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Sur le lac de Bienne

en me rappelant notre chère soirée chez Sismondi, aux Chênes. Elle n'était pas reconnaissable ! Cela m'a fait faire un terrible retour sur moi-même.

Voici deux mois que je n'ai de vos nouvelles. Mes lettres restent à Paris ; personne ne m'écrit, car j'ai été errer dans des pays où la poste n'arrive point. Rien ne m'a mieux démontré que je suis un animal vivant d'affection et de caresses, ni plus ni moins qu'un chien. Les amitiés d'épiderme ne me vont point ; elles me fatiguent et me font sentir plus vivement quels trésors enferment les cœurs où je loge. Je ne suis point Français, dans l'acception de ce mot.

L'auberge m'était devenue insupportable, et je suis, par la grâce de son altesse le prince Porcia, dans une petite chambre qui donne sur des jardins, et où je travaille, chez lui, très à mon aise, comme chez un ami qu'il est pour moi. Alfonso, Serafîno, principe di Porcia, est un homme de mon âge, amoureux d'une comtesse Bolognini, plus amoureux cette année qu'il ne l'était l'année dernière, ne voulant point se marier, à moins qu'il n'épouse la comtesse qui a encore son mari, dont elle est séparée de corps et de biens. Vous voyez qu'ils sont heureux ! La comtesse est très spirituelle. Le prince a pour sœur la comtesse San Severino, dont je crois vous avoir parlé déjà.

Milan est tout en l'air pour le couronnement de l'empereur en qualité de roi de Lombardie, et il s'agit, pour la maison d'Autriche, de se mettre en frais et in fiocchi.

Quoique je n'aie vu Florence que par le trou d'une demi-semaine, je préfère Florence à Milan, comme existence. Si j'avais le bonheur d'être aimé assez par une femme pour qu'elle voulût vivre avec moi, ce serait sur les bords de l'Arno que j'irais cacher ma vie. Mais, après tout, malgré les romans de mon ami George Sand et les miens, il est très rare de rencontrer un prince Porcia, qui a assez de fortune pour vivre où il veut. Moi, je suis pauvre, et j'ai des besoins. Il faut que je travaille comme un forçat. Je ne puis dire à Arabellad'Agoult (voyez les Lettres d'un Voyageur) : « Venez à Vienne et trois concerts nous donneront dix mille francs ; allons à Saint- Pétersbourg, et les touches d'ivoire de mon piano nous donneront un palais. » Il me faut ce Paris insulteur et ses imprimeries, douze heures de travail hébétant par jour. J'ai des dettes, et la dette est

une comtesse qui m'aime un peu trop tendrement. Je ne puis pas la renvoyer; elle se met obstinément entre l'amour, la paix, l'oisiveté et moi. C'est trop laid, ce sort-là, pour le jeter à qui que ce soit. Je le souhaite à mes ennemis. Il n'y a qu'une seule femme au monde de qui j'accepterais quelque chose, parce que je suis sûr de l'aimer toute ma vie. Mais, si elle ne m'aimait pas ainsi, je me tuerais en songeant au rôle que j'aurais joué. Vous voyez qu'il faut, dans quelques mois, se réfugier dans la vie à la La Fontaine. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que difficultés, travaux, espoir inutile. Je n'ai môme pas la ressource des deux ans à Diodati, sur le lac de Genève, car je suis maintenant trop vieilli dans le travail pour en mourir, et qui voudrait m'y aider? Je suis comme un oiseau en cage, qui s'est heurté à tous les barreaux ; il reste immobile sur un bâton, et une main blanche a étendu au dessus le réseau vert qui lui défend de se casser la tête. Vous ne sauriez croire combien de sombres méditations me coûte l'aspect de cette vie heureuse de Porcia, qui loge là sur le Corso de Porta Orientale, à dix maisons de la Bolognini. Mais j'ai trente-neuf ans, cent cinquante mille francs de dettes ; la Belgique a le million que j'ai gagné, et. . . Je n'ai pas le courage d'achever, car je m'aperçois que la tristesse qui me dévore serait trop cruelle sur le papier, et je dois faire à l'amitié la grâce de la garder dans mon cœur.

Demain, après avoir fait écrire quelques lettres à mes amants, je serai plus gai, et je vous viendrai sage à désespérer un saint.

23 mai.

