Personnage de Béatrix
Il paraît qu'il y aura un dahlia-Balzac, à l'automne. Si vous en voulez une greffe, dites-moi par quel moyen vous l'envoyer ; ce sera, dit-on, une magnifique fleur, au cas où la tentative de variété réussirait.
Vous me souhaitez la tranquillité d'âme dont vous jouissez ; hélas ! j'ai les passions, ou, pour parler plus exactement, la passion trop vivace, trop agitée, pour pouvoir éteindre mon âme. Vous ne sauriez imaginer en quelles agitations je vis : pour moi rien ne se prescrit ; tout est d'hier, de ce qui m'a frappé. L'arbre, l'eau, la montagne, le site, la parole, la parure, le regard, la crainte, le plaisir, le danger, l'émotion, le sable même, l'accident le plus léger, la couleur d'im pan de mur, tout reluit dans mon âme, tout est plus frais, plus étendu chaque jour. J'oublie tout ce qui n'est pas dans le domaine du cœur, ou, du moins, tout ce qui est dans le domaine de l'imagination a besoin d'un rappel, d'une violente méditation. Mais, ce qui est de mes amours, passez-moi cette adorable expression française, c'est ma vie, et quand je m'y livre, il me semble seulement alors que je vis. Je ne compte que ces heures de délicieux abandon ; c'est mes heures de soleil et de joie. Mais vous ne pourrez jamais imaginer cela ; c'est la poésie du cœur, augmentée d'un incroyable pouvoir d'intuition. Je ne m'enorgueillirai jamais de ce que l'on appelle talent, etc., ni même de ma volonté, qui passe pour sœur de celle de Napoléon. Mais je rends grâce et m'enorgueilhs de mon cœur, de ma constance dans les affections . Là sont mes richesses ; là sont des trésors qui sont hors de la portée de ceux qui ont frappé ces belles pièces d'or ; l'ouvrier qui fit les ducats est loin, mais pour l'avare le ducat est toujours là. « Je sais combien vous avez l'âme noble et grande, et je sais où vous atteindre ; je vous ferai rougir de moi. » Cette phrase est un de mes ducats. Pour beaucoup de sots c'eût été rien ; mais pour moi c'est un son sublime, et si je n'avais pas aimé comme un imbécile, comme un lycéen, comme un niais, comme un fou, comme tout ce que vous voudrez de plus exorbitant, j'eusse adoré une telle femme comme une divinité ^
Je ne sais pas si ces phrases ne vous paraîtront pas du Sweden-
1. Cette phrase avait été dite à Vienne, en 1835, par madame Hanska, à Balzac.
borg, mais comme elles tiennent à mon histoire, je vous les expliquerai quelque jour. Au surplus, je puis vous le dire. Elles m'ont été dites par une femme assez extraordinaire et que je ne puis vous nommer, dans un accès, de jalousie à faux. Eli bien, je vous jure qu'il ne se passe pas de mois que je ne me souvienne de l'état du ciel au moment où elles furent dites et de la couleur du nuage que je regardais.
Allons, adieu. Dans dix jours ma jambe ira mieux ; mais je vous aurai écrit de nouveau. .Je vous dirai mes rêveries une à une. Vous serez pour beaucoup dans mon oisiveté ; elle est pour moi la mère des souvenirs.
Je suis bien content de savoir que tout aille bien dans vos États. Mais, foi d'honnête homme, je ne comprends pas que le comte n'ait pas arrangé ses affaires de manière à n'avoir plus de soucis.
Quand j'aurai fini les miennes, comme alors je serai très incontestablement un plus grand financier que lui, puisque j'aurai fait beaucoup avec rien, j'irai alors lui offrir mes services pour faire rien de beaucoup; passez-moi cette plaisanterie.
Mille gracieuses choses à mademoiselle Séverine, à votre chère Anna ; mes affectueux compliments au suzerain, le grand Maréchal, et, à vous, les plus précieuses et les plus douces offrandes du cœur.
Pas de Custine, pas de parure de perles ; vous y perdez, elle est bien belle, et vous eussiez été la reine des bals de Kiew, l'hiver prochain. Mais vous le serez encore sans parure.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINE)
Au\ Jardies, juillet 1839.
Je suis guéri. L'accident qui m'a mis au lit quarante jours sans pouvoir remuer, n'a pas laissé d'autres traces qu'une souffrance dans les muscles. Mais votre silence m'inquiète beaucoup. Y a-t-il quelque chose qui n'aille pas bien chez vous, ou êtes vous en
voyage? Tout cela me préoccupe, me tourmente et m'assiège de mille idées dragonnantes.
