‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 16 sur 105 · Tableau d'Horace Vernet · texte numérisé non relu

Tableau d'Horace Vernet

voilà deux jours que nous courons Tun après l'autre. On ne se fait pas d'idée de la ténacité avec laquelle il faut vouloir une chose à Paris pour l'avoir. Plus petite est cette chose, moins on l'obtient. Enfin, ce matin, je fais le paquet, je l'envoie à la douane. Point. La douane est fermée et il ne partira que lundi. J'apporterai la lettre de Rossini; je dirai que je l'avais égarée. Tu trouveras l'envoi à ton nom, bureau restant.

Maintenant, j'ai obtenu une excellente concession de Go^^elin. Je ne ferai pas le Privilège à Genève. J'y ferai deux volumes de Contes philosophiques y qui ne m'obligent à aucune recherche et me laissent maître d'aller et venir sans l'attirail épouvantable d'une bibliothèque.

J'ai bien peur de ne pouvoir partir d'ici que le 26, mon pauvre ange. L'argent est une terrible chose ! Il faut que je paie quatre mille francs d'indemnités pour avoir la paix, et me voilà forcé de recommencer à chercher de l'argent sur mes effets de librairie et j'ai dix mille francs à payer fin décembre, outre trois mille francs à ma mère. Ce serait à en perdre la tête. Et quand je pense que pour composer, pour travailler, il faut un grand cahne, oublier tout!

Si je suis parti le 25, ce sera heureux. Sur cent feuilles, aujourd'hui dimanche, je n'ai encore que huit feuilles d'un volume, quatre d'un autre, de tirées, onze composées sur l'un et cinq sur l'autre. J'attends ce matin les fabncateurs pour leur signifier mon ultimatum. Comment, avec seize heures de travail, et de quel travail ! je fais en une heure ce que les plus habiles ouvriers d'imprimerie ne font pas en un jour!! Je n'arriverai pas!

Au jugement de tous les hommes de bon sens, Ma7ne Tudor est une infamie, et ce qu'il y a de plus mauvais comme pièce.

Mon Dieu, je relis tes lettres avec un plaisir incroyable. A part l'amour, pour lequel il n'y a pas d'expression, nous sommes là, cœur à cœur ; tu as l'esprit le plus fin, le plus original, et, chérie, comme tu parles à toutes mes natures ! Bientôt je pourrai donc te dire plus en un regard que dans toutes mes lettres qui ne disent rien.

Je te mets une feuille de camélia odorant ; c'est une rareté ; j'y ai jeté bien des regards. Voilà une semaine qu'en travaillant je la

86 LETTRES A L'ËTRANaËRE.

regarde ; j'y cherche les mots qui me manquent, et j'ai pensé à toi^ qui as la blancheur de cette fleur.

0 mon amour, je voudrais te tenir dans mes bras, en ce moment où l'amour me bouillonne au cœur, où j'ai mille désirs, mille fantaisies, où je ne te vois que des yeux de Tâme, mais où tu es bien à moi. Cette chaleur d'âme, de cœur, de pensée t'enveloppera-t-elle quand tu liras ces lignes ? Je pense à toi quand j'entends de la musique. — Adoremus in œternum^ mon Éva, c'est notre devise, n'est-ce pas?

Adieu, à bientôt. Quel plaisir j'aurai à i'e.xpliquer les caricatures que tu n'auras pas comprises. Veux-tu quelque chose de Paris, dis ? Tu peux encore m'écrire le lendemain du jour où tu auras reçu cette lettre, puis ce sera fini. Tu me verras, ce sera ma r*^ponse. La feuille de camélia doit te porter mon âme. Je l'ai tenue entre mes lèvres en écrivant cette page que je voudrais remplir de tendresse.

A MONSIEUR V. DE HANSRI, MAISON MtRADAUD-AMAT^ AU PRÉ-l'É VÊQUE ^ A GENÈVE.

Paris, lundi 18 novembre.

Monsieur, Connaissant votre admiration pour le maestro, dont l'esprit et la bonté égalent le génie S j'ai cru vous faire plaisir en obtenant de

1. Voici la lettre de Rossini, au revers de laquelle, Balzac a écrit la sienne :

A Balzac, en Europe.

Mon cher Balzac, Vous me demandez un autographe, hé bien, le voilà. De quoi vous parlerai-je? Est-ce de vous, vous qui marquez le siècle par vos chefs-d'œuvre? Vous êtes, mon ami, un trop grand colosse, pour que je puisse vous entreprendre ; et, d'ailleurs que vous ferait le suffrage d'une naïveté étrangère? Je me bornerai donc à vous dire que je vous aime avec tendresse, et que vous, à votre tour, ne devez pas dédaigner d'avoir ensorcelé le Pesariote.

Paris, ce 17 novetnhre, 483 J.

Page 1