‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 92 sur 111 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNI A (uKRAINE)*.

Aux Jardies, Sèvres, 26 juillet-S août 1838.

Je reçois aujourd'hui voire numéro quarante-quatre , et j'y réponds, ainsi qu'aux trois lettres que j'ai trouvées rue des Batailles, en arrivant, il y a un mois.

D'abord, chère, sachez qtie la « veuve Durand » n'existe plus. La pauvre femme a été tuée par les petits journaux, qui ont poussé la lâcheté envers moi jusqu'à trahir un secret qui, pour tout homme d'honneur, devait être sacré. Sachez aussi que je suis établi pour toujours à Sèvres, et que mon bouge s'appelle les Jardies ; ainsi, à M. de Balzac, au^ Jardies, à Sèvres, est et sera pour longtemps mon adresse.

Vous l'avez bien pressenti dans votre dernière lettre ; j'ai dû passer ici un mois rien qu'à me retourner pour me faire une place sur mon fumier; encore suis-je dans des plâtres neufs, au miheu des maçons, des terrassiers, des peintres et autres ouvriers. Je suis arrivé plein de ce livre qui n'existe pas, qui n'a jamais été fait et que je voudrais pouvoir faire, et j'ai trouvé, ici, les plus sots intérêts mercantiles, les deux volumes extraits de la Presse de la réimpression de la Femme supérieure, auxquels il manque quelques feuilles pour pouvoir se vendre, et qu'il faut compléter par le commencement de la Torpille. J'ai trouvé l'entrepreneur de ma maison, aux abois ; j'ai trouvé la meute de mes dettes, des ennuis de tous genres. J'en ai eu pour un mois à aller, venir, etc. J'ai d'abord eu pour une semaine à me reposer ; mon retour a été fatigant ; j'ai risqué d'avoir une ophtalmie sur le Mont Cenis ; j'ai quitté la plus grande chaleur de la Lombardie, et quelques heures après, j'ai eu vingt degrés de froid dans les Alpes, la neige et un vent

1. Lettre déjà parue dans la Correspondance de M. de Balzac, mais avec de grandes différences. Voir èdit. in-18, t. I", p. 430.

48i LÈtTttÈS A L'ÉTRÀNGÈfek.

7 août.

Quinze jours d'interruption, et cette lettre est constamment restée sous mes yeux, sur ma table, sans que je puise vous dire que, sur le Mont Cenis, le vent chassait tine poussièi'e fitle qtil pi(juait les yeux et y jetait des grains aveuglants. Et je sais que mes lettres, où je vous raconte ma vie^ vous font autant de plaisir que les vôtres à moi. Seulement votre voix me soutient et me rafraîchit ; tandis que la mienne vous Communique mes vettigés, mes éiihuis, thés mécomptes, nies lassitudes, mes terreurs, mes ti-àvâux. Votre existence est calme, douce, religieuse ; elle se déroule lentement, comme une source sur son lit de gravier, ehtre deux rivés vertes. La mienne est un torrent, du bruit et des pierres. J'ai hoiite de cet échangé où je n'apporte que dés troubles, et vous des trésors de paix. Vous êtes patiente et je suis révolté. Vous n'avez pas compris le dernier cri que j'ai jeté à Milan, j'ai eu, là, doublé nostalgie, et je n'avais pas contre la plus horrible dés deux la fessource , plus horrible encore, de mes luttes, que j'ai ici ! Ici, le combat moral et physique, la dette et la littérature, ont quelque chose d'étourdissant, d'entraînant. Vous le voyez, je suis interrompu à Uti mot, âU fliiliéu d'uild nuit, et je ne puis reprendre ma phrase qu'à quinze jours de là.

J'ai un monde de choses à vous dire. Et, en premier lieu, ôtez dé votre bonne vie tranquille une préoccupation cohinié célië dé la recherche d'un houka. Figurez-vous que tout vient dé rtion ignorance. Je vous ai crue près de Moscou ; j'ai cru Moscou le marché principal de ces choses -là. Voilà tout. Puis, je voulais tenir de vous un meuble qui sera, dit-on, un chasse- chagrin. S'il vouS avait causé le moindre soUci, il me serait pénible de le voir.

