mes plus chères idées !
Je ne saurais trop le répéter, c'est une lutte qui vaut celle de la guerre; ce sont les mêmes fatigues sous d'autres formes. Nulle bienveillance réelle, nul secours. Tout ici est dans des protestalions sans efTicacité. J'ai vaincu pendant six années, môme pendant
huit; eh bien, le découragement me prend alors que je n'ai plus qu'un quart de ma dette à acquitter, le dernier quart. Je ne sais plus que devenir. Ma vie s'arrête devant quatre mille ducats.
Lundi 25.
J'ai encore interrompu cette lettre pendant quarante-huit heures. Au moment où j'écrivais le mot ducats, Eugène Sue est arrivé. Il est détenu pour quarante-huit heures. Nous venons de les passer ensemble, et je n'ai pas voulu continuer cette lettre devant lui. Il m'a entretenu de ses occupations, de sa fortune. Il est riche, il est à l'abri de tout. D ne pense plus à la littérature ; il vit surtout pour lui; il a développé l'égoïsme le plus complet; il ne fait rien pour les autres, tout pour lui; il veut, à la fin de la journée, pouvoir se dire que tout ce qu'il a fait, et que tout ce qui a été fait, l'a été pour lui. La femme n'est plus qu'un instrument; il ne veut pas se marier. Il est incapable de ressentir aucun sentiment. J'ai écouté cela tranquillement, en songeant à ma lettre interrompue. Cela m'a fait de la peine pour lui. Oh ! il ne fallait que ces quarante-huit heures pour me prouver que les gens sans ambition n'aiment personne. Il est parti, ne me remerciant point d'avoir sacrifié les concessions que j'avais obtenues d'être seul dans un dortoir, car son admission a failli compromettre les petites douceurs que quelques amis ont arrachées pour moi de l'inflexible état-rnajor d'épiciers, jaloux de tout confondre dans ce bagne infect. Je me couche.
Samedi 30.
Une grande nouvelle I La loi du canal latéral à la basse Loire, qui ira de Nantes à Orléans, a passé à la Chambre des députés et sera présentée, mardi 3 mai, à la Chambre des pairs, où le marquis de Laplace, ami de tout élève de l'École polythechnique, a promis à mon beau- frère de la faire passer. Ainsi, voilà ma sœur et mon beau-frère arrivés, après dix ans de lutte, à leurs fins. Vous savez, je vous ai parlé de cette belle entreprise, à Genève. Maintenant, il ne s'agit plus que de trouver vingt-six millions. Mais ceci n'est rien, après ce qu'il a fait. Les fonds seront placés à un si haut taux que l'argent ne manquera pas.
322 LETÎHES A L'ÉTRANGÈRE.
Kn ce moment, j'ai une espérance pour mon propre compte. C'est d'acheter la concession au concessionnaire, M. de Villevêque, et de tâcher de gagner dessus en la fôVéndant à un banquier. Mon beau-frère sort de ma prison pour aller, d'après mes instructions, essayer cette afTaire. Si j'ai du bonheur, elle se fera, et je pourrais, en deux mois, gagner deux cent mille francs qui calmeraient toutes mes plaies. C'est surtout dans la guerre politique que l'argent est le nerf.
Sue a fait à la plume des charges sur un bout de papier où il a mis son nom et qui vous servira d'autographe ^ Ça vous rappellera mes sept jours de prison.
Ici, je péris dans une activité dévorante et, d'après ce que vous me mandez, vous êtes dans une atonie continuelle, sans aliment, sans Vos émotions de voyage, qui vous ont fait désirer ou le voyage ou la solitude complète.
Ce que vous me dites d'Anna m'enchante; j'avais peur pour cette santé frêle, mais ma peur venait de trop d'affection, car je savais que ces organisations, en apparence débiles, sont quelquefois d'une force étonnante.
Je ne vois plus qui que ce soit au monde. Il y a dix jours, j'ai rencontré la petite princesse Schonburg qui m'a fait un petit salut froid, car voici cinq mois, je crois, que je ne l'ai vue, quoi qu'elle vînt souvent voir son enfant dans ma maison de Chaillot. Elle donnait le bras à M. de la Rochefoucault, qui me fait plaisir à voir, précisément parce que je l'ai vu dans le Landstrasse, maison Walter, cette maison... vous savez.
Je viens d'écrire à Hammer ; il m'a demandé un deuxième exem-
1. Ce curieux autographe contient trois dessins : un cheval, un cavalier à cheval et une marine.
Balzac a écrit au-dessous du premier : « Smogler allant au bois » ; au-dessous du second : a Houp ! là ! », et au-dessous du troisième : « Ceci est une marine ».
