Le comte Emile Guidoboni-Visconti
2. Madame Marbouty (Claire Brunne). Balzac, en souvenir de cette rencontre, dédia, en 1842, la Grenadière h sa compagne de voyage. — Madame Marbouty ressemblait beaucoup. à George Sand et fut souvent prise pour elle pendant ce voyage.
342 ^-ETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
un cœur en deuil. J'ai refait la route de Coppet, de Diodaii. Carn, la porte de Rive est agrandie, comme tout à coup s'est agrandie l'amitié que je vous porte de tout ce que j'ai perdu. Vous n'attendriez plus, la nuit, à Genève, car on entre et l'on sort à toulc heure de nuit. Je n'ai passé qu'un jour à Genève et je n'y ai vu que Candolle, qui a manqué périr et qui va mieux.
Me voilà revenu, gardant une blessure dont la cicatrice se verra toujours, mais que vous seule avez pansée sans le savoir.
Vous avez dû avoirbien des inquiétudes par suite de mon silence. Pardonnez-le-moi, chère. Il m'a été impossible d'écrire, de penser. Je ne pouvais que me laisser entraîner par une voiture, conduit par une main inoffensive, guidé comme un mourant. Mon esprit luimôme était bien abattu, car les affaires de la Chronique m'ont saisi à Sache, chez M. de Margonne, où j'étais, par un mouvement de sage, plongé dans un épouvantable travail, voulant en finir avec cette odieuse Béchet. J'avais entrepris de faire en dix jours (et c'est là ce qui m'a empêché d'aller à Nemours !) les deux volumes qui m'étaient réclamés, et, en huit jours, j'avais inventé, composé les Illusions perdues, et j'en avais écrit le tiers ! Jugez de ce que c'était qu'un pareil travail ! Toutes mes facultés étaient tendues ; j'écrivais quinze heures par jour ; je me levais avec le soleil et, j'allais jusqu'à l'heure du dîner, sans prendre autre chose que du café à l'eau.
Un jour, après dîner, que je faisais naturellement substantiel, les lettres arrivent, et je lis celle où l'on m'annonce les événements de la Chronique. Je sors avec M. et madame de Margonne dans le parc, et je tombe, foudroyé par un coup de sang, au pied d'un arbre. Je ne pouvais plus écrire un mot ; je voyais toutes mes affaires perdues. Je me disais qu'il ne me restait plus qu'à m'aller cacher à Wierzchownia et à amasser assez de travaux et d'argent pour revenir un jour payer tout ce que je devais. Enfin j'étais abasourdi. Le courage m'est revenu. J'ai volé à Paris, j'ai lutté, et tout est survenu coup sur coup. J'avais été à Sache, après le Lys paru et mon procès gagné. La Touraine m'avait guéri de mes fatigues et restitué le cerveau. J'avais pu y faire un dernier effort.
Le voyage que je viens de faire ne m'a été bon qu'à Genève. En
revoyant ce lac, en me retrouvant dans les lieux où j'ai su conquérir une amitié qui m'est si douce, j'ai été enveloppé d'une atmosphère délicieuse qui a jeté du baume sur les plaies saignantes. Vous trouverez tout dans cette phrase.
J'ai voulu aller à Neuchâtel ; mais les vingt jours étaient un trop court délai. C'est là ce qui m'a empêché d'aller chez vous, le peu de temps et le peu d'argent, car je me suis encore un peu endetté. Toute maladie coûte.
Me voilà revenu devant mes obligations. Pour pouvoir voyager, j'ai vendu et touché le prix des Mémoires d'une jeune Mariée, en sorte qu'avec la dernière livraison, j'ai quatre volumes in-octavo à faire sans recevoir un sou. Et j'ai d'énormes engagements, et nulle ressource pour se soutenir. Il faut recourir au crédit : c'est-à-dire payer des intérêts énormes. Quelle position !
Je ne vous parle pas des chagrins de famille, d'un neveu * qui vagabondait dans Paris, qui nous est tombé sur les bras ; sans pain, sans souliers, sans vêtements ; d'une éducation à lui donner et d'un procès à faire à son père pour lui ôter la tutelle ; des chagrins de ma mère, qui a fini par donner à mon stupide frère les derniers débris de sa fortune, et à laquelle il faut que je pense très sérieusement. Je ne vous parle pas non plus de ma sœur et de mon beau-frère, qui luttent contre les administrations comme moi contre les journaux. Oh, chère, quelle vie ! L'apathie m'a sauvé. Si j'avais tout bien senti , je me serai jeté dans quelque torrent du Simplon !