Au nombre des mille et une choses que j'ai eu à faire, il faut mettre eh première ligné h ti*aité relatif au Mariage de Joseph Prudhomme avec un théâtre qui s'engage à me compter vingt mille francs (ou deux mille ducats, pour que vous me compreniez), au jour de la lecture de la pièce , et vous imaginerez quelle soif un homme qui bâtit a de vingt mille francs, et (iottibien il faut tifàvailler pour les avoir promptement !

Je suis donc, malgré l'ordonnance du médecin qui m'a défendu d'habiter des plâtres neufs, aUx Jardies. Ma maison est située sur

le revers de la montagne ou colline de Saint-Cloud, adossée au parc du Roi, k mi-côte, au midi. Au couchant, j'embrasse tout Villed'Avfay ; au midi, je vois sur la route de Ville-d'Avray, qui passe au bas des collines où commencetit les bois de Versailles, et, au levant, je passe au-dessus de Sèvres, et mes yeux s'étendent sur un immense horizon, au bas duquel gît Paris, dont la fumeuse atmo-* sphèi*e estompe le bofd des célèbres coteaux do MeUdon, Bellevue, par-dessUs lesquels je vois les plaines de Montrouge et la route d'Orléans, qui conduit à Tours. C'est d'une étrange magnificence fei d'un ravissant contraste. Le fond de la vallée de Ville-d'Avray a toute la fraîcheur, l'ombre, les hauteurs, la verdui'e d'un fond de vallée suisse, orné des plus délicieuses fabriques. Le côté opposé brille par des lignes d'horizon qui, cà l'extrémité, ont l'apparence de la pleine mer. Des bois et des forets partout. Au nord, les arbres de l'habitation royale. Au bout de ma propriété est l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Versailles, dont le remblai comble la vallée de Ville-d'Avray sans rien m'ôter de mes plans de vue.

Ainsi, pour dix sous et en dix minutes, je puis passer des Jardies à la Madeleine, en plein Paris ! Tandis qu'à la rue des Batailles, à Chaillot, et à la rue Cassini, il me fallait une heure, et quarante sous, au moins. Aussi, grâce à cette circonstance, les Jardies ne seront janiais une folie, et leur prix sera énorme. J'ai la valeur d'un arpent, terminé au midi par une terrasse de cent cinquante pieds, et entouré de murs. Il n'y a encore rien de planté, mais cet automne nous ferons de ce petit coin de terre un Eden de plantes, de senteurs et d'arbustes. A Paris ou aux environs, on a tout pour de l'argent ; ainsi, j'aurai des magnolias de vingt ans, des tilleuls (tyeuyes f) de seize ans, des peupliers de douze ans, des bouleaux, etc., rapportés avec leurs mottes, du chasselas, venu dans des paniers, pour pouvoir le récolter dans l'année. Oh ! cette civilisation est admirable !

Aujourd'hui, mon terrain est nu comme la main. Au mois de mai, ce sera surprenant. J'ai à acquérir deux arpents autour de moi pour avoir des potagers, du fruit, etc. Il faudra, pour cela, une trentaine de mille francs, et je veux les gagner pendant cet hiver.

La maison est un bâton de perroquet. Il y a une chambre à chaque étage, et il y a trois étages. Au rez-de-chaussée, une salle

à manger et un salon ; au premier, un cabinet de toilette et une chambre à coucher ; au second, le cabinet de travail, où je vous écris en ce moment au milieu de la nuit. Le tout est flanqué d'un escalier qui ressemble assez à une échelle. 11 y a, tout autour, une galerie pour se promener à couvert, et qui règne aussi, par conséquent, au premier étage. Elle est soutenue par des pilastres en briques. Ce petit pavillon à l'italienne est peint en brique, avec des chaînes en pierre aux quatre coins, et l'appendice, où est la cage de l'escalier, est peint en coutil rouge. Il n'y a place que pour moi. A soixante pieds en arrière, vers le parc de Saint-Cloud, sont les communs, composés, au rez-de-chaussée, d'une cuisine et d'un ofiîce, garde-manger, etc., d'une écurie, d'une remise et d'une sellerie, salle de bain, bûcher, etc. Au premier, un grand appartement, à louer si je veux, et au second, des chambres de domestiques, et une d'ami. J'ai une source d'eau qui vaut la célèbre source de Ville-d'Avray, car c'est la même nappe, et mon promenoir environne carrément toute la propriété. Rien n'est encore meublé, mais tout ce que je possède à Paris va venir, petit à petit, ici. J'ai, pour le moment, l'ancienne cuisinière de ma mère et son mari pour me servir. Mais je suis encore pour au moins un mois au milieu des maçons, des peintres et autres ouvriers, et je travaille ou vais travailler pour payer tout cela. Quand l'intérieur sera fini, je vous le décrirai.