Smogler était le nom d'un cheval que Balzac posséda pendant quelque temps.
Le tout est surmonté de ces mots, écrits aussi par Balzac : « Fait en prison, à l'hôtel Bazancourt, où nous étions punis pour [n'Javoir pas monté la garde, par les épiciers de Paris 1 »
28 avril 1836.
plaire du Livre mystique. Mais comme ce livre sera en double, attendu que notre cher Hammer est patient comme une chèvre qui s'étrangle, et qu'il croit que les livres vont aussi vite que la poste, je l'ai supplié de vous envoyer cela par une occasion sûre. C'est une première tentative; j'en ferai comme ça dix, et sur dix il y aura peut-être une chance heureuse.
J'ai une parure de perles pour vous. Mais comment vous l'envoyer?
Au sortir de ma prison, j'irai chez madame de Kisseleff. Ce sera le numéro deux des chances.
A propos, s'il vous tombe une occasion sûre, rappelez-vous mon thé, car nous n'en avons point de bon à Paris. J'en ai goûté, du vôtre (la Russie, s'entend), il y a quelques jours, et j'ai l'infamie de vous rappeler ceci, mais à la condition que vous vous permettrez des infamies de ce genre.
La Norma a fait peu d'effet ici .
Vous ne m'accusez point réception de mes lettres, en sorte que j'ignore si elles vous sont exactement parvenues dans leur ordre. Étourderie. Mais je ne sais s'il m'est permis de prononcer ce mot, car en casant (sentez-vous toutes les délices de ce mot : caser?) les vôtres, ou je n'ai pas reçu certains numéros, ou je les ai si bien enfouies, qu'emporté par le courant iufernald es affaires, je ne sais plus où sont les trésors. De retour chez moi, je consacrerai une matinée à cette délicieuse recherche, et je vous écrirai spécialement à ce sujet.
Quelque grâce que vous ayez mise dans votre avant-dernière lettre, reçue ici, à me consoler du chagrin de savoir l'esquisse du Lys publiée dans son chique, je ne puis les accepter comme auteur. Non, la langue française n'admet pas ce qui flatte le cœur de M. Honoré de Balzac. Vous direz comme moi quand vous tiendrez le livre et que vous le lirez. Quoi qu'on fasse, l'Apollon et la Diane sont plus beaux que des blocs de marbre. L'homme jeune, de rOaris/,ys, est plus gracieux qu'un squelette, et vous préférez la pèche au noyau, qui contient des millions de pêches.
J'ai beaucoup de chagrins, mais d'énormes, du côté de madame de B..., non d'elle directement, mais par les siens. Ceci n'est pas de nature à être écrit. Quelque soir, à Wierzchownia, quand les plaies
du cœur seront cicatrisées, je vous conterai cela, à voix murmurée, de manière à ce que les araignées n'entendent pas, et que ma voix aille de mes lèvres dans votre cœur. Ce sont d'horribles choses, qui creusent la vie jusqu'au tuf, qui déflorent tout, font douter de tout, excepté de vous, à qui l'on réserve de semblables soupirs.
Oh ! qu'il y a dans mon cœur de comprimés ! depuis mon départ de Vienne, mes souffrances ont redoublé toutes, de tous les genres, de toutes les natures. Soupirs envoyés à travers les espaces, souffrances dévorées en secret; souffrances aperçues! Mon Dieu, moi qui n'ai guère fait de mal, que de fois j'ai dit : « Un an à Diodati et le lac I » Combien de fois je me suis dit : « Pourquoi n'être pas mort, tel jour, à telle heure 1 » Qui donc est dans le secret de tant d'orages contenus, de tant de passion perdue, secrète? Pourquoi les belles années s'en vont-elles, pressant l'espérance, qui s'échappe sans qu'il en reste rien qu'une infatigable ardeur à réespérer? Surtout depuis cette année ardente où à chaque instant tout va finir, et où rien ne s'achève, il me prend des envies de fuir ce cratère qui me fait craindre le dessèchement, de le fuir au bout du monde.
Je suis le Juif-Errant de la pensée, toujours debout, toujours marchant, sans repos, sans jouissances de cœur, sans rien que ce que me livre un souvenir à la fois riche et pauvre, sans rien que ce que j'arrache à l'avenir; je mendie l'avenir, je lui tends la main. Il me jette non pas une obole, mais un sourire qui veut dire demain.
Dimanche, 1er mai.