Je suis accablé d'affaires. Le désastre de mes murs tombés n'est pas encore réparé; il y a pour un mois de travaux encore. Et j'ai été obligé de faire des acquisitions qui me ruinent. J'aurai les maçons pendant un mois encore. Il m'est d'autant plus impossible de quitter, que, d'abord, j'ai les terrassiers et les maçons; que ma maladie a arriéré mes travaux; puis, enfin, j'ai, pour trois mois, loué une des trois maisons à la famille Visconti.
Trois mois de travaux littéraires constants suffiront à peine à éteindre les ardeurs de ma dette, qui se sont attisées par quarante jours d'inactivité. A la lettre, je n'ai pu écrire; il a fallu rester couché.
Il va paraître une nouvelle de moi, intitulée Pierrette, dont vous serez sans doute contente. Une Princesse parisienne paraît ces jours-ci. Véronique, le deuxième fragment du Curé de Village a paru. Les Paysans, ou Qui a Terre a Guerre, est en train d'être acheté et publié par le Constitutionnel. Enfin, le Bonhomme Rouget et les Guise * sont entre les mains des compositeurs, pour le Sièele. Massimilla Doni paraît, avec la véritable édition de la Fille d'Eve. Béatrix est bientôt achevée d'imprimer. Je vais travailler à la dernière partie de Illusions perdues, finir le Curé de Village et faire un grand drame pour la Porte-Saint-Martin.
Voilà, chère, à quel point nous en sommes, ot je me suis certes attiré la haine de tous les hommes de plume par le Grand homme de Province. Il y a des rugissements dans la presse. Mais vous voyez que je continue assez intrépidement mon œuvre, allant toujours d'un pas égal, et assez insensible à a calomnie, comme tous ceux qui ne prêteront jamais à la médisance.
J'aurai trois maisons environ à louer, donnant toutes sur des jardins de sept arpents enclos, et je ne veux louer ce village élégant qu'à des personnes excessivement distinguées. Notre chemin de fer va rouler dans quelques jours et, de mon jardin, on peut s'embarquer dans un wagon, en sorte que je suis plus près du cœur de Paris que je ne l'ai jamais été, puisque pour huit sous et en quinze
1 . Un Mariage de garçon en Province (La Rahouilleuse) et le Martyr calviniste.
51g LETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
OU vingt minutes je suis dans Paris. Aussi, suis-je enchanté des Jardies. Quand toutes les terres nécessaires seront aciietées et les jardins plantés, ce sera délicieux et envié par bien du monde. Les chemins de fer changent toutes les conditions d'habitation relativement à Paris. J'ai encore quelques déménagements à faire rue des Batailles; j'ai encore du mobilier à amener. Enfin, j'ai eu mille tracas matériels qui ont retardé cette lettre, car je ne puis rien faire faire par personne. Je suis seul, comme un garçon que je suis, sans domestiques, car je n'ai ici qu'un jardinier et sa femme. Je ne veux rien avoir que toutes mes dettes ne soient payées. Aussi, vivai-je à la diable, sans nul souci de ce que l'on en pense, car je veux arriver à l'indépendance et à la tranquillité.
J'aurai, d'ici à quelques jours, une délicieuse petite histoire qui pourra être lue par Anna ; je veux la lui dédier, et vous me direz si cela lui ferait plaisir, et à vous ^
Hélas 1 l'indifférence brutale des pouvoirs et de la Chambre pour nous autres, qui arrivons au dernier degré de la souffrance, a été telle que le projet de loi sur la propriété littéraire est resté entre les deux Chambres et n'a pas été proposé, en sorte que nous n'aurons pas, nous autres représentants de la classe lettrée, à faire le voyage dont j'ai dû vous parler, et qui me donnait la chance d'aller vous voir. Je n'en ai pas perdu tout espoir. J'irai en Allemagne, sur les bords du Rhin, cela est probable, et une fois là, j'irai peut-être vous dire bonjour, et, si j'ai peu de moments, au moins je vous verrai. H faut pour cela disposer de deux mois, et deux mois c'est quatre ou cinq mille francs qu'il faut laisser ici en mon absence. Il faut bien du bonheur pour les avoir! Si mes constructions sont finies le 15 août, et que je voie à pouvoir faire faire mes payements, il est bien possible que je m'échappe. Voilà pourquoi, en ce moment, je m'occupe à bourrer mes journaux d'articles. Mais si le Constitutionnel prend les Paysans, il me faudra remettre tout au mois de septembre.
Nous disons en France : pas de lettres, bonnes nouvelles. Je désire que l'interruption de vos lettres ait ce résultat, mais comment ne m'écrivez- vous pas un petit mot? II est concevable que moi, qui ai