Je vais rester là jusqu'à ce que ma fortune soit faite, et je m'y plais déjà tant, que quand j'aurai acquis le capital de ma tranquillité, je crois que j'y finirai mes jours en paix, donnant, sans tambour ni trompette, démission de mes espérances, de mes ambitions et de tout. La vie que vous menez, cette vie de curé de campagne, a toujours eu beaucoup d'attraits pour moi. J'ai voulu plus, parce que je n'avais rien du tout, et que, faire pour faire, il ne coûtait pas plus au jeune homme de faire tout grand. Aujourd'hui, l'insuccès en toute chose a lassé mon caractère, je ne dis pas mon cœur qui espérera toujours. Que j'aie un cheval, des fruits en abondance, la vie matérielle assurée, voilà ma place au soleil, acquise et non payée, mais tracée, car je paie des intérêts de capitaux au lieu de payer des loyers. Voilà le changement de front que j'ai opéré. Je suis chez moi, au lieu d'être chez un assommant propriétaire.

D'ailleurs ma dette et mes ennuis d'argent sont les mômes. Le redoublement de mon courage est maintenant puisé dans la médiocrité de mes désirs.

A demain, cara ; je continuerai mes bavardages et vous les enverrai cette semaine.

Mercredi 8 août.

Il y a beaucoup de choses auxquelles j'ai besoin de répondre dans vos quatre dernières lettres ; mais elles sont à Paris, enfermées, et, avant que je puisse y aller, vous auriez trop de retard. Ce sera pour une autre lettre qui suivra promptement celle-ci. Mais, entre autres choses qui m'ont frappé, c'est l'excessive mélancolie de vos idées religieuses; vous m'écrivez comme si je ne croyais à rien, et comme si vous vouliez m'envoyer à la Grande-Chartreuse, ou comme si vous vouliez me dire: « La terre ne m'intéresse plus ». Vous ne sauriez croire combien d'inductions, peut-être fausses, je tire de cet clat ; mais, comme vous me le dites, vous m'exprimez ce que vous sentez ; autrement vous seriez fausse, et l'on est toute vérité avec un ami. Moi, je vous voudrais autrement ; aller à Dieu, c'est renoncer au monde, et je ne vois pas pourquoi vous y renonceriez ; il n'y a que les âmes faibles qui prennent ce parti-là. Les réflexions que je fais alors ne sont pas de nature à vous être communiquées ; elles sont d'ailleurs très égoïstes et ne regardent que moi. C'est comme celles que j'ai exprimées de Milan. Elles vous déplaisent puisqu'elles vous troublent, et, de celles-là, j'en ai le cœur affaissé. Je vois clairement que le bonheur ne reviendra plus, et qui n'a pas quelque amertume en ayant cette pensée ? J'ai été bien malheureux dans ma jeunesse, mais madame de B... a tout soldé par un dévouement absolu, qui n'a été compris, dans son étendue infinie, que quand la terre a eu repris sa proie. Oui, j'ai été gâté par cet ange, je le reconnais. Mais il faut encore se taire. Il y a^ je ne sais dans laquelle de mes lettres, une promesse que je nous suis faite de ne plus vous parler de mes ennuis, et de ne vous écrire que dans les moments où je vois tout en rose, et de dire mes jérémiades aux nuages qui passent et qui vont au nord. Ils vous parleront quand vous les verrez bien gris. Combien de confidences noires n'ai-je pas étoiifl'ées! Il y a bien des coins que je vous cache, et c'est