Voici le jour où l'année dernière je me suis dit : J'y vais ! Hier au soir, j'ai quitté ma vitre parce que la mélancolie me gagnait. Le sommeil a chassé les chagrins.
J'ai beaucoup à travailler aujourd'hui. Je fermerai cette lettre ce soir; je verrai si j'ai oublié de vous dire quelques faits de ces vingt jours où j'ai été comme un volant entre deux raquettes. Je vais me mettre à faire des passages difficiles du Lys dans la Vallée. Il s'agit d'achever le chapitre intitulé : les Premières Amours. J'y ai entrepris des effets littéraires extrêmement difficiles à rendre. Quels travaux 1 Que d'idées ensevelies dans cette œuvre 1 Elle est le pendant poétique du Médecin de campagne.
J'aime beaucoup tout ce que vous m'écrivez sur les petits événe-
ments de votre existence à Kiew : le nom de Vandenesse, la petite dame, etc. Mais j'aimerais bien mieux encore vos lettres si vous me mettiez dix lignes tous les jours; non, pas dix lignes, mais un mot, une phrase. Vous avez tout votre temps, et moi je n'ai que des heures dérobées au sommeil à vous offrir. Vous êtes le luxe du cœur, le seul qui ne ruine pas, et qui comporte naturel, simplicité, richesse, et pauvreté, tout enfin !
Je me souviens vous avoir écrit plusieurs choses sur lesquelles vous ne m'avez pas répondu, ce qui me met en inquiétude.
Madame Marie Potoçka quitte Genève et revient en Ukraine.
Hélas! aujourd'hui n'étant pas chez moi, je ne puis vous envelopper ma lettre avec un autographe, et j'en ai de bien curieux; j'en ai de Talma, de mademoiselle Mars, de toutes sortes de gens. J'en aurai un de Napoléon, un de Murât, etc. Vous verrez que quand il s'agit du trésor des chartes de Wierzchownia, nous avons une grande constance dans les idées.
Aujourd'hui, j'ai beaucoup travaillé; je vais encore passer la nuit pour achever le Lys, car j'ai encore une trentaine de feuilles de mon écriture à faire, ce qui est un quart du livre. Après, il faut achever les Héritiers Boirouge pour terminer les douze volumes de madame Béchet, qui s'est mariée et qui est devenue madame Jacquillart. Enfin, donner pour juin la Torpille à la Chronique, sans quoi nous allons à mal. Vous voyez qu'il est impossible que je me bouge d'ici avant le mois de septembre; il n'y a rien à dire, ces trois choses-là doivent être faites. Mais après, je n'aurai pas d'argent, je n'aurai que rempli mes engagements. Aussi, ne sais-je où donner de la tête, car des échéances à acquitter, pas de recettes et pas d'ami qui m'avance des fonds, que devenir? Ce sont des termes inconciliables . Il faut un hasard ou périr. Jus({u'ici le hasard m'a servi.
Dans ce moment, particulièrement, je suis accablé, parce que je complais sur la conclusion de l'affaire des Ceiit Contes drolatiques qui me donnait trois mille ducats et calmait tout; et, plus je vais, moins cette affaire s'achève. J'en suis plus que désespéré, j'en suis fou.
Voilà où en sont mes affaires. Beaucoup de travaux à finir, point d'argent à recevoir et beaucoup d'argent à payer : vais-je être arrêté au milieu de ma carrière? Que tenter'/
Mon beau-frère est revenu ce matin. M. Laine de Yillcvôque demande à réfléchir à cette vente. Il a demandé trois jours, et c'est bien le moins qu'un homme prenne trois jours pour se décider dans une affaire aussi capitale. J'offre vingt mille ducats de sa position de concessionnaire, mais comptant. J'espère que Rossini me les fera prêter par Aguado et que je pourrai revendre à Rothschild cette situation pour le double ou le triple, en traitant des vingt-six millions sur lesquels ces coquins-là gagneront cinq à six millions. Voilà le plus joli sourire, le seul que m'ait fait la fortune.
Vous voyez que, par ma première lettre, j'aurai à vous parler de choses bien intéressantes : l'affaire du canal, le procès, et le Lys; puis, les Drolatiques seront ou tout à fait manques ou terminés comme affaire; dans de semblables choses, il me faut oui ou non.
Ma mère ne va pas bien, et ma pauvre sœur au moment de jouir de la vie et de se trouver à l'aurore de la fortune, elle a une triste maladie de femme que M. Lisfranc a cru avoir guérie et qui la menace de nouveau. Mon frère est toujours un chagrin pour nous. Vous voyez que s'il m'arrive un sourire éloigné, le sort me le vend bien cher.
