A M. H. DE BALZAC
Wierszchownia, le [15-27 mai] 1836.
« Monsieur,
» A la suite de plusieurs démarches, étant enfin parvenu à me procurer un encrier en malachite, je m'empresse, monsieur, de vous l'envoyer par la maison Rothschild. Veuillez le réclamer et le garder comme souvenir d'une vraie amitié, qui ne peut changer, malgré l'énorme distance qui nous sépare, et que la seule pensée franchit, jusqu'à présent.
» Si Dieu le veut comme je le désire, peut-être un jour nous viendrons vous trouver^Hn attendant, si vos occupations littéraires et les distractions du monde vous laissent un moment de libre, pensez quelquefois à vos amis du Nord, lesquels, malgré leur climat frileux, savent sentir et apprécier vos sentiments et vos talents.
» Vos ouvrages, monsieur, nous font passer des moments très agréables dans notre solitude. Ils nous donnent jusqu'à l'illusion de vous voir môme jouer avec Anna, qui, de jour en jour, devient plus gentille. C'est déjà une grande dame qui commence à toucher du piano, et promet d'avoir un talent distingué. Elle a aussi un goût, une passion décidée pour la lecture ; je ne peux plus lui trouver de livres analogues à son âge; nous avons épuisé les librairies de Saint-Pétersbourg.
» Vous ne sauriez croire, monsieur, quel plaisir j'ai éprouvé en lisant Vlnler- (liclion. J'ai été pénétré du même sentiment dont 'e vous ai faitpart en lisant pour
VOUS expliquerai tout ce que je vais faire maintenant et où je vous accuserai réception de l'écritoire, qui, d'après le dessin, me semble une de ces magnificences écrasantes pour un pauvre diable.
Boulanger fait une bien belle chose de mon portrait. Il aura, je crois, les honneurs du coin du Roi à la prochaine Exposition. Ne vous inquiétez point de l'argent pour la copie, qui sera toujours un original, car je poserai pour le vôtre, tout comme pour celui-ci. Je remettrai cinq cents francs, ou cinquante ducats, à Boulanger et la première fois que j'irai à Wierzchownia vous me les rendrez, si je ne suis pas riche, et, si je le suis, je n'en aurai pas besoin. Mais, de l'aveu des artistes. Boulanger fait là une belle œuvre et qui, à part le mérite qu'a tout portrait, en a un immense comme peinture. Il m'a fallu encore trouver des séances de sept ou huit heures — et en voilà déjà dix — à travers les orages de ce mois-ci.
Au moment où je vous écris, dans les tourments à peine terminés de mon oeuvre, et quand il me faudrait quelque repos pour refaire mon cerveau qui s'abat comme un cheval fatigué, car il est impossible de ne pas voir qu'il y ait là des organes dont la force est limitée, eh bien, le gérant de notre journal m'envoie missive sur missive pour que je lui verse encore treize mille francs, le reste des
la première fois, à Neuchâtel, le Médecin de campagne. Donnez-nous autant que possible de pareils ouvrages ; la société attend de vous ce service. Le tableau du juge, et celui du gentilhomme restituant le bien, illégalement possédé selon sa propre conviction, sont d'une incomparable beauté et d'une rare perfection. Ils ne peuvent que fortement influencer les mœurs du siècle. Gens de cœur, de talent et de génie, il est de votre mission de flétrir les vices, de donner le plus grand éclat à la vertu, et de réparqr le mal dont la philosophie du dernier siècle a jeté le germe.
» Mais je m'aperçois que je suis sorti de mon naturel, et que je deviens trop prolixe. C'est un mal que m'a communiqué la Châtelaine de Wierzchownia et souveraine de Paulowska, qui est toute enchantée de se retrouver dans son empire de fleurs et de verdure, qui vous salue et vous prépare une longue lettre de je ne sais combien de pages.
» Ce n'est que dans deux ans que nous nous proposons de faire un voyage pour l'éducation de la petite Anna, et j'ai un pressentiment, monsieur, de vous trouver siégeant à la Chambre, et d'assister à vos éloquents discours. En attendant que ce rêve se réalise, agréez l'aveu d'une vraie et sincère amitié.
» VENC^SLAS DE HANSKI.
» P. -S. — Avant -que l'encrier vous parvienne, je vouse« envoie le dessin, pour que ce soit le même que vous receviez, j)
quarante-cinq mille que je dois pour mon acquisition. Ce sont des coups d'épingle dans la moelle épinière . Il faudrait encore quitter ma lettre et courir par la ville pour réaliser quelques actions, et il le faudra demain, et il faut en même temps finir VEcce Homo commencé dans la Chronique de Paris avant-hier, et il faut me mettre en mesure de donner à madame Béchet deux volumes in-octavo, qu'elle demande pour terminer son traité. Rien de tout ceci ne me donne d'argent pour payer mes obligations, en sorte que je ne sais que devenir.
J'ai encore interrompu ma lettre. Oh ! pour le coup, trop est trop. Savez-vous par quoi je suis interrompu ? par un acte judiciaire de madame Béchet, qui me fait sommer de lui fournir dans les vingtquatre heures mes deux volumes in-octavo, et me demande cinquante francs par jour de retard 1 II faut que je sois un grand criminel, et que Dieu veuille me faire expier mes crimes 1 Jamais on n'a vu pareille tourmente. Cette femme a eu de moi dix volumes in-octavo en deux ans! Elle se plaint de ne pas en avoir eu douze!