ceux-là OÙ VOUS seriez bien étonnée, en y pénétrant et en y trouvant malgré tant d'agitations, de préoccupations, de travaux, de voyages, de dissipation intérieure, [comme vous dites], un désir fixe, plus intense chaque jour, et qui, certes, a peu de vertu, puisqu'il ne déplace pas les montagnes, miracle promis à la foi. Bien souvent mes amis m'ont vu pâlir au bruit de coups de fouet trop retentissants, et m'élancer à la fenêtre. Ils me demandaient ce que j'avais, et je me rasseyais, palpitant et sombre pour quelques jours. Ces fièvres, ces soubresauts, coupés de violences intérieures, me cassent et me brisent. Il y a des jours oiî je me figure que mon destin se décide, qu'il m'arrive une chose heureuse ou malheureuse, qu'elle se prépare, et que je n'y suis pas. C'est des folies de poètes, qui ne sont comprises que par eux. Il y a des jours ou je prends la vie réelle, tout ce qui m'entoure, pour un rêve, tant la vie actuelle est, pour moi, contre nature. Maintenant, tout cela va-t-il cesser au milieu des champs qui me calment toujours ? Aurai-je assuré la vie matérielle, sous laquelle je veux comprimer la vie du cœur que je vois inutile et perdue, malgré les dix belles années qui me restent, car ma passion est d'un absolu dont vous ne sauriez vous faire une idée? Il lui faut tout ou rien. Je suis là-dessus comme au premier jour de ma sortie du lycée. Je suis très à plaindre et ne veux pas être plaint. Je n'ai jamais rien fait qui pût démontrer l'absurdité des niais mensonges de l'opinion, qui me donne les plus charmantes femmes, et auxquels ont donné lieu les coquetteries de madame de C..., et quelques autres choses. J'accepte l'accusation de fatuité ; je voudrais accumuler niaiserie sur niaiserie pour cacher l'homme vrai, qui n'est qu'à un seul sentiment, à son idéal !

Je suis en ce moment en train do faire une portion de mon livre d'amour, qui sera détachée; je veux bien peindre une âme do jeune personne. Avant l'invasion de cet amour (qui la conduira au couvent), j'ai trouvé juste de lui faire abhorrer les Carmélites (où elle reviendra), au commencement de la vie, où elle désire le monde et ses fêtes. Comme elle a été huit ans au couvent, elle arrive à Paris, comme le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de se servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une jolie idée, et je la mets à exécution.

Cependant, il m'est fort difficile de reprendre ma vie de travail, de me lever à minuit et de travailler jusqu'à cinq heures après îTîidi. Voici la première matinée que je passe sans sommeiller entre six heures et huit heures. Six mois d'interruption ont fait bien des ravages ; il y a des forces qui viennent de l'habitude, et quand l'habitude est rompue, adieu la force. J'espère rester trois ou quatre mois à travailler, afin de réparer les brèches qu'a faites mon absence, et, si les pièces de théâtre réussissent, peut-être aurais-je, au-dessus de mes dettes, gagné le capital nécessaire à l'eau de ma table et à mon pain, à mes fleurs et à mes fruits. Le reste viendra peut-ôlre.

Allons, addio, cara ; je ne saurais vous dire combien ma maison d'opéra- comique, ce pavillon qui s'avance sur le théâtre et où les amants se donnent toujours rendez-vous, a réveillé d'idées bourgeoises et ménagères. On serait si heureux là ! Tous les avantages de Paris et aucun de ses inconvénients. Je suis là comme à Sache, avec la possibilité d'être à Paris en quinze minutes, le temps de réfléchir à ce qu'on y va faire.

Mon Dieu, mon Dieu, avez-vous lu, dans les Lettres d'un Voyageur, l'endroit du Moulin- Joli, — cette gravure que j'ai vue chez elle, sans savoir encore à quel passage terrible il a donné lieu, terrible pour les gens déparoillés ? Eh bien, les Jardies sont le Moulin-Joli, sans la femme qui grave. Si vous ne connaissez pas cette histoire, lisez -la. C'est ce que George Sand a le mieux conté.