Allons, cara, adieu; ne vous faites pas de chagrin de tout ceci. J'ai de largos épaules, un courage de lion, du caractère, et si parfois la mélancolie me prend, je regarde à l'avenir et je crois à quelque chose de bon, quoique les années passent avec une rapidité cruelle, et quelles années? Les belles 1 Reverrais-je jamais le lac de Genève ou de Neuchâtel?
Allons, adieu ; à dix jours d'ici. Vous savez tout ce que vous devez dire pour moi et de moi à ceux qui vous entourent.
Si vous vous procurez la Revue de Paris de novembre à décembre inclusivement, 183o, vous pourrez lire le vrai Lys.
ex
A MADAME HANSKA, A KIEVV.
Paris, lundi 9 mai 1836.
Cara contesnna,
J'apprends que si vous voulez faire demander par votre frère à
Saint-Pétersbourg ua permis de vente d'un exemplaire du Livre mystique, deuxième édition, à la censure, il est à croire que la maison Bellizard vous l'enverra sans délai.
J'apprends ceci à l'heure de la poste et vous écris ce petit mot en hâte.
Mille tendres amitiés et mes souvenirs à tous.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHO WN I A (uKRAINE).
Paris, 16 mai — 16 juin 1836.
Il y a un an, j'étais à l'hôtel de la Poire [à Vienne] ; aujourd'hui, à une heure, ayant fait la route en cinq jours, n'ayant pas dormi depuis trois nuits ! Et à deux heures, après une heure de sommeil, je me suis donné pour fôte d'aller à la Walterische-haus. Aujourd'hui, mon seul plaisir sera de faire, au milieu de ma continuelle bataille, une halte de deux heures pour vous écrire un mot, cara contessina. Mais, au lieu de vous envoyer un bouquet d'espérances fleuries, je n'ai que de tristes choses. Tout ce que ne je vous annonçais de bon a échoué. Rien de ce qui peut me libérer réussit !
Cependant, aujourd'hui même, madame Béchet va peut-être céder à Werdet les Études de Mœurs, et cette affaire est plus importante que vous ne le pensez à ma tranquillité, car si je n'ai qu'un seul éditeur je puis obtenir de régler mon travail, je puis me ménager des mois de repos, et vous savez ce que je puis faire d'un mois de repos. L'affaire des Contes drolatiques traîne toujours.
Il s'est fait, depuis trois jours, un grand changement en moi. L'ambition a disparu. Je ne veux plus entrer aux affaires par la députation et le journalisme. Ainsi mes efforts vont tendre à me débarrasser de la Chronique de Paris. Cette détermination m'est venue à l'aspect de deux séances de la Chambre des députés. La sottise des orateurs, la niaiserie des débats, le peu de chance qu'il y
a de triompher d'une semblable et d'une si misérable médiocrité, me font renoncer à m'y mêler autrement qu'en qualité de ministre. Ainsi, d'ici à deux ans, je vais tâcher de m'ouvrir à coups de canon la porte de l'Académie, car les académiciens peuvent devenir pairs, et je tâcherai de faire une assez grande fortune pour arriver à la Chambre haute et entrer dans le pouvoir par le pouvoir même.
Le Lys dans la Vallée me mine; ni le procès ni le livre ne sont terminés. J'ai encore dix feuilles, ou cent soixante pages du livre, à faire en entier, les écrire et les corriger. J'espère finir en dix jours, quoique ce soit presque le quart de l'œuvre; mais c'est le quart le plus facile. Tout, maintenant, est achevé, posé. Je n'ai plus qu'à conclure. Le caractère saillant est décidément M. de Mortsauf . 11 était bien difficile de dessiner cette figure ; mais elle est terminée aujourd'hui. J'aurai élevé la statue de l'Émigration; j'aurai rassemblé dans une môme création tous les traits de l'émigré revenu dans sa terre, et peut-être tous les traits du mari, car, plus ou moins, les hommes mariés ressemblent tous à M. de Mortsauf. Nous paraîtrons, je l'espère, le l*"" juin. Mais, comment faire pour vous envoyer votre exemplaire ? Je l'enverrai par l'ambassade, mais il me faudrait l'adresse de quelqu'un qui vous fût dévoué à Saint- Pétersbourg, parce que je puis, par madame Kisselefî, me servir de l'ambassade russe. J'attends toujours un mot de vous à ce sujet.
12 juin.