Vous allez être encore quelque temps sans nouvelles de moi, car je vais probablement aller m'cnfuir dans la vallée de l'Indre, y écrire en une vingtaine de jours, les deux volumes de cette femme, et me débarrasser d'elle. Et, dans une pareille entreprise, il ne faut ni distraction, ni pensée autre que celle des ouvrages que l'on écrit. Oui, dussé-je y crever, il faut en finir avec les obligations. Mais si vous saviez ce que c'est qu'une absence de vingt jours, de moi, dans mes affaires ! C'est le feu. Je vous en supplie, ne vous tourmentez pas. Quand je ne vous écris pas, c'est que je combats ou des intérêts graves, ou que je travaille à quelque chose de pressé, d'ardent, qui ne souffre aucun retard. Me voici recommençant une lutte horrible : celle des intérêts et des livres à faire ! Éteindre le dernier de mes traités en satisfaisant madame Béchet, et faire un beau livre ! Et j'ai vingt jours ! Et cela se fera ! Les Héritiers Boirougc et Illusions 'perdues auront été écrits en vingt jours!
Je vous quitte, vous le voyez, plus chagrin, plus persécuté, plus occupé que jamais. J'ai le triste pressentiment que rien ne peut bien finir de tout ceci. La nature humaine a ses limites, la plus forte comme la plus faible, et j'aurai bientôt atteint mes limites. J'ai tout dépassé.
Allons, adieu, vous une des trois personnes qui m'aurez connu encore avez-vous eu bien des doutes, avez-vous laissé quelques coins obscurs sans les pénétrer, parce que je n'ai pas eu le bonheur d'être longtemps près de vous.
16 juin.
J'ai encore interrompu ma lettre. Hier, j'ai dîné avec l'abbé de Lamennais, Berryer, et je ne sais qui encore. Je voyais l'abbé pour la première fois ; quant à Berryer, nous sommes de vieilles connaissances. J'ai été épouvanté par l'atroce figure de l'abbé de Lamennais ; j'ai tâché de saisir un seul trait auquel on pût s'attacher, mais il n'y a rien.
Berryer va se promener à Saint-Pétersbourg. Je l'ai fort engagé à revenir par terre et à passer par l'Ukraine. Je lui ai dit que je conservais l'espoir d'aller en Ukraine vers septembre : mais je n'ose plus me livrer à aucun espoir. Le 20, je pars pour Sache. Il faut y aller faire, dans le calme et le silence, deux volumes in-octavo afin d'éteindre cette pesante obligation du traité Bécliet. Après, je n'aurai plus que les Études philosophiques à terminer. Mais la question argent est terrible.
La Chronique de Paris est très bien posée, politiquement parlant. Mais elle a besoin d'un trésor. Berryer me disait combien l'idée d'un centre droit était féconde en résultats.
Peut-être, à Sache, trouverais-je un moment pour vous dire tout ce que la précipitation me fait oublier. Demandez le Lys à Urbain, de Moscou, en lui demandant l'édition de Paris, sans retranchements. Avez-vous enfin le Livre mystique ? J'en renvoie un à de Hammer qui vous envoie le sien par madame Rosalie. Cai-a, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous le faire parvenir. J'attendrai avec bien de l'impatience la lettre où vous me parlerez du vrai Lys dans la Vallée ; mais elle se fera bien attendre, et cela est malheureux pour un homme qui vous accepte comme tout un public.
Madame de B... va de plus en plus mal. J'espère aller la voir à mon retour de Touraine, ou avant. Mais elle ne peut plus supporter la moindre émotion.
Allons, adieu. Vous me pardonnerez mon silence, quand vous saurez bien toutes mes peines et mes chagrins. Je vous envoie mille
334 ' LETTUES A L'ÉTRANGÈRE.
fleurs do souvenir et les plus affectueux hommages. Présentez mes am icales souvenances à M. de Hanski, à qui j'écrirai par la prochaine occasion, et rappelez-moi au souvenir de tous les vôtres.
A MADAME HANSKA, A WI ERZCHOWNIA (uKRAINE).
Sache, fin juin 1836.
Je reçois ici votre dernière lettre, où vous me parlez de madame Rosalie et de Séraphita. Relativement à votre tante, j'avoue que j'ignore par quelle loi il se fait que des personnes aussi élevées croient d'aussi basses calomnies. Moi joueur ! Votre tante ne raisonne, ni ne calcule, ni ne combine donc que le whist ? Moi qui travaille, même ici, seize heures par jour, j'irais au jeu qui veut des nuits ! C'est aussi absurde que fou.
Je suis allé, à trente six ans, pour la première fois et par curiosité à Frascati, où j'ai trouvé Bernard. Un soir Bernard m'a présenté au Cercle des Étrangers, et l'on m'y a invité à dîner. J'y suis allé une troisième fois le jour où il nous a donné à dîner. Puis, quoiqu'on m'ait invité plusieurs fois, je n'y suis jamais retourné. La dernière fois j'ai prié Bernard de me comprendre dans son jeu pour une somme de... ce qui dénote la plus profonde ignorance de la passion. En tout, dans ma vie, j'aurai perdu au jeu trente ducats. Voilà pour le jeu. Ce vice ne me gagnera point ; je joue une partie plus chère et plus belle.
Que votre tante juge à sa manière des œuvres dont elle ne connaît ni l'ensemble ni la portée, c'est son droit. Je me soumets à tous les jugements. C'est un des malheurs par lesquels nous passons. La résignation est une des conditions de mon existence.
Votre lettre était triste ; je l'ai sentie écrite sous l'influence des discours de votre tante. Comprendre c'est égaler, a dit RaphaëP, et