Je vous envoie mille caressants hommages et toutes ces fleurs d'âme qui sont si exactement les mêmes, que j'ai peur de vous en ennuyer. Mille bons souvenirs à tous ceux qui vous entourent. Je ne puis vous envoyer d'autographe par un malheur ; j'avais un mot de Man2;o>îi \ l'on yient de me le brûler pour allupier le feu. Voilà la seconde fois qu'il arrive de brûler, chez moi, quelque chose de précieux.

Les journaux vous auront dit la fin déplorable de la pauvre duchesse d'A. . Elle a fini comme a fini l'Empire. Quelque jour je vous expliquerai cette femme-là ; ce sera une bonne soirée à Wierzchownia.

Je vais pouvoir répondre à vos bucoliques sur vos belles fleurs et vos gazons, par des idylles sur les miens ; mais hélas ! il y a la

différence de la quantité ! Vous avez mille arpents là où j'ai des pieds carrés !

Mille affectueuses et bonnes choses. N'oubliez-pas de me parler de votre santé, de votre beauté, de vos accidents au fond de l'Ukraine ; si vous vous doutez le moins du monde du prix que j'attache à la plus menue minutie.

Allons, il le faut, addio.

A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).

Aux Jardies, 17 septembre-16 octobre 1838.

Depuis que je vous ai écrit, je n'ai fait que travailler en désespéré, car il faut vaincre pendant les dernières années, ou s'enterrer dans un succès infertile.

Je viens d'écrire pour la Presse le commencement de la Torpille. La Presse n'en a pas voulu. J'ai écrit le commencement du Curé de Village, le pendant religieux du livre philosophique que vous connaissez : le Médecin de campagne. J'ai écrit la préface des deux volumes qui vont se publier et qui contiennent la Femme supérieure, la Maison Nucingen et la Torpille. Je viens d'écrire deux volumes inoctavo intitulés : Qui a Terre a Guerre; enfin, je viens d'écrire pour le Constitutionnel, la fin du Cabinet des Antiques, sous le titre de : les Rivalités en Province.

Vous comprenez que je n'ai pu, cara, vous écrire deux lignes, au milieu de cette avalanche d'idées et de travaux.

Rien de tout cela ne me donne un sou; j'ai préparé, pour me sauver, des drames, et je les ai tous commencés ; mais je veux aller au grand, et je suis mécontent, en sorte qu'en voyant combien je fais mal et combien je vois de belles choses à faire, j'abandonne. Cependant, mon salut est au théâtre. Un succès y donne près de cent mille francs. Deux succès m'acquittent, et, deux succès, c'est une affaire d'intelligence, et de travail voilà tout.

Au moment où je vous écris, je commence un drame en trois actes, intitulé la Gina. C'est Othello retourné, La Gina sera un Othello femelle. La scène est à Venise, et je veux enfin essayer du théâtre. Les propositions ne me manquent pas. On m'offre, d'un côté, vingt mille francs de prime, pour quinze actes, et j'ai les quinze actes dans la tête, mais non sur le papier.

Enfin, voilà les manuscrits à l'imprimerie ; les épreuves roulent ; on ne me gagnera pas de vitesse, car ce n'est pas le procédé mécanique avec ses mille bras qui va en avant, c'est la cervelle de votre pauvre ami !

18 septembre.

Le temps de tourner cette page, j'ai trouvé la Gina trop difficile, il y a des raisonnements qui assassinent. Ainsi, dans Othello, lago est le pilier qui soutient la conception, moi, je n*ai que l'intérêt d'argent, au lieu de l'intérêt de l'amour méconnu. J'ai trouvé mon personnage inadmissible. Un auteur de vaudeville n'eût pas été arrêté par celte difficulté. Comme il s'agit de gagner de l'argent, je vais revenir à une ancienne pièce, conçue depuis longtemps, et qui s'appelle Richard Cœur-d' Eponge. Je vous en dirai quelque chose, si je la fais.

Ma maison n'avance pas ; j'ai encore des murs à faire pour m'enclore, et une foule de choses à l'intérieur. C'est effrayant. J'y ai trouvé une source ; mais ce n'est pas une source de fortune ! c'est de l'eau claire.

1er octobre.