Oui, tous les journaux ont été hostiles au Lys ; tous l'ont honni, ont craché dessus. Nettement vient de m'apprendre que la Gazette de France l'a abîmé parce que je n'allais pas à la messe. La Quotidienne par vengeance particuhère du rédacteur, enfin, tous, par une raison quelconque. Au lieu d'en vendre deux mille, comme je l'espérais pour Werdet, nous ne sommes qu'à treize cents. Ainsi, les intérêts matériels sont en souffrance. Il y a des ignares qui ne comprennent pas la beauté de la mort de madame de Mortsauf, et qui n'y voyent pas la lutte de la matière et de l'esprit, qui est le fond du christianisme. Ils ne voient que les imprécations de la chair trom-
1. Un fils de sa sœur Laurence, mariée à M. Saint-Pierre de Monzaigle.
pée, de la nature physique blessée, et ne veulent pas rendre justice à la placidité sublime de l'âme, quand la comtesse est confessée et qu'elle meurt en sainte.
Quand je suis ainsi blessé, je m'élance vers vous, vers vous seule maintenant, vers vous qui me comprenez et qui jugez avec assez d'esprit critique pour donner de la valeur aux éloges. Avec quel bonheur on se sent apprécié, jugé, par quelqu'un qui nous aime! Un mot, une observation, de la céleste créature dont madame de Mortsauf est une pâle épreuve, me faisait plus d'impression que tout un public, car elle était vraie, elle ne voulait que mon bien et ma perfection. Je vous fais son héritière, vous qui avez toutes ses noblesses, vous qui auriez écrit cette lettre de madame de Morbauf qui n'est qu'un souffle imparfait de ses inspirations constantes, et qui l'auriez au moins parachevée.
Je vais me plonger dans un travail abrutissant ; je ne puis vivre qu'à ce prix, car, que sont mes espérances? Elles sont bien lointaines. Le bonheur et la tranquillité matérielle sont bien loin de moi. J'irai consciencieusement devant moi, tâchant de suffire à chaque jour.
Seulement, cara, n'aggravez point mes chagrins par des doutes déshonorants ; croyez qu'à un homme, si pesamment chargé d'ailleurs, la calomnie est légère et que, maintenant, il me faut tout laisser dire sur moi sans m'en inquiéter. Dans vos dernières lettres, vous savez, vous avez cru des choses inconciliables avec ce que vous savez de moi. Je ne m'explique pas votre pente à croire d'absurdes calomnies. Je me souviens encore de votre crédulité quand, à Genève, on m'a dit marié.
J'espère, au printemps prochain, aller vous voir, là où vous serez. Peut-être des circonstances heureuses arriveront-elles. Les affaires de mon beau-frère s'arrangent assez bien. Il a l'entreprise d'un pont à Paris, d'un petit chemin de fer et, enfin, la loi sur le canal latéral à la Basse Loire est promulguée. Il ne faut plus que trouver l'argent. Mais, au moins, est-ce un droit acquis et que rien ne peut plus détruire. De ce côté, je pourrai m'arranger pour faire quelque bonne affaire. La seule chose qui, dans ce moment, soit grave, c'est ma double situation d'homme blessé au cœur et qui n'a pas encore retrouvé sa vitalité, et d'homme garotté par les intérêts matériels en souffrance.
Au milieu de ces orages, j'ai enfin eu l'encrier de M. de Hanski qui a le malheur d'être beaucoup trop magnifique pour un homme condamné à la pauvreté. C'est d'un style qui exige un hôtel, des chevaux et des majordomes. Exprimez-lui, je vous prie, mes remerciements admiratifs pour cette belle chose, dont je ne saurais me servir que d'une seule manière, en la plaçant parmi mes choses précieuses, pour me rappeler nos bonnes journées de Vienne, de Genève et de Neuchâtel, quand, en cherchant des idées, mes yeux s'arrêtent sur quelque objet.