Chère, j'ai le mal du pays. La France et son ciel, gris la plupart du temps, me serre le cœur sous ce beau ciel pur de Milan. Le duomo, paré de ses dentelles, me soulève l'âme dindifférence; les Alpes ne me disent rien. Cet air lâche et doux me brise; je vais et viens sans âme, sans vie, sans pouvoir dire ce que j'ai, et si je restais ainsi deux semaines, je serais mort. Expliquer cela est impossible. Le pain que je mange me paraît sans sel ; la viande ne me nourrit pas ; l'eau me désaltère à peine ; l'air me dissout. Je regarde la plus belle femme comme si c'était un monstre, et je n'éprouve même

pas cette sensation vulgaire que donne la vue d'une fleur. L'ouvrage est abandonné. Je vais repasser les Alpes, et j'espère être dans une semaine au milieu de mon cher enfer. Quel horrible mal que celui de la nostalgie ! Il est insaisissable, indescriptible. Je ne suis heureux que pendant le moment où je vous écris, où je me dis que ce papier ira de Milan à Wierzchownia ; alors seulement la pensée interrompt cette noire existence sous le soleil, cette atonie qui relâche les liens de la vie. C'est la seule opération qui maintienne l'union de l'âme et du corps.

24 mai.

J'ai vu la comtesse Bossi ; j'ai été frappé du peu de ressources qu'il y a chez les Italiennes. Elles n'ont ni esprit ni instruction ; elles comprennent à peine ce qu'on leur dit. Dans ce pays-ci, la critique n'existe pas et je commence à croire que la renommée a raison quand elle attribue aux Italiennes quelque chose de trop matériel en amour. La seule femme spirituelle et instruite que j'aie rencontrée en Italie est la Cortanse, de Turin.

Je suis allé voir les fresques de Luini à Saronno, et elles sont dignes de leur réputation. Celle qui représente le Mariage de la Vierge est d'une suavité particulière. Les figures sont angéliques, et, ce qui est très rare dans les fresques, les tons en sont doux et harmonieux.

Il n'y a pas d'occasion pour retourner en France. Il faut que je me résolve à prendre la voie ennuyeuse et fatigante des mallepostes sardes et françaises.

fr juin.

Mon départ est arrêté pour après-demain, sauf erreur, et je crois que jamais je n'aurai revu la France avec plus de plaisir, quoique mes affaires doivent y être très embrouillées par ma trop longue absence. Si je suis six jours en route, cela fera trois mois, et, en tout, sept mois d'inaction littéraire. Il faut huit mois de travaux consécutifs pour réparer tout ce dommage. J'entrerai dans ma petite maison pour, y demeurer bien des nuits à travailler.

480 XETTRES A L'ÉTRANGÈRE.

5 juin.

Je suis allé à la poste pour savoir si quelqu'un aurait eu l'idée de m'écrire poste restante. J'ai trouvé une lettre de la bonne comtesse Loulou S qui vous aime et que vous aimez, et où votre nom était prononcé au milieu d'une phrase mélancolique qui m'a tiré des larmes, car, dans l'espèce de nostalgie où je suis, figurez-vous ce qu'a été le rappel de la Landstrasse et de la Gemeindegasse ! Je me suis assis sur un banc de café et suis resté près d'une heure les yeux attachés sur le duomo, fasciné par tout ce que cetle lettre rappelait, et tous les incidents de mon séjour ont passé devant moi dans toute leur vérité, dans toute leur candeur de marbre. Ah 1 que ne doit-on pas, je ne dis pas à celle qui nous cause de pareilles souvenances, mais au fragile papier qui les réveille ! Il faut songer que je suis sans nouvelles de vous depuis trois mois, par ma faute I Vous savez pourquoi. Mais vous ne saurez jamais d'où me vient cette soif pour la fortune 1

Je vais écrire à la bonne Loulou, sans lui dire tout ce qu'elle a fait par sa lettre, car ce sont de ces choses qu'il est difficile d'exprimer, môme à cette bonne Allemande ; mais elle a parlé de vous avec tant d'âme, que je puis lui dire que, ce qui est amitié chez elle, est chez moi un culte qui ne finira jamais. Elle me dit si gentiment qu'une de mes amies, pas la véritable, mais Vautre, est à Venise ; vraiment, elle m'a ému aux larmes. Quelle douleur perpétuelle d'être toujours si près de vous en pensée et si loin en réalité ! Ah ! chère, le dôme était bien sublime pour moi le 5 juin, à onze heures 1 J'ai vécu là pour une année.

Allons, adieu. Je pars demain, et, dans dix jours, je répondrai à toutes vos lettres, trésors qui se sont amassés pendant cet horrible voyage. Que Dieu veille sur vous et les vôtres, et n'oubliez pas un pauvre exilé qui vous aime bien.

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