Je suis dans les affaires d'argent jusqu'au cou. C'est démontant. Je n'ai pas eu deux heures à moi pour réfléchir, depuis que je vous ai écrit les quelques lignes qui précèdent. Ne m'en voulez pas. Il faut des temps plus calmes pour pouvoir vous raconter une vie comme la mienne. Il faut à tout moment dire la messe et la sonner. J'ai conçu l'espoir de rembourser mes éditeurs, qui me ruinent en ce moment, et je viens de passer ces quinze jours à Paris dans des démarches tuantes et assommantes. Il faut vous figurer que je n'ai ni aide ni secours, qu'au rebours, j'ai des obstacles infinis, sans nombre, et que si je n'en sors pas, je viendrai prendre sixmois de repos, à Wierzchowhia, où je me ferai à mon aise un répertoire de pièces

de théâtre, avoc lesquelles je reviendrai ici. Beaucoup de gens que j'aime et que j'estime me le conseillent, e^ nie disant i'alkr qwlgw part. Moi, je ne veux pas abandonner le champ de bataille.

Les deux volumes contenant la Femme supérieure, la Maison Nucingen et la Torpille (ou le commencement de la Torpille), ont paru.

10 octobre,

Depuis sept ans environ, toutes les fois que je lisais un livre ou il était question de Napoléon, et que je trouvais une pensée frappante et neuve dite par lui, je la mettais aussitôt sur un livre (JQ cuisine qui ne quittait pas nion bureau, et qui était sur ce petit livre que vous connaissez, qui vous appartiendra, hélas ! peut-être bientôt, et où je mets mes sujets et mes idées premières. Dans un jour de détresse (qui était ces jours passés), étant sans argent, j'ai regardé combien il y en avait. Il y en avait cinq cents, et, de là, le plus beau livre (Je l'époque, c'est-à-dire la publication des Maximes et Pensées de Napoléon. J'ai vendu ce travail à un ancien bonnetier qui est un gros bonnet de son arrondissement, et qui veut avoir la croix de la Légion d'honneur, et qui l'aura en dédiant ce livre à Louis -Philippe. Le livre va paraître. Procurez-vous-le. Vous aurez une des plus belles choses de ce temps-ci : la pensée, l'âme de ce grand homme, saisie après bien des recherches, par votre mougik. Honoré de Balzac. Rien ne m'a fait rire comme l'idée de faire avoir la croix à une espèce d'épicier, qui peut se recommander à votre Grâce par son titre d'administrateur d'un bureau de charité. Napoléon m'aura rapporté quatre mille francs et le bonnetier peut en gagner cent mille. J'ai une si grande défiance de nioi-mônie, que je n'ai pas voulu exploiter pptteidée. Au bonnetier 1^ gloire et le profit, Vous reponnaitrez la main 4^ votre esclave dans la dédicace à Louis-Philippe. Que l'omtjre de P^apoléon me pardonne * I

1. Cet ouvrage, rarissime aujourd'hui, parut réellement à la fin de 1838 sans nom d'éditeur, sous ce titre : Maximes et Pensées de Napoléon, recueillies par J.-L. Gaudy jeune. Paris 1838.

Voici la dédicace dont parle ici Balzac.

3HPE Une récompense ambitionnée par l'anleur de ce travail, a été l'honneur de le dédier à Votre Majesté.

A vous, 6 IBP, appartenu jt ce iege 4'Hn génie qui voulut wnedoBiiwMoRSb^^l"^

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. 4ti

15 octobre

Je reçois aujourd'hui votre réponse à ma dernière lettre. Jamais il ne m'était arrivé de recevoir une réponse à une lettre pendant que j'en écrivais une autre. Il faut le moment actuel pour que pareil phénomène ait lieu, car, depuis cinq ans, je vous écris tous les quinze jours au moins. Mais vous dire tous les pourquoi, c'est du domaine de la causerie, et non de la conversatioja épistolairer

Cara, vous êtes plus que jamais convertisseuse à pion égard, Votre lettre est d'une grave et sérieuse abbesse et de l'omnipotente, et

pour faire triompher la France ; ne vous doit-on pas des triomphes que l'Europe nous envie, obtenus par des pensées probes et citoyennes qui manquent dans ces Maximes trop souvent dictées par la nécessité, et où brille toujours l'épée du capitaine? Aussi, vous seul, Sjjie, pourrez un jour avoir grossi ce trésor sans avoir alarmé la liberté,

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