Je ne crois pas commettre de sacrilège en vous cachetant votre lettre avec le cachet qui me servait pour madame de B. . . Je suis en voyage encore. J'ai égaré la clef du tiroir où j'ai enfermé mes petites affaires. J'ai fait vœu de porter cette bague à mon doigt.
J'ai reçu à Sache une lettre de vous, postérieure à une lettre que j'ai reçue à mon retour à Paris. C'est ce qui a pu faire quelque confusion dans ce que je vous ai écrit sur Séraphita en réponse à ce que vous me disiez dans la lettre reçue à Sache. Prenez que je n'ai lien dit, si j'ai dit quelque chose qui vous fasse chagrin. J'ai reçu hier votre numéro quinze.
On ne sait pas ce qui est arrivé à Mitgislas ***. 11 a quitté Paris sans payer toutes ses dettes, vendant tout, laissant planer sur lui je ne sais quels soupçons. Mais je ne me môle de rien, ne veux rien écouter ni rien redire.
Je vous en supplie, une fois pour toutes, quand mes lettres se font attendre, ne vous chagrinez pas. Vous ne pouvez tarder à savoir la cause du retard, et, si elle est chagrinante, il est toujours bien temps quand vous recevez la lettre d'apprendre les peines. Quand j'ai quelque chose d'heureux je voudrais donner des ailes à la poste !
Vous avez raison ; je n'ai pas eu de plus serviables amis que mes ennemis. La violence et l'ineptie des attaques ont révolté tous les honnêtes gens.
Vous ai-je dit que M. de Bclleyme était venu me faire visite après le procès ? Le tribunal a blâmé l'avocat Chaix d'Estange.
11 semble que vous ayez deviné ma situation dans ce que vous me dites sur la douleur et sur ceux qui, comme Robert Bruce, reviennent toujours an combat, malgré leurs défaites.
Allons, adieu. Cette longue lettre m'a fait du bien à écrire ; mais le temps ne m'appartient pas tout entier, La plaie la plus horrible de ma vie est de ne pouvoir me livrer à mes affections joyeuses ou tristes. 11 faut toujours travailler, sous peine de périr, et je n'ai pas le droit de périr. Ma mort tuerait trop de monde. Je dois, à des amis dévoués qui me donnent leur sang. Aussi suis-je nécessairement mal jugé.
Adieu donc. A vous les plus belles, les plus riches fleurs de mon âme et de mon souvenir. Je ne savais pas tout ce qu'était le Pré- Lé vêque, et la colline d'oii l'on voit le lac, et le pont en fil de fer. Il a fallu tout revoir, seul et chagrin, pour savoir le prix des souvenirs I
Rappelez-moi à la mémoire de tous ceux qui m'aiment et qui sont près de vous. Baisez Anna au front de la part d'un pauvre enfant désolé. Enfin, gardez le meilleur de tout ce que j'envoie pour vous ; la part de M. de Hanski et des autres sera encore bonne.
A bientôt ; car dans la solitude et le travail on retrouve ceux qu'on aime.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
Chaillot, 30 septembre — 1er octobre 1836.
L'amitié devrait être une infaillible consolation dans les grands malheurs de la vie. Pourquoi les aggrave-t-elle? Je me suis demandé cela tristement en lisant, cette nuit, votre dernière lettre. D'abord votre tristesse réagissait fortement sur moi; puis elle trahissait des sentiments blessants. Il y avait des phrases qui percent le cœur. Vous ne saviez sans doute pas quelle profonde douleur est en mon âme, ni quel sombre courage accompagne ma seconde grande défaite, essuyée au milieu de la vie. Quand je sombrai une première fois, c'était en 1828 ; je n'avais que vingt-neuf ans et j'avais un ange à mes côtés. Aujourd'hui, j'ai
l'âge auquel un homme n'inspire plus le sentiment aimable d'une protection qui n'a rien de blessant, parce qu'il est de l'essence de la jeunesse de la recevoir, et qu'il semble naturel de l'aider. Mais à un homme qui se trouve plus près de quarante ans que de trente, la protection doit manquer ; elle est une insulte. Un homme faible et sans ressource, à cet âge, est jugé dans tous les pays.