Comprendrez-vous tout ce qu'est ma vie par ces deux dates ? Cette lettre est restée tout un mois sur ma table sans qu'il m'ait été permis d'y mettre un mot. J'ai reçu deux lettres de vous et celle de M. de Hanski sans pouvoir y répondre et, aujourd'hui, je suis obligé de fermer ma porte et de prendre une matinée pour vous écrire. J'ai tant de choses k vous dire ! Il s'est passé pour moi tant d'événements, que je ne sais par où commencer. Puis, il est impossible de vous tout dire, car il faudrait des volumes.
En gros, mon procès est gagné et mon livre a paru. J'ai travaillé nuit et jour pour pouvoir finir le livre assez à temps pour qu'il pût paraître le jour même du jugement. Il faut que vous sachiez que la même bataille qu'on avait livrée à mon crédit pendant mon voyage
à Vienne, en me mettant en prison pour dettes, mes ennemis l'ont livrée à mon caractère et à ma probité. Tout ce que la calomnie a de plus ignoble et de plus bas, tout ce que l'on a pu trouver de boue a été amassé contre moi. Il a fallu écrire, pour le public, une défense en une seule nuit. Vous la lirez en tête du Lt/s dans la Vallée, dont elle forme l'introduction. J'ai gagné deux fois, et devant le public et devant les juges, qui ont été indignés. Sur quoi va-t-on maintenant m'attaquer?
Si vous voulez lire cette introduction dans son entier, ne demandez pas le Lys à Bellizard, mais à Urbain, de Moscou, en lui écrivant de le demander directement de Paris et de n'y rien retrancher, car Bellizard a intérêt à ce que l'introduction ne soit pas lue en Russie.
Ah ! vous ne pourrez jamais savoir combien ma vie a été ardente pendant ce mois ! J'étais seul pour tout; harcelé par les gens du journal qui me demandaient de l'argent; harcelé par mes payements à faire, sans que j'eusse d'argent, puisque je n'en gagnais d'aucun côté; harcelé par le procès; harcelé par mon livre, dont il fallait corriger jour et nuit les épreuves ! Non, je m'étonne d'avoir survécu à cette lutte. La vie est trop pesante; je ne vis pas avec plaisir.
Vous m'avez bien chagriné en me renvoyant les sottises de votre tante \ qui me dit marié avec une demoiselle dont je ne connais ni le nom ni la personne, pendant que j'étais accablé ici des sottises de Paris. Celles de Constantinople étaient de trop. Réservez, je vous supplie, votre crédulité pour le bien. Je ne sais réellement pas ce que madame Rosalie veut dire, ni ce que me dit Hammer, qui me prévient que vous allez à Constantinople, et qui me dit qu'il envoie votre Livre mystique à votre tante qui vous le remettra en personne. Je me perds dans tout ce gâchis de nouvelles.
1. La comtesse Rosalie Rzewuska, née princesse Luborairska, femme du comte Stanislas Rzewuski, et tante de madame Hanska. Elle eut trois enfants : Léonce, Witold et Calixte, cette dernière, mariée à Michele-Angelo Cajetani, prince de Téano et duc de Sermoneta à qui Balzac, en 1846, dédia les Parenls pauvres. La résidence habituelle de la comtesse Rosalie était le château de Podhorce, en Wolhynie. Elle a publié en français divers ouvrages, dont un Voyage à Constantinople. A sa mort, en 1865, elle légua de volumineux mémoires au baron Rançonner, de Vienne, avec mission de les publier. Ce vœu n'a pas été réalisé.
Mes manuscrits s'entassent pour vous. Voilà ceux de Séraphita complets ; ceux du Lys dans la Vallée complets. Je vais en faire d'autres. C'est une vraie bibliothèque. Que faire ? Vous les garder. Cependant, je voudrais bien que vous les eussiez.
Quoique j'aie gagné mon procès et que le Lys paraisse, mes affaires sont dans un état peu prospère, car ce sont des victoires qui tuent. Encore une, et je suis mort. La production des livres ne suffît pas pour éteindre ma dette ; il faut avoir promptement recours au théâtre, et j'y rencontrerai des haines vives qui peuvent ou m'en interdire l'entrée, ou tromper le public sur la valeur des œuvres que j'y produirai.
J'ai reçu la lettre de M. de Hanski ces jours-ci*. J'ai une meilleure édition du Médecin de campagne à lui envoyer. Mais, je ne sais toujours comment et je la lui garde.
Je suis tellement encombré d'affaires arriérées, de soins, de démarches, que je vous écris avec une espèce d'ivresse de tête qui ne me permet point la logique ; aussi vais-je me hâter de fermer cette lettre et de vous l'envoyer. Vous en recevrez une autre où je