Descendu de toutes mes espérances, ayant tout abdiqué, forcément réfugié là, dans l'ancienne mansarde de Jules Sandeau, à Chaillot, le 30 septembre, au moment où pour la seconde fois dans ma vie je ne faisais pas honneur à ma signature, et qu'aux lamentations de la probité qui pleure au dedans de nous se joignait le sentiment de la profonde solitude où, cette fois, j'entre seul, je pensais doucement qu'au moins je demeurais tout entier dans quelques cœurs de choix, je pensais à vous. Votre lettre si découragée et si triste est venue. Avec quelle avidité je l'ai prise, avec quelles larmes je l'ai serrée avant de prendre le peu de sommeil que je m'accorde ! Je me suis attaché aux dernières paroles, comme à la dernière branche d'arbre quand on est emporté par un courant.
Les lettres sont douées d'une fatale puissance. Elles possèdent une force qui se trouve en raison des sensations au milieu desquelles elles nous surprennent. Je voudrais qu'entre deux amis bien sûrs d'eux-mêmes, il y eût des signes convenus pour qu'à l'aspect d'une lettre chacun d'eux sût si la lettre est d'une expansive gaieté ou d'un gémissement plaintif. On aurait le choix du moment pour la lire.
Je n'avais que dix-neuf jours devant moi ; je ne pouvais pas aller en Ukraine et revenir. La lettre de Talma m'a été donnée dans le salon de Gérard. A quelles misères vous prenez-vous? Peut-être ne vous souviendrez-vous plus de ce que vous m'avez écrit à ce sujet quand vous recevrez cette lettre. Dois-je vous envoyer celle de mademoiselle Mars? Ne croirez-vous pas qu'elle a été paj/ée ? Si jamais vous allez en Italie et que vous passiez à Turin, je souhaite que vous puissiez voir madame la marquise de Saint-Thomas. Vous saurez combien ont coûté les autographes de Silvio [Pellico] et de Nota I
Vous m'avez dit que votre sœur Caroline était la plus dangereuse
des femmes, et, dans votre dernière lettre, c'est un ange, et vous me mandez qu'elle va faire ce que j'appelle la plus insigne folie, car je n'ai pas oublié ce que vous m'avez écrit du colonel. Elle sera bien malheureuse.
Je suis abattu, mais non sans courage; ce que Boulanger a su peindre et ce dont je suis content, c'est la persistance à la Coligny, à la Pierre-le-Grand, qui est la base de mon caractère; l'intrépide foi dans l'avenir.
Faudra-t-il renoncer aux « Italiens » , le seul plaisir que je trouve à Paris, parce que je n'ai de place que dans une loge où il y a une charmante et gracieuse femme ^ ?. Si la calomnie, qui ne respecte rien, l'exige, je renoncerai à la musique aussi. J'y étais au milieu de gens qui me nuisaient et qui me déconsidéraient. 11 a fallu se mettre ailleurs, et, en conscience, je n'ai pas voulu de la loge d'Olympe ^ Laissons encore ce sujet-là.
Le sentiment de l'abandon et de la solitude où je suis me poigne. Il n'y a rien d'égoïste dans ma vie ; il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, tous mes sentiments à un être qui ne soit pas moi, snns cela je n'ai point de force. Je ne voudrais pas d'une couronne s'il n'y avait point de pieds où je pusse mettre ce que tous les hommes auraient mis sur ma tête. Quel long et triste adieu j'ai fait à ces années perdues, englouties sans retour, sans bonheur complet, sans malheur entier, qui m'ont fait vivre, glacé d'un côté, brîilé de l'autre ! N'être plus retenu dans la vie que parle sentiment du devoir !
Je suis entré dans la mansarde où je suis avec la conviction d'y mourir épuisé de travail. J'ai cru que je le supporterais mieux que je ne fais. Voici un mois entier que je me lève à minuit et me couche à six heures, que je me suis déterminé la plus stricte nourriture qu'il faille pour vivre, afin de ne pas envoyer la fatigue d'une digestion au cerveau ; eh bien, non seulement je sens des faiblesses que je ne puis décrire, mais tant de vie communiquée au cerveau amène de singuliers troubles. Je perds parfois le sens de la verticalité, qui est dans le cervelet. Même dans mon lit, il me semble que
1. La comtesse Emile Guidoboni-Visconti, Anglaise de naissance, morte à Versailles, en 1883.